CHAPITRE LV
MlNORlTi DE LOUÎS XV ET RÉGENCE DU DUC d'oRLÉANS
Réireiice du doc d^Orléans (1915-1983). — Le poids de Pautorilé de Louis XIV avait été accablant dans les dernières années. Quand la nation le sentit enlevé, elle respira; la cour et la ville firent éclater une joie irrespectueuse ; le cercueil même du grand roi fut insulté. « J'ai vu, dit Voltaire, de petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis. On y buvait, on y chantait, on y riait. Le jésuite le Tellier était la principale cause de cette joie universelle. J'entendis plusieurs spectateurs dire qu'il fallait mettre le feu aux maisons des jésuites avec les flambeaux qui éclairaient la pompe fu-
1. Ouvrages à consulter ; Correspondances de la princesse Palatine ; Mémoire de Saint-Simon, de Villars, de Noailles, de Duclos, du marquis d'Argenson, du duc de Luynes, de Mme de Staal ; Journal du règne de Louis XV, par l'avocat Barbier, pour les années de 1718-1763, 4 vol., 1856- 57; Mémoireé secrets et Corresjpondance inédite du cardinal Dudots, publiés par.de Sévelinges; Lacretelle, Histoire du dix-huitième siècu; Lemontey. Histoire de la Régence; de Tocque ville, Histoire philosophique du règne de Louis XV ; Villemain, Tableau de la littérature audia>huitieme siècle ; lord Mahon, History of En^landy from the peace of Utrecht to the peace of Versailles ; Journal et Mémoires de Mathieu Marais, avocat au parlement (1715-1737), publiés en 1865; Journal de Buvat; la France sous Louis AT, par M. Jobez, Correspondemce de Louis XV et du maréchal de Noaillesy par Camille Rousset.
nèbre. » Ainsi s'ouvrit le dix-huitième siècle , par une protestation contre la monarchie absolue et la direction religieuse des derniers temps.
Le nouveau roi avait cinq ans. Qui allait gouverner? Louis XIV avait bien fait un testament , mais sans s'abuser sur sa valeur, t Dès que je serai mort, on n'en fera ni plus ni moins. Je sais trop bien ce qu'est devenu le testament du roi mon père î »
Gomme à la mort de Henri IV et de Louis XIII, il y eut un instant de réaction féodale; mais nous pouvons mesurer la décadence de la noblesse à l'affaiblissement successif de ses efforts. Sous Marie de Médicis , elle peut encore faire la guerre civile; sous Anne d'Autriche elle fait la Fronde; après Louis XIV elle ne fit que des mémoires. Le plus fier, le plus infatué de tous ces nobles , le duc de Saint-Simon , voulait que le premier prince du sang, Philippe d'Orléans, à qui le testament ne laissait qu'une ombre de pouvoir , demandât la régence aux ducs et pairs comme héritiers et représentants des anciens grands vassaux. Philippe d'Orléans repoussa le fragile appui qu'on lui offrait; il convoqua le parlement pour briser le despotisme posthume du vieux roi, et, dans l'assemblée solennelle qui se tint , feignit d'avoir recueilli de sa bouche, ces paroles : « Je vous recommande le Dauphin; servez-le aussi fidèlement que vous m'avez servi, et travaillez à lui conserver son royaume; s'il vient à manquer, vous serez le maître et la couronne vous appartient.... J'ai fait les dispositions que j'ai cru les plus sages , mais comme on ne saurait tout prévoir, s'il y a quelque chose qui ne soit pas bien, on le changera. » Le duc empruntant une phrase du Télémaque, ajoutait « qu'il réclamait une entière liberté pour le bien , et consentait à être lié pour le mal. > La régence avec le droit d'en composer le conseil comme il l'entendrait, lui fut décernée et on ôta le commandement de la maison du roi au duc du Maine, qui ne céda cette importante prérogative qu'après une altercation violente, où les deux princes parurent peu dignement. L'ambassadeur d'Angleterre assistait à la séance en signe des bonnes relations qui existaient déjà entre George I«' et le régent.
