‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 14 sur 72 · MINORITÉ DE LOUIS XIV ET ADMINISTRATION DE MAZARIN · texte numérisé non relu

MINORITÉ DE LOUIS XIV ET ADMINISTRATION DE MAZARIN

Bégence d'Anne d'Antrlehe. — Le fils aîné de Louis Xlil avait moins de cinq ans. Son père, qui se défiait de la reine, mêlée à toutes les intrigues de Paristocratie, sous Richelieu, lui avait laissé la régence, mais en plaçant près d^Ueun conseil qui devait décider de toutes les affaires, à la pluralité des voix. Anne d^ Autriche entendait bien ne pas accepter des tuteurs après avoir eu si longtemps des maîtres; elle flatta le parlement; elle serait toujours bien aise, disait-elle, de se servir des conseils d^une si auguste compagnie; en même temps, elle lui demandait d^annuler les dernières volontés de son époux. Le parlement, heureux de rentrer par ce coup éclatant dans la vie politique, cassa le testament du roi avec la même facilité qu'il aurait jugé la cause d'un particulier. Anne d'Autriche fut proclamée régente «avec pouvoir de faire choix de telles personnes que bon lui semblerait, pour délibérer sur les affaires qui lui seraient proposées. » Et, à Tétonnement de la cour, le premier qu'elle choisit fut Tami, le successeur de Richelieu, le cardinal Mazarin.

Masarin. — Mazarin était né en 1602 , d'une ancienne famille de Sicile, établie à Rome. Envoyé comme nonce en

1. Oayrages à consulter : les Mémoires de Coligny-Sallgny, ami et jusa séTère du grand Condé ; de la Rochefoucauld, de Lenet, du cardinal de Retz, de Guy Joly, d'Orner Talon, de la Châtre, de Campion, de Mmes de Motteville et de la Guette, de la duchesse de Nemours, de Mlle de Montpensier et de Monglat ; les Historiettes de Tallemant des Réaux ; les £«/très de Gui-Patin, celles de Mazarin publiées par M. Ravenel ; Voltaire, Siècle de Louis XIV \ Saint- Aulaire, Bistoxre4^laFronde\hsa\ii^Hihtoir9 de la France sous le ministère du cardinal Mamtrin; Amëdée Renée, les nièces de Mazarin; Cousin, la jeunesse de Maffarinf Èmes de Longueville, de Chetretue, de Scd)lét de aauUfort, la Bociété freinçaite au diW'septièrM siècle^ d*après le grand Cyrus ; les Misères de la Frow «t Saint-Vincent de Pauli par M. Feillet; Journal d'un voyage â PqrU, 9P 1657-1658, publié par Feugëre (1862),

mmmi

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France (1634), il s'était fait remarquer de Richelieu qui Pavait attaché à sa fortune et avait obtenu pour lui la pourpre romaine (1641). La reine se confia à ce dépositaire des desseins du grand cardinal, à cet étranger, qui ne pouvait avoir en France d'autre intérêt que celui du roi, et elle lui laissa prendre sur son esprit, même sur son cœur, un empire absolu*.

« Il avait Tesprit grand, prévoyant, inventif, le sens simple et droit, le caractère plus souple que faible et moins ferme que persévérant ; sa devise était : « Le temps et moi. » Il se conduisait, non d'après ses afifections ou ses répugnances, mais d'après ses calculs. L'ambition l'avait mis au-dessus de Tamour-propre, et il était d'avis délaisser dire, pourvu qu'on le laissât faire; aussi était-il insensible aux injures et n'évitait-il que les échecs. Il jugeait les hommes avec une rare pénétration, mais il aidait son propre jugement du jugement que la vie avait déjà prononcé sur eux. Avant d'accorder sa confiance à quelqu'un il demandait : « Ëst-il heureux? » Ce n'était pas de sa part une aveugle soumission aux chances du sort: pour lui, être heureux signifiait avoir l'esprit qui prépare la fortune et le caractère qui la maîtrise. Il était incapable d'abattement, et il avait une constance inouïe, malgré ses variations apparentes. Un de ses plus spirituels antagonistes, la Rochefoucauld, a dit de lui « qu'i). avait plus d& c hardiesse dans le cœur que dans l'esprit, au contraire du cardinal de Richelieu, qui avait Fesprit hardi et le cœur timide. » Si Richelieu, qui était sujet à des accès de découragement, était tombé du pouvoir, il n'y serait pas remonté ; tandis que Mazarin, deux fois fugitif, ne se laissa jamais abattre, gouverna du lieu de son exil et vint mourir dans le souverain commandement et dans l'extrême grandeur. »

(MiGNET.)

