Lettre de Voltaire, 17 sept
avait fondé à Ostende , pour le commerce des Indes , une compagnie rivale des compagnies anglaise et hollandaise. Le roi d'Espagne accorda aux négociants autrichiens des privilèges étendus dans tous les ports de ses domaines. L'empereur avait promulgué une pragmatique sanction par laquelle il assurait la succession à ses filles, contrairement aux coutumes des pays autrichiens; Philippe V garantit cet acte. En retour, l'Empereur s'engageait à aider l'Espagne à reprendre Gibraltar et Port-Mahon, il renouvelait les promesses faites en 1720 au sujet des duchés de Parme et de Toscane, pour l'époque présumée de l'extinction des maisons de Médicis et de Farnèse, et même il promettait deux archiduchesses aux deux infants, ce qui eût rétabli l'union de l'Espagne et de l'Autriche, que Louis XIV avait brisée par tant d'efforts. Voilà ce qu'avait fait le duc de Bourbon, Il s'empressa du moins d'opposer à cette ligue une contre-4igue de la France, de l'Angleterre et de la Prusse ; mais un autre ministre eut à suivre c^tte affaire.
Fleury prit la place du duc de Bourbon. Ce prudent ambitieux s'était frayé sans bruit et sans précipitation le sentier du pouvoir. 11 était évêque de Fréjus quand Louis XIV le nomma précepteur de son petit-fils'. Vieillard aimable et spirituel, il gagna toute la confiance de son élève et il eût pu être premier ministre à la mort du régent ; mais il ne le voulut pas, trouvant que a: de M. le duc d'Orléans à un particulier la chute était trop grande. » Le duc de Bourbon lui parut propre, par sa nullité politique, à servir de transition. Il ne négligeait rien d'ailleurs pour se rendre cher et indispensable au roi. Le duc fut jaloux et essaya d'habituer le prince à se passer de lui. Un jour Fleury attendit longtemps dans le cabinet de Louis XV qui ne vint pas ; aussitôt il quitte la cour, se retire à Issy, dans la maison de la congrégation de Saint-Sulpice, et le roi, au retour de la chasse, reçoit une lettre pleine de larmes qui lui annonce la retraite de son ancien précepteur et sa résolution de vivre désormais dans l'obscurité. Louis en fut désespéré. « Eh ! sire, lui dit le duc de Mortemart, n'ôtes-vous pas le maître? Faites dire à M. le
1. Ce prince lui avait pourtant refusé bien longtemps un évêché, il le trouvait trop répanda dans le monde. < Il ne bougeait, dit Saint>Simon, de chez M. de Croissy, M. de Pomponne, M. de T^rcy : il était sans conséquence et suppléait souvent aux sonnettes aya iqu'on en eût l'invention, t
duc d'enyoyer chercher à Pinstant M. de Fréjus, et vous allez le revoir. » Fleury revint plus puissant qu'il ne l'avait été. Le duc au contraire se discréditait. On trouva fort mauvais le rétablissement du droit de joyeux avènement et de la ceinture de la reine, vieilleries fiscales jusque là négligées. Un projet alors impraticable pour la destruction de la mendicité, et la défense de construire dans les faubourgs de Paris, de peur de la peste qui était bien plus à craindre dans les rues étroites et sales de Tintérieur de la ville, firent'murmurer. On murmura môme contre la création d'une milice tirée au sort parmi les hommes des paroisses et surtout contre un impôt du cinquantième levé en nature sur tous les fruits de la terre et en argent sur les autres revenus*. Cette fois ce n'était pas le peuple seulement, mais les privilégiés qui étaient menacés. Us jetèrent de si hauts cris que le ministre tomba. Un jour, le roi, partant pour Rambouillet, dit au duc d'un air gracieux : c Mon cousin, ne me faites pas attendre pour souper. » El le môme soir à sept heures, un lieutenant des gardes du corps emmenait à Chantilly ce même M. le duc. Cette disgrâce tua Mme de Prie, et rejaillit sur la reine, à qui le roi écrivit durement : a Je vous prie, madame, et s'il le faut, je vous ordonne de faire tout ce que l'évoque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même. Louis. > (11 juin 1726.) Il fallut l'intervention de la police pour empêcher le peuple de Paris de faire des feux de joie.
lUlniMtère de Fleury (1723-1943); affaires intérieures, les convulsionnaires. — Ainsi s'éleva le septuagénaire évoque de Fréjus, qui devint peu de temps après cardinal. Il refusa le titre de premier ministre, trop sonore, ne prit que celui de ministre d'État, et poussa le roi à déclarer « qu'il voulait gouverner par lui-même, et suivre en toutes choses, autant que possible, l'exemple de son bisaïeul. » Belle déclaration, mais mensongère. Quoiqu'il fût, en effet, en âge de gouverner, Louis XV se contentait de montrer au conseil sa belle et impassible figure, que rien n'anima jamais. Hors de là, lorsqu'il n'était ni au jeu ni à la chasse, il faisait de la tapisserie, tournait des tabatières en bois, ou bien lisait soit la correspondance secrète qu'il entretenait
I. Cet impôt était l'application partielle de la dime royale de Vaaban, Fleury essaya encore- de le rétablir en 178S et en 1741. Le dersé s'en fit dispenser moyennant an don gratuit de 12 millions en 17SS et de Si mUlions en 174t.
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avec ses ambassadeurs, à Tinsu des ministres, soit les anecdotes scandaleuses que le lieutenant de police *lui envoyait régulièrement chaque jour. Quêtaient là ses passe-temps; plus tard il en eut d'autres et de pires. Fleury faisait seul la besogne du gouvernement, mais modestement et sans bruit. Devenu le premier personnage de TÉtat, il semblait n'être encore que Tabbé Fleury ; c sa place, dit Voltaire, ne changea rien dans ses mœurs. On fut étonné que le premier ministre fût le plus aimable et le plus désintéressé des . courtisans. Il laissa tranquillement la France réparer ses pertes et s'enrichir par un commerce immense, sans faire aucune innovation, traitant FËtat comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même. » D'Argenson l'entendit souvent parler de Richelieu avec dédain, de Mazarin avec admiration. Il aimait, comme celui-ci, à tourner les difficulté plutôt qu'à les heurter de front, et s'il n'eut pas sa dextérité et ses grandes vues, il n'eut pas non plus son avidité. A sa mort, sa succession se trouva être à peine celle d'un médiocre bourgeois.
On ét^it si las des casse-cous financiers et politiques, que ce ministère sénile, ce gouvernement qui gouverna le moins possible, et érigea l'abstention en système, fut presque populaire et dura dix-sept ans. Fleury se proposa pour objet la paix et l'économie, deux belles choses, pourvu que l'une soit honorable et que l'autre ne soit pas sordide. Il se fit bénir par l'abolition du cinquantième, par la diminution des .tailles, par des remises sur les contributions arriérées et par quelques autres mesures que l'habile financier Orry lui conseilla*. Il releva le crédit public, rétablit pour un moment l'équilibre entre les recettes et les dépenses, construisit des routes, malheureusement à l'aide de la corvée, et rebâtit Sainte-Ménehould détruite depuis sept ans par un incendie. Mais, tout en voulant fermement l'économie, il ne sut pas arrêter le gaspillage des traitants; il abandonna l'industrie et le commerce à eux-mêmes, ce qui eût été bien s'ils avaient été libres, et il laissa tomber en ruine notre marine, dont il réduisit le budget à 9 millions pour les traitements, et à 500000
1. Orry était un honnête homme. On se plaignait beaocoap à la eonr de ses manières brusques : • Comment yoalez-vous, disait-il, que je ne montre pas d'humeur? Sur 30 personnes qui me font des demandes, il y «n a 19 qui me prennent pour une bote om pour un fripon. • (Droz, 1. 1, p. 57.)
livres pour le matériel. Aussi, lorsqu'il fallut faire la guerre,au milieu de laquelle son ministère commença et finit, il la fit à demi, c'est-à-dire, mal.
Comme son prédécesseur, Fleury oublia la tolérance que deux cardinaux, deux grands ministres, Richelieu et Mazarin, \ avaient pratiquée. Il remit en vigueur la bulle Unigenitus; il '. fît emprisonner plusieurs ecclésiastiques, même un évêque . qui refusa de la signer, destitua les professeurs jansénistes de la Sorbonne, comme RoUin l'avait été naguère, et cassa une protestation du parlement, puis, ce corps persistant, il exila kO de ses membres, et bientôt après les rappela, par la crainte de quelque trouble (1730), de sorte que le parlement, enhardi, laissa de nouveau entrer l'esprit d'opposition dans le sanctuaire des lois. Ces violences mêlées de faiblesses poussèrent les jansénistes à essayer d'un autre moyen. Un d'eux, le diacre Paris, de la paroisse Saint-Médard, à Paris, personnage austère et ascétique, mourut en 1727, en odeur de sainteté, au dire de ses partisans. On publia bientôt qu'il faisait des miracles et il y eut alors une de ces épidémies morales qu'on voit naître, à de certaines époques, et qui sont plus contagieuses que les épidémies ordinaires. Il se passa en effet des choses étranges au cimetière Saint-Médard: les personnes qui s'étendaient sur le tombeau du diacre, éprouvaient, l'imagination et une constitution- particulière y aidant, des convulsions ou se cousses nerveuses, quelquefois nuisibles, quelquefois salutaires. Il y eut des scènes extravagantes et scandaleuses. Le gouvernement eut la sagesse de ne point intervenir. Le ridicule fit justice de cette folie qui dura cinq ans. Lorsque la police ferma enfin le cimetière en 1732, un plaisant écrivit sur le mur:
De par le roi défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Affaires étrang^ëres; réconciliation avee l^Espag^ne
(19 26-1 931). — Le duc de Bourbon avait légué à son successeur une querelle avec l'Espagne alors alliée de l'Autriche, ce qui obligeait la France à persévérer dans l'allianco anglaise. Robert Walpolè, principal conseiller de George II, avait besoin de la paix pour se maintenir au pouvoir ; il l^a voulait par. politique, pUury par- caractère ; tous deux s'ei»tendirent aisément et se firent de mutuels sacrifices, parcb
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qu'ils comptaient l'un sur l'autre. Fleury négligea la marine: pour ne pas faire ombrage au peuple anglais; et Walpole, confiant dans la modération de la France, ne s'inquiéta poialf de nos armements sur terre, ni même de quelques victoires'
BgUas Sainl-Uédard.
La guerre entre les deux ligues n'avait eu encore d'autre effet qu'une vaine tentative des Espagnols sur Gibraltar, en 1727. Fleury l'arrô'a dès cette même année par les préliminaire» de Paris. L'année suivante, au congrès de Boissons, l'Espagne et l'Autricbe se brouillèrent. Afin de rendre cette rupture définitive, i& France et l'Angleterre se hâlèreot de
garantir les duchés italiens à TEspagne (traité de Séville, 1729). Deux ans après, à la mort du dernier duc de Parme et de Plaisance, Tinfant don Carlos fut mis en possession de ce domaine. L'Empereur le réclama inutilement; il ne retira son opposition que quand les puissances eurent accepté sa Prag^ matique, A la fin de ces laborieuses négociations, la bonne intelligence se trouva rétablie entre les cours de Madrid et de Versailles, et un Bourbon avait en Italie un duché; il y aura bientôt un royaume.