Pour récompenser les services de ses deux alliés , le duc d'Orléans appela la haute noblesse aux affaires, d'où Louis XIV l'avait tenue éloignée , en remplaçant les ministères par six conseils dont elle eut presque toutes les places et reconnut
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au parlement le droit de remontrances. Mais deux ans ne s'étaient pas écoulés que les ministères étaient rétablis , le parlement de nouveau condamné au silence et même, en 1720, exilé tout entier à Pontoise pour son opposition aux tentatives de Law. Ce n'était, en effet, ni la noblesse , ni le parlement qui devaient hériter de la monarchie absolue.
l6tat de la France. — Le régent avait le pouvoir; c'était un redoutable héritage que celui de Louis XIV ! Voici ce que coûtait sa gloire : plus de 2 milliards 400 millions de dette publique, avec un encaisse de 800000 livres; une rareté excessive de numéraire ; le commerce paralysé ; la noblesse accablée de dettes, dont les moins onéreuses avaient été contractées à l'intérêt de 15 et 20 pour 100 ; les magistrats , les rentiers depuis longtemps privés des revenus que leur devait rÉtat; les paysans, en certaines jprovinces, manquant de tout, même de paille pour se coucher; ceux des frontières passant à l'étranger ; beaucoup de parties du territoire incultes et désertes. Grâce à l'épée dô Villars, le grand roi avait pu mourir dans une noble et fière attitude vis-à-vis de l'Europe ; mais il n'eût pas été possible de répéter cet effort ; la paix à tout prix , voilà ce qu'il fallait au pays pour se refaire, au régent pour se maintenir.
Alliance avec PAn^Jcl^ton® (1V19). — La France n'avait point eu de plus formidable ennemie que l'Angleterre. Quelques avantages que celle-ci eût recueillis du traité d'Utrecht, les whigs trouvaient qu'on n'y avait encore trop épargné la France et redemandaient la guerre. De ce côté donc un danger national, au fond peu à craindre, parce que l'Europe était pour le moment lasse de guerre , et que la dynastie de Hanovre, assise depuis quelques mois sur le trône d'Angleterre, devait s'y affermir avant de songer aux entreprises du dehors. Du côté de l'Espagne venait , pour le régent, un danger personnel : Philippe V, qui l'accusait d'intentions criminelles contre Louis XV, revendiquait la régence et se proposait, si le jeune roi mourait, de revendiquer la couronne , au mépris de ses renonciations antérieures. S'allier contre l'Espagne avec l'Angleterre, gardienne jalouse des renonciations de Philippe V au trône de France, et écarter une apparence de danger national par une alliance qui le fortifiait contre le danger personnel, telle fut la politique du régent, utile à lui-même, pouvant l'être à la France, selon
qu^elle serait pratiquée *, mais qui le fut alors de manière à nous devenir fatale.
Par la triple alliance, conclue le 4 janvier 1717, entre la France, l'Angleterre, la Hollande, le régent s'engagea à renvoyc^r au delà des Alpes le prétendant Stuart, à démolir les nouveaux ouvrages de Mardick que Louis XIV destinait à remplacer Dunkerque, comme port de guerre, et à achever de combler le port de cette dernière ville, opération que les commissaires anglais et hollandais étaient autorisés à venir surveiller. Le commerce, la navigation même dans la mer du Sud étaient interdits aux Français. La succession protestante était reconnue par F Angleterre, qui, de son côté, reconnaissait la succession au trône de France, telle que le traité d'Utrecht Pavait établie, c'est-à-dire à Texelusion de Philippe V; comme conclusion, alliance défensive entre les deux pays.
Cinerre avee PEspai^e (1719-1920). — Ce traité qui nous fit courber la tête jusqu'à terre, menait à une guerre avec l'Espagne. Les plans du cardinal Albéroni firent éclater les hostilités. Ce hardi ministre de Philippe V. avait entrepris de relever au dedans les finances, l'agriculture et la marine de l'Espagne ; au dehors, de reprendre les anciens domaines que le traité d'Utrecht lui avait enlevés, et, pour mieux y parvenir, de mettre l'Europe en feu. Déjà l'Empereur avait fort à faire avec les Turcs; pour occuper l'Angleterre, Albéroni comptait jeter sur elle le roi de Suède, Charles XII, qui renverserait la dynastie de Hanovre au profit des Stuarts ; en France, un complot opérerait la même restauration au profit de Philippe V. Tous les ennemis du régent furent sondés, réunis. L'ambassadeur espagnol Cellamare se fit l'agent de ces coupables menées; la duchesse du Maine, qui avait toute l'activité et l'ambition que son mari n'avait pas et qui tenait à Sceaux une cour rivale de celle du Palais-Royal, en était l'âme. La noblesse de Bretagne, blessée dans certains privilèges, y était presque toute affiliée ; mais le complot fut découvert et le duc de Cellamare arrêté, ainsi que le duc et la duchesse du Maine. Le régent fit le plus grand bruit possible de cette équipée, afin de couvrir d'une apparence
1. Lord Staphope disait à Dubois, en 1717 : c La France et TAngleterre unies ensemble n'ancraient rien à craindre de toutes les autres puissances, elles pourraient maintenir la tranquillité de l'Europe et même la goiiYerner. ■ [Mémoires et Correspondance du card. Dubois.)
