‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 24 sur 72 · Volt · texte numérisé non relu

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312 LE SitCLË DE LOUIS X[V.

ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait, pas fait les siens, fiossuet lui répondit : lei Lettres provinciale*.

t Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le P. Bourdaloue [1632-nO'i), vers Tan 1668. Ce fut une lumière nouvelle, llyaeu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon )1662'17b2], évéque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paraît vouloir plutôt convaiocre que

toucher, et jamais il ne songe à plaire. » Après l'avoir entendu, Mme de Sévigné écrivait : • Le sermon du P. Bourdaloue était d'une force à faire f(«mbler les courtisans.... 11 frappe comme un sourd. >

■ 11 avait été précédé par Bossuet (1627-1704], depuis évéque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, avait prêché assez jeune devant le roi et la reine mère, en 1661, longtemps avant que le P. Bourdaloue fût connu. Ses discours, soutenus d'une action noble et touchante, les premiers quVn eût encore entendus & la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès que le roi fit écrire en son nom à son père pour le féliciter d'avoir un tel fils. Ce~ pendant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne pass^ plus

LE SlfeCLE DE LOUIS XIV. ' 313

pour le premier prédicateur. 11 s'était déjà dounéaux orwsons funèbres, genre d'éloquence qui demande l'imagination, et , une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie. L'oraison funèbre de la reine mère, qu'il prononça eo 1667, lui valut l'évêché de Condom; mais ce discours n'était pas encore digne de lui; et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L'éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles I", qu'il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d'œuvre. L'éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur

Cbttteau des Roehera, à Mme de Sêvigné.

de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour : il tut obligé de s'arrêter après ces paroles : 0 nui( dégoitreuit, nuit effroyable, oùrelentil tout à coup comme un éclat de tonnerre, cette éirmnante nouvelle: Madame se meurt! Madame est morte ! L'auditoire éclata en sanglots, et la voii de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs. « Les Français furentles seuls qui réussirent dans ce genre d'éloquence. Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu'entre ses mains. Il appliqua l'art oratoire à l'histoire mèmei qui semble l'eiclure. Son DiscoMTS sur l'histoire uni-

venelle^ composé pour Téducation du dauphin, n'a eu ni modèle ni imitateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l'accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides d'une vérité énergique dont il peint et dont il juge toutes les nations*.

a Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu à l'antiquité. Le Télémaque est de ce nombre. Fénelon (1651-1715), le disciple, Tami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poëme, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu'il ait voulu traiter le roman comme M. deMeaux avait traité l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain. Il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d'instruction au duc de Bourgogne, dont il fut le précepteur. Plein de la lecture des anciens, et né avec une iinagination vive et tendre, il s'était fait un style qui n'était qu'à lui, et qui coulait de source avec abondance. J'ai vu son manuscrit original : il n'y a pas dix ratures. On prétend qu'un domestique lui en déroba une copie, qu'il fit imprimer : si cela est, l'archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation q.u'il eut en Europe ; mais il lui dut aussi d'être perdu pour jamais à la cour. On crut voir dans Télémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait ay^c trop de fa,ste, Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands hommes qui servaient l'État et non le ministre. •

« On peut compter parmi les productions d'un genre unique les Caractères de la Bruyère (1644-1696). Il n'y avait pas chez les anciens plus d'exemples d'un tel ouvrage que du Télémaque. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrent le public, et les allu-

I 1. Aux œuvres historiques de Bossuet, il faut ajouter VBistoire dei variations des Eglises protestantes. Son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même est un beau livre de philosophie, et son Kocplicatton de la doctrine de l'Eglise une grande œuvre de théologien.

sions qu'on y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand la Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. Malezieu, celui-ci lui dit : Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. Ce livre baissa dans Tesprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans Touvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est à croire qu'il ne sera jamais oublié*. »

Voltaire ne dit que deux mots de Mme de Sévigné (1 636- 1696). Elle mériterait mieux, car tout en causant avec sa fille, elle transporte Versailles et Paris à Grignan et elle nous en apprend plus sur l'histoire véritable du temps que de bien gros livres. Tant qu'on aimera en France l'esprit de bon aloi, le style franc et net, on ne se lassera pas de lire ces lettres si fines, parfois éloquentes, où- viennent se refléter les splendeurs et . les misères d'une société incomparable.

Il y a une classe particulière d'écrivains ; ceux qui racontent ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils ont vu. Grâce, peut-être, à un travers de notre esprit national, le désir d'occuper de soi, après les contemporains, la postérité, et de dicter à celleci son jugement, la France est le pays qui possède le plus de Mémoires» Cette curieuse branche de la littérature historique commença de bonne heure chez nous, avec Villehardouin et Joinville. Le dix-septième siècle en a une riche collection due à des auteurs, pour la plupart d'un esprit fin et délicat, qui nous ont révélé bien des secrets et les causes de bien des choses. Ceux de Richelieu sont une mine précieuse pour la grande histoire du temps: ceux de Mme de Motteville (1621-1689), confidente d'Anne d'Autriche, nous font vivre dans l'intimité de cette princesse. L'abbé de Choisy (1644-1714), dont la vie fut très -aventureuse et pas toujours irréprochable, rédigea des mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV. Paul de Gondi, cardinal de Retz (1614-1679), a

