IV. — Le Gouvernement et les Factions
U début de son ministère, et pendant qu'il luttait contre les protestants, Richelieu, après une rapide et hardie expédition en Valteline, avait imposé à l'Espagne le traité de Monçon en Aragon (mars 1626).
Une autre guerre, provoquée par la succession de Mantoue, attira en Italie le cardinal et le roi, qui montra une brillante valeur en forçant le
pas de Suze. La paix, rapidement faite, ne fut pas observée, et une armée de quarante mille hommes, dirigée par Richelieu, la conquit par le traité de Cherasco (avril 1631).
Richelieu eut à lutter, pendant tout son ministère, contre des conspirations qui, à Corbie, menacèrent sa vie, et toujours son pouvoir. Gaston, frère du roi, nouait contre lui des intrigues. Richelieu les surprit, fit conduire à la Bastille d'Ornano, son gouverneur, et obtint de lui une soumission complète. Le duc de Vendôme et son frère furent arrêtés à Blois ; Chalais, gagné par la duchesse de Chevreuse et infidèle à ses promesses, fut condamné à mort et eut la tête tranchée (1626). La duchesse s'enfuit en Lorraine, d'Ornano mourut en prison, et tous ceux qui avaient été mêlés au complot en portèrent la peine.
Il fit exécuter en Grève les comtes de Bouteville et des Chapelles, qui, au mépris des édits, s'étaient battus en plein jour sur la place royale. Il n'arrêta pas c-ependant la funeste habitude du duel, qui, de 1643 à 1654, ne coûta pas la vie à moins de neuf cent quarante gentilshommes.
Il fut nommé surintendant de la navigation et du commerce après la suppression des amiraux de France et de Bretagne. A la mort de Lesdiguières, il supprima la charge de connétable, qu'il trouvait inquiétante pour le pouvoir et dangereuse pour ceux qui en étaient revêtus.
Une assemblée de notables (du 2 décembre 1626 au 24 février 1627) pourvut aux dettes, diminua les dépenses, augmenta les recettes, assura l'entretien de trente mille hommes, éleva la flotte à quarante-cinq gros vaisseaux, demanda la réduction des pensions, la démolition des places intérieures, et réclama des mesures contre les libelles et les conspirateurs. Un édit en 461 articles, rédigé par le chancelier Marillac, ne fut pas enregistré par le parlement, et ceux qui vivaient des abus crurent se venger en l'appelant le Code Mic/iau.
Richelieu créa les compagnies du Morbihan (1626) et de la nef S'-Pierre fleurdelisée (1627), pour la construction des vaisseaux, le commerce et les colonies. En 162S, il pourvut au transport de quatre mille émigrants à Québec, au Canada et sur les côtes d'Amérique. S^- Louis du Sénégal, la Guinée, la Guadeloupe, la Martinique, furent l'objet de ses encouragements pour la colonisation et le trafic.
Gaston d'Orléans, toujours mécontent, s'était rendu en Lorraine, et l'hostilité de Marie de Médicis devint si violente que le cardinal parla de se retirer, mais le roi n'y consentit pas.
Au retour de la campagne d'Italie, le roi tomba malade à Lyon, et on
crut sa mort prochaine. Marie demanda la disgrâce de Richelieu. Il promit de se prononcer à son retour à Paris. Il y eut en sa présence une scène violente entre le cardinal et la reine, et lorsqu'elle eut dit qu'il fallait que l'un des deux cédât la place à l'autre : « Il vaut mieux que ce soit moi, dit-il ; aussi bien je ne veux plus vivre, puisque j'ai perdu les bonnes grâces du roi mon maître. » Le roi, indécis, part pour Versailles. Sur l'avis de S'-Simon Richelieu va le trouver, et quand il revient à Paris il est plus puissant que jamais. Le lo novembre 1630 fut appelé Xsi journée des ditpes, et les courtisans se précipitèrent chez celui qu'ils avaient abandonné la veille.
Gaston, qui avait protesté de son désir de vivre en bonne amitié avec lui, se réfugia à Orléans et puis en Lorraine, pendant que Marie s'échappait de Compiègne, et trouvait un asile en Flandre chez les ennemis de son fils. Appuyé par l'Espagne, il traversa avec dix-huit cents étrangers, commandés par des officiers français, la Bourgogne, le Bourbonnais et l'Auvergne, et entra en Languedoc. Le gouverneur. Montmorency, qui avait d'abord blâmé l'entreprise, s'y rallia et entraîna quelques villes.
La Force et Schomberg entrèrent dans la province, pendant que le roi soumettait la Lorraine et imposait la paix au duc (6 janvier 1632). Schomberg assiégea Castelnaudary ; Gaston et Montmorency l'attaquèrent, furent battus, et Montmorency blessé resta prisonnier (septembre). Gaston envoya aussitôt sa soumission, et l'intendant Machault, qui parcourut la province, en assura la pacification par des mesures sévères.
Montmorency fut condamné à mort par le parlement et eut la tête tranchée à Toulouse, dans une cour du Capitole. Il ne se défendit pas, choisit le cardinal pour un de ses exécuteurs testamentaires et lui fit un legs.
