‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 22 sur 72 · H— IB · texte numérisé non relu

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âÔÔ GOUVERNEMENT DE LOUIS XIV.

nicîpaux ; la nouvelle les tenait pour exempts, mais ruinait les communes.

Un mot résume toute cette politique ; il est malheureusement de Colbert : c II n'est pas bon, écrivait-il à un gouverneur qu'il chargeait de faire tomber en désuétude une magistrature élective, il n'est pas bon que quelqu'un parle au nom de tous*. »

La vie municipale fut donc comme suspendue dans le pays, ainsi que l'était depuis longtemps la vie politique: situation fâcheuse, car l'éducation pratique des affaires manqua à la France, et le jour où elle sera forcée de reprendre le gouvernement d'elle-même des mains défaillantes de la royauté absolue, elle trouvera bien, pour la guider, de har(ïi$ et puissants logiciens, mais non de ces hommes expérimentés qui savent rattacher l'avenir au passé par de justes tempéraments. La liberté politique, pour être stable, a besoin de s'élever sur la forte base des libertés municipales. C'est ainsi qu'elle a grandi en Angleterre et qu'elle s'y maintient.

Sonmf fliion dn parlement. — La royauté avait mis cinq siècles à miner le grand corps de l'aristocratie féodale, et pour mieux y réussir avait formé de ses propres mains, un autre corps, celui de l'ordre judiciaire. Au seizième siècle, on appelait les parlements : « les fortes et puissantes colonnes sur lesquelles était appuyée la monarchie. » Mais au dixseptième, la nouvelle royauté ne voulait d'autre appui que son droit absolu. Cependant, grâce à la vénalité des charges qui laissait les mêmes fonctions dans les mêmes mains, grâce à la dignité de la vie dçs magistrats, au rôle politique qu'ils avaient joué en plusieurs circonstances, à l'esprit de corps qui s'était bien vite établi au sein des grandes compagnies judiciaires, il s'était élevé à côté de la noblesse d'épée une noblesse de robe qui paraissait aussi gênante que l'autre, parce. qu'elle avait déjà des souvenirs et des regrets. Elle n'était point toujours maniable. Sans rompre en visière

t. Lettre au comte de Frontenac, gouverneur du Canada, 13 juin 1672: elle montre à nu toute cette politique. Colbert lui reproche d'avoir divisé les habitants en trois ordres ou états, c Nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les états de leur royauiiie, pour peut-être anéantir insensiblement cette forme ancienne ; > et il rengage à supprimer le syndic de Québec qui présentait des requêtes ai) nom de tous les habitants, c étant bon que chacun parle pour soi et que personne ne parle pour tous *■

au pouvoir, elle lui résistait à Taide de ses longues procédures, de ses formes vénérables par leur ancienneté même qui arrêtaient de leurs faibles liens la volonté royale, comme le lion de la fable était arrêté par les mille lacs d^un filet invisible. Elle déjouait les attaques par cette force d'inertie propre aux assemblées de vieillards, et qu'il était difficile de briser en un temps où la tradition faisait le droit. L'esprit d'opposition, poursuivi partout, s'était réfugié là : opposition politique à peine sensible dans lé parlement de Paris, oppo* sition provinciale dans les autres, dans tous opposition religieuse sous la forme du jansénisme. On a vu que Louis XIV ne s'y trompa pas et Ton n'a pas oublié ses dures paroles de 1655. Une des pensées qu'il chercha à réaliser avec le plus de persévérance fut de transformer les parlements en simples cours d'appel ; il les soumit à son conseil d'État*, même celui de Paris, qui avait donné la régence à son aïeule et à sa mère, et qui avait fait la Fronde. Par un édit de 1667, il lui prescrivit d'enregistrer les ordonnances dans la huitaine et il ne souffrit aucune remontrance. L'année suivante, il fit arracher des registres de la compagnie toutes les délibérations qui dataient de la guerre civile, pour effacer jusqu'au souvenir de ses anciennes prétentions*. Enfin, il changea son titre de cour souveraine en celui de cour supérieure comme si le premier eût été uae usurpation sur la souveraineté royale (1665).

Les magistrats, réduits à rendre des arrêts, étaient encore parfois obligés de rendre des services. D'Ormesson tomba en disgrâce pour avoir résisté aux désirs de la cour dans le procès de Fouquet, et un juge ayant refusé de condamner à mort un ancien frondeur, Fa,rgues, qui avait eu des l^ttres spéciales d'abolition, fut remplacé par un autre plus complaisant qui envoya Fargues à la potence *.

Sonmissiou de la i^oblesse. — I] semblait plus difficile 4e réduire les nobles. Le cardinal de Richelieu avait démoli

1. Le conseil d'État, institué en 1318, avait formé le Conteil d'Etat proprement di€ pour les questions politiques et religieuses, le Conseil de di^ recUon pour les finances, le Grand Conseil pour les évocations et procès réservés au conseil d'État (Chéruel, De Vadminittration de Louis XIV ^ p. 60).

