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IV. — La seconde Restauration

E 12 juin. Napoléon partit pour l'armée. Quatre corps avaient été rapidement et secrètement formés à Lille, à Valenciennes, à jNIetz et à Laon. Ce n'était plus l'organisation vigoureuse et !a précision irréprochable d'autrefois. Il y eut des malentendus, des désordres et des retards. Les Prussiens, sous les ordres de Bliicher, avaient à lui opposer cent dix-sept mille hommes, et l'armée des Pays- Bas, commandée par Wellington, cent mille. Les dispositions morales des deux armées étaient différentes. Les alliés, pressés d'en finir avec ce perturbateur de la paix publique, avaient confiance dans leur entente et leur discipline. L'armée française n'était pas dégénérée, et sa confiance en son chef restait entière, mais la plupart des généraux, même ceux qui avaient obéi le plus vite à l'entraînement, ne croyaient pas au succès. Ils connaissaient les forces des alliés, et ils n'ignoraient pas qu'une grande

bataille, dont l'issue est toujours incertaine, conduirait, si elie était perdue, les armées ennemies jusque sous les murs de la capitale.

Le 15 juin, notre armée passa la Sambre, s'empara de Charle'oi sur les Prussiens, et s'avança dans la direction de Sombref, sous les ordres de l'empereur. Ney se dirigea vers Bruxelles par Gosselies, Frasnes, les. Ouatre-Bras, Mont-Saint-Jean et Waterloo. Il dut s'arrêter devant Frasnes, où la route lui fut barrée par une brigade anglaise. Il n'avait que la division Reille. Napoléon dépassa Fleurus après un vif engagement d'avant-garde. Dans la nuit qui précéda, le général Bourmont avait remis au général Gérard le commandement de sa division, et, avec quelques officiers qui partageaient ses sentiments, s'était éloigné, non pour entrer dans les rangs étrangers, ni pour fournir « aucun renseignement capable de nuire à l'armée française», mais parce qu'il lui était impossible « de combattre pour un gouvernement qui proscrivait ses parents et presque tous les propriétaires de sa province. » Son départ ne désorganisa pas ses troupes.

Le 16, Napoléon attaqua les Prussiens, qui occupaient le plateau de Bry, protégé par le ruisseau de Ligny. La lutte, commencée à deux heures, fut acharnée et se continua jusqu'à la nuit. Ney, à qui l'empereur avait ordonné de se rabattre sur les Ouatre-Bras, ne parut pas, parce que, avec vingt-deux mille hommes, il fut obligé de soutenir l'assaut de quarante mille Anglais. Ils restèrent maîtres des Ouatre-Bras, mais si Ney ne put faire la manœuvre commandée, ils durent eux-mêmes renoncer à secourir Bliicher. Drouet d'Erlon, appelé par des ordres contraires, se trouva pendant toute la journée à proximité des deux champs de bataille, sans intervenir.

Le lendemain. Napoléon donna l'ordre à Grouchy de poursuivre les Prussiens. L'armée anglaise, qui se retirait, aurait pu être prise entre Napoléon et Ney si on avait agi promptement. Elle s'arrêta au Mont- Saint-Jean, où devaient se décider les destinées de Napoléon. Forte de soixante-dix mille hommes, elle occupait un plateau demi-circulaire, ayant au centre la Haie-Sainte, à droite le château d'Hougoumont, à gauche Smouhen, Papelotte et Ohain. Napoléon avait soixante-douze mille hommes et comptait sur Grouchy, qui devait lui en amener trentetrois mille. Un orage avait détrempé le sol. Il voulut attendre qu'il se fût raffermi, et, à onze heures et demie seulement, il fit attaquer la droite des Anglais par Reille, Gullleminot, Baudouin, Foy, Bachelu et Jérôme. Une batterie de soixante-dix-huit canons, placée sur les hauteurs de la

Belle- Alliance, empêchait le centre et la gauche de recourir la droite. Il envoya Lobau pour contenir Bulow, dont l'avant-garde arrivait sur le champ de bataille , et à une heure il lançait les quatre divisions de Drouet d'Erlon sur la gauche des Anglais. Partout on se battait avec fureur et presque corps à corps. Tout à coup, les dragons de Ponsomby se précipitent sur les troupes de Drouet, les mettent en désordre, les poursuivent, les sabrent, prennent deux drapeaux et jettent le désordre dans deux batteries. Les cuirassiers et les lanciers se précipitent à leur rencontre, les surprennent désorganisés, les chargent et les anéantissent. Mais ils ne peuvent ni avancer, ni ramener à l'attaque l'infanterie. Le mouvement sur la droite n'avait pas mieux réussi et, des deux côtés, les pertes étaient grandes.