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Un nouveau traité réunit en 1718 la France, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche. Habituée sous Louis XIV à combattre seule contre tous, la France se trouva placée à la tête d'une coalition contre l'Espagne. Les Anglais, commençant un système qu'ils n'ont que trop pratiqué dans ce siècle, attaquèrent la flotte espagnole, sans déclaration de guerre, sur
Chàtein it Sceaui (dttruil en (791).
les Côtes de Sicile, et la battirent (août 1718). Une autre flotte, qui voulait porter le prétendant en Ecosse, fut détruite par la tempête, et les Anglais prirent le port de Vigo en Ga lice, tandis que Berwick, précédé d'un manifeste que Fontenelle avait rédigé, pénétrait en Espagne avec l'armée française et's'emparait de Fontarabie, de Saint- Sébastien, du port du Passage, où le commissaire anglais se hâta de brûler SIX magnifiques vaisseaux trouvés sur les chantiers [juin 1719). Ainsi nos soldats marchaient contre ce même Philippe V qu'ils avaient assis aur le trdne de Charles-Quint et
dont les drapeaux portaient les trois fleurs de lis de France* Albéroni tomba devant tant de revers, et TEspagne souscrivit aux conditions de la quadruple alliance. Le duc de Savoie fut contraint d'accepter la Sardaigne en échange de la Sicile, qui resta à l'Empereur avec le Milanais. Mais on accorda, à Taîné des enfants de la seconde reine d'Espagne l'expectative des duchés de Parme, de Plaisance et de Toscane (janvier 1720). Cette guerre avait donc affermi la domination de l'Autriche sur l'Italie, celle de l'Angleterre sur l'Océan. Pour nous, nous y avions dépensé des millions sans gloire et les Anglais nous abandonnèrent quand, au traité de Nystadt (1721), nous essayâmes, de faire obtenir des conditions moins <lures aux Suédois, nos plus vieux alliés.
Dubois. — Qui donc servait si bien nos ennemis? Un conseiller, auquel le régent se livrait entièrement, l'abbé Dubois, c Dubois, dit Saint-Simon, était un petit homme maigre, effilé, à mine de fouine. Tous les vices, la perfidie, l'avarice, la débauche, l'ambition, la basse flatterie, combattaient en lui à qui demeurerait le maître.... Il mentait jusqu'à nier effrontément étant pris sûr le fait. Il s'était accoutumé à un bégayement factice pour se donner le temps de pénétrer les autres.... Une fumée de fausseté lui sortait par tous les pores. » Ajoutez une intelligence souple et .active, avec une extrême malice, mais aussi une grande puissance de travail, et vous aurez le portrait de l'ancien précepteur du duc d'Orléans, qui avait communiqué à son élève, la cour de Saint- Cloud y aidant, tout ce que la nature généreuse de celui-ci pouvait comporter de vices. Dubois avait négocié fort habilement le traité de la triple alliance. Le régent l'en récompensa en lui donnant, sur les instances du roi de la Grande- Bretagne, le ministère des affaires étrangères; aussi écrivaitil à lord Stanhope : « Je vous dois jusqu'à la place que j'occupe, dont je souhaite avec passion de faire usage selon votre cœur, c'est-à-dire pour le service de Sa Majesté Britannique, dont les intérêts me seront toujours sacrés. » Cette fois il disait vrai, car l'Angleterre, assure-t-on, le payait assez cher pour qu'il la servît bien: 50 000 écuspar an, ou même un million, suivant Saint-Simon*.
1. L'éditear des Mémoire» de Dubois, M. de Sévelinges, nie le fait. Le marquis d'Argenson, un des successeurs de Dubois aux afifaires étran-
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Il eut mieux quelque temps après : < Monseigneur, dit-il un matin au régent, j'ai rêvé que vous m'aviez fait archevêque de Cambrai. — Toi, archevêque! » s'écria le régent, et il lui jeta quelques dures vérités ; puis il céda, selon sa coutume, finissant toujours par rire de l'impudence de cet homme qu'il méprisait, et par se servir de son esprit. 11 est triste d'avoir à ajouter que Massillon et un autre évêque rendirent témoignage des bonnes mœurs du postulant, qui reçut tous les ordres en un seul jour, et profana par sa présence le siège tout récemment consacré par les vertus de Fénelon. Un peu plus tard enfin il devint cardinal, en dépensant 8 millions,.et, en. 1723, l'assemblée du clergé de France l'élut son président.