2. Il fit la même chose, six mois après, pour les registres de l'hôtel de ville.

3. Pour cette curieuse histoire, voyez Lemontey, Piècêê justificatives , n* il. L'affaire est de 1665.

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leurs forteresses et fait tomber la tète des plus remuants. Mazarin les avait achetés ou vaincus par la ruse. Louis XIV s^en rendit maître en les attirant autour de lui par des fêtes, en les arrachant à leurs domaines, où ils se souvenaient trop de leurs aïeux et se sentaient libres encore, pour remplir ses xuiticbambres et sa domesticité des descendants de ceux qui avaient fait trembler ses pères, et former à la royauté cet éblouissant cortège dont le représentant de Dieu sur la terre voulait être toujours environné. Les gouverneurs de province, dépouillés de toute autorité au profit des intendants, a ne pouvaient plus faire les rois. » Ils n'avaient plus le maniement des deniers, pas même le commandement des troupes, et ils n^étaient nommés que pour trois ans, sauf à obtenir^ par leur assiduité à Versailles, une prolongation de ce vain honneur. Ceux des nobles qui s'obstinèrent à rester dans leurs manoirs y reçurent plus d'une fois la redoutable visite des gens du roi. Fiéchier nous a conservé le souvenir des Grands jours de Clermont, tenus en 1665, et des exécutions faites alors sur cette noblesse de province qui voyait les parlements irrésolus ou iulimidés et croyait la cour trop loin pour que le bruit des plaintes du peuple y retentît ^ Le roi

1. 1 H y a plas de soixante ans, dit-il, que le marqnis de Canillac a commencé d^ètre méchant, et il n'a jamais cessé de l'être depuis ce temps-là. Il est chef d'une maison illustre qui se glorifie d'avoir donné deux papes à Rome et plusieurs capitaines à la France. Je ne m'arrêterai point à raconter tous les dérèglements dont il est accusé ; il suffit de aire qu'il a pratiqué tout ce que la tyrannie peut inventer en matière d'impositions. On levait, dans ses terres, la taille de monsieur, celle de madame et celle de tous les enfants de la maison, outre celle du roi. Pour empêcher les murmures, il entretenait dans des tours douze scélérats, qu'il appelait ses douze apôtres qui catéchisaient avec l'épée ou avec le bâton ceux qui étaient rebelles a sa loi. Il leur avait donné des noms fort peu apostoliques, appelant l'un Sana-Fianct^ l'autre Brise Tout, et amsi du reste. Par la terreur que donnaient ces noms efTroyables, il imposait des sommes asseï considérables sur les viandes qu'on mange ordinairement, et, comme on pratiquait un peu trop l'abstinence, il tournait l'imposition sur ceux qui n'en mangeaient pas. Le plus grand revenu qu'il avait était celui de la Justice : il faisait, pour la moindre chose, emprisonner et juger des misérables, et les obligeait i racheter leurs peines par argent. Il eût voulu que tous tes justiciables eussent été de son humeur, et les engageait souvent à de méchantes actions, pour les leur faire payer avec beaucoup de rigueur. A la nouvelle de la tenue des Grands jours, Canillac s'enfuit en Espagne : il fut condamné à mort; un de ses parents, le vicomte de Lamoihe-Canillac, eut la tête tranchée. Un marquis de Montvallais, pour permettre à set vassaux de te marier, prenait quelquefois la moitié ae la dot de la future. Un baron de Sénégas avait presque fait mourir un homme dans un cachot pour quelque sujet de plainte qu'il avait contre lui. Le baron de Veyrac avait tué un notaire ^ui avait osé verbaliser contre lui ; le marquis du Palais, des huissiers qui lui apportaient une assignation; le baron d'Espinchal, un de ses pages, etc. Telle fut l'activité de la cour,

encourageait lui-même la sévérité des magistrats, c II faut achever de bannir Toppression et la violence des provinces de votre ressort, écrivait-il au président des Grands jours. Vous avez trop bien commencé pour n^en pas venir à bout; j» et il fît frapper une médaille représentant un esclave qui se relève, protégé par le glaive royal, avec cette devise expressive : Salus provinciarum repressa potentiorum audacia. Mais pour les nobles qui vivaient à sa cour, même pour ceux qui ne lui inspiraient qu'une médiocre estime, il les honora constamment par des marques extérieures de considération ', afin que lui-même, le premier d'entre eux, en parût plus grand aux yeux de la foule.

S'ils avaient des titres, des honneurs, ils n'eurent dans l'État aucune influence politique: Louis XIV n'oublia pas que le vainqueur de Rocroy avait peut-être songé à fonder une nouvelle race royale, et il employa le moins qu'il put les princes du sang, m. me son frère, de peur qu'ils ne trouvassent l'occasion de se distinguer*. Il se complut à nourrir en eux des goûts frivoles qui, pour plusieurs, devinrent rapidement des goûts honteux. Son frère eût pu être un prince tout comme un autre ; son nev^ avait peut-être l'étoffe d'un homme supérieur ; et le prince de Conti était certainement très-brave et très-capable. Ils furent réduits à laisser s'éteindre dans l'oisiveté ou la débauche des talents dont le pays

qu'elle jugea en quatre mois 4000 causes, et la terreur que sa sévérité répandit lut si grande, qu'une foule de coupables s'enfuirent. Il y eut 472 contumaces dont 273 furent condamnés à la potence, 32 à la roue, 44 à ayoir la tète tranchée, 28 aux galères, 3 uu fouet et au bannissement, 96 au bannissement. Ou compiendf la popularité que la royauté gagna à mettre un terme à ces mille tyrannies locales. Sous Louis XIV, il ne fut pas possible â un homme de se croire au-dessus de la loi et d'agir en souverain sur ses terres. Cette justice, bien entendu, n'épargna pas les petits. Des coupables de toute condition furent punis. Fléchier parle d'un curé de Saint- Babel qui fut pendu pour assassinat.

