Voltaire, édit« eeuchot, t. X^IX, p. m
tionnelles à leurs bénéfices. De grands seigneurs, de grandes dames, recevaient de ces honteux présents. Louis XV luimôme tendait la main; il était croupier*.
Ces traitants avaient à leur disposition un code si compliqué que le contribuable ne le pouvait connaître, si rigoureux que pour le seul fait de la fraude sur le sel, il y avait constamment 1700 à 1800 personnes dans les prisons et plus de 300 aux galères. Le trésor n'était pas plus indulgent : si un receveur de la taille n^y versait point sa recette, on arrêtait les quatre principaux taillables de la localité, quoiquHls ne dussent rien à TÉtat, et on les retenait en prison jusqu^à ce qu^ils eussent' comblé le déficit. C'était Todieux système de Padministration romaine sur la responsabilité des curiales.
Défauts de Porg^anlsatlon militaire. — L^effectif réglementaire, en temps de paix, était de 170 000 hommes, dont 131 000 d'infanterie, 31 000 de cavalerie et 8000 pour la maison du roi ; mais Pefiectif réel n'atteignait pas 140 000 hommes. Dans ce nombre sont comptés douze régiments suisses, 8 allemands, 3 irlandais, 1 suédois. 21 000 canonniers gardescôtes ne servaient guère en temps de paix, de même que les 60 000 miliciens des régiments provinciaux. Les grades étaient multipliés outre mesure, il n^y avait pas moins de 60 000 officiers en activité ou en retraite, et d'après un règlement de 1772, un régiment de cavalerie de 482 hommes comptait 142 officiers et sous-officiers, ce qui faisait un chef pour moins de trois soldats. Les grades s'achetaient même dans les armes spéciales, et les acquéreurs pouvaient, sans avoir fait aucun service, devenir officiers généraux. Le duc de Bouillon était colonel à 11 ans, le duc de Fronsac à 7; son major en avait 12. Malgré les réformes de Choiseul, il y avait encore bien des dilapidations dans l'armée, et un mauvais système d'enrôlement en gâtait la composition. L'ai^mée régulière était recrutée par des enrôlements volontaires, la milice par le sort qui désignait chaque année 10 000 hommes as^ treints à servie six ans. Mais le tirage au sort de la milice, qui pesait principalement sur les campagnes, était marqué
1 . La liste nominative des croupes et des pensions sons le dernier hail de la ferme générale passé par l'abbé Terray, a été publiée dans nn carient
Eamphlet intitulé Mémoire» de VcMd Terray. On j troaye un grand nomre de personnes titrées : Louis XV y figure à plusieurs reprises. Lescroopes et les pensions absorbaient alors un quart des bénéfices de la ferme. [Notice ttir Necker, par le baron de Staël, p. 69.)
par les plus scandaleux abus, et si les volontaires donnaient de bons soldats, les racoleurs envoyaient souvent aux régi- ! ments la lie des grandes villes ; aussi avions-nous alors annuellement 4000 désertions à l'étranger '. Dans la marine, le mépris des officiers rouges ou de naissance pour les officiers bleus ou les parvenus, entravait le service ■.
Administration ecclésiaatiqne. — Lé clergé se divisait en clergé de France, dans les anciennes provinces, et en clergé étranger dans les contrées conquises depuis François I«'. Cette distinction n'avait d'importance que pour les impositions. Mais les évêques de Metz, de Toul, de Verdun et de Strasbourg, suffragants de Trêves ou de Mayence, et les cinq évoques de la Corse, suflTragants de Pise ou de Gênes, ne prenaient point part aux assemblées générales du clergé. Les archevêques de Besançon et de Cambrai avaient au contraire des suffragants étrangers. Les diocèses étaient fort inégaux : celui de Rouen renfermait 1388 paroisses ; ceux de Toulon et d'Orange 20, Les revenus ressemblaient aux diocèses. L'évêque de Strasbourg avait 500 000 livres de rente, celui de Gap, 8000, et Fleury signait « évêque de Fréjus par l'indignation divine. » Un grand nombre d'abbés possédaient à peine 1000 livres de revenu : celui de Fécamp pouvait en dépenser 120 000 ; celui de Saint-Germain près de trois fois autant. Beaucoup de curés étaient fort riches, mais beaucoup de vicaires mouraient de faim. Louis XVI mérita leur reconnaissance en fixant leur portion congrue à 350 livres. On voit que les uns avaient trop, les autres pas assez. Le roi nommait à toutes les places de quelque importance dans l'Église ; les évoques, les chapitres et les seigneurs laïques nommaient aux autres. En résumé, 12 000 évêques, abbés, prieurs et chanoines se partageaient près du tiers du revenu de l'Église, plus de 40 millions (valeur actuelle 66] ; les deux
1. Sur l'état de cette année, on peut lire le témoignage non suspect du comte de Ségur, Mémoires^ 1. 1, p. 66. C'est le père du comte de Ségar
3ui» ministre en 1781, abolit l'usage de faire coucher les soldats à trois ans le même lit. Voy. aussi le portait que Fléchier trace de l'armée, dans son éloM de Turenne, 3* partie. Un des signes de l'affaiblissement de l'esprit militaire dans la nation, c'est aue le maréchal de Saxe proposait de ne faire de fortifications qu'aux lieux où il n'y aurait point de bourgeoisie^ afin d'avoir des places exclusivement militaires ou la garni» son ne serait pas forcée par les habitants à capituler dès gue l'ennemi aurait jeté quelques bombes dans les murs. Camot, Pe la défense des places, p. 31. Sur l'état de la milice, voir la Lettre de Turgot au ministre de la guerre sur la milice, en 1771.