CSnerre de la sncceislon de Pologne (1933-1935). — La mort d'Auguste II, roi de Pologne, troubla cette paix que la noblesse de France supportait d'ailleurs impatiemment. Sa succession fut réclamée par Stanislas Leczinski, qui avait déjà porté cette couronne, et par l'électeur de Saxe, que les Russes et les Autrichiens prirent pour candidat. Fleury eût bien voulu rester étranger à cette querelle; l'opinion publique l'obligea à soutenir le père delà reine; mais il mit tant de lenteur à se décider, qu'Auguste III, couronné à Cracovie, força Stanislas à se jeter dans la ville de Dantzick, où les Russes l'assiégèrent. Fleury envoya 1500 hommes au secours du protégé de la France. Leur chef, reconnaissant l'inutilité d'une pareille assistance, se retire à Copenhague. Il y trouve le comte de Plélo, notre ambassadeur, qui rougit pour la France, et veut couvrir au moins cette honte d'un sacrifice. « Je sais que je n'en reviendrai pas, écrit-il au ministre Maurepas; je vous recommande ma femme et mes enfants.! Le comte de Lapeyrouse, brave officier qui s'était distingué dans la guerre de la succession, s'offre à partager son sort; ils ramènent les 1500 hommes devant Dantzick et forcent trois des quartiers russes. Plélo tombe percé de coups au quatrième; Lapeyrouse, enveloppé de toutes parts, se fait jour cependant, et vient s'appuyer au fort de Weichselmund que les Polonais tenaient encore. Il y résista vingt^cinq jours à la double attaque de la fiotte russe et d'une armée de 25 000 hommes. Quand il capitula, il n'avait plus que 200 hommes valides, mais il avait sauvé l'honneur de son drapeau. Stanislas fut réduit à s'enfuir déguisé en matelot. La France venait de perdre l'occasion de tirer peut-être la Pologne de l'abîme où elle se précipitait.
Il fallait faire quelque chose pour effacer cette honte. L'opinion poussait Fleury à essayer une revanche des traités d'Utrecht qui avaient mis la France si bas, l'Angleterre et
TAutriche si haut. Il conclut avec PEspa^e et la Savoie le traité de Turin qui promettait au roi de Sardaigne le Milanais, et aux Bourbons d^Espagne le royaume de Naples pour rinfant don Carlos. En sMnterdisant toute attaque contre les Pays-Bas (convention de la Haye, 2k nov. 1733), il obtint la neutralité de TAngleterre et de la Hollande. Alors il envoya deux armées, Tune sur le Rhin, Tautreen Italie, commandées par les vieux maréchaux de Berwick et de Villars, celui-ci encore bouillant comme un jeune homme. Le premier enleva Kehl, en face de Strasbourg, malgré le prince Eugène, assiégea Philippsbourg et eut la tête emportée par un boulet. «JV vais toujours bien dit, s^écria Villars, que cet homme-là était né plus heureux que moi. « Il n'eut pas, en effet, cette mort' de soldat quMl enviait : après deux brillantes campagnes, quUl avait très-rapidement conduites, parce quUl était, disaitil gaiement, trop vieux pour attendre, il mourut à Turin, dans sa quatre-vin^t-deuxième année (1734).
Le maréchal de Goigny, qui lui succéda, gagna les victoires de Parme (juin) et de Guastalla (septembre), qui li- ^ vrèrent aux Français le Milanais ; et le comte de Montemar celle de Bitonto, qui installa Tinfant sur le trône de Naples et de Sicile (mai). C'était un beau réveil de la France. La 'timidité du cardinal nous empêcha de recueillir les fruits de ces succès. L'Angleterre et la Hollande offraient leur médiation à l'Autriche; celle-ci les accusa presque de trahison pour ne l'avoir pas suivie sur les champs de bataille et traita directement avec la France. On pouvait, comme le voulait le garde des sceaux Ghauvelin, la meilleure tête du conseil, exiger de l'Empereur une complète renonciation à Tltalie qui eût afin recouvré son indépendance, on* se borna à le faire renoncer au royaume des Deux-Siciles ; encore prit-on soin de le dédommager par la cession de Parme et de Plaisance pour lui-même, par celle de la Toscane donnée à son gendre en échange de la Lorraine. Le roi de Sardaigne n'eut que deux provinces milanaises, Novare et Tortone. Quant à la clause supplémentaire qui assigna à Stanislas, comme dédommagement du trône de Pologne, la Lorraine et le Barrois, pour revenir après sa mort à la France, c'est à Ghauvelin qu'elle est due. L'acquisition était précieuse, mais depuis longtemps inévitable.
Ces conditions formèrent le traité de Vienne (1 735-1 738). Ce fut la plus belle époque du ministère de Fleury ; car la
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France, dans cette guerre, qui a de singuliers rapports avec celle de 1859, avait acquis encore quelque gloire et son gouvernement avait paru comme le médiateur de l'Europe, affaiblissant rAutriche, empêchant la Russie de grandir et retenant la Turquie sur le bord de Tabîme. c Depuis la paix de Vienne, dit le grand Frédéric, la France était l'arbitre de l'Europe. Ses armées avaient triomphé en Italie, comme en Allemagne. Son ministre à Constantinople, le comte de Villeneuve, avait conclu la paix de Belgrade, le dernier traité g4orieux que la Turquie ait signé et qui lui donnait la Servie, une partie de la Valachie et Belgrade. » La Russie même s'engageait comme au traité de Paris, en 1856, à n'avoir ni flotte ni arsenal militaire sur la mer d'Azoff et la mer Noire- L' Autriche reculait partout en Italie et sur le Danube, elle allait reculer encore pendant les deux guerres de Septans, mais cette fois en entraînant la France dans une chute profonde.
Cruerre de la snccession d'Autriche (1941-174:8). — En 1740, l'empereur Charles VI mourut. Ce prince, pour assurer son héritage à sa fille, Marie-Thérèse, n'avait reculé devant aucun sacrifice. Il avait supprimé la compagnie d'Ostende afin de complaire aux puissances maritimes, cédé la Lorraine afin de gagner la France, Naples et la Sicile pour • gagner l'Espagne. 11 avait obtenu de tous les États une reconnaissance solennelle de sa Pragmatique^ et il laissait à Marie-Thérèse une ample collection (Je parchemins. « Mieux eût valu, dit Frédéric II, une armée de 200 000 hommes. » A peine eut-il expiré, que cinq prétendants se présentèrent. L'électeur de Bavière, descendant d'une fille de Ferdinand I*»", le roi d'Espagne, descendant par les femmes de Charles-Quint, l'électeur de Saxe, gendre de l'empereur Joseph Ic"", demandaient la totalité, de l'héritage par le droit du sang; le roi de Sardaigne voulait le duché de Milan ; le roi de Prusse, Fré^ déric II, quatre duchés de Silésie; les Montmorency, le duché de Luxembourg. Tout le monde se précipitait à la curée. Frédéric II n'avait pas un grand royaume; mais son père lui avait laissé un riche trésor avec une belle armée, et la nature lui avait donné les plus rares talents. Il commença par mettre la main sur ce qu'il réclamait , sauf à négocier ensuite. La bataille de. Molwitz lui livra les trois quarts de la Silésie (20 avril 1741).
A.lliance avec Frédéric II. — En commençant cette
campagne, Frédéric avait dit à Tambassadeur de France : ' « Je vais jouer votre jeu ; si les as me viennent, nous partagerons, ï Un petit -fils de Fouquet, le comte de Belle- Isle, homme à projets hardis et aventureux, proposa, dans le conseil, Talliance de la Prusse, et un plan qui réduisait Marie-Thérèse à la Hongrie, à la basse Autriche, à la Belgique, et partageait le reste entre, les prétendants : Télecteur de Bavière serait empereur. La France ne prenait rien pour elle. C'était trop de générosité, mais les grands sentiments, en politique étrangère , étaient fort en honneur à la cour de Louis XV. On voulait faire le magnanime pour avoir à agir le moins possible. On disait qu'abaisser TAutriche c'était élever la France, et qu'en partageant l'Allemagne orientale entre quatre maisons dominantes, Prusse, Autriche, Saxe et Bavière, on se délivrait sûr«ment de tout souci sur le Rhin. Malgré Fleury, ce plan fut adopté, et le traité de Nymphenbourg conclu sur ces bases (18 mai 1741).
Campag^ne de Bohême i défection de Frédéric II % mort de Flenry (lï*! -1743). — La France, au lieu d'agir résolument avec toutes ses forces , comme il faut le faire quand on tire l'épée, ne mit en mouvement qu'une armée de 40 000 hommes ; et , au lieu de se porter du côté des Pays-Bas, où ses destinées l'appelaient , renouvelant en Aile- . magne les fautes commises tant de fois en Italie, elle envoya cette armée jusqu'au fond de la Bavière. Il est juste de dire que les puissances maritimes avaient mis à leur neutralité la même condition que dans la guerre précédente, à savoir que nous ne ferions pas entrer un soldat en Belgique. Maître de Lintz, la principale barrière de l'Autriche sur le haut Danube, : l'électeur eût pu s'emparer de Vienne , il préféra conquérir la Bohême *. Marie-Thérèse eut le temps de soulever ses
1. Prague fut prise par un de ces officiers de fortune qui, à force de
Pragui
l'oTi allait poser la première échelle, le dialogue suivant s'engagea aveo les sergents de son détachement: < Mais amis, leur dit-il, vous êtes tous i)raves, mais il me faut ici un brave à trois poils. Le voilà, ajo«ita-t-il, en • s'adressant à l'un d'eux, le sergent Pascal. Tu vas monter le premier. — Oui, mon colonel. — La sentinelle criera : • Qui va là? > Ne réponds rien. . — Oui, mon colonel. — Elle tirera sur toi et te manquera. — Oui, mon celonel. — Tu la tueras. — Oui, mon colonel. — Et je suis là pour te soutenir. » Le sergent monte : on tire, il est manqué; la sentinelle tombe. • Chevert le suit, et la ville est prise. Les soldats de la monarchie avaient dcjà les qualités (pie montrèrent ceux de la République et de l'Em-
fidèles Hongrois ; tandis que Télecteur se faisait couronner empereur à Francfort, les Autrichiens entraient à Munich (ja:nv. 1742). Frédéric II, menaça, il est vrai, la Moravie et battit encore les Autrichiens à Gzaslau en Bohême (17 mai) ; mais Marie-Thérèse sut faire à propos un sacrifice ; elle lui laissa la Silésie. A cette condition, Frédéric II oublia la parole qu*il avait donnée à la France ; nous avions d'ailleurs manqué nous-mêmes les premfers à nos engagements, en refusant de combiner nos mouvements avec ceux des troupes prussiennes.
Cette défection en entraîna d^autres. L^électeur de Saxe se retira de la guerre ; le roi de Sardaigne y entra, mais pour le compte de TAutriche qui lui faisait de belles promesses et dont il s^efirayait moins maintenant que de la maison de Bourbon maîtresse de la Sicile, de Naples, et qui comptait Têtre bientôt de Parme, de Plaisance, même du Milanais. L'Angleterre qui venait de renverser du ministère le pacifique Walpole (février 1742), et d'arracher la guerre contre l'Espagne, parce qu'elle refusait de lui ouvrir ses colonies*, la demandait à grands cris contre la France dont le commerce prenait un prodigieux essor. Elle promit à Marie-Thérèse un subside de 12 millions et partout courut sus à nos navires. La France n'avait pris les armes qu'au profit d'autrui et tout le poids de la lutte allait retomber sur elle seule.