1. On voit dans Saint-Simon que le roi casse un jour sa canne sur le dos d'un valet qui avait dérobé un biscuit (ch. xxx), et que, insulté par le duc de Lauzun, il jette sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper un homme de qualilé. c C'est peut-être, ajoute gravement l'historien, la plus belle action de sa vie. > (Ch. ocx.) Un roturier ne pouvait se battre en duel aveô un gentilhomme, mais le bourgeois offensé chargeait parfois un gentilhomme de venger son injure. Le roi publia un édit où il décréta : t que les gens d'une naissance ignoble assez insolents pour appeler des gentilshommes ou inviter contre ceux qu'ils auraient appelés d'autres gentilshommes, seraient, en cas de blessures ou de mort, pendus et étranglés, et leurs biens confisqués. >

2. • Les fils de France, écrit-il dans ses conseils au Dauphin, ne doivent jamais, pour la sûreté de l'État, avoir d'autre retraite que la cour et le cœur de leur atné. > [Mémoires de toute XiVf t. I, année 1660.)

eût profité. « Il me semble, disait^il, qu'on m'ôte de ma < gloire, lorsque, sans moi, on peut en avoir. » Dans ses conseils il n'admit, depuis la mort deMazarin, qu'un seul homme de vieille noblesse, le duc de Beauviliiers, gouverneur des enfants de France ; et il choisit tous ses ministres parmi les personnages de condition médiocre, afin de pouvoir, selon l'énergique expression de Saint-Simon, les « replonger dans la profondeur, du néant d'où cette place les avait tirés*. > Il ne réserva aux seigneurs que le champ plus restreint de la carrière militaire ; encore eut-il soin de les discipliner par la rude main de Louvois et l'ordre inflexible du tableau^ et de leur ôter ou d'annuler les grandes charges que Richelieu avait laissées debout : celle de colonel général de l'infanterie fut supprimée en 1662; le colonel général de la cavalerie.était neveu de Turenne ; il garda son titre, mais c on le nourrit de couleuvres ; » il en fut ainsi de l'amiral de France et du capitaine général des galères : les officiers de mer cessèrent d'être à leur nomination. Même pour les questions d'honneur et de dignité, que naguère ils vidaient si vite, l'épée à la main, il soumit jusqu'aux ducs et pairs au conseil de ses maréchaux, ce qui du reste était^un bien et l'application d'un édit de Henri IV. La noblesse de France n'avait donc pas su comme celle d'Angleterre devenir une classe politique; elle n'était qu'une caste militaire.

lie tiers état. — Louis XIV aima mieux, suivant en cela les vieilles traditions de la monarchie (voy. le chap. xli), se servir de la classe moyenne, plus instruite et d'ailleurs plus dévouée, parce qu'elle ne sentait pas encore les inconvénients du pouvoir absolu et qu'elle sentait depuis des siècles ceux du régime féodal. Louis XIV lui livra toutes les fonctions financières, politiques et judiciaires; il l'établit pacifiquement dans l'administration du royaume, alors que toute la vie du pays s'était retirée dans les conseils du roi et dans le cabinet des intendants; il la poussa avec énergie vers l'industrie et le commerce, deux forces des temps nouveaux; et les égards qu'il ont pour ces petites gens qui s'appelaient Boileau, Racine, Moiôre, annonçaient la prochaine substitution des droits de l'es-

1. n n'était pas de mon intérêt de prendre pour ministres des hommes d'une qualité éminente. Il fallait, avant toute chose, faire connatlre au public, par le rang même où je les prenais, que mon dessein n'était point de partager mon autorité avec eux. ■ [Mémoires de Louis Xi V dans ses œuvrer, 1. 1, p. 3ç.)

