ET RÉGET^CE DU DUC D*ORLÉANS
Law voulut mojlérer rémission du papier, il ne le pouvait plus; pour soutenir le mouvement prodigieux des affaires et j
satisfaire tant d'appétits insatiables, il fallait créer, et créer encore des valeurs de papier ; elles dépassèrent trois mil- i
liards, alors que le numéraire en France n'allait pas au delà de 700 millions. Cette disproportion préparait une catastrophe. Rien ne tenait que par la confiance du public, et cette confiance ne pouvait longtemps se soutenir. Pour sauver la compagnie^ c'est-à-dire la partie aventureuse du système, Law la réunit à la banque, c'est-à-dire à la partie sérieuse et utile. Ce fut la perte de Pune et de l'autre. Dès la fin de 1719, quelques-uns se refroidissent ; les plus prudents commencent à réaliser et se présentent à la banque pour avoir des ' espèces. Cet exemple gagne et alarme ; les réalisateurs se multiplient ; ils vendent lerurs acti(Jns aux plus hauts cours, et, avec les billets, achètent de l'or, de l'argent,- des diamants, des terres, ou, comme ce duc de la Force, infâme accapareur à qui l'on fit plus tard son procès, des suifs, des graisses, des savons, des épiceries, pour des sommes fabuleuses. Les actions cessent de monter, oscillent, puis baissent rapidement. Tout le monde prévoit le désastre et demande de l'argent. Law, devenu contrôleur général, lutte en désespéré contre les réalisateurs ; les payements en espèces sont interdits ; ils ne sont permis désormais que pour les petites transactions et comme appoints ; défense d'avoir chez soi de l'or ou de l'argent ; poursuites, visites domiciliaires, dénonciations : un fils dénonça son père. On avait créé des billets de dix livres pour mieux soutenir la concurrence contre le métal ; on ouvrit des bureaux de change pour ces seuls billets, qui étaient surtout dans les mains du peuple ; il y eut une telle presse que trois personnes périrent étouffées, et la foule irritée porta les trois cadavres sous les fenêtres du régent. Law faillit être mis en pièces. Alors, par un revirement soudain, l'État, qui naguère proscrivait le métal, déclara qu'il ne recevrait plus de payements en papier : c'était déclarer la mort du système. Law s'échappa de France, poursuivi par les malédictions publiques; il y était venu avec 1 600 000 francs : il n'emporta que quelques louis (décembre 1720). Restait à liquider. Les frères Pâris-Duverney conduisirent l'opération par laquelle l'État se reconnut débiteur de 1 milliard 700 millions au profit des créanciers de la compagnie. La dette publique se trouva augmentée de près
de 13 millions de rentes annuelles. Mais Textinction d'un grand nombre d'offices et le rachat de plusieurs branches de revenus aliénés compensaient cette augmentation, L'État restait dans une position financière à peu près semblable à celle où Law l'avait trouvé.
. Ébranlement de* mœurs et den Idées. — Telle est l'histoire de ce fameux système. Il montra la puissance du crédit ; il donna à l'industrie, au commerce maritime une énergique impulsion; il délivra l'agriculture de l'impôt du dixième sur les biens-fonds et de l'arriéré dû sur les tailles, le pays d'une foule d'immunités onéreuses *. Enfin, s'il fit des ruines douloureuses, comme celle de la veuve de Racine, -dont le patrimoine, gagné par des vers immortels, passa à quelques habiles de la rue Quincampoix, il améliora la fortune publique par une réduction de 20 millions sur l'impôt, et par une répartition plus favorable pour les classes inférieures. Mais en bouleversant les conditions et les fortunes, il accéléra aussi l'ébranlement déjà commencé des mœurs et des idées. Cette cour, d'aspect solennel et grave autour de Louis XIV, s'était dispersée. Elle ne pouvait renaître sous un roi mineur qui n'avait pas la distribution des grâces, avec un régent qui voulait bien prendre quelques instants sur ses plaisirs pour les donner aux affaires, mais qui n'entendait pas en sacrifier un seul à l'étiquette et à la représentation. A son exemple, chacun rejetait toute retenue, toute gêne, dans les grandes comme dans les petites choses. On le vit jusque dans la mode. Le sévère et le majestueux furent bannis pour le piquant et le joli. Le pinceau froidement noble de Lebrun ne déroula plus sur les murailles des palais d'immenses scènes héroïques; mais Boucher égaya les trumeaux d'élégants boudoirs par de riantes et fades bergeries, baignées de rose et de bleu de ciel.