Cftbale des Important*. — Cependant tous ceux qui avaient souifert avec la reine ou pour elle, étaient accourus, et se croyant déjà les maîtres de l'Etat, affectaient des airs de supériorité et de protection qui firent donner à leur parti le nom de c€U>cde des Importants. Parmi eux, on remarquait le duc de Vendôme, fils légitimé de Henri IV et de Gabrielle

1. Lettre* da cardinal Mazarin à la reine, surtoat celles du 11 mai, 30 juillet, 29 août, 24 et 27 octobre 1651. Anne d'Autriche avait alom %2 ans. Mazarin, quoique cardinal, n'était point prêtre et ne reçut jamais les ordres. Voy. sur es point, la Fta d« Mvm de Hautefort, par Cousin.

d'Estrées, ses deux enfants, le duc de MerccBur et le duc de Beaufort, qui allait être surnommé le roi de» B<Ul»i, le jeune et brillant Marsillac, duc de Larochefoucauld, qui écrivit plus tard le livre des Maximes, l'évÉque de Beauvais, Potier, premier aumû nier de la reine, que le cardiual deReti appelle irrévérencieusement une 6^1« niifre«, et qui était entra au conseil avec le titre de ministre d'État : s'il en fallait

Miiuiù

croire Goudi, la première dépCcbe écrite par lui aurait été une sommation aux Hollandais d'avoir à rentrer dans l'Ëg-Iise catholique, s'ils voulaient rester dans l'alliance de la France -

Il s'agissait de défaire l'ouvrage de Bicheiieu; les importants ne s'en cachaient pas. L'ancienne amie de la reine, la duchesse de Chovreuse, revenue au Louvre, après dis ana d'exil , déclara bien haut qu'il fallait restituer aux grands

tout CQ quo Louis XIII leur avait enlevé; mus depuis que U reine avait la pouvoir, elle eu était devenue avare. Si elle n'avait pas voulu le partager avec d'habiles conseillers, ce n'éUût pas pour l'abandonner à des brouillons qui recommençaient les complots, et bientôt recommenceront la guerre civile. La découverte d'une tentative d'assassinat contre Mazarin la décida à rompre les derniers liens avec ses anciens

La grmd Condé.

amis. Potier tnt relégué dans son diocËse, Beaufortaudonjop de' Vincennes, Vendôme, la duchesse deChevreuse et les autres I dans leurs maisons des champs. > l« rËgne des importants avait duré trois mois et demi (2 septembre 1642). On raconte que vers cette époque, se trouvant & Rueil dans la maison de Bichelieu, elle s'arrêta devant son portrut,l6 considéra quelque temps en silence, et dit : ( Si cet hommia vivEùt encore, il serait plus puissant que jamais. ■

ET ADHimSTBATtON DB MAZARIN. 165

l$mit« de l«|paerrede Trente «Ha;Ttcti>lr«*deC7«Ddé et do VarcHMc — La guerre étrangère continuait. La mort de Richelieu avait enhardi les Espagnols; ils avaient repris l'offensive du côté de la Champagne et ils assiégeaient Bocroy, 90US la conduite d'un vieui capitaine, don Francisco de Melloa, espérant, après la chute de cette ville , arriver à Paris sans obstacle, car ils n'avaient devant eux qu'une armée inférieure ennoinbre et ungénéralde vingtetun ifnt.

Louis de Bourbon, alors duc d'Enghieu, plus tard le graad Condé.

Ce fut le 19 mai 16li3 que les armées se rencontrèrent. Les deux ailes formées de cavalerie s'abordèrent bien avant que le centre put combattre. Condé, à la tête de sa droite, renversa la cavalerie qui lui était opposée, et, apprenant que sa gauche était battue par Mellos, il passa au dacieu sèment derrière la ligne espagnole, pour prendre à dos la droite de l'ennemi victorieuse, et la dispersa. L'infanterie espagnols restait immobile. Il revint sur elle, t'entoura, l'attaqua trois

fois et la rompit. Le vieux comte de Fuentès, qui la commandait, fut jeté mort à terre. Condô reçut lui-même trois coups de mousC[uet dans ses armes.