GOUVERNEMEiSr DE LOUIS XIV. 295

prit à ceux de la naissance. Louis XIV prépara donc, bien à son insu, la France démocratique et la Révolution. Cependant il ne faudrait pas voir en lui une espèce de roi bourgeois, un roi des maltôtiers, comme dit dédaigneusement Saint* Simon (chap. vi). Sa politique, la haute idée qu'il avait de sa personne, ce cérémonial rigoureux qui faisait de lui une sorte de divinité redoutable et inaccessible', ces carrousels, ces fêtes brillantes, tout cela ne rappelle point à notre esprit rimage modeste des monarchies constitutionnelles. Il y a plus, ces hommes de rien dont Louis faisait ses conseillers, ses ambassadeurs ou ses secrétaires d'État, quittaient leur roture avant d'entrer à la cour. Ils devenaient M. le marquis de Louvois, M. le comte de Pontchartrain, M. le marquis de Torcy. En travaillant avec des bourgeois, le petitfils de Henri IV voulait toujours rester le roi des gentilshommes.

lie clerg^éi déclaration de 1682. — Louis XIV se conduisit avec le clergé comme avec la noblesse : en Phonorant, il veilla à ne lui laisser prendre aucun pouvoir. Les grands seigneurs, à peu d'ex(*.eptions près, furent écartés de TËglise, comme ils Tétaient de l'administration. Aussi l'aristocratique Saint-Simon reproche-t-il à Louis XIV « d'avoir perdu Tépiscopat, en le remplissant de cuistres de séminaires et de

1. c Si le roi n'avait ea peur da diable, dit Saint-Simon, il se serait fait adorer. ■ Et quelques-uns étaient tout prêts à le faire. Voyez dans les lettres de Mme de Maintenon, plusieurs billets, celui entre autres où le duc de Richelieu écrit : < Je prie le roi à genoux qu'il me permette de lui aller faire auelquefois ma cour, car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans le voir. » Ceci h'est que de l'adulation ; mais vpyez dans Saint- Simon son apothéose par le duc de la FeuiUade. On n'avait rien vu de pareil depuis les empereurs romains. Pour Vétiquettet voici ce qu'en dit Louis XIV, dans ses Mémoires (t. II, p. 66) : Ceux-là s'abusent lourdement qui s'imaginent que ce ne soient là que des affaires de cérémonie. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pas pénétrer le fond des choses, règlent d'ordmaire leurs jugements sur ce qu'ils voient au dehors, et c'est le plus souvent sur les préséances et sur les rangs qu'ils mesurent leur respect et leur obéisâance. Comme il est important au public de n'être gou« verné que par un seul, il lui est important aussi que celui qui fait cette fonction soit élevé de telle sorte au-oiessus des autres qu'il n'y ait personne qu'il paisse ni confondre ni comparer avec lui ; et l'on ne peut, sans faire tort à tout le corps d'État, 6ter à son chef les moindres marques de supériorité qui le distinguent des autres membres. ■ L'étiquette devint la vraie constitution de l'État. On peut voir, à ce sujet, dans les Mémoires de Saint- Simon, des détails bien curieux et bien tristes ; on y verra surtout combien ce procédé est utile pour abaisser, les caractères et les intelligences, en condamnant les esprits les mieux trempés à faire de vaines puérilités la erande, l'unique occupation de leur existence. Saint-Simon lui-même en fournit la preuve. Avec ce qu'il a dépensé d'aclivité, de passion, de génie et de persévérance à ces misères, U y aurait eu de quoi faire un homme supérieur et dix bons citoyens.

leurs élèves» sans science, sans naissance, dont Tobscurité et la grossièreté faisaient tout le mérite, > reproche étrange dans la bouche d^un homme qui avait vécu avec les Bossuet, les Fénelon;. les Fléchier et les Massillon, Téternel honneur de rËglise de France.

Le clergé fut donc, sous Louis XIV, une force de plus pour la royauté. Dans l'affaire de la régale, les évoques soutinrent même le roi contre Rome. On appelait ainsi le droit qu'a vaient les rois de percevoir les revenus de certains bénéfices, évèchés et archevêchés, pendant la vacance du siège. En 1673, un édit déclara tous les sièges de France soumis à la régale. Deux évêques refusèrent d'obéir et furent approuvés par Je pape. Louis XIV, pour terminer le différend, convoqua une sssemblée du clergé français, qui adopta, en 16S2, sous l'inspiration de Bossuet, quatre propositions que les tribunaux et la faculté de théologie enregistrèrent, et dont voici la substance :

1. Dieu n'a donné à saint Pierre et à ses successeurs aucune puissance ni directe ni indirecte sur les choses temporelles.

2. L'Église gallicane approuve les décrets adoptés par le concile de Constance, dans les sessions IV et V, lesquelles déclarent les conciles œcuméniques supérieurs au pape dans ie spirituel.

3. Les règles, les usages reçus dans le royaume et dans l'Église gallicane doivent demeurer inébranlables.

4. Les décisions du pape, en matière de doctrine, ne sont irréformables qu'après que l'Église les a acceptées *.

Innocent XI n'approuva ni ne cassa ces résolutions, mais il refusa d'accorder les bulles d'investiture aux évêques nommés par le gouvernement qui avaient été membres de l'assemblée, de sorte qu'à sa mort il se trouvait 29 diocèse dépourvus de titulaires. Cette affaire fut terminée en 1693 , par une transaction. Innocent XII accorda les bulles d'investiture, et le roi cessa d'imposer aux Facultés de

