III. — Les Cent jours
jApoLÉON avait dans l'ile d'Elbe sa cour, sa garde, sa police, ses relations, et rien de ce qui se passait en France ne lui était étranger ni indifférent. Son retour était désiré, et il entretenait les espérances et les projets de ceux qui, attachés à sa fortune ou enivrés de sa gloire, avaient eu part à ses bienfaits. Après des préparatifs secrets, le signal fut donné le 26 février 181 5 ; quatre cents grenadiers, trois cents chasseurs corses et cent lanciers polonais s'embarquèrent, et descendirent, le i^'' mars, sur un point désert de la côte de Provence. Une proclamation fut lue aux troupes présentes et adressée à tous les soldats de l'ancienne armée. Une seconde proclamation au pays devait être distribuée, afin de provoquer les défections. Il traversa Cannes, évita Antibes, tourna Grasse, passa par Sernon, Castellane, Digne et Sisteron. Le 5 mai, il était à Gap.
Cambronne, qui formait l'avant-garde, arriva près de La Mure, à huit lieues de Grenoble. Le général Marchand avait ordonné d'occuper le pont de Ponteau, qui conduit à cette ville. MaisXambronne le devança et Napoléon poussa jusqu'à deux lieues plus loin, à Loffrey. Entouré de Bertrand, de Drouot et de Cambronne, il se trouva en présence d'un bataillon du 5^ de ligne, dont le chef commanda : « Joue ! » Il s'avança seul, porta la main à son chapeau et d'une voix ferme : « Eh bien ! comment se porte-t-on au 5^ régiment ? Soldats, voilà votre général ! voilà votre empereur ! que celui d'entre vous qui voudra le tuer fasse feu ! » Un cri de : «Vive l'empereur ! » lui répondit, et les deux troupes se mêlèrent. Seul, le chef de bataillon se retira, fidèle, mais impuissant.
Il parla aux paysans de privilèges, de dîmes, de droits féodaux, qu'ils devaient attendre des Bourbons, et cette inepte calomnie, dont les partis ont fait depuis un si déloyal usage, eut pour premier auteur celui qui avait porté la couronne de France.
Le général jNIarchand avait six mille hommes à Grenoble. Le colonel du 7« de ligne, Labédoyère, choisi par le roi, fit reprendre les aigles à ses soldats et les conduisit à Vizille au devant de l'empereur. Marchand fit fermer les portes de Grenoble, mais la population, depuis longtemps travaillée, et la garnison, à l'exception du ii*^ de ligne, l'obligèrent à se retirer, et, ouvrant les portes à l'empereur, l'accueillirent pas de bruyantes acclamations (7 mars). Son langage respirait la modération et promet-
tait la paix. « Je veux régner, disait-il, pour rendre notre belle France libre, heureuse, indépendante. Je veux être moins son sou\'erain que le premier et le meilleur de ses citoyens. » '
Il marcha aussitôt sur Lyon. Le comte d'Artois y était arrivé le 8 mars, et avait fait appel à tous les hommes de bonne volonté, qui se rendirent en petit nombre. Il visita les casernes des trois régiments et y fut froidement reçu. Le 9, Macdonald arriva et passa la garnison en revue. Un vieux dragon interpellé refusa de crier : « Vive le roi ! » Le soir, on congédia la garde nationale à cheval, dont les dispositions étaient excellentes, et qui se retira désolée. A cinq heures du matin, le 10, le comte d'Artois quitta Lyon. Macdonald le suivit accompagné de quelques dragons, et le gouverneur, Roger de Damas, courut les plus grands dangers. Napoléon arriva à sept heures et fut accueilli par une manifestation révolutionnaire.
