‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 23 sur 72 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Caraetère littéraire da dIx-septIème siècle en France. — Le seizième siècle avait fait la réforme religieuse, le dix-huitième siècle fera les réformes politiques. Placé entre ces deux âges révolutionnaires, le dix->septième eut, dans les lettres un si parfait équilibre des forces de Tesprit, une puissance d^écrire si complètement égale à la puissance de penser, qu^il est resté par excellence le siècle littéraire de la France. Les générations qui vivent dans les jours d^orage, au milieu des discussions brûlantes, vont plus haut et plus bas, mais n'arrivent jamais à cette calme et sereine beauté que la postérité ne se lasse plus de contempler.

lie «lècle de lionis XIV avant lionU XIV. — Quelle part revient-il au roi dans cette gloire de Tesprit français? Une très-considérable, disait-on autrefois. Aujourd'hui oq sait mieux qu'au moment où Louis prit en main le gou. vernement, le France avait déjà recueilli la moitié de la gloire littéraire que le dix-septième siècle lui réservait. Corneille, Descartes, Pascal,- avaient donné leurs chefs-d'œuvre; Mme deSévigné, Ta Rochefoucauld, Molière, la Fontaine, Bossuet, étaient en pleine possession de leur talent ; enfin les deux plus grands peintres du siècle, Lesueur et Poussin, étaient morts ou allaient mourir. La société française avait donc en 1661 toutes les forces de l'esprit. Une seule chose lui manquait, le goût, c'est-à-dire la juste proportion des choses. Voiture, Mlle de Scudéry, régnaient, mais les

1. Principaux ouvrages i consulter : Charles Perrault, Mémoire»; Pellis- Bon« Biitotre de (^Académie française; Voltaire, Siècle de Loui» XIV, chap. zxzii ; Walckenaër, Vie de Mme de Sévigné; Nisard, Histoire de la littérature française ; Demogeot, id.

ProvindaleB (1657) avaient porté le premier coup, les Pré* cieuses ridicules (1659) le second; le troisième sera frappé par Boîleau, qui venait d^écrire sa première satire.

On sait aussi, par ceux qui vinrent ensuite, qu^il n^y a pas au monde de pouvoir capable de faire un grand écrivain, quand la nature, Péducation, et les circonstances ne Tout pas produit. Tout ce que le génie demande à la puissance, c'est de ne lui être pas contraire. Elle ne lui doAne pas la voix, mais elle peut Pétouffer. Elle peut aussi le soutenir, l'exciter par des faveurs, mieux encore par des égards, et c'est ce que Louis a compris et fai admirablement. Lui dont une parole, un sourire, étaient regardés comme une précieuse récompense, môme pour i'éclatants services, il comblait d'égards Racine; il se «aissait battre dans une discussion littéraire par Boileau ; il permettait à Mansart de lui parler à toute heure; et les grands voir peut-être un jour le fils d'un tapissier, l'auteur du Misanthrope, assis en face du roi à cette table où les princes du sang eux-mêmes ne venaient s'asseoir qu'aux jours les plus solennels de leur vie '.

Au reste, les muses reconnaissantes rendirent bien plus qu'elles n'avaient reçu : elles ont consacré son nom. Nou»même, tout en croyant que les Mécènes ne font pas les Virgiïes, nous conserverons le mot consacré de siècle de Louis XIV pour désigner cette période de notre littérature qui s'étend des commencements de Corneille à ceux de Voltaire, parce que Louis eut pour les arts et les lettres un goût et des faveurs auxquels nous ne devons assurément aucun de nos grands écrivains, mais qui, en honorant les lettres, ont préparé leur puissance.

l^es académleB et les pensions. -^ Louis XIV n'estimait pas que la littérature fût une force, et de son temps elle ne l'était pas encore ; mais il la regardait comme un ornement nécessaire, comme un luxe digne d'un grand roi. Il favorisa donc les lettres, toutefois en les disciplinant, et il y eut sous lui, comme Richelieu l'avait commencé, un véritable gouvernement de la littérature : Golbert en fut le ministre. On a