Notre armée de Bohême fut coupée ds la Bavière par la rentrée des Autrichiens dans Lintz et Budweiss ; ils l'assiégèrent même dans Prague, où du moins elle se défendit bien. Fleury, qui naguère croyait la guerre finie et déjà désarmait, troublé de ces revers, écrivit au comte de Kœnigsegg, général autrichien, une lettre confidentielle et des plus hhm-
pire. • ns n'ont que quart de ration, dit Villars, et sans se plaindre.» A Malçlaquet, ils n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures ; on leur fait une distribution de pain, mais la charge sonne; ils jettent le pain € pour courir plus légèrement au combat. » Devant Port-Mahon, beaucoup s'enivraient ; le maréchal de Richelieu met à l'ordre du jour que ceux qui seront vus en cet état ne seraient pas commandés pour l'assaut. Personne ne s'enivra plus.
i. L'Angleterre avait obtenu de l'Espagne le droit d'envoyer en Amérique un vaisseau de 500 tonneaux chargé de marchandises anglaises. A la faveur de cette concession, les Anglais organisèrent, avec les colonies espagnoles, une vaste contrebande, A mesure que le taiaa&iu de permission se vidait, une foule de petits navires venaient remplacer les marchandises vendues. Le vaisseau toléré n'était plus qu'un entrepôt inétuisable. La cour de Madrid protesta. Ce fut l'origine de la guerri qui data en 1736 entre les deux puissances, et se fondit bientôt dans la guerre générale.
bles : Kœnigsegg la publia. Le vieillard s'en plaignit dans une seconde lettre et déclara au comte qu'il ne lui écrirait plus ce qu'il pensait. Celle-ci fut encore rendue publique. Fleury, deux fois joué à la face de l'Europe, mit le comble à cette risée, en désavouant ses propres lettres. Il entravait tout par sa timidité. Maillebois, fils du contrôleur Desmaret, opérait dans la Franconie, mais il avait ordre d'éviter une actiop décisive, car on comptait toujours que PAutriche allait pour sûr nous offrir le Luxembourg et une partie du Brabant, comme elle avait donné la Silésie au roi de Prusse. Maillebois ne put faire autre chose pour la délivrance de Prague que de s'emparer d'Égra. C'était du moins une ligne de retraite qu'il ouvrait à Belle-Isle pour rentrer dans la vallée du Mein. Belle-Isle, en effet, sortit de Prague, avec 14000 hommes, et fit à travers la glace, la neige et les ennemis, une glorieuse mais pénible retraite : le noble et infortuné Vauvenargues y ruina sa santé. Chevert resta dans la ville avec les blessés et les malades. On le somma de se rendre à discrétion : c Dites à votre général que, s'il ne m'accorde pas les honneurs de la guerre, je mets le feu aux quatre coins de Prague et je m'ensevelis sous ses ruines. » On consentit aux conditions qu'il exigea (janvier 1743). Quelques jours après, Fleury mourut à quatre-vingt-nei^f ans ; il avait voulu la paix à tout prix et il laissait la France avec une grande guerre sur les bras.
Bataille de Dettingren (194:3) i défection de la Ba- Tière (iff^S). — L'Angleterre était entrée en lice: 50 000 Anglo-Allemands arrivèrent dans la vallée du Mein : le maréchal de Noailles les cerna à Dettingen, mais la folle impétuosité du duc de Gramont compromit ses habiles combinaisons, et ce ne fut qu'une sanglante affaire au lieu d'une victoire. De Broglie, qui commandait sur le Danube, ayant reculé jusqu'au Rhin devant les Autrichiens, Noailles dut suivre ce mouvement de retraite (1743). Pour relever les affaires, on crut nécessaire de mettre le roi à la tête des armées. Une nouvelle favorite, la duchesse de Ghâteauroux, femme énergique et ambitieuse, voulait le tirer de son indigne torpeur. Louis XV, vint donc, en 174^1 se montrer aux troupes. On avait changé le plan général de la guerre. Au lieu de combattre au fond de l'Allemagne, on s'était décidé à frapper des coups plus à notre portée. Le roi entra dans les Pays-Bas et vit le maréchal de Saxe y prendre plusieurs villes. Sur la
nouvelle que les Autrichiens menaçaient PAlsace, il y courut, emmenant avec lui Noailles et 50 000 hommes.
Une maladie fort grave Tarrêta à Metz. La mort, en s'approchant, lui inspira une bonne pensée, qui malheureusement ne tint guère, et une belle parole. Il renvoya la duchesse de Ghâteauroux pour se réconcilier avec la reine, et fit écrire au maréchal de Noailles : c Souvenez-vous que pendant qu'on portait Louis XIII au tombeau, le prince de Condé gagnait une bataille. » La France paya de sa reconnaissance cet effort de son roi. Tout le royaume fît éclater sa douleur. « S'il succombe, disait-on, c'est pour avoir marché à notre secours ! il meurt au moment où il allait devenir un grand roi. 9 Un soir le bruit courut à Paris qu'il n'était plus : aussitôt la foula, affligée se répandit dans les rues, dans les églises avec dés pleurs et des gémissements. Quand on sut qu'il vivait, il y eut chaque jour un concours de peuple au-devant des courriers, et ceux dont les nouvelles étaient bonnes étaient portés en triomphe. Lorsqu'on apprit enfin son rétablissement, les églises retentirent d'actions de grâces pour remercier Dieu d'avoir conservé le Bien^aimé (1744). Que la tâche était facile à cette royauté encore si populaire !
Cependant lé roi de Prusse, effrayé des progrès de l'Autriche et de son alliance avec la Russie, reprit les armes et pénétra en Bohême, même dans Prague. Cette diversion dégagea la ligne du Rhin. L'empereur Charles VII rentra dans son électorat, mais pour y mourir. Son fils traita avec Marie- Thérèse. La reine de Hongrie lui restitua ce qu'elle occupait encore de la Bavière, et Maximilien renonça à toute prétention sur la succession d'Autriche (traité de Fuessen, 1745).
lie maréchal de Haxe * i bataille de Fontenoy (l 945]. — La guerre n'avait plus d'objet pour nous ; mais comme les ennemis refusaient de traiter, il fallut conquérir la paix. La France l'alla chercher aux Pays-Bas. Le maréchal de Saxe,
1. Maurice, fils naturel de l'électeur de Saxe, roi de Pologne^ s'était orme sous le prince Eugène et -avait pris du service en France des Tannée 1720. Élu duc de Courlande, l'inimitié ries Russes Tempècha de prendre possession de son duché ; il revint dans sa patrie d'adoption, se si- Snala dans la guerre pour la succession de la Pologne, et obtint le bâton e maréchal en 1743, après la prise de Prague et la défense de l'Alsace. L'année suivante il tint en échec dans la Flandre des ennemis trois fois plus nombreux que ses troupes, et en 1745 y commanda la grande armée que Louis XV accompagna. Le maréchal souffrait alors cruellement d'une nydropisie ; Voltaire lui témoignant des inquiétudes sur sa santé : c U ne s'agit pas de vivre, lui dit-il. mais de partir. > Louis XV lui donna, après Fontenoy, le ch&teau de Chambord et 40 000 livres de rente.
tout mourant qu'il était, se mit & la tête des troupes et in- Testit Tournai; pour ne la point laisser prendre, 55 000 Anglo-Hollaudais, sous la conduite du duc de Cumberlaiid, s'approchèrent de la place. Le maréchal se décida à livrer une bataille défensive. Il prit une forte position à sept kilomètres sud-est de Tournai, la droite h Authouin, le centre à Fontenoy, la gauche au bois de Barry. Les deux villages et le bois étaient garnis de 100 pièces de canon. Le feu commença k BIX heures du matin (11 mai 1745). Les Anglais aasaillirent
trois fois Fontenoy, et les Hollandais se présentèrent à deux reprises devant Anthouin, Les derniers furent si vigoureusement repoussés qu'ils ne reparurent plus.
L'attaque était manquée sur ces deuï points, alors le duc de Cumherland masse son infanterie en une seule colonne pour percer le centre de la ligne française. Les Anglais mar-
(. Ce tombeau, chof-d'œuïre de Pigallo, est h Strasbourg, daae l'églisB Saint-Tbomaa. Le marécbiU, entre les drapeaui triDmphsDts da la FraocB et l'aigle d'Autriche, le lion belge et le lëepard abattus sur leun enseignes brisées, descend d'un pas [erme vers le tomheau que la Mort lui montre
Ît lai oUTra. La France éploree itsiwje d'une main d'arrêter la ni*réchal ( ds l'autrs ds repousser U Murt.
chaient précédés de 6 pièces d'artillerie et en ayant 6 autres au milieu d'eux. Arrivés à 50 pas de notre ligne, les officiers saluèrent en ôtant leurs chapeaux. Les officiers des gardes leur rendirent ce salut. Milord Hay cria : c Messieurs des gardes françaises, tirez. » Le comte d'Auteroche répondit à haute voix : « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez .vous-mêmes. » Les Anglais firent un feu roulant qui coucha par terre 23 officiers et 380 soldats. Le premier rang ainsi renversé, le désordre se mit dans les autres. Les Anglais avançaient à pas lents, comme faisant l'exercice. On voyait les majors appuyer leurs cannes sur les fusils des soldats pour les faire tirer bas et droit. Ils débordèrent Fontenoy et la redoute du bois. Dix régiments se lancèrent successivement contre cette colonne longue, épaisse, inébranlable par sa masse et par son courage. Ils furent repoussés, parce qu'aucune attaque ne se fit avec concert. La bataille semblait compromise ; le maréchal, traîné dans une petite carriole d'osier, parce qu'il ne pouvait se tenir à cheval, tout en s'apprêtant à un dernier et vigoureux effort, préparait la retraite, car il avait à garder le roi et le dauphin. Cependant la colonne anglaise, étonnée de se trouver au milieu des Français sans avoir de cavalerie, sans être soutenue par les Hollandais, s'était arrêtée, immobile, incertaine, maisfière; elle semblait maîtresse du champ de bataille. Richelieu ouvrit l'avis de foudroyer cette masse avec du canon. Quelques pièces sont mises en batterie, le maréchal de Saxe ordonne une attaque •générale sur les flancs. La colonne enveloppée plie ^ous le choc et sous cette pluie de fer et de mitraille. Elle s'ouvre, elle s'ébranle ; dès ce moment sa force est brisée. Les débris se précipitent en fuyant vers leur réserve. Les alliés avaient perdu 12 à 14 000 hommes, les Français plus de 7000. C'était un grand succès qui eut des suites considérables. Tournai, Gand, le dépôt général des ennemis, Oudenarde, Bruges, Dendermonde et Ostende capitulèrent. Au commencement de l'année suivante les Français entrèrent à Bruxelles. Seconde défection de la Prusse; reTer» en Italie (174:5-1^4:6). Le roi de Prusse, vainqueur dans le même temps, à Friedberg en Silésie, écrivait à Louis XV : c Je viens d'acquitler la lettre de change que Votre Majesté a tirée sur moi à Fontenoy. » La victoire de Kesseldorf lui ouvrit ensuite la Saxe et Dresde ; il y signa avec Marie-Thérèse un nouveau traité qui lui confirma la cession de la Silésie. Cette
défection ne nous laissait plus un allié en Allemagne ; la défaite du prétendant Charles Stuart, qui, après avoir pénétré jusqu'à trente lieues de Londres, fut vaincu à Culloden{17(i6), empêcha une révolution qui eût paralysé pour longtemps l'Angleterre. Marie-Thérèse et George II, libres de toute inquiétude, l'une à l'égard de la Prusse, l'autre à l'égard des Jacobites, imprimèrent une nouvelle activité aux hostilités. Marie-Thérèse chercha à se dédommager en Italie de ce qu'elle avait perdu en Allemagne et de ce qu'elle pouvait perdre encore aux Pays-Bas. L'armée franco-espagnole, après une tentative inutile sur la Savoie, s'était assuré le comté de ^ice par la victoire de Coni (17^14), et l'Apennin piémontais par l'alliance des Génois et du duc de Modène. La bataille de Bassigano lui donna le Milanais (1745). Mais l'Espagne par ses lenteurs fit avorter un traité avec le roi de Safdaigne qui assurait à ce prince une partie du Milanais : l'impératrice porta en Italie des forces supérieures. Lichtenstéin y réuni 45 000 Autrichiens auxquels Maillebois n'avait à opposer que 28 000 hommes. La journée de Plaisance (1746), et la défection de l'Espagne, donnèrent aux Impériaux tout le nord de la Péninsule. De son côté, l'Angleterre qui, en 1745, avait bombardé toute la côte de Ligurie et Gênes elle-même, en 1746, essaya de s'emparer deLorientet seconda une invasion des Austro-Sardes en Provence. Les alliés assiégèrent Antibes et leurs coureurs allèrent jusqu'en vue de Toulon. Mais cette invasion eut le sort de toutes les autres. Les mesures énergiques du maréchal de Belle-Isle et le soulèvement de Gênes contre les Autrichiens décidèrent leur retraite.