Il rendit à Lyon, le 13 mars, neuf décrets par lesquels il annulait tous les changements opérés depuis son départ, enjoignait aux anciens émigrés de quitter l'armée, abolissait la cocarde blanche, l'ancienne noblesse, la décoration du Lis, les Ordres de Saint- Louis, du Saint-Esprit et de Saint- Michel, supprimait la garde royale et la maison du roi, rétablissait la garde impériale, plaçait sous le séquestre les biens des Bourbons, punissait de mort les émigrés qui, dans quinze jours, n'auraient pas quitté le territoire, dissolvait la chambre des pairs et la chambre des députés, et convoquait à Paris une assemblée extraordinaire du champ de mai.
Le 14 mars. Napoléon était à Màcon. Ney, arrivé le 1 1 à Lons-le- Saulnier avec la résolution de rester fidèle et l'espoir d'en finir vite avec Napoléon, reçut de lui une lettre et des émissaires. 11 ordonna une revue, lut une proclamation dans laquelle la cause des Bourbons était déclarée « à jamais perdue », fut accueilli par dfes cris de : «Vive l'empereur ! » et, jetant son chapeau en l'air, embrassa les officiers qui l'entouraient. Les généraux Bourmont et Lecourhe se retirèrent. Le chef d'escadrons d'Esclaibes, qui commandait l'artillerie, brisa son sabre.
Napoléon quitta Mâcon le 14, traversa Tournus, Chàlons, Autun, Avallon, iVuxerre, ou Ney le rejoignit, et le iS mars il était à Fontainebleau.
Le roi apprit Je 5 mars le débarquement de Napoléon. Il en parut peu ému, fit communiquer la dépêche aux ministres, et leur laissa le soin de
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prendre les mesures nécessaires. Le comte d'Artois et Macdonald furent envoyés à Lyon, le duc d'Angoulême à Marseille, et le duc de Berry en Lorraine et en Alsace. Le 6 mars, une proclamation convoqua les chambres, et une ordonnance, déclarant Napoléon traître et rebellcjenjoignait de le traduire devant un conseil de guerre et de lui appliquer les peines portées par la loi.
Paris apprit avec un vif mécontentement la tentative de Napoléon. Dans une revue passée par le duc de Berry, le conseil municipal et la garde nationale témoignèrent des meilleures dispositions, et l'ordre du jour du maréchal Soult en fut l'interprète. Le 9 mars, la chambre des pairs, dans sa première séance, présenta au roi une adresse dans laquelle elle l'assurait que les deux chambres « s'empresseraient de concourir à toutes les mesures que pourraient exiger la gravité des circonstances et la sûreté de l'État. »
Cependant les dépêches du midi étaient désastreuses. Le retour du comte d'Artois, du duc d'Orléans et de Macdonald en dit plus que toutes les nouvelles. Les hommes du gouvernement, qui avaient compté sur tous, se défièrent de tous. Soult parut suspect, et il alla porter sa démission et son épée au roi. Le roi accepta la démission, et, en lui rendant l'épée, lui montra la plus entière confiance en sa loyauté. Le 1 1 mars, le duc de Feltre lui succéda, tous les militaires reçurent l'ordre de rejoindre leur corps, des conseils de guerre furent constitués pour juger l'embauchage et la désertion, et les gardes nationales armées. On comptait sur Ney, qui avait promis de ramener l'usurpateur « dans une cage de fer ». Mais tout concourait à favoriser cette marche aventureuse de vingt jours à travers la France, et à la faire aboutir à Paris.