S. Voyei Jurien de la Gravière, Souvenirs d'un amiral.
tiers restant devaient suffire à huit fois autant de prêtres et de religieux*. Je ne parle point des petits abbés qui n'étaient ni du monde, ni de TËglise, et qui scandalisaient Pun et Tautre. J'ajouterai cependant qu'un prêtre ultramontain était alors aussi rare que peut l'être aujourd'hui un gallican.
IliTepsIté dan* la loi eiTlle. — Au lieu d'une seule loi, il y avait 384 coutumes différentes, de sorte qu'il pouvait arriver que ce qui était justice dans une province fût injustice dans une autre. Chaque parlement ayant des règlements par* ticuliers, la diversité de législation était encore accrue par la diversité de la jurisprudence •.
DlTerslté dans la condition des personnes. — Les trois ordres de l'État, clergé, noblesse, roture, étaient distingués par des privilèges ou des charges qui faisaient du peuple français trois nations différentes, chacune ayant sa hiérarchie propre et ses classes distinctes. Ainsi il y avait la grande et k petite noblesse, l'une qui vivait à la cour' etdu.budgety la seconde dans la province et de ses maigres revenus ; lo haut et le bas clergé, le premier très-riche, le second trèspauvre. Dans la roture, 50 000 familles possédant, à titre héréditaire, les charges de judicature, formaient une aristocratie réelle qui ne frayait point avec les financiers; le bourgeois dédaignait l'artisan; et le paysan, au bas de l'échelle, dans la
1. On comptait 715 abbayes m .^ommandej c'est-à-dire dont le titulaire ponyait commettre un ecciésiastique à sa place pour remplir ses fonctions sans toucher ses revenus ; 70S prieurés, 19 000 religieux, 32.000 religieuses. (Celle»-ci sont aujourd'hui revenues à peu près à ce nombre.) Les évéques, abbés, prieurs et chanoines étaient bien au nombre de 12000; le clergé séculier dépassait 40 000. Le clergé avait donc, au total, plus de 103 000 membres, presque autant qu'il v avait de nobles. A sa sortie du ministère, Brienne, archevêque de Toulouse, avait pour 678 000 livres (près d'un million de francs) de revenus en bénéfices ecclésiastiques. Mais les couvents se dépeuplaient chaque jour, ou plutôt ne se repeuplaient pas, l'esprit da siècle n'étant pas dans cette voie. Dès 1769, une commission pour la ré» forme des ordres religieux dont Lonrénie de Brienne faisait partie, fit supprimer un grand nombre de monastères,
3. L'ordonnance civile de 1667 laissa aux coutumes locales le soin de régler la transmission de la propriété, tes conditions du mariage, les suo* cessions, etc. La procédure avait du moins été rendue uniforme par les édiU de Louis XIV et de Louis XV.
3. On n'était admis à la cour qu'en faisant preuve d'une noblesse re» montant, du côté paternel, à l'an 1400. Les charges qui anoblissaient et qu'on api>elait savonnefteê à vilain^ ne faisaient donc pas monter dans les carrosses du roi. Un édit de Louis XIY, condamnait à être pendus, en cas de blessure grave, < les gens de naissance ignoble, > e'est-à-dire les rota* riers, assez insolents pour avoir appelé en duel an gentilhomme. Voyes ci-dessous p. 416 ce qui arriva À Voltaire.
misère et Tignorance, portait avec colère tout le poids d'une société qui Técrasait. Dans la famille même il y avait inégalité, le droit d'aînesse ne laissait aux puînés des maisons nobles que leur épée ou l'Église, à beaucoup de filles que le couvent. Au-dessous des trois ordres étaient les serfs, les protestants qui n'avaient pas même d'état civil, et les juifs.