1. I Ce fut le 19 mars 1G82 que rassemblée du clergé fit cette célèbre déclaration, qui est un des beaux titres de la gloire de Bossuet et de TEglise de France. • {Histoire de Bossiiety par le cardinal de Bausset, livre IV, w 14.) Le caractère légal de cette déclaration a été confirmé par des arrêts du Parlement (31 mars 1753], du conseil (23 mars I766j et de la cour royale de Paris (3 décembre 1825), par la loi du 18 germinal an x et le décret du 35 février 1810, qui la proclame loi générale de l'Empire.

théologie l'obligation d'enseigner les quatre propositions de

Prot«*t.n(a, jaaaéniMH, qniai.t» >. -- Ces débats avec la cour de Borne ne profitaient pas aux dissidents Au moment le plus vif de ta querelle, le roi réïoqua l'édit de Nantes (voir p. 2Wj. Il ne ménagea pas davantage les jan- ^nistes, qui étaient, sur certains points, en désaccord avec l'Eglise romaine. Ceuï-ci devaient leur doctrine à un évêque d'Ypres, nommé Jansénius, mort en 1638, et à l'abbé de

Ancicnns abbija ds Port-noyal dei Chamjn.

Sunt-Cyran, lesquels avaient soutenu quelques anciennes opinions qui semblèrent nouvelles sur la grfice et la prédestination. Le jansénisme mérite un souvenir surtout h cause du caractère des hommes qui l'ont défendu. Les plus illustres d'entre eux, le grand Arnauld, Lemaistre de Sacy, Nicole, Lancelot, se retirèrent à Port-Royal des Champs, près de Versailles, oii Pascal vint aussi se fixer en I6tk, et là, vivant comme des solitaires, ces puritains du catholicisme donnèrent au monde l'exemple du travail assidu des main» et de l'esprit, de la piété la plus vive et d'une austérité qui

t. Bltloirt icclétiatliqut du dia-itfliini» «èclt, par Elia Dupin, t toL

allait jusqu^à Tascétisme. Ils firent, le plus souvent en com» mun, d'excellents livres qui servent encore; ils eurent d'illustres élèves, entre autres Racine ; ils gagnèrent à une partie de leur doctrine la magistrature presque entière et, sans qu'on s'en rendît compte, Tesprit d'opposition politique se cacha sous l'opposition religieuse.

Louis XIV déféra plusieurs fois leurs opinions à la cour de Rome ; et, comme la secte ne se soumettait pas aux décisions de l'autorité spirituelle, il se servit contre elle, avec une sévérité qu'on trouva alors même excessive, des armes temporelles. Il fit détruire, en 1709, Port-Royal des Champs. Les malfaiteurs frappés par la loi reposent du moins dans le dernier asile : les corps de solitaires inoffensifs furent déterrés et l'on vit des chiens s'en disputer les débris. Quatre-vingts ans plus tard, c'était la tombe de Louis môme qui était violée, et les restes des rois qu'on traînait sur le pavé des rues!

Ces violences, qui chargent l'avenir de tant d'expiations malheureuses, semblent d'abord réussir. Louis put croire le jansénisme anéanti avec Port- Royal. Cependant, à peu de temps de là, un livre du P. Quesnel, prêtre de l'Oratoire^ ranima les troubles et les morts ressuscitèrent. Cent et une de ses propositions furent condamnées à Rome par la bulle /7mgenitus que le roi imposa; en 1712, à tout le Clergé de France. Les opposants furent punis de la disgrâce, de la prison ou de l'exil. Le quiétisme eut le même sort. C'était une vieille doctrine rajeunie et répandue par une femme, Mme Guyon: c II faut disait-elle, aimer Dieu pour lui-même, d'un amour pur et désintéressé qui ne soit inspiré ni par l'espérance des béatitudes célestes, ni par la crainte des châtiments. » Fénelon, ancien précepteur du duc de Bourgogne, archevêque de Cambrai, ayant paru défendre cette opinion dans un livre intitulé les Maximes des saints, Bossuet dénonça l'ouvrage (1699) que le pape, après une longue hésitation , condamna. Fénelon se soumit avec l'abnégation la plus chrétienne. Il allait monter en chaire, quand il reçut le bref qui proscrivait ses doctrines; il laissa le sermon quUl avait préparé, et prêcha sur l'obéissance qu'on doit à l'Église, en termes si touchants, si forts, que sa défaite fut plus admirée que la victoire de Bossuet.

Création de la pollee; nombreuse armée permanente. — Deux institutions aidèrent le roi à accomplir ce

travail d'omnipotence monarchique, la police et l'armée. La première fut de sa création. En 1667, il établit un magistrat chargé de veiller à la police de Paris, Nicolas de la Reynie, qui eut pour successeur, en 1697, le marquis d'Argenson : ce furent les deux premiers lieutenants dé police. Ils mirent dans la ville plus d'ordre, de propreté et de sécurité. Alors commença le système de l'éclairage public ; nous le trouverions bien grossier : du l*"" novembre au 1«' mars, on plaçait à rentrée et au milieu de chaque rue une lanterne dans laquelle brûlait une chandelle! il y eut 5000 de ces fanaux dans Paris (les réverbères ne datent que de 1745). Le guet fut augmenté ou plutôt institué. Le corps des pompiers remplaça les capucins dans le service des incendies (1699). Les rues étroites, souvent défoncées et toujours couvertes d'immondices, furent nettoyées élargies, pavées; les carrosses et les fiacres pour le public furent établis : Pascal imagina même les omnibus j qui alors ne réussirent pas ; l'habitude d'aller à cheval dans Paris ne fut conservée que par quelques réprésentants entêtés de l'autre siècle.