Le duc d'Enghien poursuivit son succès, avec cette fougue, cette audace heureuse, qui était le caractère de cet auttre Alexandre. Chaque année fut marquée par une victoire. Les Espagnols chassés de France, il s'empare en courant de Thionville (4 août 16(k3), et se tourne contrer Autriche et ses alliés d'Allemagne. L'armée weimarienne venait de perdre devant Rottweil, qu'elle avait pourtant enlevé, son habile général Guébriant', et, obéissant mal à plusieurs chefs, s'était laissé surprendre par les Impériaux à Duttlingen dans des cantonnements trop séparés. Turenne, nommé maréchal, rassemble ses débris et les recompose. Condé lui amène 10 000 hommes. Ils attaquent le général bavarois, Mercy, sous les murs de Fribourg en Brisgau : le combat recommence deux fois, à deux journées différentes, et chaque fois Condé y montre la plus bouillante valeur, entraînant à sa suite les Français électrisés (26 août 1644)*. Cependant cefut plutôt un affreux massacre qu'une victoire. Mercy s'éloigna sans être inquiété, mais il s'avoua vaincu, en laissant les deux généraux enlever Philippsbourg, Worms, Mayence, et ainsi nettoyer d'ennemis les bords du Rhin.

Tandis que Condé retourne à Paris, jouir des acclama^ tions populaires, Turenne s'engage avec trop de confiance à travers l'Empire pour répondre à l'appel de Torstenson qui lui a donné rendez-vous à Vienne ; il est vaincu à Marienthal par Mercy (mai 1645). Le duc d'Enghien accourt avec des

1. Ouébriant avait gagné une solide gloire à conduire cette armée, la plus difficile qu'il y eût à tenir en ordre ; sa mort fut un deuil public. On avait songé à le nommer gouverneur du roi.

2. La tradition si populaire qui le montre lançant dans les retranchements ennemis son bâton de maréchal (il ne fut jamais, il ne pouvait être maréchal), et allant le chercher l'epée à la main, ne se trouve dans aucun écrit contemporain. Le premier livre qui en parle est de l'année 1694 ; mais si le fait n^est pas prouvé, il est bien vraisemblable | et Condé n^aurait pas jeté son bâton de commandant (sa canne) dans les retranchements ennemis qu'il faudrait dire qu'il s'y jetait lui-même. Condé ne dit pas non plus à ses soldats, à Lens : < Mes amis, souvenez-vous de Rocroy. de Fribourg et de Nordlingen. » Mme de Motteville (coUect. Petitot, t. XXXVin. p. i) rapporte une harangue moins héro¥({ue : « Mes amis, ayez bon courage, il faut nécessairement combattre aujourd'hui : il sera inutile de reculer ; car je vous promets que vaillants et poltrons, tous combattront, les uns de bonne volonté, les autres par la force. • C'était peutêtre le seul langage que pussent entendre les armées de ce temps>ià. Voy. Fléîhier, Oraison funèbre de Turenne.

renforts, fait reculer rennemi, pénètre jusqu^en Bavière, et achève la déroute de Tarmée impériale dans la sanglante affaire de Nordlingen, où Mercy est tué (août 1646). En 1646, il passe en Flandre : il assiège Dunkerque, à la vue des Espagnols, et donne le premier cette place à la France. L'année suivante, il est en Catalogne où il y a des revers à réparer, il assiège * Lérida, que deux maréchaux avaient déjà attaqué vainement: il est repoussé (1647). CVtait sa première défaite : il la répare sur un autre théâtre. Sou absence avait rendu le courage aux Espagnols dans le nord, et Tarchiduc Léopold, frère de l'Empereur, s'était avancé jusqu'à Lens, en Artois; Condé les heurta avec sa vigueur ordinaire. En deux heures, la bataille fut gagnée (10 août 1648).

Turenne opérait toujours en Allemagne, et par sa tactique à la fois savante et hardie, jetait les fondements d'une réputation que le temps n'a fait qu'accroître. Réuni au Suédois Wrangel, successeur de Torstenson, il gagna les batailles de Lavingen (nov. 1647) et de Snsmarshausen (mai 1648); il contraignit l'électeur de Bavière à sortir de ses États, à l'âge de quatre-vingts ans ; et sans une pluie torrentielle qui grossit tout à coup les eaux de l'Inn, il m.'îrch&i^. »ur Vienne. On agita un instant au conseil de l'Empereur si Ferdinand III ne fuirait pas de sa capitale.