La chambre des députés disait au roi, le 10 mars, par la bouche de son président Laine : « Nous vous conjurons, Sire, d'user de tous les pouvoirs que la charte, constitutionnelle et les lois ont mis dans vos mains. Les chambres, que votre confiance a convoquées, ne manqueront ni au monarque, ni au peuple français ; elles seront. Sire, vos fidèles auxiliaires pour donner au gouvernement la force nécessaire au salut de l'État. »
Les ministres de l'Intérieur et de la Guerre firent le 13 l'exposé de la situation, rapportant la vérité, mais avec des explications optimistes. Les jours suivants, la chambre déclara que la charte et la liberté étaient confiées à la fidélité et au courage de l'armée, de la garde nationale et de tous les citoyens. Elle prit en considération des propositions assurant
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le paiement de la pension et des arrérages de la Légion d'honneur et de la solde des officiers mis en réforme, mesures tardives et inefficaces. Le i6, après une revue de la garde nationale passée par le comte d'Artois, le roi se rendit à l'assemblée, pour y resserrer les liens qui l'unissaient aux chambres et « exposer à toute la France ses sentiments et ses vœux. » « Vive le roi ! A la vie, à la mort ! » répétaient les pairs et les députés. Le comte d'Artois s'approcha du roi, le salua, et, se tournant vers l'assemblée : « Nous jurons ici sur l'honneur de vivre et de mourir fidèles à notre roi et à la charte constitutionnelle qui assure le bonheur des Français. » Le roi tendit la main à son frère, qui la baisa, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, aux applaudissements de tous les assistants.
Laine exprima les sentiments de la chambre, qui vota d'acclamation une adresse respectueuse au roi. Paris, les départements, les villes, les régiments, la gendarmerie, les tribunaux, les fonctionnaires, les gardes nationales, protestaient de leur fidélité, et l'empereur approchait,et chaque heure apportait la nouvelle de défections. Le i8, après une proclamation dans laquelle le roi disait : « Songez que si l'ennemi pouvait triompher, la guerre civile serait aussitôt allumée parmi nous, et qu'à l'instant même plus de trois cent mille étrangers fondraient de tous les côtés sur notre patrie, » l'armée de Paris, sous les ordres du duc de Berry et le commandement de Macdonald, établissait son quartier général à Villejuif. Mais on y était sans espoir, et la prodigalité des récompenses offertes par la chambre aux combattants fidèles le disait éloquemment.
Le gouvernement, qui n'était pas informé par ses agents, dut à des volontaires royalistes échelonnés sur les routes, la connaissance des progrès de Napoléon. Le baron de Vitrolles croyait la retraite nécessaire et il se chargeait de la préparer dans les provinces de l'Ouest, toujours fidèles. L'abbé de Montesquiou fit abandonner ce projet par la crainte que le roi fût appelé le roi de la Vendée, et il proposa Lille, dont les sentiments et la force donnaient toutes les garanties. Laine, Chateaubriand, La Fayette, appuyés par Marmont, conseillaient au roi de s'entourer des deux chambres, de s'enfermer aux Tuileries et de s'y défendre. Ces propositions étaient acceptées, modifiées et rejetées. Ces incertitudes sont les signes précurseurs des chutes. Quand les esprits ne sont pas maîtres d'eux-mêmes, à qui pourraient-ils commander ?
Napoléon approchait. Le pont de Montereau lui avait été livré par les lanciers chargés de le défendre avec des gardes du corps (19 mars).
A ce moment, Bourmont, revenu de Lons-le-Saulnier, exposait son plan de défense de Paris. Mais la majorité du conseil le rejeta. Le roi, décidé pour Lille, adressa une proclamation aux chambres, indiqua une réunion prochaine dans la ville qu'il désignerait, et déclara nulle et illicite toute assemblée qui aurait lieu ailleurs. A midi, il passa la revue de sa maison militaire,' également acclamé par ces soldats d'élite et par la population, et à minuit il partit, après avoir envoyé le baron de Vitrolles à Bordeau.x et à Toulouse pour y faire « ce que lui inspirerait son zèle pour le besoin de son service. » Sa maison militaire avec quelques détachements de troupes et des volontaires le suivit, et fut sur le point d'en venir aux mains avec un régiment de chasseurs à cheval et un bataillon de la garde impériale. Mais des deux côtés on craignit de donner le signal de la guerre civile, et à Béthune, le duc de Berry empêcha le massacre d'un détachement (24 mars).