1. Voltaire cite encore le grammairien Vaugelas (15S5-16&0), l'avocat Olivier Patra qui le premier mit de l'ordre, de la clarté et de la bienséance dans les discours du barreau; Fontenelle, neveu de Corneille (1657-1157), pour son livre des Mondes^ où c l'art délicat de répandre des grâces jusque sur la philosophie > se montra pour la première fois: Bayle (1646-

parle qu'en passant de Fléchier, évéque de Nîmes (1632-1700), dont le chef-d'œuvre est VOraison funèbre de Turenne, Mascaron, évéque d'Agen 1634-1703), a écrit sur le même sujet son meilleur discours.

laissé un livre qui est un des monuments de notre langue, et qu'on lit toujours avec plaisir, alors même qu'on ne croit pas toujours Fauteur. Gourville (1625-1703), receveur général des tailles de Guienne, que dHmmenses richesses, rapidement acquises, entraînèrent dans la disgrâce de Fouquet, écrivit ses souvenirs sur les années I62(i-1678; Pierre Lenet, conseiller au parlement de Dijon, donna les siens sur les guerres de la Fronde. Dans ce genre de littérature, les grands seigneurs se font volontiers auteurs. Nous avons, sous la régence d'Anne d'Autriche, les Mémoires du duc de la Rochefoucauld, qui à leur apparition causèrent plus d'un scandale, et, sur la > dernière partie du règne de Louis XIV et le commencement de celui de Louis XV, les vingt volumes du duc et pair Rou-. vrôy de Saint-Simon, qu'on a eu tort de mettre à côté de Tacite, mais qui n'en est pas moins souvent un prodigieux écrivain.

Poëtes. — Régnier et Malherbe appartiennent au siècle précédent, quoique l'un soit mort en 1613 et l'autre en 1628. Rotrou est bien du dix-septième siècle (1609-1650), mais on ne lit guère plus de lui que sa tragédie de Wenceslas, Sa mort, du reste, vaut mieux que ses vers, et en lui le citoyen recommande le poëte ,à notre estime. Avec Corneille, les chefs-d'œuvre arrivent enfin et se pressent sur notre scène, qu'il élève à la hauteur du théâtre grec. « Pierre Corneille, dit Voltaire (1606-1684), est d'autant plus admirable, qu'il n'était environné que de très-mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c'eèt que ces mauvais modèles étaient estimés, et, pour comble de découragement , ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu , le protecteur des gens de lettres et non pas du bon goût. Corneille eut à combattre son siècle , ses rivaux et le cardinal qui voulut rabaisser le Cid et désapprouva Polyeucte*, Corneille s'était formé tout seul; mais Louis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine (1639-1699). Une ode qu'il composa à l'âge de 20 ans, pour le mariage du roi, lui attira un présent qu'il n'attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation s'est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine,

1. Le Ctd fut joué en 1936, Horace et Ctnna en 1639, Polyfucte en 1640 Bodogune en 1647.

dans tous ses ouvrages, depuis hou Altxandrt, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai, qu'il parle au cmur, et que l'autre manque trop souvent k tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans l'intelligence des passions et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi qUe les grâces de ia parole, au plus haut point où elles puissent parvenir'.

c Un nombreux parti se piqua toujours de ne paa lui rendre justice. Mme de Sévigné, la première personne de son , siècle pour le style épislolaire,

et surtout pour conter des bagatelles avec grice, croit toujours que Racine n'ira pas lot». Elle en jugeait comme du café, <lpnt elle dit qu'on m désabusera bientôt '. n faut du temps pour que les réputations mûrissent.

( La singulière destinée de ce siècle rendit Molière (1622- 1673) contemporain de Corneille et de Racine. U n'est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé te théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille lui-même avait donné It Menteur; et Molière n'avait encore fait paraître que La tonUina Molièra. deux de ses cbefs-d'œuvre,

lorsque le public avait ta Mère coquette de Quinault , pièce it la fois de caractère et d'intrigue, et même modèle d'intrigué. Elle est de 168(1 ; c'est

I. Pièess de Bscins : Andromaqtii (lam), Im Plaidairê (lise), Brilan- »Umi (mMl. Bajii-t (UTI), MilhridaU (i»ïa), Iphygi»i> (lS7t), Phèdre (1817). Il .'irrèW alors douiB ans, puis donna Bilitr Uw) Bt Alhalii (IMl), deni pièee» bibliques, a la pnkn de Mme de Mainlenon.

3. C'utLaKarpaquiafait d« ces deux phrassi la mot si oonan attnbuê 1 Mme de Séïign* al qu'elle n'a jan?ai« dit : • Racine passera comon le

lar Lavalléa], Lorsqu'ella Apou Tingl ans du poêle Soarron i pour us ouvres burlesques : VEf^itU

lE SIÈCLE DE LOUIS XIV. 819

la première comédie où l'on est peint ceux que l'on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maître. Oui d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; il y en avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux et cette envie dominante de se faire Yalair jusqu'au plus grand ridicule. Ce défaut dura longtemps. MoUère

Utlion de Bolkau à Autenll.

Tattaqua souvent , et il contribua à défaire le public de ces importuns subalternes, ainsi que de l'affectation des précieuses, du pédantisme dea femme* wvontB*, de la robe et du latin des mâducins; Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que

' Scudeiy, ds d'Urtt at de U Calpreaède, b[«n qas mai de Mile da Scndiiy "-•Dtermant pretqaa tous let p^rtraita des coalemporalna célèbres; niaia - j„;. — 1. 1 !>.... -1 j. " ^^lbouillet, qui a aïsrci una influence

de ce service rendu à son siècle : on sait assez ses auti^es mérites *.