ITietoires de Raucoux et de liawfeld (17 46- 194:7). Au midi, la France ne faisait donc que défendre sa frontière et le beau plan qu'avait formé le ministre d'Argensçn pour chasser les étrangers de l'Italie et réunir tous les États de la Péninsule en une confédération italienne ', était manqué,
1. Cette confédération aurait remplacé en Italie la prépondérance de l'Autriche par celle de la maison de Bourbon. Voilà pourquoi le Piémont refusa d'aider à la faire réussir. Cependant d'Ârgenson écrivait dans ce
{>rojet de préliminaires porté à Turin par M. de Champeaux, en 1746, que a condition de cette ligue serait qu'aucune armée étrangère n'entrerait en Italie, qu'aucun prince étranger n'y pourrait rien posséder. Pans les instructions écrites a Versailles le t9 février 1746 pour le comte de Maillebois, notre ambassadeur à Turin, il dit : < L'Italie sera ainsi délivrée du joug allemand et du despotisme autrichien, et son repos, sa sécurité solidement établis. > On voit c[ue la politique de la France, en 1859» n'était pas une nouveauté sortie de circonstances fortuites.
au grand détriment de Tltalie elle-même et de la paix du monde. Mais au nord la France avait d'éclatants succès. La bataille de Raucoux, gagnée par le maréchal de S.axe, y signala Tannée •1746. Louis ne demandait rien autre chose, après chaque victoire, que la paix, « ne voulant pas, disaitil, traiter en marchand, mais en roi. % On refusait de croire à ce désintéressement inusité, et la Hollande, effrayée de voir les Français à ses portes, rétablit, comme en 1672, le stathoudérat, sacrifiant sa liberté pour sauver son indépendance. Entraînée aussi par l'Angleterre, qui nous cherchait partout des ennemis, la czarine Elisabeth (1747), conclut un traité de subsides et mit à la disposition des ennemis de la France 50 vaisseaux russes et 37 000 hommes qui s'acheminèrent vers le Rhin. La France, seule contre tous, avança «encore, aux Pays-Bas, la paix dans une main, l'épée dans l'autre. Le maréchal de Saxe gagna la bataille de Lawfeld (1747) , et le comte de Lowendal prit l'imprenable Berg-op-Zoom. La Hollande était envahie. Maurice de Saxe fit, par d'habiles manœu- •vres, en 1748, l'investissement de Maëstricht.
Opérations navales; la Bourdonnais et Dupleix. — La déclaration de guerre de la France à l'Angleterre n'avait été faite qu'en 1744, après la brillante bataille navale de Toulon, qui fut indécise comme tant d'autres actions de mer. Mais on ne soutint pas ce beau commencement. Brest, Toulon furent bloqués par les Anglais, Antibes bombardé, et Lorient ne leur échappa que par une terreur panique qui les fit courir vers leurs vaisseaux, au lieu d'entrer dans la ville mal défendue. Nous ne pouvions pas avec 35 vaisseaux de ligne lutter contre 110. Nos chefs d'escadre firent du moins honorer leur défaite par un courage héroïque. Le 3 mai 1747, à la hauteur du cap Finistère, le marquis de la Jonquière, pour sauver un convoi destiné au Canada, fit tête avec 6 navires à 17. Il fut pris après la plus glorieuse résistgince. « Je n'ai jamais vu un pareil courage, » écrivait un des vainqueurs. 11 nous restait sur l'Atlantique 7 vaisseaux : on les donna à M. d,e l'Esianduère pour convoyer une flotte marchande de 250 voiles. Il rencontra près de Belle-Isle l'amiral Hawke avec 14 navires, et, pour sauver son convoi, il livra bataille. Elle fut acharnée. Deux navires, le Tonnant et V Intrépide^ traversèrent toute la flotte victorieuse, et rentrèrent, à Brest, monceaux flottants de ruines sanglantes. L'amiral anglais passa devant une cour martiale pour les avoir laissés écha|)per. c Dans
cette guerre, dit un historien Anglais, PAngleterre n*a dû ses victoires qu'au nombre de ses vaisseaux. » En Amérique, les Anglais nous enlevèrent (1745) Louisbourg et Tîle importante de Cap-Breton, qui aurait pu remplacer au débouché du golfe Saint-Laurent, TAcadie perdue en 1713.
Aux Indes, la France avait deux hommes éminents : la Bourdonnais et Dupleix ; s'ils avaient pu s'entendre et s'ils avaient été soutenus, ils nous auraient donné l'Hindoustan . Le premier avait tout créé à Bourbon et à l'île de France, dont il était gouverneur pour la Compagnie des Indes : les cultures, les arsenaux, les fortifications. Ingénieur, général, marin, rien ne l'arrêtait ; et de l'île de France, devenue avec son excellent port la clef de l'océan indien, il courut cette mer et en chassa les Anglais. Dupleix, autre homme de génie, voulait les chasser du continent asiatique. Il rêvait de grands projets. Il voulait que la Compagnie, dont il administrait tous les comptoirs dans l'Hindoustan, n'agrandît pas seulement son commerce, mais son territoire. Pour réussir, ces deux hommes eussent dû agir de concert. A la prise de Madras, ils se brouillèrent mortellement, et la Bourdonnais, rappelé en France, fut à son retour enfermé à la Bastille, sur des accusations parties de l'Inde. Dupleix racheta cette mauvaise action par la belle défense qu'il fit, en 1748, dans Pondichéry; il sauva cette ville et fit éprouver aux Anglais un échec qui retentit jusqu'en Europe. La paix était donc, pour nous, inopportune dans l'I^nde comme elle l'était aux Pays-Bas ; mais notre marine était réduite à 2 vaisseaux, notre dette s'était accrue de 1200 millions, et le roi, incapable de se faire plus longtemps violence, demandait qu'on le laissât à ses plaiisirs. L'Angleterre, qui redoutait de voir la France s'établir à demeure aux bouches de l'Escaut se décida enfin à traiter.
Traité d'Afx-la-ChapeÙe (1748). — La paix signée à Aix-la-Chapelle au mois d'Avril 1748, stipula que les conquêtes seraient restituées de part et d'autre. L'Angleterre recouvra pour quatre années rasiento (droit d'importer des nègres) et le vaisseau de permission dans les colonies espagnoles ; l'Autriche céda Parme et Plaisance à l'infant don Philippe, la Silésie au roi de Prusse, et plusieurs places du Milanais au roi de Sardaigne. La France rendit Madras et rentra en possession de l'île Royale (Cap-Breton) ; mais elle ne garda rien aux Pays-Bas qu'elle occupait presque tout entiers, et se laissa
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imposer la condition de ne fortifler Dunkerque que du côté de la terre. Des commissaires anglais, payés par nous, s'assura rent que cette condition était exécutée ; et quand le roi George exigea l'expulsion de France du prétendant , ce fut à rOpéra qu'on l'arrêta, comme si l'on tenait à montrer que les ministres anglais faisaient la police dans Paris même. Le maréchal de Saxe, qui pouvait attendre mieux de ses victoires, ne survécut guère à ce traité. Il mourut à VêigQ de cinquantequatre ans.
Prospérité commerciale. — Les huit années qui suivirent cette paix furent la plus belle époque du commerce français au dix-huitième siècle. Lorient, qui, en 1726, n'était qu'une bourgade, avait reçu, en 1733, pour 18 millions de marchandises. Si la Bourdonnais n'était plus à l'Ile de France, son souvenir, ses leçons y vivaient ; Bourbon devenait une grande colonie agricole. Dupleix cherchait à élever dans l'Inde, en s'appuyant sur les puissances indigènes, un vaste empire colonial. Aux Antilles, la Guadeloupe, la Martinique, surtout Saint-Domingue arrivaient à une prospérité qui rejaillissait sur les villes marchandes de la métropole : sur Nantes, sur Bordeaux, qui se rappellent encore ces jours de richesse ; sur Marseille, qui avait de plus pour elle tout le commerce du Levant, dans la Méditerranée, où nul ne lui faisait alors concurrence. Le sucre, le café des Antilles françaises chassaient du marché européen les produits similaires des colonies anglaises; et la Louisiane, si longtemps languissante, trouvait, dans la liberté du commerce qui lui avait été rendue en 1731, une fortune que le monopole ne lui avait pu donner.
La dernière guerre maritime n'avait fait que suspendre ce mouvement ; dès qu'elle cessa, il reprit son cours avec une énergie que le gouvernement lui-même seconda ; car, malgré l'inertie de Louis XV et la misérable influence de Mme de Pompadour, la force croissante de l'opinion publique imposait au gouvernement certains hommes et une certaine direction. C'est ainsi que le marquis d'Argenson avait été appelé, en llkky au ministère des aflaires étrangères, et que celui de la marine fut donné à Rouillé et à de Machault, qui firent de louables efforts pour rétablir la flotte. En 1754, on compta dans les ports 60 vaisseaux, 31 frégates et 21 autres bâtiments. L'Angleterre, avec ses 243 bâtiments de guerre, dont 131 vaisseaux de ligne, eût pu ne pas se montrer jalouse de cette
marine, imposante encore par le chiffre des bâtiments, mais à qui tout manquait. Elle s'effraya néanmoins de cette renaissance de notre puissance navale, surtout dés progrès de notre commerce, à qui le doublement du droit de 50 sous par tonneau, décrété par Machault en 1749, donnait une énergique impulsion, et elle trouva aisément une cause de rupture.