Le roi, arrivé à Lille le 22, y trouva la population dominée par la garnison. Il s'en éloigrta accompagné du duc de Tarente et du prince de Neufchâtel, escorté par un piquet de la garde nationale, des cuirassiers et des chasseurs. Il se rendit à Ostende, d'où il avait le projet de partir pour Dunkerque lorsque sa maison militaire y serait arrivée. Mais cette troupe, après avoir épuisé ses forces et perdu ses bagages dans des chemins défoncés, avait été congédiée par le comte d'Artois en ces termes : « Forcés pour le moment de passer la frontière, et n'ayant aucun moyen d'existence à offrir à nos soldats, nous ne voulons rien leur demander. Nous recevrons avec reconnaissance ceux qui voudront nous suivre, et nous partagerons notre dernier morceau de pain avec eux. »
Paris était dans une agitation extrême. Les hommes les plus compromis s'éloignaient, les soldats arrivaient. Excelmans parut aux Tuileries, que la garde nationale défendait contre cette foule d'individus que font surgir toutes les révolutions. Il obtint d'elle qu'elle s'éloignât, et remplaça le drapeau blanc par le drapeau tricolore.
Napoléon arriva le 20 mars, à neuf heures du soir, aux Tuileries. Il y trouva une foule de fidèles dont la joie était du délire. I\Iais cette victoire, qu'il devait à son audace, à son prestige, à la mobilité française, à des conspirations, au défaut d'entente dans les conseils du roi, à des maladresses, ne pouvait être définitive II le sentait lui-même lorsqu'il n'osait pas affronter de jour la vue de Paris.
Dans le midi, le duc et la duchesse d'Angoulême avaient vu se grouper autour d'eux des hommes ardents, dévoués, prêts pour leur cause à
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tous les sacrifices. Bordeaux, Agen, Nîmes, Toulouse, Montauban, s'armaient, et Vitrolles croyait pouvoir compter sur quarante départements. Mais ces mouvements sincères et loyaux ne se rattachaient à aucun plan, et la Vendée elle-même, si fidèle et si héroïque, ne pouvait résister. Le duc de Bourbon dut quitter l'Ouest, la sainte fille de Louis XVI s'embarquer sur un sloop de guerre anglais, et toutes les combinaisons échouèrent devant l'étonnement des populations et l'entraînement des soldats. Le duc d'Angoulême, qui, dans la vallée du Rhône, avait obtenu d'importants succès, se trouva bientôt débordé et obligé à une convention en vertu de laquelle il se retirait en Espagne par Cette. Il exécuta loyalement les engagements contractés à La Palud, mais Napoléon ne voulut pas les reconnaître, et le prince courut un véritable danger. Il n'en fut pas ému , et le lo avril il écrivait au roi du Pont-Saint-Esprit : « Me voici ici, résigné à tout et bien occupé de ceux qui me sont chers ; mais je demande et j'exige même que le roi ne cède rien pour me délivrer. Je ne crains ni la mort, ni la prison, et tout ce que Dieu m'enverra sera bien reçu. » Il put enfin s'embarquer, mais les volontaires royaux furent poursuivis, traqués, sabrés et fusillés. Les haines religieuses avivaient l'excitation politique et appelaient malheureusement des représailles.
Le 2 1 mars. Napoléon, passant la revue des soldats qui avaient formé son armée, les félicitait, déclarait illégitime le trône des Bourbons, « parce qu'il avait été relevé par les mains étrangères, » et, après avoir déclaré qu'il ne voulait pas s'occuper des affaires des autres, ajoutait : « Mais malheur à qui se mêlerait des nôtres !» Il fit ensuite, avec un langage rapide, coloré, entraînant, l'éloge de ceux qui l'avaient accompagné depuis l'île d'Elbe.