A trois heures. Napoléon ordonne d'attaquer le centre. L'infanterie de Drouet s'empare, après un vif engagement, de la Haie-Sainte, et écrase le bataillon prussien qui la défendait. A quatre heures, deux divisions de cuirassiers de Milhaud, avec les chasseurs et les lanciers de la garde, gravissent le coteau sous le feu de l'artillerie, arrivent au sommet, et tombent sur les carrés anglais, qui les reçoivent par un feu terrible. Pendant une heure, on se dispute le terrain, la cavalerie arrive au secours, et nos soldats épuisés redescendent le coteau, décimés, mais en ordre. Les Anglais reprennent le terrain qu'ils avaient perdu.

A cinq heures, Bulow avec ses trente mille hommes forçait les dix mille de Lobau à reculer, et son artillerie atteignait nos troupes engagées contre les Anglais.

Ney entraîne pour la seconde fois à une charge générale sa cavalerie dans l'espace compris entre les deux routes et le Mont-Saint-Jean. Les carabiniers, les dragons et les grenadiers à cheval de la garde se joignent à elle, s'élancent sur l'infanterie anglaise formée en carrés, l'ébranlent, prennent les canons et mettent en fuite les hussards de Cumberland. Pour achever la victoire, il faut de l'infanterie, et Ney ne cesse d'en demander. « Où veut-il que j'en prenne ? » dit l'empereur, qui se refuse à engager la garde, sa dernière ressource. Et la lutte continue, affreuse, acharnée, sur le plateau, à la droite de l'armée anglaise près d'Hougoumont, à gauche entre Lobau et Bulow. Trois bataillons de la vieille garde prennent Planchenoit et Bulow recule.

L'attaque décisive était celle du centre. Napoléon, qui se croit débarrassé des Prussiens, lance six bataillons de grenadiers et de chasseurs et trois mille vétérans. (<, Restez-là, mes garçons, dit Wellington lorsqu'il voit

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s'avancer cette redoutable colonne ; que dirait-on de nous en Angleterre si nous reculions ? » Trois de ses généraux sont tombés, et comme on lui demande ses instructions s'il était tué : « Tenir ici jusqu'au dernier homme, » répond-il.

La garde renverse les soldats de Brunswick, de Nassau et de Hollande. Mais les gardes anglaises cachées dans les blés se relèvent, et couchent par terre sous des décharges régulières la moitié des assaillants. Le reste recule. Ney cherche vainement la mort ; Grouchy, que l'em-

Le Château cl Hougoumont.

pereur attend, n'est pas arrivé, et Blucher jette vingt mille hommes de troupes fraîches contre les débris de corps brisés par la fatigue et le découragement. La déroute est complète, et la cavalerie anglaise, descendant du coteau, balaie, disperse et tue tout ce qu'elle rencontre.

Napoléon donne le signal de la retraite, que la garde soutient formée en carrés. La nuit augmente le désordre. Au centre, à droite, à gauche, cavalerie, infanterie, artillerie, tout se précipite. Parla voix de Cambronne, la garde refuse de se rendre. Napoléon, enfermé dans un carré, semble

attendre ou chercher la mort, et il faut que, prenant la bride de son cheval, on l'éloigné du champ de bataille où vient de s'effondrer sa fortune.