Causes d'one nouTelle lierre. — Quand on veut faire la paix à tout prix, on la fait mal. Or Mme de Pompadour avait dit aux plénipotentiaires envoyés en 1748 à Aix-la-Chapelle : ff Souvenez-vous de ne pas revenir sans la paix ; le roi la veut. » De là il était résulté qu'on avait rendu ce qu^on eût pu garder, et qu'on n'avait pas pris soin de vider tous les différends. La France avait, en Amérique, deux magnifiques possessions : le Canada et la Louisiane, c'est-à-dire le Saint- Laurent et le Mississipi, les deux plus grands fleuves de l'Amérique du Nord, qu'elle tenait ainsi par les deux bouts. Mais on n'avait point déterminé les limites de l'Acadie, ni décidé si l'Ohio appartenait à la Louisiane (France), ou à la Virginie (Angleterre). Enfin les deux pays revendiquaient Tabago, la plus orientale des Antilles. On nomma des commissaires pour résoudre ces questions. Ils ne purent s'entendre, et les colons mêlant les Indiens à leurs querelles, commencèrent les hostilités. Washington, alors bien jeune, se distingua dans ces rencontres, mais d'abord d'une manière malheureuse. Le détachement qu'il commandait, surprit et tua, avec toute son escorte', un officier français, Jumonville, qui portait aux Anglais une sommation d'évacuer la vallée de l'Ohio et de se retirer derrière les AUeghanys. Ce fut le premier sang versé dans cette guerre (28 mai 1754). En 1755, sans déclaration de guerre, l'amiral anglais Boscawen captura deux vaisseaux de ligne français ; le ministère protesta, mais resta six mois sans joindre les actes aux paroles ; pendant ces six mois, les Anglais nous enlevèrent plus de 300 navires marchands, chargés d'une cargaison de 30 millions de livres et montés par 10000 matelots qu'ils enrôlèrent pour
t. iO.des soldats de Jumonville furent tués, 22 pris, un seul échappa. Cet événement eut un grand retentissement en Europe. Le gouvernement français le qualifia d'assassinat, et Thomas fit un poëme intitulé Jumonville, Les biographes de Washington l'ont mal disculpé. Il faut dire qu'il n'avait que vingt deux ans et ne connaissait pas la commission de Jumonville.
la plupart dans leurs équipages. Il fallut bien pourtant reconnaître que c'était la guerre et s'y résigner.
SenTersemeiit des alliances (1950). -— LHntérêt de la ' France était de conserver à cette guerre son caractère exclu- ■ sivement maritime, et de garder toutes ses forces réunies pour son duel avec TAngleterre; mais ce n'était pas le compte de cette puissance. Le ministère anglais, grâce à son or, déchaîna de nouveau la guerre continentale. Il offrit des subsides à qui voudrait être notre ennemi. La Prusse en accepta, se sentant menacée de quelque péril par un rapprochement inattendu de l'Autriche et de la France. Marie-Thérèse, en effet, qui ne pouvait retenir ses larmes à la vue d'un Silésien, avait contre la Prusse une implacable rancune, et elle avait fait proposer au cabihet de Versailles une alliance sur ces bases : restitution de la Silésie à l'Autriche, cession des Pays-Bas à un Bourbon de la branche d'Espagne, de Mons et de Luxembourg k la France. Un billet amical de Marie-Thérèse à Mme de Pompadour, où la fière impératrice se disait « la bien bonne amie > de cette parvenue, décida le renversement de la politique deux fois séculaire de la France. Le traité de Versailles (1756), tout à l'avantage de l'Autriche, car la promesse des Pays-Bas fut retirée, réunit les deux puissances dont la rivalité avait fait couler tant de sang. La czarine Elisabeth, blessée des épigrammes de Frédéric II, la Suède qui regrettait la Poméranie, la Saxe, qui voulait s'agrandir, y accédèrent. Ainsi l'Autriche devenait l'amie de la France, l'ennemie de l'Angleterre, sa vieille alliée, et nous allions attaquer la Prusse, qui combattait naguère avec nous. C'était tout le système des alliances européennes qui était changé.
Cïuerre de Sept ans (1956-1 963). Conqnète de Hlnorque (1756). — La France, forcée encore de combattre des deux mains, frappa d'abord un coup vigoureux. A l'attentat de l'amiral Boscawen, elle répondit en lançant sur Minorque, alors aux Anglais, une escadre commandée par la Galissonnière, qui battit la flotte anglaise de Byng, et une armée qui, sous le maréchal de Richelieu, enleva la forteresse réputée imprenable de Port-Mabon ; ce fut un des beaux faits d'armes de ce siècle. L'Angleterre pensa, comme autrefois Carthage, que l'incapacité dans le commandement équivalait à un. crime, et le malheureux Byng, condamné à mort, fut fusillé à son bord.
Difilcile position du roi de Prusse. — Sur le conti'*
nent, la guerre commença par une irruption en Saxe du roi de Prusse qui, comme toujours, prévint ses ennemis. 11 enveloppa les Saxons dans leur camp de Pirna. Les Autrichiens s'approchant pour les dégager, il courut à leur rencontre en Bohême,, les battit à Lowositz, puis revint prendre toute Tarf mée saxonne, qu'il incorpora dans ses troupes. La France déclara alors les traités de Westphalie violés et fit entrer deux armées en campagne ; le maréchal d'Estrées en Westphalie, Soubise vers le Mein. Attaqué par tous ses voisins, sans autre ^ appui que T Angleterre, Frédéric n'aurait ^u, malgré son génie, se défendre contre cette coalition formidable, si les alliés eussent mis quelque concert dans leurs opérations. Il fut servi d'ailleurs par l'ineptie, ou la légèreté des généraux français, Soubise et Richelieu, et par la lenteur de Daun, le généralissime autrichien. De la Saxe qu'il avait tout d'abord et hardiment occupée, il rentra en Bohême et gagna la sanglante bataille de Prague (1757). Vaincu à son tour près de cette ville, à KoUin, par Daun (1767), il fut forcé, dans la retraite» de diviser ses . forces, ce qui l'exposa à de nouveaux revers. En même temps, à l'est, les Russes lui prenaient Memel et battaient un de ses lieutenants à Jœgerndorf, mais sans savoir tirer parti de leurs succès ; à l'ouest, d'Estrées gagnait sur les Anglais la bataille de Hastembeck, qui nous livrait le Hanovre, et une autre armée française marchait rapidement sur Magdebourg et la Saxe. Ainsi le cercle d'ennemis dont Frédéric était enveloppé se resserrait chaque jour sur lui(1757). Il demanda la paix. On le croyait aux abois; on la lui refusa: il se décida alors, s'il le fallait, « à mourir en roi, » comme il l'écrivit à Voltaire. L'incapacité de ses adversaires le dispensa de tenir parole.
Capitulation de ClosterseTen (] 7 5 7)» — Richelieu, qui succéda à d'Estrées dans le commandement de l'armée du Hanovre, enferma le duc de Cumberland dans une impasse, au milieu d'un pays marécageux ; mais au lieu de le faire prisonnier, il lui accorda la capitulation de Closterseven, que le gouvernement anglais, dirigé par le fameux William Pitt, désavoua. Richelieu avait commis la faute de ne point dissoudre cette armée qui se retrouvera tout entière, quand elle reprendra les armes, et le résultat de deux campagnes heureuses sera perdu. Il en commit une autre lorsqu'il donna à • ses officiers et à ses soldats l'exemple d'une scandaleuse avidjté. De retour k Paris, il se fit bâtir, du fruit de ses dépré-
dations, un élégant pavillon que le public nomma satiriquement pavillon de Hanovre. Les soldats, dont il autorisait le pillage, rappelèrent le bon père la Maraude, et la discipline était ébranlé^, au moment où on arrivait en présence de ces armées prussiennes, les mieux disciplinées de PEurope.
Défaite de Bosbaclt (1957). — C'était à Soubise, le favori de Mme de Pompadour, qu^était échu le rôle difficile de leur tenir tête. Il s*était réuni à Farmée d'exécution que l'Empire avait levée pour soutenir Marie-Thérèse, et marchait sur la Saxe. Frédéric II accourut' de la Silésie, sur la Saale ; il n'avait que 20 000 hommes contre 50 000. Il s'établit non loin des champs fameux d'Iéna et d'Awerstaedt, au village de Rosbach, sur des hauteurs,* cachant sa cavalerie dans un repli de terrain, et une artillerie formidable derrière les tentes de son camp. Les alliés s'avancèrent témérairement, sans ordre, au bruit des fanfares, trompés par les apparentes hésitations du roi, et le croyant prêt à fuir. Tout à coup l'artillerie prussienne se démasque et tonne ; la cavalerie se précipite sur le flanc droit de Soubise que ce général ne croyait point menacé ; l'infanterie la suit ; les Franco-Allemands sont dispersés en quelques instants. Les Prussiens ne tuèrent que 3000 hommes, car on se battit peu ; mais ils firent 7000 prisonniers, enlevèrent 63 pièces de canon et ne perdirent que 400 soldats. Soubise manda à Louis XV : « J'écris à Votre Majesté dans l'excès de mon désespoir. La déroute de votre armée est totale ; je ne puis vous dire combien de vos officiers ont été tués, pris ou perdus. » Mais le juge le plus à redouter alors, n'était plus le roi, c'était le public, de qui tout commençait à relever, et qui punissait de ses satires mordantes l'impéritie des généraux et les fautes des ministres. Des chansons coururent :
Soubise dit, la lanterne à la main :
J'ai beau chercher où diable est mon armée :
Elle était là pourtant hier matin.
Me IVt-on prise ou l'aurais-je égarée?
Âh ! je perds tout, je suis un étourdi, etc.
Défaite de Crevelt (1958). — Frédéric laissant fuir Soubise, se retourne contre les Autrichiens, les chasse de la Saxe où ils étaient rentrés, et les suit en Silésie, qu'il leur reprend à la journée de Lissa, où il renouvelle la manœuvre
RÈGNE DE LOUIS XV DE 172a A 1774. 381
de Rosbach, menaçant une aile, écrasant Tautre (1757). Pitt, plus tard lord Ghatam, devenait en ce moment premier ministre et déterminait TAngleterre à de plus grands efforts en faveur de son allié. Le roi, en échange de nombreux subsides que Pitt lui fit voter, envoya un de ses lieutenants, Ferdinand de Brunswich, prendre le commandement de Tarmée hanovrienne qui, violant sa parole, rentra en campagne. Devant cet habile général, les Français reculèrent, repassant le Weser, TEms, le Rhin, après quoi ils furent encore battus à Crevelt (1758). Le général qui dirigeait cette retraite peu glorieuse était le comte de Glermont, de la famille de Condé, abbé de Saint-Germain des Prés. Ge titre faisait pleuvoir sur lui les railleries. Frédéric l'appelait le général des Bénédictins. A Paris on chanta :
Moitié plumet, moitié rabat, Aussi propre à Tun comme & l'autre, Clermont se bat comme un apôtre, Il sert son Dieu comme il se bat.