Cette police servit à autre chose : elle surveilla les écrits'; elle arrêta à la poste et lut, dans ce qu'on appela plus tard le cabinet noir, les correspondances suspectes ; et, pour débarrasser le gouvernement des formes trop lentes de la justice, elle multiplia les lettres de cachet, qui ôtèrent toute garantie à la liberté individuelle des citoyens. Ce nouveau pouvoir, chargé de surveiller les personnes et les opinions^ devint donc comme l'œil toujours ouvert, toujours défiant de la royauté*.

1. En 1694, un imprimeur et un relieur furent pendus pour un libelle, par sentence de la Reynie. Plusieurs personnes, pour la même affaire, furent mises à la question ou moururent à la Bastille. L'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque de Reims fut enfermé dans une cage de fer au Mont-Saint-Michel, etc. (H. Martin, t. XVI, p. 227.)

2. On appelait lettre de cachet une lettre écrite par ordre du roi, contresignée par un secrétaire d'État et cachetée du cachet du roi, en vertu de laquelle la police enlevait un citoyen et le transportait dans une maison de force, ou il était retenu sans jugement, souvent même sans qu'on pût le voir ou lui écrire, tant qu'il plaisait au gouvernement. On peut lire dans Saint-Simon l'histoire de ce pauvre prisonnier de la Bastille qui avait été arrêté le même jour qu'il arrivait à Paris de l'Italie, son pays natal. Il resta enfermé pendant trente- cinq ans, sans savoir pourquoi, sans qu'on l'eût interrogé. Quand le régent, après la mort du roi, eut ouvert les

France ; que ses parents d'Italie étaient apparemment morts depuis qu'U en était parti, que ses biens apparemment aussi avaient été partagés.

L'armée servit aussi à un double but : elle fît face aux ennemis du dehors ; et, au dedans, elle brisa toutes les résistances que rencontrait la volonté du souverain. On a vu que, pendant la guerre de la succession d'Espagne, elle dépassa le chiffre de ^50000 hommes. C'est donc de ce règne que datent les grandes armées permanentes, écoles de discipline, de loyauté et d'honneur, mais aussi charge bien lourde pour les finances du pays. Cette nombreuse armée, qui fit longtemps triompher Louis XIV de ses ennemis, devint à l'intérieur, dit Lemontey, « un instrument souple, prompt et docile, qu'il appliqua sans trop de réserve à toutes les branches de l'administration. » Ainsi, les troupes allèrent dans les provinces protéger l'extension progressive de l'autorité des intendants; dans les temps ou dans les lieux difficiles, elles hâtèrent par la terreur la levée des impôts ; enfin on leur confia jusqu'à l'emploi assez extraordinaire de ramener la conscience des dissidents à Tunité de la foi*.

lia cour. — Ainsi tous les ordres de l'État, toutes les autorités qui existaient en France, toutes les conditions, parlements, noblesse, bourgeoisie, clergé et dissidents, étaient réduits et dominés. Sous cette pression du pouvoir, les caractères s'abaissaient. Vauban, Gatinat, Fénelon résistaient à la contagion. Saint Simon, qui s'en faisait dans le secret le juge inexorable, en restait dans le public le témoin muet et soumis ; Condé lui-même , malgré son rang , ses services et sa fougue , s'était fait courtisan. Turenne seul « s'estoit maintenu en estât de faire entendre au roi bien des vérités que les autres n'osoient dire, estant rampant misérablement*. »

qu'il ne savait que devenir. Il demanda de rester à la Bastille le reste de ses jours, avec la nourriture et le logement. > {Mémoires de Saint-Simon, chap. CDXX.) Il fut fait un cruel et odieux abus de ces lelttes de cachet, surtout sous Louis XV, à qui le président de la cour des aides. Maiesherbes, disait, en 1770 : c Grâce a elles, aucun citoyen n'est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à la vengeance. >

1. Ces moyens réussirent du moins momentanément. Sauf la guerre des Cévennes, il n'y eut que de rares émeutes. Celle de Bretagne est restée célèbre grâce aux lettres de Mme de Sévigné. t On a fait une taxe de cent mille écus sur les bourgeois, et si on ne trouve pas celte somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée.... On a chassé et banni loute une grande rue et détendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer et pleurer, sans nourriture et sans avoir de quoi se coucher.>j^vant-hier on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré.... On a pris soixante bourgeois, on commence demain à pendre... » 30 octobre 1675. A la même époque, révolte aussi à Bordeaux où l'on pendit benucoup. *