« C'était un tenips digne de l'attention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lully, toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu'il ne s'agit ici que des arts) les voix de Bossuet et de Bourdaloue, se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d'hommes supérieurs qui parurent en tous genres. Ce temps ne se trouvera plus où un duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.

f Despréaux (1636-1711) s'élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires, car les regards de la postérité ne s'arrêteront point sur les Embar-ras de Paris, et sur les noms des Cassagne et des Cottin, mais il instruisait cette postérité par ses belles Épitres, et surtout par son Art poétique, où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre.

a La Fontaine (1621-1695), bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes*. >

Philosophie. — La philosophie venait d'être renouvelée

1. J. Poquelin de Molière (I62î-i673), valet de chambre de Louis XIV, donna i'^/ourdi, sa première pièce sérieuse, en 1653: le Précieuses en 1659; VEcole des femmes en 1662; le Festin de Pierre en 1665; le Misanthrope en 1666; le Tartufe en 1667; l'Avare en 1668; <« Bourgeois gentilhomme en 1670; les Fourberies de Scapin en f67i ; les Femmes savantes en 1672; le Malade imaginaire en 1673. Regnard (1647-1709] est notre second poëte comique, quoique bien loin déjà de Molière : le Joueur (1694), les Folies amoureuses (1704), le Léaataire un%r.eisel (1708). Ce n'est qu'en 1844 que Paris a pavé à Molière la dette de la France, en lui dressant une stataa

λrès de rendroit où il est mort. Sur Molière, voyez Taschereau, VieieMO' ièret et Bazin, Les dernières années de Molière.

2. Voltaire cite encore Quinault (1636-1688), Lamotte (1672-1731), et J. B. Rousseau (1669 1740), qu'il loue trop, le premier pour ses opéras, genre secondaire où le poëte n'est trop souvent que le serviteur du musicien ; le second pour quelques belles stances qui ne lui méritaient pas cet honneur; le troisième pour ses odes, ses psaumes et ses épigrammes, où l'on trouve beaucoup d'harmonie et un grand art d'expression, mais où l'inspiration manque, comme elle manquera à tout écrivain qui mettra un aussi grand contraste entre sa conduite et sa parole. On nomme encore Racan (1589- 1670), Segrais (1624-1701) et Mme DeshouUères (1638-1694) pour leurs poésies pastorales.

par Descartes (1596-1650), moins par ce qu'il avait élevé que par ce qu'il avait détruit. Son système est tombé, comme tombent successivement tous les systèmes philosophiques ; sa méthode subsiste, c'est l'arme la plus redoutable pour abattre l'erreur, l'arme la plus puissante pour découvrir la vérité. Depuis Socrate, il n'y avait pas eu dans le monde de réforme philosophique plus considérable. Descartes n'acceptait pour vrai, dans l'ordre des sciences morales et physiques, que ce qui semblait évident à la raison ; et cette évidence, il la plaçait, pour les choses philosophiques, dans l'irrésistible autorité du témoignage de la conscience. C'est ainsi que, dans son Discours de la méthode (1637), écrit de ce style net et clair qui allait être un des caractères de la prose française au dix-septième siècle, et dans ses Méditations (16^1), il voulut prouver, avec l'aide seul du raisonnement, l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, la liberté, et par conséquent la responsabilité de l'homme '. Ses principes furent adoptés par les esprits les plus religieux du dix-septième siècle ; ils inspirèrent au P. oratorien Malebranche (1683-1715), qu'on a appelé le Platon de la France*, son admirable ouvrage de la Recherche de la vérité; à Bossuet, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi' même: h Fénelon, l'éloquente Démonstration de Vexistenccde Dieu.

Ainsi la France fondait au dix-septième siècle la philosophie spéculative contre l'empirisme triomphant en Angleterre de Bacon et de Locke, comme au dix-huitième elle défendra l'expérience contre la métaphysique nuageuse de l'Allemagne ; marchant tour à tour , guidée par son lucide génie , dans les deux voies qu'Aristote et Platon ont ouvertes au monde, et penchant, pour rétablir l'équilibre, du côté du o'-i^cipe que les exagérations contemporaines mettent en péril.

rascal (1623-1662), autre grand esprit, fut aussi un grand écrivain dans ses Lettres provinciales (1656), contre la morale relâchée des jésuites, et dans ses Pensées, fragments d'un ou-

t. Un des principaux adversaires de Descartes, en son temps, fat le Provençal Gassendi (1593-1655), qui combattit le système des idées innées pour y substituer celui des idées tirant leur origine de la sensation.

2. Bouillier, Histoire de la philos'ïphie cartésienne (i854j. Le mot est juste peut-être pour l'imagination et le style, plus encore pour les dangers auxquels Malebranche expose ceux qui voudraient le suivre de tro près.

d22. LE SIECLE DE LOUIS XIV.

vrage qu'il voulait composer sur la vérité du christianisme. On verra plus loin ce que lui et Descartes firent pour les sciences; malgré ces découvertes, Pascul est moins un génie inventeur comme Descartes, qu'un génie critique de la plus redoutable puissance*.