lie czar Pierre le cirand à Paris (I9fl7). — Au milieu de ces petitesses et de cette corruption parut à la cour de France une figure gigantesque, et que semblait grandir encore son aspect à demi barbare : c'était Pierre le Grand, le . créateur de la Russie. Il y fut reçu avec magnificence et les plus délicates attentions, mais ne se laissa point séduire par ces brillants dehors. Pierre I®' ne pouvait, on le pense bien, se plier à toutes les règles de l'étiquette. Quand on lui présenta le jeune roi, il l'enleva de terre et l'embrassa sur les deux joues à la grande stupéfaction des seigneurs. Il lui fallut de la bière dans sa loge à l'Opéra. Ce. fut le régent qui lui offrit le verre et la serviette. Aux Invalides, il goûta la soupe des soldats, but à leur santé, leur frappant sur l'épaule et les appelant camarades. Il vit à la Sorbonne la statue de Richelieu sculptée par Girardon, et saisissant ce marbre dans ses bras: « Grand homme, s'é^ria-t-il, je t'aurais donné la moitié de mes États pour apprendre de toi à gouverner l'autre ! » Ainsi tout ce qu'il trouva à admirer ici, ce fut le passé ; le reste lui sembla si pauvre qu'il annonça la décadence et la ruine prochaine du peuple français. Il ne l'avait vu qu'à la surface, et le jugeait d'après la cour. Mais pour celle-ci il avait prédit juste, noblesse et royauté se mourraient.
Désordre des llitanees. — Une dette de 2 milliards 400 millions, dont un tiers presque immédiatement exigible ; un revenu brut, en 1715, de 165 millions, levés par une innom-
gères, dit dans ses Mémoires que la pension était de 100 000 écus, qu'elle
{»assa après Dubois à Mme de Prie, puis à M. de Marsille, et ne cessa qu'à 'ayénement de Chaavelin au ministère.
brable armée d^agents, qui ne laissaient arriver au trésor qu'un revenu net de 69 millions pour une dépense de 147, par conséquent, un déficit de 78 millions; en outre, la meilleure partie des recettes de Tannée suivante déjà dépensée, telle était la situation des finances à la mort de Louis XIV. Pour y porter remède, quelques-uns conseillaient la banqueroute, alléguant que les gouvernements qui se succèdent ne sont point solidaires ; de ce nombre était Saint-Simon ; mais il proposait de la faire décréter par les états généraux, ne les trouvant bons qu'à cela.
Le duc de Noailles, président du conseil des finances, se créa d'abord quelques ressources par une refonte de monnaies ; ensuite il entreprit, d'une part, de diminuer la dette par une réduction des rentes, par une recherche exacte des fraudes et des doubles emplois; de l'autre, de ramener les dépenses à un taux plus en harmonie avec celui de la recette. •Les frères Paris, financiers distingués et probes, furent chargés d'opérer le visa qui réduisit de beaucoup les billets d'État en circulation. On les fit soutenir par une chambre de justice, afin de triompher de la résistance des traitants ; un système de terreur et de dénonciation fut organisé contre ceux-ci; plusieurs furent ruinés, condamnés au pilori ou même exécutés; d'autres se tuèrent; mais le plus grand nombre trouva le secret d'échapper, en achetant à prix d'argent la protection des roués du régent, celle des femmes influentes et des membres mêmes de la chambre de justice. On avait espéré 220 millions de cette opération qui frappa 4410 individus; elle en rendit 70, dont 15 à peine arrivèrent en numéraire au trésor.
Malgré ces exécutions et quelques utiles mesures, le déficit de 1716 fut encore de 97 millions. Le remède n'était donc point trouvé. Alors se présenta un homme qui prétendit le tenir.
Bévolntion flnanelère de Ijaw (1915-1 920). — L'Écossais Jean Law (Lass), fils d'un orfèvre et initié dès le jeune âge aux opérations de banque, de plus fort habitué aux combinaisons de jeu, où il avait fait sa fortune, doué enfin d'une grande puissance d'esprit et de parole, rêva de créer une puissance nouvelle, le crédit^ en se fondant sur ce principe qui n'est vrai qu'à moitié : que l'abondance du numéraire fait la prospérité du commerce et de l'industrie, d'où il tirait cette conséquence tout à fait fausse qu'il est avantageux
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de substituer au numéraire-métal, qui ne peut se créer indéfiniment, le numéraire-papier ou papier-monnaie, qui est susceptible d'une multiplication indéfinie.