Vraltés de llTestphall (1648). — Il y avait longtemps que l'on négociait. Proposées dès 1641, les confér«înces s'étaient ouvertes le 10 avril 1643, dans deux villes de Westphalie, à Munster et à Osnabruck. Il s'agissait de remanier la carte de l'Europe, après une guerre qui avait duré trente ans, de donner à l'Empire une constitution nouvelle, et de régler le droit public et religieux dé plusieurs nations chrétiennes. La France fut représentée à ce congrès par d'habiles négociateurs, le comte d'Avaux et Abel Servien, mais ses meilleurs diplomates, étaient Condé et Turenne, dont l'épée avait simplifié les négociations en rendant la paix nécessaire. Pourtant, au dernier moment, l'Espagne seretira, espérant profiter des troubles de la Fronde qui commençaient en France. Les autres États pressés d'en finir, signèrent la paix (24 oct. 1648).

Dans la guerre de Trente ans, TAutriche avait essayé d'étouffer les libertés religieuses et politiques de l'Allemagne.; l'Autriche étant vaincue ce qu'elle avait voulu abattre subsista et grandit. Les protestants eurent pleine liberté de

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conscience, et Pautorité impériale , naguère menaçante, fut annulée; les princes et les États allemands, confirmés dans l'exercice plein et entier de la souveraineté sur leur territoire, eurent le droit de s'allier à des puissances étrangères, pourvu que ce ne fût, disait une restriction vaine, c ni contre l'Empereur ni contre l'Empire. >

Les deux puissances qui avaient amené cette défaite de rAutriche avaient stipulé pour elles-mêmes d'importantes indemnités. La Suède eut l'île de Rugen, Wismar, la Poméranie occidentale avec Stettin, l'archevêché de Brème et l'évèché de Verden, c'est-à-dire les bouches des trois grands fleuves allemands, l'Oder, l'Elbe et le Wéser, avec cinq millions d'écus et trois voix à la diète.

La France continua, d'occuper la Lorraine tout en promettant de la restituer à son duc, quand il aurait accepté nos conditions. Elle obtint la renonciation de l'Empire à tout droit sur les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, qu'elle possédait depuis un siècle ; sur la ville de Pignerol cédée par le duc de Savoie, en 1631 ; sur l'Alsace qui lui fut abandonnée, à l'exception de Strasbourg, ce qui portait sa frontière, en avant des Vosges, jusqu'au Rhin. Elle eut encore, sur la rive droite de ce fleuve, Vieux-Brisach et se fit reconnaître le droit de mettre garnison dans Philisppbourg. La liberté de la navigation du Rhin fut garantie.

C'étaient de grands avantages, car en reprenant l'Alsace, la France couvrait la Lorraine contre l'Allemagne et se plaçait, au nord de la Franche-Cointé, que depuis Henri IV elle enveloppait par le sud ; de sorte que le retour à la France de ces deux provinces ne sera plus qu'une question de temps.

Non-seulement nous dessinions mieux nos frontières pour la défense, mais nous prenions une position offensive. Par Pignerol, nous avions un pied au delà des Alpes, en Italie; par Vieux-Brisach et Philippsbourg, nous avions un pied au delà du Rhin, en Allemagne. En faisant reconnaître aux États allemands le droit de contracter alliance avec des puissances étrangères, la France eut le moyen d'acheter toujours quelques-uns de ces princes indigents; et en garantissant l'exé* cution du traité, elle se donna le droit d'intervenir à toute occasion dans les afi'aires de l'Allemagne. L'Empire n'étant plus qu'une sorte de confédération de 360 États luthériens'et catholiques, monarchiques et républicains, laïques et ecclé-

sîastiques, deviendra nécessairement le théâtre de toutes les intrigues, le champ de bataille de l'Europe, comme Pltalie Pavait été au commencement des temps modernes, et pour les mêmes raisons : les divisions et Tanarchiei

Les traités de Westphalie, qui furent la base de toutes les conventions diplomatiques depuis le milieu du dix-septième^ siècle jusqu'à la Révolution française, mettaient fin à la suprématie de la maison d'Autriche et sauvaient l'indépendance des petits États. Si les Bourbons n'avaient pas hérité de l'ambition des Hapsbourgs et suscité contre eux les mêmes coalitions, la paix de Westphalie eût fait la grandeur de la France et la liberté politique de l'Europe.