A Pascal il faut réunir ses amis , les pieux solitaires de Port-Royal , esprits vigoureusement trempés, mais quelque peu étroits, qui fondèrent au sein du catholicisme et de TEglise gallicane une secte énergique et vivace que Louis XIV persécuta, et qui ranima en plein dix-septième siècle les querelles théologiques. Les principaux docteurs du jansénisme étaient le Maistre de Sacy (1612-1694), qui traduisit laBible à la Bastille, où les jésuites le firent garder pendant trois ans; Antoine ^vrnauld (1612-169%), dit le grand Arnauld, dont la vie fut u)ie perpétuelle discussion théologique avec les jésuites, avec les protestants, avec Malebrançhe. Nicole (1621- 1695) est connu surtout par ses Essais de moroUe; Lancelot, par ses livres d'éducation. Bien loin de ce courant d'idées, Bayle et la Mothe le Yayer continuaient la tradition sceptique de Montaigne et de Rabelais , que Voltaire allait reprendre.

Érudittion. — Il faut donner un souvenir à ces laborieux esprits qîii continuaient de nous révéler l'antiquité ou qui essayaient de débrouiller le chaos de nos origines. Leur influence sur la langue est petite ou nulle, car d'ordinaire ce ne sont pas des écrivains et beaucoup de leurs livres sont en latin, mais elle est grande sur les idées, car le passé mieux compris éclaire le présent ; enfin c'était tout un ordre de vérités qu'ils poursuivaient, celles de» l'histoire, et leurs travaux nous guident encore. Les plus grands de ces savants hommes furent Casaubon, Scaliger, Saumaise, Ducange, Baluze; plusieurs bénédictins de Saint -Maur, Mabillon, Montfaucon, etc. , et le protestant Bayle, dont il a été déjà parlé.

Mézeray (1610-1683), auteur d'une Histoire de France qui Va jusqu'à Louis XIII, et qui vaut mieux pour la forme que pour le fond, chercha et réussit à se placer parmi les écrivains; le P. Daniel (1649-1728) refit l'ouvrage de Mézeray sans le faire oublier; l'abbé Fleury (1640-1723) écrivit une

1. Pensées de Pascal j publiées dans leur texte authentique par M. Havet 1852. Voir Sainte-BeuTe, Histoire de Port-Boy al.

Histoire ecclésiastique estimée encore aujourd'hui, et les Mœurs des Israélites; le Nain de Tillemont( 1637-1698) a laissé une savante Histoire des empereurs romains. Enfin rappelons les orientalistes Bochart, d^Herbelot, Galland,et les ; voyageurs en Orient : le Vaillant , Chardin , Bernier, qui ér- ' vêlèrent un monde oublié de TEurope depuis les croisades. i Inflaence littéraire de la France. — Nulle nation en , Europe ne pouvait présenter alors un aussi magnifique en- ' semble deT productions littéraires. L'Italie , rAUemagne, étaient en pleine' décadence morale. L'Espagne, comme un riche ruiné qui n'a gardé de sa fortune perdue que quelques joyaux précieux, montrait encore des peintres éminents et de trop féconds écrivains. L'Angleterre avait eu, au commence'ment de ce siècle, Shakespeare, au milieu Milton, à la fin Dryden ; mais cette littérature ne sortait pas encore de son île. La France, au contraire , était bien réellement à la tête de la civilisation moderne; et par la supériorité reconnue de son esprit et de son goût, elle faisait accepter de l'Europe entière le pacifique empire de ses artistes et de ses écrivains. .

Sciences. — Dans les sciences, elle était au niveau du mouvement, mais non à la tête. Car si elle avait Descartes et Pascal, à d'autres pays appartenaient Kepler, Galilée, Newton et Leibnitz.

L'antiquité et le moyen âge avaient pu cultiver avec succès les sciences de raisonnement; mais l'étude du monde physique était frappée de stérilité , tant que les vraies méthodes d'expérimentation n'étaient pas trouvées. Et elles ne pouvaient l'être qu'après qu'on eut acquis la confiance que l'univers est gouverné par les lois immuables d'une sagesse éternelle, et non par les volontés arbitraires de puissances capricieuses. Alors seulement on n'accusa pliis l'esprit humain de témérité sacrilège :

< Gens humana ruit per yetitum nefas, »

parce qu'il cherchait à pénétrer les secrets de la création. L'alchimie, la magie, l'astrologie, toutes ces folies du moyen âge devinrent des sciences, du moment que l'homme ne s'occupa plus de l'essence impénétrable des choses, et au lieu de s'arrêter aux phénomènes isolés , s'efforça de saisir les lois mêmes qui les produisent. Ce temps commenee avec Go-^

pernic, au seizième siècle ; mais ce n'est qu'au dix-septième que la révolution est accomplie et triomphe avec Kepler, Bacon et Oescartes.