Mais la France était soumise plutôt que gagnée, et attentive plutôt que dévouée. L'Europe, encore réunie par ses plénipotentiaires au congrès de Vienne, déclara que « Napoléon Bonaparte s'était placé hors des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'était livré à la vindicte publique. »
Le ministère fut constitué. Cambacérès avait la Justice, le duc de Gaëte les Finances, le prince d'Eckmuhl la Guerre, Decrès la Marine, Carnot l'Intérieur, le duc de Vicence les Affaires étrangères, Fouché la Police, le duc de Bassano la Secrétairerie d'État, La Valette les Postes Benjamin Constant, qui, le 19 mars, dans un violent article du youriial des Débats, avait appelé Napoléon Attila et Gengiskhan, fut fait con-
seiller d'État et chargé de travailler à la constitution. L'empereur essaya aussi de s'attacher La Fayette, s'appuyant ainsi sur le parti constitutionnel et sur le parti révolutionnaire. Aussi les adresses du Ministère, du Conseil d'Etat, du Sénat, de la Cour de Cassation, de la Cour des Comptes, de la Cour impériale, de l'Institut, du Conseil municipal, renferment-elles, avec des témoignages d'absolu dévouement, des demandes de garanties A ces adresses et à celles des corps constitués des départements, l'empereur répondit d'une manière vague, et s'il ne désapprouvait pas le vernis de libéralisme de ces manifestations, parce qu'il y voyait une critique du gouvernement de Louis XVIII, il ne voulait pas s'engager. Il avait montré, par les décrets de Lyon, que le dictateur vivait toujours en lui, et des actes nombreux auraient pu ouvrir les yeux aux plus obstinés. Si la nécessité lui arrachait des concessions, l'esprit de domination absolue ne tardait pas à reprendre le dessus. Fouché le savait, et se prétait à toutes ses volontés, se contentant de ne pas les exécuter ou de les modérer dans la pratique. Sans confiance dans la durée de ce retour de fortune, il se ménageait.
Le pouvoir personnel ne pouvait vivre avec la presse. Aussi la répression était-elle rapide et brutale. C'était un inconvénient, car il voulait que l'on crût à son désir de régner avec la liberté. Du reste, tout était faux dans sa situation. Il se mouvait avec peine au milieu de ses idées, et si en France tout était confusion, tout était contradiction dans sa conduite. Il le montra par sa résistance, sa soumission et ses réserves, dans la longue discussion qui précéda la rédaction de l'acte additionnel à la constitution de l'Empire.
Si Napoléon parlait de liberté au dedans, il ne parlait que de paix au dehors, et sa diplomatie, usant de tous les renseignements que le départ précipité du roi avait mis à sa disposition, cherchait à désunir ceux dont l'accord avait précipité sa chute. Il faisait dire par le Moniteur qu'il n'y avait rien de changé en France, puisqu'il acceptait le traité du 31 mai, et par le Conseil d'Etat, que la déclaration du 13 mars n'émanait pas des souverains qui l'avaient signée. Quelques-uns le crurent, et la paix leur parut assurée ; pour les autres, la guerre n'était pas douteuse, et les accusations contre Louis XVIII, à propos d'un traité projeté avec l'Angleterre et l'Autriche, le retour annoncé de l'impératrice et du prince impérial, les notifications envoyées aux puissances et les protestations pacifiques ne changeaient pas les convictions. Il écrivit aux souverains pour leur dire qu'il ne voulait « d'autre lutte que la lutte sainte de
la félicité des peuples. » Mais ni ses dépêches, ni ses ambassadeurs., ni ses lettres n'arrivaient à leur destination. Il était mis au ban de l'Europe.
Marie-Louise s'était refusée à venir en France avec son fils ; les puissances rappelaient leurs armées, et lorsque le départ du roi pour Gand fut connu, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche et la Russie, signaient un traité déclarant que « les alliés réuniraient toutes les forces de leurs États respectifs, pour maintenir les dispositions du traité de Paris du 30 mai. » Une convention militaire réglait la formation de trois armées sous le commandement de Schwarzemberg, de Wellington et de Bliicher.