CfOUTernement intérieur de 1045 à 1661. — Tandis que Mazarin continuait glorieusement la politique de Richelieu, son pouvoir était ébranlé en France par les factions. C'est une semaine après la bataille de Lens qu'eut lieu la journée des Barricades, Le premier ministre avait essayé de se faire pardonner son élévation et sa qualité d'étranger, à f force de douceur, de souplesse et de modestie affectée : « On

voyait sur les degrés du trône, d'où l'âpre et redoutable Richelieu avait foudroyé plutôt que gouverné les humains, un successeur doux et bénin, qui ne voulait rien, qui était au désespoir de ce que sa dignité de cardinal ne lui permettait pas de s'humilier autant qu'il eût souhaité devant tout le monde, et qui marchait dans les rues avec deux petits laquais derrière son carrosse. » Toute la langue, disait-on, était réduite à cinq petits mots : La reine est si bonne ! Mais cet âge d'or, tant vanté par les poètes contemporains, dura peu.

Le dernier règne avait légué d'immenses embarras financiers au cardinal Mazarin, qui les augmenta par sa mauvaise administration ; il lui fallait beaucoup d'argent pour achever la guerre étrangère, pour gagner les seigneurs en les pensionnant, et aussi pour satisfaire sa scandaleuse avidité. Le surintendant était un autre Italien, Ëmery, impopulaire comme tous les ministres des finances dans ces temps-là, mais qui s'en inquiétait peu, c les financiers n'étant faits que pour être maudits. » C'est lui qui osait dire en plein conseil que la bonne foi était une vertu de marchands. Aussi n'en usait-il point; il avait été condamné, vingt ans auparavant, comme banqueroutier frauduleux. l\ eut recours à des expédients onéreux et vexatoire ; il fit des emprunts à 2^ pour 100; il créa des charges qu'il vendit; il retrancha des

quartiers aux rentiers de TËtat; il retint une partie des gages des fonctionnaires; il remit en vigueur une ordonnance de 15^8 tombée dans Toubli, qui défendait de bâtir dans les faubourgs de Paris au delà de certaines limites sous peine de démolition et d^amende, et par Védit du toisé, il força les propriétaires à se racheter à prix d'argent des peines portées contre les délinquants (1644) ; il mit une telle rigueur dans le recouvrement des impôts, qu'en 1646, il y eut à la fois dans les gêoles du royaumes 23 800 personnes pour les taxes, dont 5000 y moururent, c Tout le royaume, disait Omer Talon en janvier 1648, est malade d'inanition. Le paysan ne possède plus que son âme parce qu'elle n'a pas pu être vendue à l'encan. » Enfin, six mois plus tard, banqueroute universelle, attendu que les créanciers de l'État étaient tous c des gens de rien ou trop riches. »

La Fronde sortit de cette crise financière : la journée des Barricades est du 26 août.

Béftlstance du parlement à Pantorlté royale. — Depuis que, par l'établissement de la paulette, les charges étaient devenues une propriété héréditaire, parfaitement sûre, leur valeur vénale s'était singulièrement accrue. Il en rejaillissait sur ceux qui les détenaient la considération qui s'attache partout à la fortune, lorsque cette fortune est hono* rée par la dignité des mœurs, le patriotisme et la supériorité des lumières. Les magistrats avaient trouvé dans cette sécurité et dans cette considération un esprit de fierté et d'indépendance qui faisait du parlement un foyer d'opposition où étaient, au besoin, vivement défendues, contre les favoris, la noblesse, le clergé, et quelquefois contre la royauté même, les traditions nationales et les principes monarchiques. Depuis la mort de Richelieu, il s'était plus d'une fois essayé à la résistance et il se laissait appeler « le protecteur-né du peuple. 9 La menace qui de loin en loin était faite de rembourser le prix des charges, de détruire par conséquent cette hérédité des fonctions publiques, sans être bien sérieuse, l'irritait pourtant. Les exigences financières du surintendant lui fournirent un excellent prétexte de parler haut, en paraissant parler dans l'intérêt du peuple. Il s'était opposé, en 1644, à l'édit du toisé; il s'opposa, en 1646, à l'édit du tarif, qui remaniait les droits à payer pour l'entrée des marchandises dans Paris, de manière à leur faire rendre davantage. <* Aucuns de messieurs du parlement, dit Omer