Descartes fit faire un pas immense à Talgèbre en inventant la notation des puissances par exposants numériques, et h la géométrie des courbes, ce qui lui permit de résoudre, comme en se jouant , des problèmes qu'on croyait insolubles. [1 trouva la véritable loi de la réfraction ; il crut, avec Galilée, au mouvement de la terre autour du soleil; et, comme les erreurs mêmes du génie sont fécondes , son chimérique système des tourbUlons, suivant lequel le soleil et les étoiles fixes sont le centre d'autant de tourbillons de matière subtile, qui font circuler les planètes autour d'eux, a été le germe de la célèbre hypothèse newtonienne de l'attraction. Pour Descartes comme pour Newton, le problème de l'univers physique est un problème de mécanique ; et Descartes enseigna le premier, sinon la solution, du moins la vraie nature du problème. Pascal avait, à douze ans, trouvé seul et sans livres les élément^ de la géométrie ; à seize ans il composa son traité Des sections coniques. Un peu plus tard, il créa le calcul des probabilités, démontra la pesanteur de l'air par sa fameiise expérience sur le Puy-de-Dôme, imagina le baquet et peut-être la presse hydraulique.

Au-dessous de ces deux grands hommes se presse une foule déjà nombreuse.

Pierre Fermât (1601-1665), conseiller au parlement de Toulouse, n'a rien imprimé, mais fut peut-être le plus puissant esprit mathématique de ce temps. Il partagea avec Descartes la gloire d'avoir appliqué l'algèbre à la géométrie , et imagina la méthode de maœimis et de mtm'mts, en même temps que Pascal créa le calcul des probabilités. Uabbé Mariotte (1620-1684) reconnut que le volume d'un gaz, à une température constante, varie en raison inverse de la pression qu'il supporte. Denis Papin, né à Blois en 1647, créa ou perfectionna plusieurs machines et pensa le premier à employer la vapeur condensée comme force motrice. Il fit, en Allemagne, sur la Fulda, des expériences avec un bateau à vapeur, qui remontait le courant. De stupides mariniers brisèrent la machine du grand physicien, qui mourut à Londres dans la misère (1710)*.

1. Papia a inséré un mémoire sur ce sujet, en 1690, dans les Actei de Académie de Leipzig, et on a récemment découvert sa lettre du 15 sept*

La géographie fui réformée parNicolas Sanson (1600-1661), et par Guillaume Deïisle (1675-1726), dont les cartes sont encore estimées aujourd'hui, Tournefort (1656-1706) restaura la botanique et enrichit le Jardin du roi déplantes nouvelles,, qu'il était allé recueillir dans un voyage au Levant. L'imprimerie royale égala les éditions de la Hollande par la correction et le luxe ; enfin la chirurgie continua les traditions

L'ObaerTslolrB.

d'Ambroise Paré : on venait de toutes les parties du monde à Paris consister les Félix et les Maréchal.

Trois étrangers que Colbert attira en France justifièrent par leurs travaux les faveurs du roi. Le Danois ïtcemer détermina la vitesse des rayons solaires; le Hollandais Huyghens découvrit l'anneau et un des satellites de Saturne ;

faite» ivec aoo hataau. L'idée do Papin fui reprisa el MpoBéa à Nancy, an seiD lie l'Académie Stanislas, par le chanmae Oïutbier, qui proposa, quatorze aog avaut la naisiance de Fullon, de substituer la force de la vapeur

ritalien Dominique Gassini les quatre autres. On doit encore à Huyghens l'invention des horloges à pendule, et à Gassini les premières opérations qui devaient servir k mesurer la terre ; il les exécuta avec Tabbé Picard , professeur d'astronomie au Collège de France, et tous deux commencèrent, en 1669» la méridienne qui fut prolongée plus tard jusqu'au Roussillon. G'est d'après la mesure du degré donnée par Pi> card, que Newton put enfin calculer la force qui retient la lune dans son orbite. L'Observatoire avait été construit à Paris tout exprès pour les savants travaux de Gassini.

Arts I peinture. — Tout se tient dans le développement intellectuel d'un peuple : quand le temps des grands écrivains est venu, celui des grands artistes n'est pas loin. Gette sorte de contagion morale, qui gagne tous les esprits d'élite et suscite les talents supérieurs, agissait trop au dix-septième siècle, pour que les artistes manquassent au rendez-vous des savants et des poètes. Gependant, sauf la peinture, le grand siècle des arts est en France le seizième et non le dix-septième. Il n'y avait rien parmi les monuments de Louis XIV qui valût le pavillon central des Tuileries, le vieux Louvre, une partie de Fontainebleau et les châteaux du temps de François I«' et de Henri II.

Il y eut alors quatre peintres de premier ordre : Poussin, Lesueur, Claude Lorrain et Lebrun ; un admirable sculpteur, Puget ; des architectes de talent, Mansart et Perrault ; enfin un musicien habile, Lulli.

Poussin vécut longtemps à Rome et eut la réputation du plus grand peintre de son temps : il l'a gardée. Malgré son coloris trop sombre, il est resté le chef de l'école française pour l'élévation morale, l'intérêt dramatique, la richesse et la poésie de ses compositions, pour cette recherche enfin de l'idéal qu'il appelait lui-même < la haute délectation de l'intelligence; 1 nous ajouterons aussi, car cela n'est point étranger à l'art, pour la dignité de sa vie. Il méprisa la fortune, les honneurs, les avances des grands, et s'enferma avec ses nobles pensées et son art, comme il place son Diogène au milieu de la plus ,splendide nature, quand il fait rejeter dédaigneusement par le philosophe une dernière inutilité*. Le-

1. Ce tableaa de Diogène jetant son écaelle parce qu'il voit un enfant boire au ruisseau dans sa main, est au salon Carré du Louvre. Notre musée possède trente-trois tableaux du Poussin et yingt-deux dessins. Mal-

LE SIÈCtE DE LOUIS XIV. 327

Buear, Lebruo et Mignard peuvent être regardés comme ses élèves, car ils reçurent longtemps ses leçons ou ses conseils. Poussin était des Andelys en Normandie et mourut à soixante-douze ana (I66S).