1 . On a contesté l'anecdote du roi partageant avec Molière son tn'COff parce qu'elle n'est rappelée que dans les Mémotrea de Mme de Gampan ; mais 1b fait de Louis Xiv versant à boire à Scaramouche n'est guère contesté et permet bien d'accepter l'autre. (Despois, De9 influences royaUe ah imiratwe.) . ^ r » i

déjà TU comment il essaya de Torganiser, en fondant ces académies, nobles asiles de res[M*it et de la science, qui devaient tracer les règles, donner le ton et, si j^ose dire, marquer la mesure. Leurs membres eurent comme des fonctions publiques dont les pensions et les jetons de présence furent le traitement. L^Académie française continua à préparer le dictionnaire de la langue, et, pour hâter son travail, Colbert détermina les heures de ses séances*. L^académiè des inscriptions fit des devises pour les médaiUes et les écussons, des inscriptions pour les monuments dont TAcadémie de peinture et de sculpture arrêta la décoration. La mission de TAcadémie des sciences fut déterminée par cette légende de la médaille frappée pour sa fondation : Natwrm investiganda et perficiêndis artibus.

Les académies formaient les corps constitués de la littérature, des sciences et des arts. Leurs membres les plus éminents avaient en outre des fonctions officielles et un rang à la cour. Jules Mansart était premier architecte et surintendant des bâtiments du roi ; Lebrun, son premier peintre ; LuUi, son premier musicien. Louis XIV ne fit pas de la poésie une charge de cour: il se contenta de Tenchaîner par des faveurs; mais il en fit une deThistoire, comme pour maîîtriser d^avance le jugement de la postérité. Racine et Boileau furent ses hia* toriographes. Son valet de chambre, Molière, eut même un rôle dans la grande pièce qui se jouait si gravement à Versailles autour du roi. Louis, qui faisait monter la noblesse sur le char de triomphe de la royauté, laissa volontiers le poëte lui lancer d^en bas des sarcasmes acérés, et au besoin lui indiqua quelque fâcheux qu^il avait oublié, un marquis sur lequel l'immortel comique n'avait pas frappé *.

1. Il loi fit donner c une pendale, avec ordre an sieur Thoret, horloger, de la conduire et de Tentretenir. » En même temps pour stimuler le zèle des académiciens, il leur accorda des jetons de présence, et depuis cette époque, dit une méchante langue, on travailla mieux et deux fois davantage (Charles Perrault, Mémotrety livre III). Colbert fonda en 1666 le Journal OM tCMonU, La liste des pensions était dressée par Chapelain qui y était porté avec cette appréciation : c le plus grand poëte français qui ait été et du plus solide jugement. ■ Sur Tétai de 16A3 les sommes varient de 600 à SOOO livres. Chapelain y est inscrit pour la dernière. Racine pour la première. Il faut pourtant dire que la pension de Racine fut portée plus tard à 30#0 fr. comme celle de Corneille. Molière en eut autant; Fléchier, c poëte français et latin, > 800; l'abbé de Pure, 1000; Dauvrier, c savant, » 800, et le sieur Desmarets, c Tauteur doué de la plus belle imagination qui ait jamais été, > 1300. On voit que ces pensions n'étaient pas précisément en rapport avec le mérite.

2. • A l'exception des Femmes iawknîety où des pédants sont immolés k

LE SlirCLE DE LOUIS XIV. 309

I. — c Dans Téloquenee, dit Voltaire, dans la poésie, dans la littérature, dans lesllyresde morale et d'agrément, les Français furent les législateurs de PEurope. La véritable éloquence était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et les causes plaidées de même dans le barreau. Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide ; les avocats, saint Augustin et saint Jérôme. Il ne s'était point encore trouvé de génie qui eût donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style et la dignité. Quelques vers de Malherbe faisaient selatir seulement qu'elle était capable de grandeur et de force ; mais c'était tout. Les mêmes génies qui avaient écrit très-bien en latin, comme un président de Thou, un chancelier de PHôpital, n'étaient plus les mêmes quand ils maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Les Français n'étaient encore recommandables que par une certaine naïveté qui avait fait le mérite de Joinville, d'Amyot, de Marot, de Montaigne, de Régnier, de la Sartre Ménippée.