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TatoD, le ressentirent en leur particulier, ayant été obligés de payer pour les fruits du cru de leurs maisons. » Ce n^ fut qu^aprës de longues discussions que la levée de ces droits fut autorisée pour deux ans. De nouveaux édits bursaux amenèrent un commencement d'émeute (janvier 1647) ; un autre frappa directement les officiers des cours souveraines. Cette fois le parlement se cabra et sauta à pieds joints dans la politique. La tête troublée par la popularité que leur valait cette persévérante opposition au ministre, les magistrats se dirent qulls tenaient la place des états généraux, qu'ils valaient bien le parlement d'Angleterre qui, à cette heure, faisait une révolution; et le 13 mai 1648, les membres des quatre cours souveraines, le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides et le grand conseil, s'unirent dans la chambre de Saint-Louis, au palais de justice, c pour servir le public et le particulier, et réformer les abus de l'État, j

Le premier ministre fit d'abord casser Varrét d'union, puis se ravisant, il autorisa les délibérations de cette assemblée, qui prétendait donner une constitution nouvelle à la France; et il décida, non sans peine, la régente à céder : < Vous êtes vaillante, lui disait-il, comme un soldat qui ne connaît pas le danger, d

Et il avait raison, le danger était grand, car beaucoup de gens commençaient à se faire de ces questions qu'on ne se &isait pas depuis longtemps et qui amènent les révolutions, c Le parlement gronda, dit le cardinal de Retz, et, sitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla : on chercha comme à tâtons les lois; on ne les trouva plus. On s'effara, on cria, on se les demanda; et, dans cette agitation, le peuple entra dans le sanctuaire ; il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, et tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et du droit des rois, qui ne s'accordent jamais mieux ensemble que dans le silence. La salle du palais profana tous ces mystères. >

Les compagnies, en effet, proposèrent à la sanction royale 27 articles, pour en faire la loi fondamentale de la monarchie. Quelques-unes de leur demandes étaient excellentes, d'autres moins utiles, la plupart impraticables. La plus importante portait qu'à l'avenir les impôts ne pourraient être légalement perçus s'ils n'avaient été discutés et enregistrés, avec la liberté de suffrages, par le parlement de Paris. C'était

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faire passer une partie da pouvoir législatif à une aristocrâ" tie de deux cents «magistrats, qui achetaient leurs charges. Une autre de leurs réformes aurait, été une atteinte profonde à la centralisation administrative créée par Richelieu, en abolissant les intendants des provinces, ces oppresseurs de la patrie, comme les appelle le fougueux défenseur des grands', ces vils adulateurs du pouvoir tyrannique qui, selon le mot du cardinal de Retz, c avaient frappé la noblesse et la magistrature à la prunelle de Poeil. » Les compagnies étaient mieux inspirées, quand elles réclamaient des garanties sérieuses en faveur de la liberté individuelle : la suppression des lettres de cachet et des tribunaux extraordinaires, le droit pour toute personne arrêtée d^être interrogée dans les vingtquatre heures ou relâchée.

tournée de» Barricades (26 août 1648) i Mathiev Mole, le coadjnteiir de Retz. — A ce moment même, le prince de Condé remportait la victoire de Lens. Le roi, qui n'avait alors que dix ans, s'écria en l'apprenant : Le parlement sera bien fâché. Ce grand succès donnant du cœur au cardinal, il résolut de saisir trois des plus opiniâtres magistrats, Novion Blancménil, Charton et Broussel. « Ils n'étaient pas chefs de parti, dit Voltaire, mais les instruments des chefs. Charton, homme très-borné, était connu par le sobriquet du président Je dis ça, parce qu'il ouvrait et concluait toujours ses avis par ces mots. Broussel n'avait de recommandable que ses cheveux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d'élever toujours la voix contre la cour sur quelque sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l'idolâtrait. Au lieu de les enlever sans éclat, le cardinal crut imposer au peuple en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu'on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les Suisses de la chambre apportaient dans l'église soixante-treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s'esquiva. On prit Blancménil sans peine ; mais la vieille servante de Broussel, en voyant jeter son maître dans un carrosse, ameute le peuple; on ferme , les boutiques, entend les grosses chaînes de fer qui étaient à l'entrée des rues principales et 400000 voix crient: Liberté et

1. Le comte de BoulainvillierB, HUt. de Vancien gouv. de la France (pré"

face).