Lesueur naquit à Paris, vécut pauvre, obscur, et mourut à trente-huit ans en 1655, non pas comme on le dit, dans le couvent des Chartreux, pour lequel il avait peint sa belle suite de vingt-deux tableaux représentant la vie de sûnt

Bruno, mais prbs de l'hAtel Lambert qu'il décorait avec Lebrun de peintures qu'on y voit encore. C'était une âme douce et candide; ses peintures toujours gracieuses, m6me dans les sujets les plus sévères, par la suavité du ton et de la délicatesse du pinceau, expriment admirablement les sentiments et jusqu'aux affections les plus intimes des personnages '. Tout autre était son émule, Lebrun, né aussi h Paris deux

l< Ismps ■ «Dcon ileiat la colorii d^i Bombrs de c« gnod

ï. C«l hdtel fut conatniit d&ni VÛt Silnt-Louii par L«vi.n, pour le eon- ■■illar Lambert Ae Thorlgny. 11 est la rËsidence ds la famille Ciartorrelii, qui l'a restauré a<ec beaucoup de goût.

frichani A Epiiii. la Jf«M de >a<n( Harlin, la Viiion de mint Benoit al

3S8 LE SIÈCLE DE LOUIS XiV.

ans plus tard (1619), et dont le talent, souvent théUral, convenait bien niieiu àLouis XIV. Ce prince le nomma son premier peintre et le chargea de décorer la grande galerie de Versailles: il y employa quatorze ans. 11 fut jusqu'à la mort

ChapollB de Veraailloa.

de Colbert, l'arbitre et comme le dictateur des artsen France; rien ne se faisait que sur ses dessins et d'après son avis, et on retrouve son influence, quelquefois sa main, dans tous les ouvrages de ce temps. Son dessin était mou et lourd, l'expression de ses figures plutôt exagérée que vraie: il n'avait pas

l*éc1atant coloris du Titien, ni le naturel et la grâce de Lesueur, ni l'élan de Rubens, ou la profondeur de pensée du Poussin. Cependant, c'est un peintre, et le premier parmi

ceux qui seplacentau second rang. Le musée du Lourre possède ses batailles d'Alexandre. On lui doit la fondation de t'école française k Rome, où les jeunes artistes qui ont remporté au concours annuel de Paris ce qu'on appelle le grand prix

de Rome, sont envoyés aux frais du gouvernement pour ache- Ver leurs études en face des -chefs-d^œuvre de Tantiquité et des grands maîtres italiens. A côté de ces quatre maîtres, il faut une place pour Philippe de Champagne qui alaissé d'admirables portraits et un chef-d'oeuvre, VApparition de saint GervMset de saint Protais ; pour Mignard (1610-1695) qui fut le rival de Lebrun pendant quelque temps à cause de sa grande fresque du Val -de-Grâce ; il ne T^st pas aux yeux de la/ postérité, qui a donné son nom à toute affectation de déli> catesse et de grâce, la mignardise.

Claude Gelée, dit le Lorrain, né en Lorraine en 1600, mort à Rome en 1682, est le meilleur paysagiste français et un des premiers paysagistes de TEurope. C'est le peintre de la lumière. On peut admirer au Louvre la richesse de son style et la beauté de son coloris dans les paysages ou marines que notre musée possède de lui.

Il y aurait à citer encore Jouvenet de Rouen (16^7-1717), élève de Lebrun {Esther devant Assuérus, une Pêche miraculeuse); Santerre (1652-1717), qui a peint la trop gracieuse sainte Thérèse de la chapelle de Versailles ; de la Fosse, qui peignit le dôme des Invalides et la voûte de la chapelle de Versailles à laquelle travaillèrent aussi les deux frères Bon Boullongne et Louis Boullon^ne, Lemoine, l'auteur du salon d'Hercule, Rigaud, notre premier portraitiste, et Watteau, de Valenciennes (1684-1722), qui inaugura le genre maniéré, mais avec un éclatant coloris.

Sculpture et gravure. — Puget, comme Michel-Ange, dont il avait la fierté et l'énergie, fut à la fois peintre, architecte et sculpteur. Il naquit à Marseille en 1622, et mourut en 1694. Il sculpta longtemps des figures en bois pour la poupe et les galeries des vaisseaux de Toulon, bâtit plusieurs hôtels majestueux sur la Canebière, et remplit Gênes de ses chefsd'œuvre. Louis XIV lui commanda le groupe de Persée et celui de Milon de Crotone. Ce dernier marbré, où la chair est vivante, pourrait rivaliser, par l'énergie de l'expression et la vérité du dessin, avec ce que l'antiquité nous a légué de plus magnifique, si l'on y retrouvait cette noblesse de formes que l'artiste ne doit jamais oublier, même lorsqu'il ne veut représenter que la force matérielle. Le puissant athlète, treize fois couronné par la Grèce entière, devait montrer sur ses traits contractés par la douleur le souvenir de tant de victoires. On sent que le grand artiste jouait avec le marbre ;

comme il le dit lui-même : « nourri aux grands ouvrages, il nageait lorsqu'il travaillait, et le marbre tremblait devant lui, pour grosse que fût la pièce. ■ Puget arait le caractère trop indépendant pour réussir à Versailles. Il y vint, fut bien accueilli, mais reçut à peine, pour son Milon, la somme que le marbre lui avait coûté. Son bas-relief d'Alexandre et de Diogëne est, malgré la science qu'il y montra, une preuve de l'impuissance de la statuaire k rivaliser avec la peinture, • Combien sont lourds ces nuages et ces drapeaux de marbre qui flotteraient si bien dans l'air libre d'un tableau ! Et où est

le principal acteur de cette scène, le rayon de soleil qu'Alexandre intercepte?