Napoléon convoqua les collèges électoraux pour nommer une chambre des représentants et attribuer aux communes la nomination des maires et des adjoints. En même temps il faisait, avec sa résolution et son activité ordinaires, les préparatifs qui devaient lui permettre de résister. Malgré l'épuisement de la France, il forma huit armées ou corps d'observation : au Nord, sur la Moselle, le Rhin, le Jura, les Alpes, le Var, Perpignan, Bordeaux. Paris et Lyon réunissaient des réserves. Il décréta la mise sur pied de plus de deux millions d'hommes. Ce qu'il ne pouvait décréter, c'était la confiance.
L'influence de Carnot avait fait recourir aux traditions révolutionnaires, dont l'empereur ne pouvait méconnaître le danger. Des fédérations se formaient, Paris voyait des manifestations qui inquiétaient sans rien ajouter à la force militaire, les musiques jouaient la Marseillaise, les faubourgs se mêlaient aux soldats, les clubs s'étaient ouverts, les soldats passaient la nuit dans les cafés, et Napoléon finit par être effrayé au point de dire à Mole : « Je n'aurais jamais quitté l'île d'Elbe si j'avais prévu à quel point, pour me maintenir, j'aurais eu besoin de complaire au parti démocratique. »
Il en résultait dans les provinces, à Toulouse, à Marseille, à Avignon, à Nîmes, des emprisonnements, des assassinats, des pillages. L'Ouest s'agitait, refusait de payer l'impôt, se dérobait à la conscription et prenait les armes. L'empereur fut préoccupé de ce soulèvement. Il savait ce qu'avait été la première guerre, « cette guerre de géants, » et il voulut étouffer celle-ci à l'origine. Il n'envoya pas moins de trente mille hommes contre ceux à qui tout manquait, excepté le courage et le dévouement. Aussi les échecs furent rapides, nombreux et graves. Tout n'était pourtant pas perdu, lorsque Fouché, qui protégeait les royalistes à Paris et voulait se faire des appuis en province, intervint. La guerre
ne cessa pas entièrement, mais elle perdit son caractère aigu, et les événements qui se précipitèrent en réduisirent l'importance.
Le roi était à Gand depuis le 30 mars. Ses ministres l'y avaient suivi ainsi qu'un certain nombre de personnages politiques, et les maréchaux Marmont et Victor. Il conserva ses ambassadeurs auprès des puissances. Les difficultés résultant de la jDublication des papiers trouvés aux Tuileries furent levées, et l'amitié du régent pour le roi ne contribua pas moins que l'intérêt national à garantir la coopération active des armées et de la politique anglaises, pour rendre aux Bourbons le trône de France.
Le président de la chambre des députés. Laine, alla trouver en secret à Gand le duc de Blacas, chargé des relations étrangères, et ne cessa de correspondre avec lui. Il ne fut pas sans influence sur \ç.rapport mi Roi écrit par Chateaubriand et inséré au yoiirnal universel, organe officiel.
Ce rapport flétrissait la conduite de ceux qui, après avoir juré fidélité au roi, étaient allés porter à l'empereur l'affirmation de leur dévouement. Il rappelait les actes de la politique impériale et en montrait la fausseté et les dangers. « Cette paix, disait-il, c'est la guerre ; cette liberté, c'est l'esclavage. » Il montrait que si le gouvernement royal n'avait pas répondu à toutes les espérances, le temps lui avait manqué. Il concluait ainsi : « Sire, qu'il nous soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la dernière goutte de notre sang, à vous suivre jusqu'au bout de la terre, à partager avec vous toutes les tribulations qu'il plaira au Tout-Puissant de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous maintiendrez la constitution que vous avez donnée à votre peuple, que le vœu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des Français. »
Ce rapport produisit un immense effet que l'empereur constata luimême en le faisant falsifier. Ce € mensonge d'une heure » ne réussit pas, car le texte fut courageusement publié par l'imprimeur Lenormand, et la France le lut avec avidité. Le duc d'Orléans avait été soupçonné de complicité dans une conspiration des garnisons de Lille et de Cambrai. Sa lettre au maréchal Mortier avait paru un abandon de la cause royale, sa présence en Angleterre, une scission, et lorsqu'il fut invité à se rendre à Gand, ses réserves équivalurent à un refus. Fouché était en correspondance avec lui, et des instances étaient faites auprès d'Alexandre pour
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lui faire accepter la substitution de la branche cadette à la branche aînée. Grâce à l'Angleterre, cette intrigue échoua.