2. Paroles de Turènne lui-même à d'Ormesson. Chéruel, ibid.t P* 275.

GOUVERNEMENT DE LOUiS XIV. 301

L'àsserrissemeDt gëuéral ne se montrait nulle part autant qu'àlacour, où Louis imposait à la haute noblesse une captivité dorée. Versailles avait été construit dans ce dessein etia France entière y tenait, sous l'ceil et sous la main du roi. Qui ne vivait point dans cette sphère lumineuse dont Louis était le centre, n'était pas compté, ou l'Était parmi les mécontents et les sots : les uns que nulle grâc« n'atteignit jamais ;

Salle de l'œil-de-bœut à Versailles'.

les autres que poursuivaient les sarcasmes sur leurs façons provinciales (la comtesse d'Escarbagnas. M. de Ponrceaugnac, etc.). Trois conditions furent mises fi la faveur du prince : demander et obtenir un logement à Versailles', sui-

1. Celte iaIIs linsi appelée de la ferêtrs ovale nu itil-ilt-liauf praliqoéo

daieot le lever du mallre. . ,

S, On peut voir i cbaque inslant dans les Mémoire' de Daoseau et du marquis de SauchBi, que la première condition pour obtenir iin posta lui-

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vre partout la cour, même malade , même mourant , et tout approuver*. Pendant vingt-ans le duc de la Rochefoucauld ne découcha point, pour ainsi dire, du palais ; mais jusqu'à sa dernière heure, il eut Toreille du maître. Le marquis de Dangeau resta cinquante ans auprès du roi, toujours dans la même faveur; quel est le secret de cette longue et persistante fortune? Mme de Maintenon le dit : c M. Dangeau qui ne veut rien blâmer ^ » et par conséquent qui applaudit à tout. Voilà la route des grâces et des honneurs. Henri ÏV renvoyait ses nobles à leurs maisons des champs, son petit-fils les retenait dans ses antichambres. Plus doQC de grande existence seigneuriale, plus de vie de famille, plus de rapport, plus de communion avec le pays ; mais une existence factice où certaines qualités de Tesprit se développent , où se perdent la vraie dignité et. toutes les vertus qui y tiennent.

A ces fêtes splendides de Versailles, je vois bien briller, au milieu de toutes les merveilles des arts, une société incomparable pour son esprit, son élégance, ses grandes manières, mais j'y vois aussi les trop nombreuses erreurs du prince à peine couvertes d'un voile transparent. Les premiers. personnages de rÉtat , de graves magistrats , des prélats illustres n'osaient protester, même par leur silence ou ,Jeur retraite, contre le scandale de liaisons doublement adultères., La duchesse de la Vallière se fit pardonner une fortune qui l'effrayait, par son humilité, par sa douceur, enfin par son éclatant repentir. L'adultère Montespan régna plus longtemps sur la cour, malgré les rivales que ses emportements ne suffisaient pas à écarter. Mais elle-même, à son tour, fut supplantée par la marquise de Maintenon , qu'elle avait, chargée de l'éducation de ses enfants, et la veuve du cul-de-jatte Scarron devint l'épouse de Louis le Grand (1685).

Le trouble ne fut pas seulement dans la maison royale ; il menaça d'être aussi dans l'État, car Louis, violant toutes les lois civiles et religieuses, plaça à côté des princes du sang les princes légitimés. Il força la cour à respecter les uns à l'égal des autres ; et la moralité publique reçut un coup dont

portant, dans l'armée^ l'administration, même dans l'Église, c'était d'avoir obtenu un logement a Versailles. Dans Ja plupart, un laquais se fût trouvé mal à l'aise; Saint-Simon est au désespoir de perdre le sien.

1. Voyez dans Saint-Simon l'odieuse conduite du roi forçant la duchesse •le Berri à le suivre étant malade, et les cruelles paroles qu'il laissa écbapper, quand on lui apprit que la princesse était blessée.

elle a été bien lente à se relever. Les leçons de scandale qui tombaient du trûne ne furent pas en effet perdues ; et la cor^ ruption qui fermente, malgré l'apparente austérité des der- Diëres années, éclatera, sans retenue comme sans pudeur, ■ aous le nouveau règne. Ces ducs d'Orléans et de Vendôme livrés à de sales débauches, ce duc d'Antin surpris en flagrant délit de vol ', et tant d'autres qui savaient corriger au jeu les chances de la fortune ; ces princesses du sang qui, à

Marlj, à deux pas du roi et de Mme de Mainlenon, envoient chercher de si étranges passe-temps * ; cette cour enfin, qui

1. 1 La dacheaaa de la Perlé rénnbuit chez elle aei [oarniasetirs, bonchers, boolangera, etc., les metuit auteur d'une eraude table el jouait »ec eux uns «spèco de lansquenet. Elle me disait à l'oreille : < Je las • tricbe, maia c'est qu'ils me lOlent. • lUémoirei de Mme de StaaI.)

en im.

moula <^ei le> priaocsees (Iss ducbesses de Chartres et ds Bourbon) it

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selon Texpression de Saint-Simon, c suait Thypocrisie S » tout montre, sous un roi qui se fait dévot, ne pouvant plus être autre chose, que la morale, la conscience et la dignité humaines ne sont jamais impunément violées. Déjà même, en plein Versailles, s'entend un cri précurseur. En face de ces vices dorés, la Bruyère écrit : c .... Les grands n'ont point d'âme ; je veux êt^e peuple '. » C'est à Versailles que s'est perdue la noblesse de France. L'ennui officiel y conduisit aux débauches secrètes ; la dévotion de commande à l'impiété; l'habitude de tout recevoir du monarque à la croyance que tout était dû non aux services, mais à la servilité.