Puget ne laissa pas d'élèves. Coysevox, les deux Coustou, Girardon, procèdent d'un autre système : ce sont plutAt les sculpteurs de la grâce, les maîtres du style brillant et facile sans élévation. Les Tuileries ont du premier lei Chevaux ailés qui décorent l'entrée du côté de la place de la Concorde ; U FUUeuT, la Flore et l'Hamadryade qui sont devant le château ; de Nicolas Goustou, la San», la Marne, un Berger chasseur et Jules César; de Guillaume Coustou, Bippoméne et Alalante ; Iti Chevauas indomptés qu'on voit h l'entrée des Champs-Elysées sont du même artiste. Girardon a peuplé

Versailles de ses ouvrages ; le mausolée du cardinal de Richelieu à la Sorbonne est son chef-d'œuvre. Les estampes do Gallot, Nanteuil, Audran, Ëdelinck ornent dans TËurope les cabinets de ceux qui ne peuvent avoir des tableaux.

AvcUteetnre. — François Mansart oublia Télégance et la grâce de la Renaissance pour un style quMl croyait majestueux^ et qui n'était que lourd. Il commença le Val-de-Grâce, bâti^ '^ château de Maisons, près de Saint-Germain en Laye, et inventa les mansardes qui coupent quelquefois heureusement la surface trop nue des combles, mais quelquefois aussi leur ôtent de la légèreté. Son neveu, Jules Hardouin Mansart, est un génie froid, régulier, qui atteignit presque au grandiose, parce que Louis XIV ne lui ménagea ni la place, ni Targent, mais qui semble manquer d'inspiration et d'élégance, si ce n'est dans sa belle coupole des Invalides. Claude Perrault (1628-1688) fut médecin, physicien, grand architecte, et eut de la réputation, malgré Boileau. Un autre artiste de génie, le Nôtre (1613-1700), créa l'art des jardins : il savait en faire la plus belle décoration des châteaux. A l'agréable, l'agronome la Quintinie joignit l'utile. Louis XIV les employa tous les deux et leurs noms ont mérité d'être joints à ceux des illustres personnages de ce grand siècle.

Musique. — Le Florentin Lulli vint à treize ans à Paris, et fut, avec Quinault, le vrai fondateur de l'opéra en France. Sa musique nous paraît froide et sans caractère, même celle d'église où il excellait. Les contemporains en jugeaient autrement. « Je ne crois point, écrivait Mme de Sévigné, au sortir du service pour le chancelier Séguier, qu'il y ait une autre musique dans le ciel (6 mai 1672), »

llonnnieiita et fondations. — Les principaux monuments du règne de Louis XIV sont : le Val-de-Grâce, dont le dôme, d'une coupe élégante, fut décoré à l'intérieur par Mignard d'une composition qui rappelle de loin les grandes peintures murales de l'Italie ; l'Observatoire, élevé sur les dessins de l'astronome Picard et de Cl. Perrault (1666), les portes Saint- Denis et Saint-Martin, par Blondel et son élève Bullet ; les Invalides, par Libéral Bruant (1674), avec cette église un peu étroite pour le dôme majestueux que Jules Mansart surmonta d'une flèche si hardie ; la place du Carrousel^ entre le Louvre et les Tuileries, ainsi nommée d'un carrousel magnifique qui y fut donné en 1662; la place des Victoires et la place Vendôme, créées ou agrandies pour recevoir les statues

que le marécbal de la Feuillade et l'hôtel de ville de Paris firent ériger à Louis XIV, à l'époque du traité de NimËgue. Dès le commencement du règne on avait travaillé aux Tuileries. Levau éleva, en 1664, le dôme de l'Horloge qui complétait, en l'alourdissant, la façade de l'ouest; l'année suivante, le jardin fut réuni au château, dont une rue le séparait, et refait sur uD nouveau plan par le Nôtre : il s'étendit jusqu'aux Champs-Elysées, qu'on planta d'arbres en 1670, en même temps que les boulevards du nord, emplacement des

Versailles. Covr noyais.

anciens fossés de la ville. Le collège Mazarin (aujourd'hui l'Institut) fut bâti par ce même Levau, qui fut aussi l'architecte du château de Fouquet à Vaux et de celui de l'intendant , Bordier au Baincy.

Il y avait davantage à faire pour le Louvre. Sous Louis XllI, Lemercier avait terminé la façade intérieure de l'ouest par la construction du dôme de l'Horloge, que décorent les huit cariatides colossales de Sarrazin. Il s'agissait d'achever le chef-d'œuvre de Pierre Lescot. Colbert mit le projet au cou-

cours ; les plans du médecin Claude Perrault furent préférés à ceux de Bernin. De 1666 à 1674 fut construite la célèbre colonnade du Louvre, qui repose malheureusement sur un soubassement trop élevé, nii et lourd. En même temps, la façade

La coIODnaile (jardm ds Versailles).