Les Prussiens, acharnés à la poursuite, prirent les équipages de l'empereur, les batteries, les caissons, les chariots de l'armée. Tout était confusion ; on se heurtait, on se renversait, et le passage sur les ponts et dans les rues des villages était marqué par des blessés et des morts que l'ennemi n'avait pas frappés. L'empereur traversa Charleroi, Philippeville, et se dirigea vers Laon, où il avait fixé le rendez-vous général de l'armée. Quand il y arriva, il y trouva l'avant-garde. Il parut vouloir s'y arrêter pour rallier les débris de son armée, mais il se décida brusquement à partir pour Paris, où il voulait apporter lui-même la nouvelle de son désastre. Il arriva brisé, dans la nuit du 20 au 21 juin, et le lendemain communiqua au conseil le bulletin de la bataille. « Si la nation se lève, dit-il, l'ennemi sera écrasé, » et il ajouta qu'il lui fallait une dictature temporaire. Carnot seul l'appuya. Fouché montra la nécessité de s'entendre avec les chambres en leur témoignant de la confiance. Regnault de Saint-Jean d'Angely parla d'un sacrifice nécessaire. « C'est mon abdication, » s'écria Napoléon. « Je le crois. Sire, » lui fut-il répondu. Lucien dit avec emportement : « Si la chambre ne veut pas seconder l'empereur, il se pa;5sera de son assistance, » et Napoléon s'efforça de prouver que tout pouvait se réparer par « l'énergie de la part des officiers, du gouvernement, des chambres, de la nation entière. » Mais si Napoléon avait encore la puissance de la parole, il avait perdu celle de l'action. L'armée elle-même, qu'il avait si longtemps animée de son esprit, n'était plus en ses mains.

La chambre, réunie le 21, vota sur la proposition de La Fayette les résolutions suivantes : L'indépendance de la nation est menacée. La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison. L'armée de ligne et les gardes nationaux ont bien mérité de la patrie. La garde nationale de Paris sera armée. Les ministres de la Guerre, de l'Intérieur et de la Police sont invités à se rendre sur-le-champ dans la chambre.

La délibération fut transmise aussitôt à Napoléon et aux pairs. Il en comprit la portée et dit : <( S'il le faut, j'abdiquerai. » Il envoya à la chambre un message dans lequel il racontait la défaite en l'atténuant, et manifestait l'intention de s'entendre sur les mesures législatives exigées par les circonstances. Après des exclamations violentes, Henri Lacoste

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s'écria : « Je ne vois qu'un homme entre la paix et nous ; qu'il parte et la patrie sera sauvée. » Lucien lui répondit par des menaces. La Fayette accusa Napoléon de tous les maux, et Manuel demanda qu'on ne confondit pas la cause de la patrie avec celle d'un homme. La chambre chargea une commission de pourvoir aux mesures de salut public, et nomma Lanjuinais, le général Grenier, La Fayette, Flaugergues et Dupont de l'Eure. C'était un pouvoir exécutif auquel elle demanda aux pairs de s'associer. Les pairs, qui avaient mieux accueilli le message, mais qui se sentaient impuissants, désignèrent Andréossy.Drouot, Déjean, Boissy d'Anglas et Thibaudeau.

11 fallait ou abdiquer ou faire un coup d'Etat. Napoléon hésitait. La commission délibéra pendant la nuit, avec les ministres, sous la présidence de l'archichancelier, et le général Grenier rendit compte le lendemain, de bonne heure, de ce qui s'était passé, et annonça un message de l'empereur. Les demandes d'abdication se renouvelèrent plus pressantes. Napoléon flottait irrésolu et voyait ses plus fidèles serviteurs convaincus de la nécessité du sacrifice suprême. Après diverses motions, La Fayette, au nom de la chambre, dit à Regnault que l'on donnait « à son maître une heure pour abdiquer, et qu'au bout de cette heure sa déchéance serait prononcée. » Lucien et Joseph pressèrent leur frère de se décider, et l'abdication fut dictée en présence de Fouché, qui avait la main dans ces actes et dans ce qui les avait préparés. « Je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France, » dit Napoléon.

L'abdication, en double exemplaire, fut portée aux deux chambres, qui l'acceptèrent, sans se prononcer sur la réserve faite par Napoléon en faveur de son fils, et témoignèrent de leur reconnaissance et de leur respect. Trois représentants et deux pairs furent désignés pour exercer provisoirement le pouvoir. Ce furent : Carnot, Fouché, le général Grenier, le duc de Vicence et Ouinette.