Symptômeii d'un esprit nouveau. — Cependant des hommes qui n^étaient peut-être pas de grands esprits, mais qui étaient certainement des cœurs honnêtes et des caractères élevés, Fénelon, le duc de BeauviHiers, Saint-Simon, Catinat, voyaient poindre les nuages à l'horizon et quelques-uns hasardaient de respectueux conseils. Vauban, qui souffrait de toutes les douleurs du pays, fit des plans aussi pour les soulager ; il demanda le rétablissement de l'édit de Nantes et le retour à la tolérance religieuse ; il proposa de remplacer tous les impôts par un impôt unique, la dime roycdey que tous, nobles et prêtres, payeraient -comme les roturiers. Quand il présenta, en 1707, ce livre au roi, Louis, oubliant les immenses services du maréchal, fit condamner l'ouvrage

les trouva qui fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde suisse. Monseigneur leur fit quitter cet exercice; mais la fumée les avait trahies. Le roi leur fit le lendemain une rude correction. • (Saint-Simon, chap. xxxiir, t. II, p. 1S3, année 1695.) Saint-Simon accuse Monsieur d'avoir perverti son fils par ses exemples, et le prince de Conti, le duc de Bourbon, d'avoir contribué à cette éducation.

1. Les Lettres de la mère du régent confirment en tous points ces mots de Saint-Simon. On peut voir aussi dans les Lettres et les Mémoires de la marquise de Courcelles (bibliothèque elzévirienne de Jannet), que le grand siècle se permettait bien des choses que ne se permettrait pins celui-ci. En 1703, Mlle de Conti, princesse du sang, n'avait que dix ans et venait de faire sa première communion. Le roi l'exhortait a persévérer, c Mais, répondit-elle, il y a bien des gens à la cour qui se moquent de mes exercices de piété. » Le roi s'étonne. « Oui, dit-elle, on me raille, quand je vais à confesse. > c'est Mme de Maintenon qui rapporte ce fait dans ses lettres aux demoiselles de Saint-Cyr. Voilà où en était la cour douze ans avant la mort du roi. Et elle ajoute avec un sentiment de religieuse tristesse : c Nos jours sont longs ici (à la cour), la jeunesse meurt d'ennui. »

2. Caractères^ chap. de Vhùmme, Pascal, discutant les privilèges des nobles et des rois, leur avait dit en face : i Vous n'êtes que des rois de concupiscence. » Discours sur la conçlttion des grands, p. 401 de l'édition de M. Havet.

au pilori. Les vœux patriotiques d'un grand citoyen étaient reçus comme les idées perverses d'un rêveur sacrilège. Six semaines après, Vauban mourut. Le roi Pavait appelé d'un nom qui doit lui servir aujourd'hui de titre d'honneur : « Un insensé pour l'amour du public. >

Colbert, déjà, était mort désespéré ; Racine était tombé en disgrâce par un acte aussi de patriotisme ', et c'était moins ses opinions religieuses que ses idées politiques qui avaient valu à Fénelon cet exil d'où il ne revint pas. Autour de son élève, le duc de Bourgogne, s'était réveillé l'esprit aristocratique qui cherchait à secouer les chaînes dorées de la noblesse; et le duc de Saint-Simon, le comte de Boulainvilliers écrivaient dans le silence leurs pages passionnées et fîères. Dans cette Grèce ancienne qu'il aimait tant, Fénelon avait retrouvé l'idée, qu'il transmit au dix-huitième siècle, que les gouvernements sont faits pour les gouvernés. Si l'on n'osait le dire tout haut au dedans, on le disait au dehors avec une hardiesse singulière. Dès l'année 1690, il s'imprimait en Hollande quinze mémoires sous ce titre : Les soupirs de la France esclave, où l'on réclamait, comme de vieilles libertés du pays, les privilèges des trois ordres et la Convocation des états généraux. C'étaient des signes précurseurs de l'esprit nouveau qui allait au dix-huitième siècle agiter la société française, après la double épreuve des courts bienfaits et des longs dangers de cette royauté absolue dont Louis XIV venait d'être la plus éclatante personnification.

1. U avait remis à Mme de Maintenon un mémoire sur la réforme des finances qui irrita beaucoup le roi. Saint-Simon, si hostile lui-même au système du règne, dit de Cat.nat : « Il déplorait les fautes commises, le vice, l'ignorance, l'inquisition mise à la place de la police, et, voyant tGus les signes de la destruction, prédisait (^u'ii n'y avait qu'un comble trèsdangereux de désordre qui pût enfin rappeler l'ordre dans le royaume. »

306 LE SIÈCLE DE LOUlà XIV

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