« Jean de Lingendes, évèque de Mâcon, fut le premier orateur qui parla dans le grand goût. Ses sermons, quoique mêlés encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui l'imitèrent et le surpassèrent. L'oraison funèbre de Victor-Amédée, duc de Savoie, prononcée par Lingendes

un homme de cœur, Molière a rarement ménagé la noblesse. M. et Mme de Sottenvillef la Comtesse d'Escarbagncu, les Fâcheux et le marquis du Jlfttantrope en peignent les ridicules ; le comte et la marquise du Bourgeois gentilhomme sont de véritables escrocs, et l'on ne saurait voir dans cette marquise et dans la femme de Georges Oandin que des libertines sans pudeur. L'athée du Festin de Pierre est un gentilhomme ainsi que l'était le Menteur de Pierre Corneille. Après Molière, Regnard créa le proverbe du Saute^ marquis. D'Ancouri. qui fut le poète de la vieillesse de Louis XIV, et qui parvint souvent à ramuser, alla plus loin gue ses devanciers : on ferait grâce à ses gentilshommes et à ses capitaines de ne les envoyer qu'aux, galères, témoin les Curieux de Compiigne, qui eurent un grand succès. > (Lemontey, Essai sur la monarchie de Louis XI V, p. 372.) L'histoire politique doit relever aussi dans Boileaa, qui fut un parfait honnête homme et quelquefois un homme courageux, ses sarcasmes contre la noblesse et contre quelques abus d'église, ses vert sur la mort de Molière, sur la proecription d'Amault, et son plaidoyer pour Descartes, quand le parlement voulut interdire l'enseignement de la philosophie cartésienne. La Fontaine n'était pas non plus si simple qu'il ne vtt et ne comprit bien des choses qui se passaient autour de lui; ses fables ne sont point si candides qu'elles en ont l'air. Cizeron-Rival raconte dans ses BécreatUms littéraires (p. S) une assez vive dispute sur le pouvoir absolu des rois entre Racine et la Fontaine, que Racine, à bout de raisons, termina, somme fit un jour le cardinal de Rets, par une citation latine de l'ti»riture qu'il improvisa pour les besoins de sa cause. Le dédain de Louis XIV pour le bonhomme permettait à celui-ci d'échapper an prestige de la cour et de fixer las yeux sur des choses aue Boiieau ni Molière n'osaient regarder en face. Fénelon aussi les vit et les attaqua.

en 1637, était pleine de si grands traits d'éloquence que Fléchier, longtemps après, enpritTexorde tout entier, aussi bien que le texte et plusieurs passages considérables pour en orner sa fameuse oraison du vicomte de Turenne.

c Balzac (1594-1 65(k), en ce temps-là, donnait du nombre et de rharmonie à la prose. Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées ; il écrivait au premier cardinal de Retz : c Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses. > Avec tous ses défauts, il charmait Toreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes, qu^on admira Balzac, pour avoir trouvé cette petite partie de Part ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour Tavoir employée souvent hors de sa place.

« Voiture (1598-1648 donna quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire qui n'est pas le meilleur, puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est un badinage, que deux tomes de lettres dans lesquels il n'y en a pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs, les temps et les caractères des hommes ; c'est plutôt un abus qu'un usage de l'esprit. » Voltaire est ici trop sévère, il y a mieux que de l'esprit dans Voiture ; il -avait de la probité, du courage, le cœur haut placé, et sut forcer les grands, comme le fit Voltaire luimême, à compter avec lui. En tant qu'écrivain il a un assez mauvais renom, et il n'importe pas de le réhabiliter à ce titre ; mais trouver un honnête homme de plus dans notre histoire n'est pas indifférent, et Voiture était cet homme-là. Un juge lui fait gagner dans un procès plus qu'il ne devait lui revenir, il dédommage sa partie adverse. Un de ses amis est volé : il lui écrit : « Ces honnêtes gens ont-ils eu la courtoisie de vous laisser un peu d'argent? dans l'appréhension que j'ai qu'ils aient manqué à cette civilité, je vous envoie cent pistoles et vous en garde deux fois autant en cas de besoin. >

« Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, reprend Voltaire, fut le petit recueil d€s Maximes de François, duc de la Rochefoucauld (1613-1680). Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre, qui est que Vamour-propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés, qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. • On lut avidement ce petit recueil ; il

accoutuma à penser, et à renfermer ses pensées dans un tour Tif, précis et délicat.

« Mais 1b premier livre de génie qu'on vit en prose fut la recueil des LeUra provinciales ', en 1657. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées. Il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui ttllëro

Catbidrale d« Ucsui.

souvent les langues vivantes. H faut rapporter h cet ouvraje l'époque de la fîxation du langage. L'évéque de Luçon, fils du célèbre Bussy, m'a dit qu'ayant demandé k M. de Meaux quel

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