«térieure du sud, du côté de la Seine, et celle du nord, du côté de la rue actuelle de Rivoli, étaient commencées. Ces grands travaux furent d'abord poussés avec activité; peu à peu on les ralentit, enfin ils furent suspendus, malgré les instances de Colbert. Le roi construisait alors Versailles.

Louis XIV n^aimait point Paris qui avait fait la Fronde et dont les lâbnuments parlaient de tant d'autres princes. Versailles, simple rendez-vous de cha3se, lui parut un lieu plus sûr, qu'i! remplirait de sa majesté et où la cour, perdue jusqu'alors dans l'inâmense capitale, reprendrait tout Féclat de la royale domesticité en entourant d'une ville princière le palais du monarque.

Les travaux entrepris dès 1661 furent confiés en 1670 à Jules Mansart, et continués sans interruption jusqu'à la fin du règne. Le Nôtre, Lebrun et Girardon embellirent cette royale demeure, trop vantée ' , qui a coûté 250 à 300 millions de notre monnaie, et où l'on ne voit nulle part la France, mais partout le roi.

L'eau manquait à Versailles : on créa à grands frais la machine de Marly, due au mécanicien liégeois Rennequin Sualem. Gomme elle sembla insuffisante, le roi songea à détourner la rivière de l'Eure, pour l'amener à Versailles paiMlessùs les vallons et les collines. C'était une entreprise gigantesque, qui nous reporte aux inutiles constructions des pharaons. Dangeau écrivait le 8 juin 1685 : c II y aura près de 1600 arcades aux aqueducs que l'on fait, desquelles il y en aura qtielques-unes plus hautes deux fois que les tours de Notre-Dame. Outre ces 1600 arcades-là, il y en aura beaucoup de petites que l'on ne compte point. » 10 000 soldats furent occupés pendant plusieurs années à ces travaux ; mais les maladies pestilentielles, et les guerres forcèrent do les suspendre; il n'en est resté que d'immenses débris.

Le roi bâtissait en même temps le grand Trianon, et Marly (1679), qui, suivant Saint-Simon, aurait coûté aussi cher que Versailles, des milliards, qu'il faut réduire à 10 ou 15 millions de notre monnaie, si l'on ne compte pas l'argent dépensé pour la machine : c'est déjà bien assez pour un piedà-terre. Enfin, les châteaux de Saint^Germain, de Fontainebleau, dé Ghambord, de Saint-Gloud, de Sceaux étaient agrandis et restaurés par le Nôtre. On compte que 160 millions qui en vaudraient aujourd'hui deux ou trois fois autant, furent employés à ces dépenses *.

1. Je veux parler du caractère architectural du château vu du jardin : c'est vaste, mais ce n'est point grand.

2. Sur le chiffre de ces dépenses, voy. Kckard; Dépenses effectives d4 Louis XrV,

Nous avons parlé ailleurs des grands travaux d'utilité publique : les ports, les arsenaux, les places fortes et le canal du Midi. Il n'eu reste pas moins une disproportion excessive eutre les dépenses faites pour les fantaisies du roi et celles qui eurent pour objet les intérêts du pays. C'était l'inévitable conséquence d'utl régime politique qui mettait à la discrétioti du prince, sans discussion et sans contrôle, toute la fortune publique.

CamiacBcenieiit d'ane littëratnre noMTelle. — Voltaire termine ainsi son tableau du siècle de Louis XIV : « Il ne s'éleva guère de grands génies, depuis les beaux jours de ces écrivains illustres; et à peu prësversle tempsdelamort

La Rilnty*.

de Louis xrv.la nature sembla se reposer. «Cette fois Voltaire est trop modeste, la nature ne se reposa pas, car il parut, et avec lui, Montesquieu, Buffon et tant d'autres'. Mais ces nouîveaux venus auront un esprit différent. Étranges ou plutôt névitabl es relationsdes choses! Louis XIV constitue l'autorité

I. Ce chiteau, k i lieues de Parla, qui collU, dll-on, teoowio liires i

absolue des rois, mais en même temps il encourage Tindustrie et la littérature, et il prépare ainsi deux forces destinées à renverser la première. L^une, en effet, allait donner au tiers état la richesse qui fera demander des garanties, et Tautre les lumières qui feront demander des droits. L'esprit critique qui au temps de la minorité de Louis XIV s'était montré avec tant de puissance dans la sphère des questions religieuses et philosophiques avait reculé devant les splendeurs du règne, et s'était tu ou réfugié dans Thumbre cellule de quelques solitaires^ Il reparut quand l'enthousiasme officiel et sincère tomba épuisé sous les «oups répétés .des malheurs publics. I>éjà Fénelon avait adressé au roi, en 1694, la lettre célèbre, qui est une critique si amère de son gouvernement ; vers le même temps il écrivait le Télémaque^ qui en est une autre, et, dont il se fit en un an plus de vingt éditions*; Bayle publiait, en 1697, son Dictionnaire historique^ et Saint-Simon rédigeait chaque soir, à partir de 1691, ses redoutables Mémoires. L'étude des lettres nous mène donc aux mêmes conséquences que celle de la politique, et nous avons à terminer ce chapitre comme le précédent par l'annonce de nouveautés menaçantes qui s'approchent.

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