Le gouvernement provisoire nomma Masséna commandant en chef de la garde nationale et envoya une députation pour arrêter la marche des alliés. Lorsque Carnot parlait à la chambre des pairs de la situation, des ressources, de l'espoir d'une revanche, Ney, se levant tout à coup, fit un tableau saisissant de la défaite et termina par ces mots : « Il faut faire la paix ; nous sommes à bout de tout le reste. » On protesta, et Carnot, Flahaut, de Pontécoulant, essayèrent de détruire l'effet de ces paroles. Ney en maintint la vérité et, sans le vouloir, porta le dernier

coup à une régence. La discussion n'en continua pas moins pleine d'un poignant intérêt. Le colonel Labédoyère s'efforça de démontrer, au milieu des interruptions et des apostrophes, auxquelles il répondait avec une brutalité militaire, que l'acte de Napoléon était indivisible, et qu'après avoir accepté son abdication on ne pouvait rejeter son fils. Mais la chambre, nommée par l'empereur, fut la première à se prononcer contre lui (22 juin).

Les représentants traitèrent la même question le lendemain. La cause du roi de Rome y fut plaidée avec plus d'habileté. On entendit des cris de : « Vive Napoléon II 1 » mais Dupin démontra qu'il ne pouvait pas ce que son père avait été impuissant à réaliser, et Manuel fit adopter un ordre du jour motivé, réservant les conséquences de l'abdication et des constitutions de l'empire.

Les commissaires arrivés à Laon, au milieu des débris de l'armée, écrivirent à Bliicher et à Wellington pour leur demander la suspension des hostilités et des passe- ports. Ils n'aboutirent qu'à constater que la cause de Napoléon était perdue sans ressource.

L'armée, en apprenant l'abdication, fut partagée en sentiments contraires. Elle passa de la consternation à la colère, puis au découragement, qui fit jeter les armes à quelques-uns, et au désir de la vengeance, qui provoqua une espèce de sédition. Tout se calma bientôt, et Grouchy, qui avait fait sa retraite en bon ordre, reçut le commandement des mains de Souk et s'efforça de devancer les alliés sous Paris.

Napoléon restait à l'Elysée, incertain, abattu, incapable de prendre une résolution. Il y eut en sa faveur quelques démonstrations, dont Fouché détruisit l'effet en lui faisant parvenir des avis menaçants. Il ne se crut pas en sûreté à Paris, et le 25 juin il se rendit à la Malmaison, où il dicta sa dernière proclamation à l'armée sans pouvoir obtenir qu'elle fût insérée au Moniteur. Ses serviteurs les plus dévoués auraient voulu qu'il passât aux Etats-Unis, et ils lui en fournissaient le moyen. Le plus fidèle de tous, Caulaincourt, l'en supplia vainement. Il n'y avait plus de ressort dans cette forte volonté.

Les alliés marchaient sur Paris. Cinq nouveaux commissaires furent envoyés vers eux. En même temps, le gouvernement provisoire chargeait le général Becker « de veiller à la conservation de la personne de Napoléon, au respect qui lui était dû, et d'empêcher les malveillants de se servir de son nom pour occasionner des troubles. » Fouché, en don-

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nant cet ordre, qui faisait l'empereur captif, poursuivait ses desseins et répondait aux désirs des alliés.

Les ennemis approchaient ; Napoléon, qui de l'abattement passait à l'exaltation, appela le général Becker et lui remit une lettre par laquelle il demandait au gouvernement provisoire de servir une dernière fois la France. « Je m'offre, disait-il, pour la défendre, et je jure de la sauver. » Carnot seul paraissait disposé à accepter cette résolution, que Fouché fit rejeter. « J'en étais sûr, dit Napoléon ; ces gens-là sont incapables d'énergie. Puisqu'il en est ainsi, partons pour l'exil. »