Si les arts déclinent, les mœurs s'en vont ; et le cynisme de la conduite, comme celui de la pensée, s'affiche tout haut. Le régent lui-même en donne l'exemple. Il se permet tout ; il n'interdit rien et brise lui-même les vieilles idoles : «Qu'im-porte à l'État, dit-il, que ce soit moi ou mon laquais qui soit
1. Law avait repris Vidée de Vauban, l'unité d'impôts; il fit supprimer un grand nombre de charges inutiles. L'arrêté des 15 et 1 9 septembre 1719,
Eour la suppression des offices créés sur les ) orts, halles, quais, etc., fit ^ aisser de 3 à 4 pour 100 le prix des bois, charbons, grains, viandes, boissons, etc. On lui doit aussi Vétiblissement de l'instruction gratuite dans l'Université de Paris, arrêt du conseil du 15 mars 1720. ,
en carrosse ? » Jamais il ne s^était vu telle légèreté de mœurs ni telle licence d'esprit que dans ces réunions folles des roués du ■ duc d'Orléans. Il n'y avait guère qu'un salon en France, i celui du roi ; mille maintenant sont ouverts à une société qui, n'ayant plus pour occuper sa vie les préoccupations religieuses, car Bossuet et Fénelon sont morts, ni la guerre puisqu'on parle de paix perpétuelle, ni les graves futilités de l'étiquette, puisque Versailles est désert, demande du mouvement et du plaisir à ceux qui donnent tout cela, aux beaux esprits, aux gens de lettres, en laissant les coudées franches, môme aux plus aventureux.
VŒdipe de Voltaire et les Lettres persannes de Montesquieu qui commencent le feu contre l'ancien régime, sont l'un de 1718, les autres de 1721, et il y avait trente-six ans à peine que la Bruyère se plaignait que, né chrétien et Français, les grands sujets lui fussent interdits.
Peste de Marseille (1720). — Durant ces saturnales de la cour, un terrible fléau avait désolé la Provence, où la peste enleva 85 000 personnes. L'admirable dévouement, à Marseille, de l'évêque Belzunce, du chancelier Rose et de plusieurs échevins, qui prodiguèrent mille fois leur vie pour sauver celle de leurs concitoyens, consola la France épouvantée de cette calamité. Et comme le dévouement aussi est contagieux, les fermiers généraux donnèrent trois millions pour nourrir cette malheureuse province durant la disette qui succéda à l'épidémie. Le père de Vauvenargues était alors premier consul d'Aix ; il resta à son poste, s'y conduisit bien et eut en récompense sa seigneurie érigée en marquisat. Voilà un marquis qui fait passer sur bien d'autres.
Mort de DaboU et do duc d*OrléaiiB (1983). — Le 13 février 1723, Louis XV fut déclaré majeur; il avait treize ans accomplis. Cette déclaration mettait un terme à la régence du duc d'Orléans. Mais le roi devait rester longtemps encore en tutelle; le duc, pour conserver le pouvoir après la régence, avait auparavant donné à Dubois le titre de premier ministre, qu'il prit pour luimême à la mort de ce triste personnage, et qu'il ne garda que quatre mois. Il mourut le 2 décembre 1723, d'une attaque d'apoplexie que tout le monde et lui-même voyaient venir, qu'il pouvait mais qu'il ne voulut pas retarder, en changeant les habitudes meurtrières d'une vie de débau-
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ches*. La France avait été huit années entre ses niains; ce temps avait suffi pour que la révolution morale préparée par les dernières années de Louis XIV éclatât. Il eût fallu, pour en conjurer les conséquences politiques et sociales, un grand règne, et le prince qui va régner donnera l'exemple de tous les scandales, développera tous les abus et humiliera la France devant l'étranger.