Désordre dans les armées françaises et l'admi- Bistration. — Napoléon a dit de ces courtisans qu'un caprice de Mme de Pompadour plaçait à la tête de nos armées, que tous, généraux en chef, généraux particuliers, étaient de la plus parfaite incapacité. A quoi il faut ajouter que.les querelles de cour se continuaient au camp ; et que plusieurs ont pu, non sans apparence de vérité, être accusés d'avoir, pour ruiner un rival, iait manquer des plans et perdre des batailles. Ge n'étaient pas seulement de très-mauvais tacticiens, mais de détestables administrateurs. Les armées, fort mal composées, étaient encore plus mal tenues. Quand le comte de Glermont succéda à Richelieu , il dut casser 80 officiers. On vit une fois à l'armée de Soubise, 1200 chariots de marchands et de vivandiers; le jour de la bataille, 6000 maraudeurs étaient hors des rangs. Le mal n'était pas que là. Depuis que les femmes gouvernaient , l'administration supérieure était livrée aux caprices les plus désordonnés. De 1755 à 1763, vingtcinq ministres furent appelés ou renvoyés , « dégringolant , l'un après l'autre, écrit Voltaire (3 décembre 1759), comme les personnages de la lanterne magique. > Les plans changeaient comme les hommes, ou plutôt rien ne se faisait avec suite, et tout allait à l'aventure.
382 RÊûNR T>f? T.oms TV BB !V23 a 1774.
Avecès et reTers «n ll^estpbftlle} d'Assas. — Cependant, après les honteuses défaites de Rosbach et de Grevelt, si l'on ne changea pas les généraux , on leur donna des forces tellement supérieures à celles de Tennemi , que ce même Soubise , ce même comte de Clermont , le duc de Broglie, le maréchal de Contades, balancèrent à peu près la fortune les années suivantes avec les Prussiens , les Hessois et les Hanovriens.
Soubise était sur le Mein pendant la retraite du comte de Clermont, et menaçait la Hesse où de Broglie remporta, à Sondershausen, près de Cassel, un léger avantage; il rappela le duc Ferdinand en arrière et battit une partie de ses troupes à Lutzelberg(1768). L'année suivante, de Broglie eut un autre et plus important succès à Ëergen sur la Nidda ; mais, placé sous les ordres de Contades, il le servit mal, et la rivalité des deux généraux amena un nouveau désastre à Minden (août 1759). Contades en porta la peine, il fut destitué; de Broglie eut son commandement avec plus de 100000 hommes. Il ne sut point les employer et se contenta de l'occupation de quelques villes , Cassel , Minden , et d'une rencontre heureuse que le comte de Saint-Germain ent à Corbach(1760) avec les Prussiens. Un détachement qu'il fit sur le Rhin réussit mieux encore : 20 000 Prussiens venaient de s'emparer de Clèves ; de Castries les battit à Clostercamp, où se dévouèrent le chevalier d'Assas capitaine au régiment d'Auvergne, et le sergent Dubois , dont on a injustement oublié le nom. C'est celui-ci qui , par une nuit sombre , tombant au milieu des Anglais, cria, malgré des menaces de mort : « A nous^ Auvergne , ce sont les ennemis! » Il fut percé de coups. D'Assas, qui le suivait, commanda à ses gens de tirer, quoiqu'il se trouvât devant eux. Une de leurs balles le blessa mortellement*. Au lieu d'un héros, nous en avons deux.
Énergpie du roi de Prusse (1938-1762). —Ainsi, dans l'ouest de l'Allemagne, la guerre n'avait d'autre résultat que la dévastation du pays où nos armées prenaient toujours leurs quartiers d'hiver. Au sud et à l'est, Frédéric lui-même tenait tête aux Russes, qui lui enlevèrent Kœnigsberg, mais qu'il battit à Zorndorff, près de Custrin (1758), et aux Autrichiens qui, à Hochkirchen, en Lusace, lui tuèrent 10 000 hom-
f. Mémoire» de Grimm, de Rochambaat, de Lombard de Lançres, ançieq ambassadeur français en Hollande.
mes, Led Russes se vengèrent Tannée suivante (1759), à Zullichau et à Kunnersdorff, où 20000 hommes restèrent de chaque côté sur le champ de bataille; et Frédéric se fût trouvé dans une position critique, si ses adversaires avaient su profiter de leur victoire. Les brillants succès du prince Ferdinand à Minden (août 1759), sur le maréchal de Contades, releva ses espérances. Il saisit ce retour de fortune pour demander la paix; ses ennemis, voyant dans cet^e démarche un signe de détresse, la lui refusèrent encore (1760). Il les détrompa, battit Laudon à Liegnitz, délivra sa capitale surprise par les Russes et les Autrichiens, força Daun dans une position formidable près de Torgau, et resta maître des deux tiers de la Saxe , tandis que ses lieutenants faisaient échouer au nord et à Touest les projets des Suédois et des Français.
Mais c ces travaux d'Hercule » avaient épuisé les forces du roi et de son peuple. Il se tint, durant toute la campagne de 1761, sur la défensive. Elle lui réussit mal; si de Broglie fut battu à Villinghausen , parce qu'il comptait sur Soubise qui ije le secçurut pas, Frédéric II perdit Schweidnitz et Dresde, et fut privé des subsides de l'Angleterre. Heureusement, la czarine Elisabeth mourut au commencement de 1762, et Pierre III déclara aussitôt la neutralité de la Russie ; la Suède se retira en même temps de la lutte. Tranquille à l'est et au nord, Frédéric agit avec vigueur dans la Silésie qu'il recouvra, et en Saxe où le prince Henri .gagna la bataiîle de Freyberg. La France, d'ailleurs, allait suivre l'exemple de la Russie.
Revers de la France sur mer. — Si nous avions soutenu la guerre sur le continent sans trop de désavantage, mais aussi sans beaucoup d'honneur, puisque nous combattions à trois contre un, France, Autriche et Russie contre le seul Frédéric II, sur mer nous étions aux prises avec un ennemi dont l'écrasante supériorité ne laissait à nos marins que l'espérance de quelques succès isolés. La victoire navale gagnée parla Galissonnière, en 1756, ne se renouvela pas; cependant l'honneur du pavillon fut brillamment soutenu dans nombre de rencontres partielles; ainsi, en cette même année, dans les parages de Rochefort, deux frégates françaises attaquèrent une frégate et un vaisseau anglais et les mirent hors de combat. L'un des capitaines français, Maureville, ayant un bras emporté, cris^it de Tentrepont à ses marins :
< Courage, mes amis, grand feu ! je défends d^amener. » Il y eut beaucoup d'exploits semblables. Mais, tandis que TAngleterre prodiguait toute sa sollicitude à sa marine, legouTernement français laissait nos colonies manquer de navires, de soldats, d'argent, et de malheureuses divisions énervaient la discipline : les officiers gentilshommes, appelés officiers rouges, pleins de dédain pour les officiers bleus ou roturiers, qu'on laissait en temps de paix dans les garnisons, refusaient de leur obéir. De là des tiraillements, de la défiance, et pour résultat un mauvais service. Les Anglais bloquaient nos ports, et il n'en sortait pas un bâtiment qui ne tombât entre leurs mains : 37 vaisseaux de ligne, 56 frégates furent ainsi pris, brûlés, ou périrent sur les écueils. Des descentes opérées par les Anglais sur les côtes de Normandie et de Bretagne, à Cherbourg et à Saint-Malo, n'eurent pas de conséquences durables, mais montraient que notre territoire pouvait être impunément violé, depuis que notre flotte n'en protégeait plus les rivages. Dans une de ces tentatives sur Saint-Malo, l'ennemi perdit pourtant, à Saint-Cast, 5000 hommes que le duc d'Aiguillon et la noblesse de Bretagne^ accourue en [masse, lui tuèrent, ou lui prirent (1758). Mais l'année suivante, l'amiral la Clue, qui n'avait que 7 vaisseaux contre 14, fut battu, au cap Sainte-Marie, et l'impéritie de Conflans amena la destruction de la flotte de Brest. En 1763, les Anglais s'emparèrent de Belle-Isle : ils eurent alors dans le golfle de Gascogne, en vue de Nantes, entre Brest et Rochefort, l'avantageuse position que Jersey leur donnait de l'autre côté de la Bretagne, en vue de Saint-Malo, entre Cherbourg et Brest. Tout notre littoral de l'Océan, depuis Dunkerque jusqu'à Bayonne, se trouva comme assiégé.
Revers aux colonlen. — Dupleix avait été rappelé en 1754 : si la France lui eût envoyé de l'argent et de bons soldats au lieu de ne lui expédier, comme il s'en plaignait, qiie la plus vile canaille, l'Inde serait peut-être à nous et non aux Anglais; il mourut à Paris dans la misère en 1763. Un Irlandais au service de la France, Lally, sans avoir ses grandes vues, avait du moins un courage indomptable. Mais obligé, pour trouver de Vargent, d'aller faire la guerre aux rajahs indiens, à cinquants lieues dans les terres, il ne put empêcher les Anglais commandés par l'habile lord Clive, de reprendre l'avantage. Pourtant il faillit ressaisir Madras : la brèche était ouverte, il commande l'assaut, ses soldats refusent de marcher.
parce qu'on ne les a pas payés. A son tour, il est assiégé dans Pondichéry, où, avec 700 hommes, il se défend neuf mois contre 22000. Les Anglais, maîtres enfin de la ville, en chassèrent les habitants et la rasèrent ; ce fut le coup de mort pour la domination française dans l'Inde. Elle ne s'y est pas relevée.
De même au Canada, le drapeau français fut d'abord porté très-haut, puis renversé. Les marquis de Vaudreuil et de Montcalm enlevèrent les forts Oswégo et de Saint>George, sur les lacs Ontario et du Saint-Sacrement, boulevards des possessions anglaises (1756). Mais, en 1759, ils n'avaient que 5000 soldats à opposer à 40 000 hommes et la colonie manquait de vivres, de plomb, de poudre. Mme de Pompadour coûtait par an à la France 3 à 4 millions; faute d'une pareille somme, on ne put faire passer au Canada 4000 soldats qui s'offraient à y demeurer après la guerre comme colons et qui eussent changé l'issue de la lutte. L'ennemi assiégea Québec; Montcalm livra bataille pour sauver cette ville, et, blessé à mort, criait à ses soldats dont il s'était rendu l'idole, par son courage chevaleresque : c* En avant, et gardons le champ de bataille ! » Le général anglais Wolf, atteint de trois coups de feu et déjà dans l'agonie, entend les siens crier : c Les Français fuient I > Il se relève un instant et retombe en disant : c Je meurs content. > Vaudreuil lutta encore quelque temps, mais le Canada était perdu. La Guadeloupe, la Dominique, la Martinique, la Grenade, Saint- Vincent, SainteLucie, Tabago, Saint-Louis du Sénégal, l'île de Gorée, l'étaient également.