Le duc de Noailles s'opposa à ce que Texpérience fût faite d'abord sur les finances de l'État, et Law dut se borner à fonder une banque particulière (mai 1716) au capital de 6 millions» représentés par 1200 actions de 5000 livres chacune payables un quart en espèces et trois quarts en billets d'État. La banque escompta à 6 pour 100 par an, et bientôt même à 4, les effets de commerce qui ne trouvaient preneurs aupararant qu'en payant un droit usuraire de 2 et demi par mois, et elle émit des billets qu'elle payait à vue, en espèces invariables de poids et de titre. Dès lors tout le monde y courut et se disputa son papier, qui facilitait singulièrement les transactions commerciales. L'activité reprît dans les affaires, et l'État mit le comble à la réputation de solvabilité de la banque, par l'ordre donné aux comptables royaux de recevoir ses effets comme argent en payement des droits et impôts (av. 1717). Le 4 décembre 1718 elle fut érigée en banque royale.
Mais déjà Law avait ajouté à la banque une compagnie qui obtint le privilège exclusif du commerce de la vallée du Mississipi. Son premier succès fit croire au second. On se promit des merveilles de l'exploitation de la Louisiane'. La Compagnie d'Occident émit des actions pour une vaste entreprise de culture et de colonisation sur les bords du Mississipi. Des bruits habilement répandus de mines d'or et d'arcent découvertes dans ces parages attirèrent le public par respoir de riches bénéfices. Bientôt même la compagnie, absorbant celles du Sénégal et des Indes occidentales, prend le titre général de Compagnie des Indes, et ouvre toutes les parties du globe comme perspective aux spéculateurs. Telles furent les folles espérances placées sur cette entreprise, que des actions de 500 livres furent achetées dix, vingt, trente et quarante fois leur valeur.
Law avait promis au régent que son système éteindrait la dette publique : pour tenir parole, il établit que les actions
1. Un vieux militaire nommé Lamothe-Cadillac, autrefois employé dans la Louisiane, eut l'imprudence de dire que les merveilles qu'on débitait sur ce pays étaient autant de fables. La naïveté de ce bonhomme pouvait devenir gênante. On s'assura de sa discrétion en l'envoyant à la Bastille (Cochut, LaWf son tystème et son époque.)
de la compagnie, si vivement recherchées, ne pourraient s'acheter qu'un quart en espèces et trois quarts en billets d'État, c'est-à-dire en créances publiques. J)ès lors le billet d'État, qui perdait naguère 70 à 80 pour 100, reprenait faveur par le besoin qu'on en avait pour se procurer des actions, et l'État payait ses dettes avec un papier qu'il pouvait multiplier à son gré sans alarmer le crédit. Cette guerre du papier et du métal une fois engagée, le gouvernement soutint le papier par tous les moyens, et frappa à coups redoublés sur son rival afin de le discréditer : tel fut l'objet des altérations réitérées que l'on fit subir à la monnaie par l'élévation et la diminution alternatives de sa valeur.
Ce fut le moment le plus brillant du système. Les actions montèrent, en octobre 1719, jusqu'à 20 000 francs. La rue Quincampoix, devenue le siège de la banque royale, regorgea d'une foule qui s'y étouffait. Paris, toute la France, les étrangers mêmes accoururent, altérés de gain. Toutes les classes se livrèrent à un agiotage effréné. Des profits énormes se faisaient en un instant. Tel valet le matin se trouvait maître le soir. Un de ces parvenus, quand on lui amena son carrosse, par habitude, monta derrière. Un peaussier de Montélimart se retira avec 70 millions, le domestique d'un banquier avec 50, un savoyard avec 40. Un petit bossu gagna 150 000 fr. à prêter son dos en guise de pupitre. Le duc de Bourbon et sa mère gagnèrent 60 millions. Cet arrière-petit-fils du grand Condé montrait un jour -à un de ses favoris la magnifique opulence de son portefeuille, f Monseigneur, lui dit le courtisan, ce jour-là bien inspiré, deux actions de votre aïeul valent mieux que toutes celles-là. i Encore disait-il trop d'une. Le régent gagnait aussi, et tant qu'il voulait, mais pour ses courtisans, car il ne savait rien garder. La moralité publique tomba bien bas sous le coup de ces changements soudains de fortune et de ces gains illégitimes. Un comte de Horn assassina un courtier pour lui voler ses actions.
Cependant la banque atteignait son but : elle prêtait à l'État 1600 millions de papier-monnaie, avec lesquels celuici remboursait ses créanciers, et qui revenaient ensuite à la banque en échange des actions de la compagnie. 11 fallait bien pourtant que la perte se retrouvât quelque part. Elle tomba sur ceux qui ne surent pas, comme les gens avisés de Genève ou de Hollande, sortir à temps du système. En vain