Richelieu renouvela les gouverneurs des provinces et leur adjoignit des intendants chargés de la justice, de la police, de l'administration et des finances (1635). Un parlement fut créé à Metz pour les Trois-Evêchés et le territoire cédé par le duc de Lorraine, qui avait abdiqué le 19 janvier 1634. Gaston, retiré à Bruxelles, désirait revenir en France. Richelieu lui en ouvrit les portes, lui promit l'oubli, donna une grande fête à Rueil en son honneur, et fit publier une amnistie générale.
?.Iaître de l'esprit du roi, Richelieu partageait son activité entre les exigences de la guerre et les réformes intérieures. Il faisait tenir les Grands-jours à Poitiers, achevait le Palais-Cardinal, encourageait la peinture, créait les quartiers de la Place- Royale et du Marais, établissait l'imprimerie royale, favorisait les manufactures, donnait des pensions aux
gens de lettres, écrivait des traités moraux et des tragédies, et instituait l'Académie française.
La guerre obligeait à d'énormes dépenses, auxquelles on ne pouvait faire face que par des créations ou des aggravations d'impôts. Il en résulta des luttes avec le parlement et des émeutes à Paris et dans la province. Les Croquands en Périgord et les Va-im-pieds en Normandie se livrèrent à d'affreuses dévastations. On pendit, on envoya aux galères, mais la situation n'en devint pas meilleure.
Exécution de Montmorency. (Bibliothèque nationale. Collection Hu.nin.)
La guerre, l'administration, les finances, les affaires étrangères et ecclésiastiques, tout était entre les mains de Richelieu. Il connaissait les hommes et savait les employer, contenait le parlement, secondait le cardinal de La Rochefoucauld dans sa réforme des Ordres religieux, soutenait saint Vincent de Paul dans son admirable institution des Filles de la Charité, et faisait la guerre, dans la personne de Saint-Cyran, aux premières manifestations du Jansénisme.
Le comte de Soissons, réfugié à Sedan chez le duc de Bouillon, après
avoir dénoncé publiquement la politique du cardinal, prit les armes, mit en déroute, dans le bois de la Marfée (1641), les troupes du maréchal de Châtillon envoyées contre lui, et y fut tué. Sa mort laissa sans chef la coalition des seigneurs, et Bouillon fit la paix le 5 août, obtenant une amnistie pour tous les révoltés, excepté pour le duc de Guise.
La naissance de deux fils du roi avait enlevé à Gaston tout espoir de régner, et réveillé en lui l'esprit aventureux si funeste à ceux qui avaient prit part à ses premières tentatives. Cinq-Mars, favori du roi, conspira avec lui, et l'Espagne leur promit des troupes et de l'argent. Richelieu se procura le traité, le transmit au roi, fit saisir Cinq-Mars, de Thou et Bouillon, qui était en Italie à la tête de son armée. Une commission, présidée par le chancelier, instruisit le procès, et condamna de Thou et Cinq- Mars, qui furent exécutés à Lyon. Bouillon se sauva en abandonnant Sedan, Vendôme se réfugia en Angleterre, et Gaston, éloigné de la cour, fut privé éventuellement de la régence et réduit à ses apanages. Marie de Médicis alla mourir auprès de l'électeur de Cologne, dans un état voisin de l'indigence (3 juillet 1642).
Richelieu touchait à sa fin. Saisi d'un mal violent le i*^'' décembre, il mourut avec courage le 4, après avoir déclaré qu'il ne s'était jamais « proposé autre chose que le bien de la religion et de l'État, » et « n'avait eu d'autres ennemis que ceux du roi. )> Il a expliqué lui-même au roi, dans son tcstaïueut politique , son but et ses moyens. « Lorsque Votre Majesté se résolut de me donner en même temps entrée en ses conseils et grande part en sa confiance, je puis dire en vérité que les huguenots partageaient l'Etat avec Elle, que les grands se conduisaient comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs des provinces comme s'ils eussent été souverains en leurs charges. Je puis dire encore que les alliances étrangères étaient méprisées.... Je promis à Sa Majesté d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être. » Ce programme hardi, Richelieu le remplit, et son œuvre était accomplie lorsqu'il mourut, à l'âge de cinquante-sept ans. Richelieu est un de nos plus grands ministres. Il accrut et fortifia le pouvoir royal, porta le dernier coup à la féodalité, détruisit l'action politique des protestants, mit de l'unité dans l'administration, fonda des colonies, encouragea le commerce, protégea les lettres, qu'il cultiva, et étendit l'influence de son pays auprès des nations étrangères. Implacable contre ses enne-
HUtoire de France. 2
mis, et plus préoccupé du succès que délicat sur la moralité des moyens, il eut le tort de subordonner trop souvent à la politique son caractère sacré.
Le roi le suivit de près. Il mourut le 14 mai, laissant à la reine la régence et l'éducation de ses deux fils. La publication de .ses papiers lui restitua une part importante dans les résultats de son règne, que l'on a trop exclusivement attribués à son ministre. On sait aujourd'hui qu'il doit sortir de l'ombre où l'a repoussé l'éclatante renommée du puissant, souple et impérieux cardinal. Louis XIII n'aimait pas Richelieu, mais il comprenait ses larges vues, l'associait aux siennes, et poursuivait avec lui, grâce à une fermeté qui découragea tous les complots, les desseins qui devaient rendre la France une et prospère au dedans, forte et respectée au dehors.