Cholsenli le pacte de famille (1961). — Un habile ministre prit alors la principale influence dans les affaires de la France, le duc de Choiseul. Mme de Pompadour l'avait rappelé de l'ambassade de Vienne pour lui donner, en 1758, le portefeuille des affaires étrangères, qu'il échangea en nei, contre celui de la guerre. Deux ans plus tard, il eut encore^la marine et fit donner les affaires étrangères à son cousin, le duc de Praslin. Choiseul conserva l'alliance autrichienne, mais il en noua une autre. U volut réunir comme en un faisceau toutes les branches de la maison de Bourbon, établies en France, en Espagne, dans les Deux-Siciles, à Parme et à Plaisance. C'était réaliser le vœu de Louis XIV ; c'était aussi donner à la France l'utile appui de la marine esh pagnole. Ce traité, fameux sous le nom de pacte de famille^
fut signé le 15 août 1761 : les puissances contractantes se garantissaient mutuellement leurs États. ^Angleterre déclara aussitôt la guerre à TEspagne et entraîna le Portugal dans son parti. La marine de France était tombée si bas, celle d'Espagne était si languissante, qu'il n'y avait pour le moment rien à attendre de leur union. L'Espagne, entrée trop tard dans la lice, n'y essuya que des p^i;es : elle se vit enlever Manille, les Philippines, la Havane, 12 vaisseaux de ligne et 100 millions de prises. Une invasion en Portugal fut sans résultat.
Traités de Paris et d'Ha1iertsboiir|r (1763). —Cependant en 1762, victorieuses ou vaincues, les puissances européennes étaient lasses d'une guerre qui les ruinait. La France y avait pour son compte dépensé 1350 millions. L'Angleterre avait atteint son but, la destruction de notre marine marchande et militaire; mais ses conquêtes l'épuisaient, sa dette publique grossissait et les recrutements devenaient difficiles ; car pour conserver cet empire de l'Océan dont elle s'était emparée, il fallait des armements toujours plus nombreux. La Prusse,, sans commerce, sans industrie, dévastée, dépeuplée, ne se tenait debout que par l'énergie de son roi. L'Autriche qui avait voulu lui arracher la Silésie désespérait d'y réussir. La France et l'Angleterre signèrent, le 13 novembre 1762, des préléminaires qui aboutirent, le 10 février 1763, au traité de Paris. A l'Angleterre étaient acquis : le Canada avec les 60 000 Français qui l'habitaient, l'Acadie, l'île du Cap-Breton, la Grenade et les Grenadilles, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal, et dans la Méditerranée, Minorque. La France conservait le droit de pèche sur les côtes de Terre-Neuve et dans le golfe du Saint- Laurent, avec les îlots de Saint-Pierre et Miquelon, mais sans qu'elle pût les fortifier ; elle recouvrait la Guadeloupe, Marie-Galande, la Désirade, la Martinique, et obtenait Sainte- Lucie : l'île de Gorée ' lui était rendue au Sénégal, celle de Belle -Isle sur la côte de Bretagne. Mais elle démolissait encore les fortifications de Dunkerque du côté de la mer, et acceptait l'insulte de la présence permanente d'un commissaire anglais dans cette ville pour empêcher qu'on ne remuât une pierre sur les quaisoù s'était embarqué Jean-Bart. Aux Indes- Orientales, Pondichéry, Mahé et trois petits comptoirs sur la côte du Bengale lui restaient, à condition qu'elle n'y enverrait point de troupes. Comme l'Espagne, tout en recou-
vrant Cuba et Manille, perdait, au profit de TAngleterre, la ' Floride et la baie de Pensacola, la France l'en dédommageî^ par la cession de la Louisiane, c La guerre avait commencé pour deux ou trois chétives habitations ; les Anglais y gagnèrent 2000 lieues de terrain ; et Thumanité y perdit un million d'hommes *. » Le traité d'Hubertsbourg entre Marie- Thérèse et Frédéric II confirma à celui-ci la possession de la Silésie.
Déeadence politique et militaire de la France. — La guerre de Sept ans avait été entreprise pour la ruine du roi de Prusse : il en sortait victorieux ; et un État nouveau, naguère simple électorat, prenait place parmi les grandes puissances de l'Europe. C'était un affaiblissement pour l'Autriche. C'en était un aussi pour la*France. Au traité d'Aixla-Chapelle, elle paraissait encore la première des puissances militaires, grâce aux victoires du maréchal de Saxe qui avait jeté sur elle un reflet de la gloire de Louis XIV. Mais la guerre de Sept ans avait montré l'impéritie de nos généraux, ripdisçipline de nos soldats, et, malgré quelques exceptions heureuses, l'affaiblissement des qualités militaires de notre pays. Sur mer, c'était plus qu'une décadence, la ruine était complète*
Bf forts de C^hoisenl pour relever la marine i acqnlsition de la Corse (1768) et de la Eiorraine (1766). — Choiseul, ministre patriote, sinon grand ministre, avait à cœur de relever la France de l'abaissement où elle était tombée. Il essaya de réorganiser l'armée de terre en diminuant, les dilapidations dont elle était victime et en constituant fortement les cadres pour qu'il lui fût aisé de passer rapidement du pied de paix au pied de guerre *. Il reprit l'œuvre de Machault pour la création d'une flotte '. La vie
1. C'est le calcul de Frédéric II, qui compte 899 000 morts, mais ne compte assurément pas tout.
2. Les capitaines chargés de la solde et de l'entretien de leurs soldats gagnaieirt sur leurs fournitures, et au moyen de pcuse-nolants ou soldats postiche^, présen'taient aux inspecteurs des compagnies qui n'étaient au complet que le jour de la revue. Choiseul donna des appointements aux capitaines et établit dans chaque régiment un quartier-maître chargé de la comptabilité.
3. Machault fht contrôleur général des finances en 1745. « C'était, dit Saint-Simon, un homme intègre et cap£J)le, exact et dur, magistrat depuis les pieds jusqu'à la tête. > U fit rendre en 1747 un édit ({ui interdi» sait au ciergé de recevoir ou d'acquérir de nouvelles propriétés sans une autorisation du roi enregistrée au parlement; il fit constater, en 1747, la yaleur de ses biens. U autorisa la libre circulation des blés dans l'inté-
388 EÈGNE DE LOUIS XV DE IÏ23 A 1774.
revint dans noa ports, et l'Angleterre vit avec douleur renaître cette marine qu'elle croyait avoir à jamais détruite.
Lorsque Choiseul quitta le ministère, nous avions 64 vaisseaux et âQ frégates ou corvettes, qui bientôt, dans la gueire d'Amérique, disputeront aux escadres anglaises Tempire de rOcéan.
Des actes, des paroles énergiques montraient que la France se redressait sous les revers. Un ADglais, surpris au moment
où il leviùt le plan des fortifications de Brest, fut mis à mort, sans que son ambassadeur osât réclamer. La Corse, soulevée contre les Géaois, ses anciens maîtres, fut occupée, conquise,
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réunie au lerritoire français, et l'Angleterre se contenta de faire un héros dePaoli qui avait combattu nos troupes. C'est en 1768 que l'Ile fut acquise à la France; c'est en 1769 que Napoléon y naquit, juste à temps pour naître Français.
Trois ans plus tôt, la mort de Stanislas avait amené la réunion de la Lorraine à la France, Ce prince s'était fait bénir par une administration paternelle, et son souvenir vit encore à Nancy, qui est fière à bon droit des monuments dont il la décora.
Plaça SCaulilu à HanBy.
C'étaient là des acquisitions sans gloire, mais utiles et dont l'Angleterre frémissait. Choiseul ne prenait aucun souci de calmer ses inquiétudes. Des Anglais étant venus s'établir en Amérique, dans une île espagnole, en avaient été chassés; ils menacèrent l'Espagne d'une guerre : Choiseul prépara aussitôt, pour soutenir notre alliée, un formidable armement qui les fit réfléchir. En même temps il encouragea l'opposition qui se formait parmi les colons an glu- américain s contra leur métropole ; il détacha le Portugal et la Hollande de i'aliance anglaise et prépara cette union des marines secondaires qui devait, quelques années plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui s'appelaient les maîtres de l'Océan.
RÈGNE DE LOUIS XV DE 1723 À i774.
L^Autriche, qui avait eu tout le profit de la commune alliance, crut un moment que la France était tombée assez bas pour lui laisser carte blanche en Italie, et elle s'approcha de Gênes (affaire San Remo). Choiseul, tout promoteur qu'il fût de Talliance autrichienne, parla de manière à faire aussitôt reculer cette puissance : a II vaudrait mieux, écrivait-il au prince de Kaunitz, que la France perdit deux provinces que d'essuyer un manque de considération. »
A l'autre bout de l'Europe, Choiseul essayait de fortifier le gouvernement suédois contre les intrigues de la Russie ' et tendait une main amie à la Pologne, qui, sous le poids des vices de sa constitution, penchait de jour en jour vers l'al)îme. S'il eût réussi, une barrière restait debout contre ce colosse du Nord, qui depuis Pierre I*» ne cessait de grandir, la tête au pôle, les pieds sur le Danube, une main sur la Baltique et l'autre s'étendant déjà sur la Pologne. Cette politique extérieure n'éprouva qu'un revers, une tentative malheureuse pour coloniser la Guyane.
Suppression de l'ordre des Jésuites (1963-64). — Un acte important de l'administration de Choiseul, bien qu'il ne relève pas directement de lui, fut la suppression des Jésuites. Cette société puissante s'était répandue partout. Après avoir énergiquement lutté au seizième siècle contre le protestantisme, et dirigé, dominé le monde catholique au dixseptième, elle avait laissé croître dans son sein les abus qu'une trop longue fortune développe. Pascal sous Louis XIV. avait attaqué, dans les Provinciales, la morale relâchée de ses casuistes et légué aux jansénistes qui remplissaient la magistrature, le soin de continuer cette guerre. Les parlements tenaient depuis longtemps, pour suspecte, une milice, dont la France n'était plus la patrie, et les philosophes se réjouissaient de tous les coups qui lui étaient portés. Bien des haines étaient amassées contre eux dans l'Europe entière. En 1717, ils avaient été chassés de Russie, et ils venaient d'être bannis du Portugal (1759). Une banqueroute de 3 millions
1. Cette politique de Choiseul fut au moins shivie par le duc d'AiguiUon et Gustave lU reçut durant son voyage en France, en 1771, des promesses de subsides, au besoin de secours militaires pour opérer la révolution qui. le 2t août 1772, dompta Toligarchie et les factions au profit de la royauté et du pays. La Russie et la Prusse faisant à Gustave de sourdes menaces, des armements considérables furent préparés à Toulon et à Brest, et des troupes réunies en Flandre pour soutenir énergiquement les Suédois, Le comte de Vergennes, sous Louis XVI, pratiqua le même système.
du P. Lavalette, préfet des missions aux Antilles, qui avait mêlé le commerce aux affaires de religion, provoqua une enquête ^ Le procès conduisit à examiner les constitutions de Tordre : on en fit ressortir les dispositions dangereuses pour PËtat, et la compagnie, condamnée par arrêt du parlement en 1762, fut supprimée, deux ans après, par édit royal. L'Espagne et Naples suivirent cet exemple (1766); Parme fit de même en 1768. En vain le pape Clément VIII protesta par une bulle qui confirmait les jésuites dans leurs privilèges. Le saint-siége dut céder aux instantes réclamations des puissances catholiques, et Clément XIV prononça solennellement, en 1773, la suppression, pour toute la chrétienté, de la compagnie de Jésus. On comptait alors environ 20 000 jésuites, dont 4000 en France.