En même temps Fouché se présentait à Gand comme un sauveur, et de nombreuses lettres de France parlaient des services que, ministre de Napoléon, il rendait aux roj^alistes et au roi. Il se ménageait pour que l'événement, quel qu'il fût, ne le trouvât pas au dépourvu.
Le duc de Blacas n'avait aucune responsabilité dans les événements qui avaient précédé le 20 mars, et cependant on les lui attribuait. La confiance du roi était le seul grief qu'on pût lui imputer. Mais la nécessité de former, après le retour en France, que l'on regardait comme assuré et prochain,un ministère homogène.faisait considérer son éloignement comme nécessaire. La raison véritable, c'est que Talleyrand voulait arriver aux affaires et que la présence de Blacas auprès du roi aurait rendu son succès difficile et son maintien impossible. La cause du roi se trouvait ainsi exposée aux vues ambitieuses et sans scrupules d'un ancien Oratorien et d'un ancien évêque, mêlés aux actes criminels de la Révolution et pénétrés de son esprit.
Au moment d'agir, les puissances voulurent établir leur situation. L'Angleterre, qui avait à tenir compte du parlement, ne croyait pas que Louis XVIII pût intervenir dans le traité du 25 mars, parce qu'elle aurait paru agir pour renverser un gouvernement et le remplacer par un autre. L'Autriche adhéra la première à cette réserve, et la Prusse la suivit ainsi que la Russie. Un manifeste exposa que la situation de l'empereur à l'égard des puissances n'était changée ni par son succès, ni par les actes qui l'avaient suivi. Il ajoutait que l'offre de sanctionner le traité du 30 mai 18 14 n'était pas de nature à modifier les dispositions des puissances.
Les États coalisés, au nombre de seize, adhérèrent à ce manifeste et Talleyrand le signa. Le roi fut blessé de ce changement d'attitude, et par deux notes, l'une adressée à l'Angleterre, l'autre à toutes les puissances, il établit que, partie au traité du 25 mars, il devait compter sur son entière exécution, et que ces réserves portaient atteinte à ses droits, en même temps qu'elles compromettaient le but primitivement fixé. Les trois conséquences inévitables de la déclaration étaient que la royauté de Louis XVIII paraissait pouvoir être contestée, que la France n'était plus une nation amie, et que les stipulations du traité de Paris avaient cessé d'être obligatoires.
Le revirement de l'Autriche était dû à des communications de Metter-
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nich avec Fouché, qui, après avoir fait répandre le bruit de l'abdication de l'empereur, essayait de la présenter comme une solution possible. Napoléon le soupçonnait, mais il se trouva impuissant devant lui, et l'idée de l'abdication groupait autour du ministre de la police des intérêts et des ambitions. L'Autriche se prêtait à cette combinaison, qui évitait la guerre et éloignait la crainte d'un trop rapide relèvement de la France sous la monarchie traditionnelle.
Murât, après avoir appelé à lui « tous les braves d'Italie», commença son mouvement sans entraîner personne. Vaincu à Tolentino et Maurata, il rentra à Naples poursuivi par les Autrichiens, et se rendit à Toulon sur un vaisseau marchand. C'était pour Napoléon un échec matériel et moral. Aussi défendit-il à Murât de se présenter à Paris (23 mai).