Le 29 juin il se dirigea vers Rochefort. Pour prévenir tout danger, Gourgaud monta dans sa voiture et lui fit prendre place dans une voiture de suite. Il arriva le 4 juillet à Rochefort, alla le S visiter l'île d'Aix, et quand il voulut rentrer, il était gardé de toutes parts. Il ouvrit des pourparlers avec le capitaine Maitland, du BclléropJion, et sur cette simple réponse à toutes ses propositions : <i Pourquoi ne pas demander un asile à l'Angleterre ? » il écrivit au prince régent : « Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

Quoique le capitaine Maitland n'eût pris aucun engagement, Napoléon se rendit à son bord avec une suite de cinquante personnes. « Je viens me placer sous la protection de votre prince et de vos lois, » dit-il au moment où le capitaine l'introduisait sur le gaillard d'arrière (15 juillet).

Le 26, le Bellérophon fut dirigé sur Plymouth. Il fut retenu à bord, et Gourgaud ne put ni remettre sa lettre au prince régent, ni communiquer ses instructions verbales. Le 31, l'amiral Keith lui signifia que l'Ile de Sainte- Hélène serait sa résidence, que trois généraux, à l'exception de Savary et de Lallemand, pourraient l'accompagner ainsi que douze domestiques, et que son embarquement était prochain. Napoléon écouta sans émotion apparente, et puis protesta énergiquement. Les officiers anglais l'écoutaient impassibles. Ce qu'il dit du déshonneur que le piège qui lui avait été tendu imprimerait à l'Angleterre, ne les toucha pas davantage.

Le 7 août, il fut transféré sur le Northwnberland, après avoir résumé ses plaintes dans une protestation qu'il fit remettre à l'amiral Keith, et le lendemain, il partait pour l'ile lointaine qui devait être son tombeau.

Ici se termine l'épopée impériale. Général, consul, empereur, Napoléon Bonaparte occupe dans l'histoire une place qui n'est réservée qu'à un petit nombre d'hommes dans la suite des siècles. Il ne lui a pas manqué ce quelque chose d'achevé que le malheur imprime aux grandes renommées. Fils de la Révolution, il en a appliqué les principes et les idées à son profit. Il les a fait passer dans les lois, et leur a donné dans sa politique l'application la plus complète, par ce despotisme sans scrupule et sans mesure dont la gloire n'a pu couvrir les excès. Il brisait tout instrument qui ne faisait pas docilement son œuvre, et plus il parlait du pays, de sa grandeur et de sa prospérité, plus on sent qu'il rapportait tout à lui-même. Il fut incomparable sur les champs de bataille, organisateur habile, administrateur puissant. Il connaissait les hommes, s'emparait de leur esprit, les méprisait et les immolait à ses desseins. Il fut grand par l'esprit plutôt que par le cœur, et si un exil douloureux de six années l'a grandi dans l'imagination populaire, l'histoire de sa chute révèle tout ce qui manquait à son caractère égoïste et absolu. Il a joué un grand rôle, mais en laissant voir trop souvent l'acteur. Au moyen-âge et dans les révolutions italiennes, il se fût fait sa part aux dépens des républiques et des principautés. A la fin du XVI 11^ siècle, pendant la Terreur, la désorganisation universelle et la guerre., il monta rapidement et s'imposa par l'habileté, les services et le génie. La force lui donna le pouvoir et la gloire l'éleva au rang suprême. Il passionna ceux qui mouraient pour lui, et sa parole ne fut pas moins conquérante que son épée. Dans cette obéissance absolue qu'imposait sa volonté, il ne pouvait comprendre qu'on lui résistât au nom du devoir, et que Dieu fût plus puissant sur les âmes que lui-même. Sa politique religieuse fut mêlée d'astuce et de violence, et la conduite de ce victorieux à l'égard d'un vieillard désarmé montra que la justice et la générosité n'étaient pour lui que des vertus de circonstance. Il eut l'enivrement du succès, et, pouvant tout, il se crut tout permis. 11 est l'incarnation la plus haute et la plus vigoureuse de la Révolution, dont il accomplit le programme avec toute la puissance du génie, et sa chute prouve que les peuples doivent chercher dans d'autres principes leur sécurité et leur bonheur.

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