DUirrâce de Cboisenl (1970). — Choiseul avait beaucoup d'ennemis. Les jésuites avaient laissé derrière eux un parti puissant qui ne pardonnait pas au ministre leur expulsion. Le Dauphin, leur élève, lui était fort hostile. Le duc d'Aiguillon, qu'il avait fait révoquer de son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou, l'abbé Terray, contrôleur des finances, formèrent contre lui un triumvirat qui eût été impuissant, sans le honteux auxiliaire qu'ils se donnèrent. A Mme de Pompadour, morte en 1765, avait succédé la comtesse du Barry dont la seule présence était une souillure pour Versailles. Le duc de Choiseul refusa de plier devant son crédit cynique. Elle jura sa ruine et obséda le roi pour l'obtenir. Le triumvirat la poussait et lui fournissait les raisons sérieuses, quand elle avait épuisé les saillies inconvenantes : Choiseul, disait-on au roi, était le chef des philosophes, et le vicieux monarque détestait leur liberté de penser; l'ami des parlements, et Louis s'irritait de leur intervention dans les affaires publiques; il ne rêvait x[ue guerre, et le roi ne rêvait que paix. Cette cabale enfin triompha, et en 1770 Choiseul fut exilé dans sa terre de Chanteloup près d'Amboise, où le suivit tout un cortège de partisans et d'amis qui ne craignirent pas, cette fois, de déserter la cour, tant les temps étaient changés ! Louis XV fit un jour de
1. Us faisaient au Canada, en 1752, ub commerce très-actif de contrebande pour les pelleteries, malgré le gouverneur de la province et les instantes réclamations des directeurs de la Compagnie des Indes contre cette violation des lois et cette atteinte au privilège de ses commettants (Qarneau, HUtoire du Canada^i, II, p. 199).
ce ministre, un éloge qui était sa propre condamnation : quand il apprit que la Russie, TAuû'iche et la Prusse venaient de se partager la Pologne ; « Ah ! cela ne serait pas arrivé, à'écria-t-il, si Choiseul eût encore été ici. » Il ne remonta jamais au ministère ; mais son influencé auprès de Marie-Antoinette lui permit de servir encore indirectement la France en poussant le roi à prendre parti pour les Américains.
Destruction des parlements (1??1). — Pendant tout ce siècle les parlements avaient montré, contre la cour, les prétentions ultramontaines et les impôts croissants, un esprit d'opposition qui n'avait pas toujours été très-digne ni tt*ès-réfléchi, surtout dans les questions religieuses, ainsi qu'il arriva au sujet de la bulle Unigenitus. Le gouvernement avait accepté cette bulle comme loi de l'État, mais les jansénistes la repoussaient ; ils furent soutenus par les parlementaires, animés de tout temps d'un esprit très-gallican, c'està-dire peu favorable à l'Église de Rome, dans les choses de discipline. L'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, défendit aux prêtres de son diocèse d'administrer la communion à quiconque ne serait pas muni d'un billet de confession attestant qu'il aurait reconnu la bulle ; et les sacrements furent refusés, en raison de ce mandement, à un conseiller du Châtelet, puis à des religieuses de Sainte-Agathe. Le parlement s'émut ; il fit brûler par la main du bourreau les mandements des évêques qui excommuniaient les non-adhérents à la bulle ; il ordonna la saisie du temporel de l'archevêque de Paris, et il envoya des recors de justice forcer les prêtres, au nom de la loi, à administrer la communion aux malades (1752). Les philosophes écoutaient ces disputes étranges et applaudissaient à ces violences qui déconsidéraient à la fois la magistrature, l'épiscopat, et atteignaient la religion même.
Les magistrats exilés une première fois (1753) montrèrent à leur retour la même audace. En vain le roi imposa un silence absolu sur les questions religieuses, le parlement supprima un bref apostolique du pape Benoit XIV qui tout en adoucissant la bulle et les rigueurs du clergé français, les autorisait pourtant. Puis il essaya de former, avec les autres parlements du royaume, -un grand corps assez fort, par son union, pour jouer, en face du pouvoir royal, le rôle d'États généraux permanents. Le roi ordonna aux magistrats
de 80 renfermer dans leurs fonctions ordinaires ; cent quatre-vingts donnèrent leur démission. L^efiferyescence fut extrême dans Paris. Un misérable, François Damiens,s^exalta au point d'attenter aux jours du roi (1757). Il ne le blessa que légèrement et fut écartelé. Le procès des jésuites, en 1762, raviva la querelle; un autre, en 1770, fit éclater la lutte.
Le parlement de Bretagne avait eu de longues querelles avec le duc d'AiguiHon, gouverneur de cette province. Le procureur général, le Ghalotais, avait accusé hautement le duc, qui s'était débarrassé de Taccusateur en le jetant en prison. Mais d'Aiguillon fut destitué; le parlement de Rennes lui intenta aussitôt un procès, et, comme il était pair de France, le procès fut évoqué au parlement de Paris, qui allait condamner le duc, lorsque le roi, dans un lit de justice, arrêta la procédure. Alors les magistrats déclarèrent que « dans leur douleur profonde, ils n'avaient pas l'esprit assez libre pour décider des biens, de la vie' et de l'honneur des sujets du roi, » et l'administration de la justice fut suspendue, c Ils veulent mettre la couronne au greffe, » disaient Maupeou et le roi. C'est à ce moment que Choiseul fut renvoyé, et sa place donnée à d'Aiguillon. Cet exil était l'annonce de mesures sévères contre le parlement. Dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771, 169 magistrats sont réveillés par l'arrivée de deux mousquetaires qui leur enjoignent de signer un oui ou un non à Tordre de reprendre leurs fonctions. 38 seulement signent oui et se rétractent le lendemain. La nuit suivante, un huissier leur signifie la confiscation de leur charge, et des mousquetaires leur apportent des lettres de cachet qui les relèguent en divers lieux. A la fin de l'année il y avait plus de 700 magistrats en exil. Maupeou composa alors un parlement nouveau auquel on attacha son nom et que les railleries accablèrent de toutes parts. L'aventure d'un de ses membres, le fameux Goesman, que Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve et dévorés de la foule, convainquit de s'être vendu, lui fut un coup terrible. « Sire, dit au roi le comte de Noailles, nous pouvons espérer que votre parlement réussira ; il commence à firen^ dre, »
Ce qui était plus grave, c'est que l'opinion publique s'était enfin sérieusement émue, que l'opposition parlait autour même du trône, que tous les princes du sang, un seul ex-
cepté, que treize pairs protestaient « contre le renversement des lois de TËtat, » qu'enfin le nom redoutable des États généraux était prononcé par les parlements de Toulouse, de Besançon, de Rouen, et à Paris même, où la cour des aides, par la bouche du vertueux Lamoignon de Malesherbes, avait fait entendre les paroles suivantes : c Pour la première fois, sire, depuis Porigine de là monarchie, nous venons de voir la confiscation des biens et celle des offices prononcées sur une simple allégation et par un arrêt de votre conseil.... Le peuple avait autrefois la consolation de présenter ses doléances aux rois vos prédécesseurs ; mais, depuis un siècle et demi, les États n'ont point été convoqués. Jusqu'à ce jour au moins la réclamation des cours suppléait à celle des États, quoique imparfaitement, mais aujourd'hui l'unique ressource qu'on avait laissée au peuple lui est aussi enlevée.... La noblesse, qui approche de plus près Votre Majesté, est forcée de garder le silence, enfin l'accès du trône semble se fermer aux princes même du sang. Interrogez donc , sire , la nation elle-même, puisqu'il n'y a plus qu'elle qui puisse être écoutée de Votre Majesté *. » Bientôt, en effet, il faudra que la nation vienne elle-même, mais pour tout reconstruire, car tout s'ébranle et chancelle. Richelieu et Louis XIV avaient détruit l'importance politique de la noblesse. Louis XV détruisant le grand corps de la magistrature, qu'allait-il rester pour étayer le vieil édifice et couvrir le monarque ? c Depuis six mois, écrivait la comtesse d'Egmont au roi de Suède, M. le chancelier a fait apprendre l'histoire de France à bien des gens qui seraient morts sans l'avoir sue. »
Pacte de famine^ lettres de cachet, banqueroute. — Et chaque jour la honte de ce monarque augmente. En 1773, c'est la Pologne, que l'Autriche, la Prusse et la Russie se partagent, sans que la France fasse rien pour empêcher cette exécution de tout un peuple,
En 1667, c'est l'association dite le Pacte de faminey qui renouvelle son bail pour l'accaparement des grains et qui crée les famines artificielles de 1768 et de 1769 *; ce .sont les let~
1. Une antre fois, dans un Mémoire an roi,U annonçait les pins grands et les plus prochains malheurs, si de considérables réjformes n^étaient point faites. Cf. Es^ai sur la vt0, Us éorUt et Ut opinions dôM, de Maletherbu, par Boissy d'Anglas.
3. Louis XV était un des actionnaires de cette monstrueuse compagnie. Pour regagner ce que lui coûtaient ses plaisirs, il agiotait sur les Dlés, il spéculait sur la disette. Je ne puis, dans un livra de la nature de celui-ci,
très de cachet, qu'on multiplie d'une effrayante manière, et par lesquelles la liberté des citoyens est livrée aux riches et aux puissants qui ont une passion à assouvir ou une vengeance à satisfaire. C'est l'abbé Terray enfin, cet homme qui regardait le peuple « comme une éponge qu'il faut pressurer, » et qui, oubliant qu'un impôt exagéré est ruineux pour le fisc même, parce qu'il empêche la formation de la matière imposable, ou qu'il la détruit quand elle est formée, remania tout le système des contributions de manière à rendre les taxes accablantes. La misère s'accrut, le revenu n'augmenta pas, et il ne trouva d'autre remède pour réduire la dette de l'État qu'une banqueroute. Aux clameurs qui s'élevaient de toutes parts, Terray répondait froidement : « Le roi est le maître ; la nécessité justifie tout. » Il n'en laissa pas moins subsister un déficit annuel de 41 millions.
Et cependant, depuis 1715, les impôts avaient plus que doublé, étant montés de 165 millions à 365. Louis XV prévoyait bien que quelque terrible expiation approchait ; mais dans son égoïsme, il s'en consolait en pensant que la catastrophe tomberait sur une autre tête : « Ceci durera bien autant que moi, disait-il, mon successeur s'en tirera comme il pourra* . > Et Mme de Pompadour répétait avec lui : c Après nous le déluge '. »
entrer dans les honteux détails auxquels il faudrait descendre pour pein* dre l'homme qui régnait alors sur la France, t n avait pris des goûts igno-
degré de l'ivresse. ■ Et ces vices ignobles de moins déplorable dans sa conduite.
1. Remarques diverses, — Sons ce règne : création de l'École militaire, de l'École des ponts et chaussées (1750) et de la Manufacture royale de porcelaines de Sèvres ; création d'une grande quantité de belles routes par les intendants Trudaine père et fils, et sous la direction de l'ingénieur Peronnet ; — construction du Panthéon, du Palais-Bourbon, du Collège de France, de l'Ecole de médecine, etc. ; — premières exposition de peinture et de sculpture au Louvre en 1740 ; premier paratonnerre établi en France, à Marly ; — première fabrique d^ndienne, à Mulhouse ; — première fabrique de velours de coton, à Amiens; — première machine à vapeur, iChaillot. en 1770; -^ établissement de réverbères, à Paris, en 1767; — importation en 1720, à la Martinique, d'un pied de café éleyé en serre chaade au Jardin des Plantes. La riche culture du café aux Antilles date de là.