L'acceptation de l'acte additionnel avait été proposée aux départements, et les soixante-sept recensés jusqu'au 31 mai donnaient un million deux cent quatre-vingt-huit mille trois cent cinquante-sept votes affirmatifs, et quatre mille deux cent vingt-six négatifs. Les abstentions furent nombreuses. Il en fut de même pour l'élection des membres de la chambre des représentants. Sans doute le nombre des électeurs était borné aux six cents plus imposés, et à vingt-cinq légionnaires pour les départements et à trente pour les arrondissements, mais dans les Basses- Alpes quatorze électeurs nommèrent Manuel, dans les Bouches-du- Rhône treize firent six députés. Vingt-neuf départements ne furent pas représentés. La majorité était constitutionnelle et révolutionnaire. L'empire était condamné avant de succomber sur les champs de bataille.
Le is"" juin, l'empereur se rendit au Champ de Mars. Il prit place, en costume théâtral, sur un trône élevé, autour duquel prirent place, en manteau de taffetas blanc brodé d'or, ses trois frères, Lucien, Joseph et Jérôme. Après la messe, dite par l'archevêque de Tours, une députation de cinq cents électeurs présenta une adresse où, malgré de nombreuses retouches, se trouvaient des menaces à l'Europe, des injures pour Louis XVIII et des leçons pour l'empereur. Elle prenait acte de la promesse faite de soumettre les constitutions de l'empire à la revision des chambres. L'acte additionnel, qui renfermait les principales dispositions de la charte, avec deux chambres, l'une héréditaire, l'autre élective, ne paraissait déjà plus suffisant, mais on s'en contentait en attendant mieux. Après que Cambacérès eut fait connaître le résultat des votes, l'empereur apposa sa signature sur l'acte additionnel et prononça un discours dans lequel il parla de ses sacrifices, de son amour pour la
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paix, des projets des alliés, de la certitude de repousser ces « injustes agressions », et de sa volonté de réunir « les différentes dispositions de constitutions aujourd'hui éparses. » Lorsque les trois aigles de la première légion de la garde nationale, du premier régiment de ligne et du premier corps de marine lui furent présentées, il trouva des accents qui allaient au cœur des soldats.
Murât.
L'effet de cette grande cérémonie fut manqué. Napoléon excellait dans la mise en scène, mais il n'avait plus en lui-même une égale confiance, et on ne le redoutait plus. La chambre des représentants montra son opposition en nommant président Lanjuinais au lieu de Lucien, que l'em-
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pereur avait tacitement désigné. La Fayette, Flaugergues et le général Grenier accentuèrent le premier choix, et l'attitude de la chambre y fut conforme.
Il publia le 6 juin la liste des nouveaux pairs où se rencontrèrent ses vieux compagnons, des révolutionnaires et des élus de Louis XVIIL II espérait contenir ainsi la chambre des représentants. L'ouverture de la session avait été précédée d'un débat sur le serment, que Dupin croyait devoir refuser, parce que le décret qui le prescrivait n'exprimait que la volonté du chef du pouvoir exécutif. On passa outre.
La session s'ouvrit le 7 juin. Napoléon y parla en monarque constitutionnel, mais sa voix et l'expression de son visage démentaient ses paroles. Les deux adresses insistaient, avec des nuances, sur les garanties constitutionnelles, et manifestaient l'espoir que la guerre serait promptement terminée, et n'entraînerait pas « la nation hors des limites de sa propre défense. »
Napoléon répondit en faisant allusion à des revers possibles et à des appréhensions pour le dedans. Au fond, ils ne s'entendaient pas, Napoléon ne voulant pas renoncer à ce qui avait fait sa puissance, et les chambres se préoccupant surtout du rôle qu'elles se croyaient appelées à jouer.