J74 UrNORITÉ DE LOaiS XIV

Broutsel I * [36 août 1648.) Deux cents barricades sont formées en un in3tant;on lea pousse jusqu'à cent pasdu Palais- Royal.

Le lendemain, le parlement en corps marche à pied vers la reine, traverse les barricades qui s'abaissent devant lui, redemande ses membres emprisonnés, et ne peutlesobtenir.A son retour, il est arrêté par le peuple furieux. Un marchand

Uatbiau MoIé, pramier président du parUtnent.

de fer, capitaine de ce quartier, saisit le premier président, Mathieu Mole , par le bras , et, le menaçant d'un pistolet : ■ Tourne, traître, lui dit^il ; et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens, ramène-nous Broussel ou Mazarin en otage. » Plusieurs des membres prennent la fuite, d'autres hésitent, mais leur chef n'hésite pas. On l'insulte, des mutins le prennant par la barbe qu'il portait fort longue. Il leur parle com-

rae s'il était assis sur sOQ siège au parlement et avec le même , visage assuré et graye ; « Quand tous m'aurez tué, leur ditil, il ne me faudra que six pieds de terre. » Il écarte la foule et les plus violents par l'autorité de son maintien ; il revient au Palaia, au petit pas, dans le feu des injures, des exécra-

tions et des blasphèmes. Cet homme, ajoute le cardinal de Retz, qui raconte ce bel exemple de courage civil, est, k mon ' sens, le plus intrépide qui ait parti dans son siècle.

Cependant l'émeute grandissait. Les magistrats tentent une nouvelle démarche auprès d'Anne d'Autriche ; et la reine d'Angleterre, victime d'une autre révolution qui avait commeocé d'une façon moins menaçante, la décide enfin à cj-

der. Le calme renatt aussitôt, et cla ville semble en un instant plus tranquille qu'un jour de vendredi saint. j>

Le coadjuteur de Paris , Paul de Gondi, qui avait pris une part décisive à Pinsurrection victorieuse , descendait dMne famille florentine venue, à la suite de Catherine de Médicis, à la cour de France et qui y aurait fait fortune. Comme s'il eût voulu rappeler son origine italienne, il avait écrit à dixhuit ans la Conjuration du comte de Fiesque, et Richelieu avait dit en la lisant : t Voilà un dangereux esprit.» Cinq ans plus tard, Gondi formait, avec quelques jeunes seigneurs, le projet de tuer le cardinal, et lui-même se vante, dans ses Mémoi^ resy d'avoir étudié Tart des conspirations dans les Vies de Plutarque et le Catilina de Salluste. Ce fut avec ces dispositions qu'il entra dans l'Église. Il fut nommé, en 1643, coadjuteur de son oncle qui était archevêque de Paris; mais son ambition allait bien plus haut que cette dignité. Il visait au rôle de Richelieu, et il ne se servait de sa place que pour gagner de la popularité dans Paris, prêchant lui-même pour se faire connaître du peuple , prodiguant les aumônes pour se faire aimer, se ruinant pour payer d'avance la guerre civile. Aux reproches qu'on lui faisait de sa prodigalité , il répondait : « César, à mon âge , devait six fois plus que moi. > Il ne s'effrayait pas trop de ces comparaisons avec César, avec Richelieu; il se croyait l'étoffe d'un grand homme et le faisait croire aux autres : les circonstances n'en firent qu'un brouillon.

Pafix de Saint-Ctormain. — La journée des Barricades avait effrayé la cour; la reine traita. Le 2k octobre 1648, l'ordonnance de Saint-Germain sanctionna toutes les demandes de la chambre de Saint-Louis , associant en quelque sorte la magistrature à l'exercice de la puissance souveraine. C'était le jour même où la paix de Westphalie avait été signé .

Clnerre de la Fronde; le parlement et le* selpi^earfi (Janvier - avril 1640). — En cédant, le premier ministre n'avait voulu que gagner du temps ; quand il fut délivré de la guerre étrangère , il résolut d'en finir avec cette faction des gens du roi qui assassinaient Vautorité royale» Le 6 février 1649 , Anne d'Autriche sortit de Paris avec ses enfants, et appela des troupes autour d^elle. Le parlement, incapable de lutter seul contre la cour, demanda ou accepta les services des princes et des jeunes seigneurs, qui pouvaient s'amuser

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