DiTeriité dam la condition des provinces. — Les unes pays (TÉtats, comme le Languedoc, la Bourgogne, la Bretagne, l'Artois*, avaient encore une ombre de liberté pour la gestion de leurs affaires et lui devaient une situation meilleure, les autres, pays d^électiony ne connaissaient que les ordres absolus de la cour : enfin, celles-ci payaient des impôts que celles-là ne payaient point ou payaient dans une proportion moindre. Il y en avait, comme la Lorraine, les Trois-Évêchés, l'Alsace et le pays de Labour, qui n'avaient point de douanes entre elles et l'étranger. D'autres en étaient entourées de toutes parts. En 1789 il existait encore, dans le midi de la France, 1200 lieues de lignes de douanes intérieures,- et la même mesure de sel devait être achetée ici 6 livres, là 62*. L'impôt du vingtième était moins lourd dans la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté que dans les autres provinces ; la Lorraine n'était même pas soumise à la capitation; de sorte que la vieille France se trouvait plus chargée que la France nouvelle qu'elle avait conquise. Et je ne parle pas des privilèges des localités, des corporations, des personnes. A Paris, en 1783, l'administration des Invalides, de
1. U faut ajouter les pays suivants : Cambrésis, Foix, Bigorre, Marsan, Quatre- Vallées, la Bresse, Soule^ Labour, Béarn, basse Navarre, Nébousan. Les États faisaient la répartition de presque tous les impôts entre les contribuables, en percevaient plusieurs qu'ils dépensaient eux-mâmes pour leurs routes, canaux, haras, etc. Dans Tintervalle de leurs sessions, des commissaires élus par eux formaient comme une administration provinciale permanente qui veillait à l'exécution des décisions prises par les États. Aussi dans ces provinces les intendants avaient une autorité beaucoup moins illimitée que dans les pays d'élection. Quand Machault proposa son impôt du vingtième des revenus de tous les citoyens, les États d'Artoi», de Bretagne, de Bourgogne, de Languedoc et de Provence lui firent une aussi vive opposition que le clergé et la noblesse.
2. Dans les Recherches sur le» prmncee du baron de Cormeré, en 1780, on trouve des cartes de France où les provinces sont teintées à raison des droits de douane auxquels elles étaient soumises, et ces cartes sont des plus bigarrées. Par rapport à la gabelle seulement, il y avait cinq divi- «ions : les pays exempts, rédimés, de saline, de petite gabelle, de grande
jjmacfttritf.
rÉcole militaire, de la Bastille et diverses comnannautés religieuses ne payaient pas de droits d'octroi ; de là une foule d'abus, beaucoup de denrées s'introduisant sous le nom des privilégiés pour des gens qui ne Tétaient pas.
Inégalité quant aux fonctions publiqneB. — Deux noblesses se partageaient toutes les places. Celle d'épée avait les grades dans Parmée, les hautes dignités dans l'Église et les grandes charges de la cour et de représentation ; celle de robe toutes les charges de judicature et les places de la haute administration. Il ne restait au roturier que l'industrie, le commerce et la finance, après quoi, il est vrai, si ses affaires avaient prospéré, il pouvait acheter des lettres de noblesse et devenir marquis, sauf à encourir les sarcasmes de ceux qui ne l'étaient pas encore , et les longs dédains de ceux qui l'étaient déjà».
Inéicalité quant à l'Impôt. — La nation payait alors presque autant qu'aujourd'hui*. Mais trois choses rendaient cette charge bien plus lourde pour nos pères que pour nous : ils étaient beaucoup plus pauvres, près d'un tiers moins nombreux*, et soumis à une répartition fort inégale. Ainsi le
1. Contrairement à l'usage généralement suivi par son prédécesseur, Louis XV ne donna les prélatures qu'aux cadets de bonne maison. En 1750, 22 archevêques et évoques, sur 189 ; 7 lieutenants généraux, sur 223 ; 16 maréchaux de camp sur 137, ont des noms plébéiens (Almanach royal de 1750). n y- avait fort peu d'officiers roturiers sur la flotte. Un édit de 1750 avait promis la noblesse à tout officier parvenu au grade de capitaine un d'
tion, ^ ^ , „
quatre générations au moins de noblesse paternelle (ITM). Le chapitre de Lyon et dix autres n'admettaient que des nobles pour chanoines. La plupart des abbés étaient des cadets de bonne maison. L'ordre de Malte, qui avait en France 260 commanderies ou domaines, ne recevait au rang de chevaliers que des gentilshommes.
2. Voici ce que payait la France, en 1786, d'après M. Bailly, inspecteur général des finances :
Recettes au profit du roi, de diverses natures 558 172 000 livres.
Recettes au profit des provinces 4i 448 ooo
Recettes au profit des particuliers, de corps et de
communautés 280 395 ooo —
880 015 000 livres
Or, la livre de 1786 représentait, suivant M. Bailly, en 1830, une valeur de 1 fr. 44 c. Donc, 880 millions de livres en 1786, valaient 1267 millions de francs, en 1830. Il faut noter que la récapitulation de M. Bailly n'est pas complète ; il a laissé plusieurs impôts sans évaluation. Les droits seigneuriaux fixes ou casuels sur les fonds, sur les personnes et sur les travaux qu'il n'a pas osé évaluer, peuvent être estimés à plus de 160 millions de ce temps-là, ce qui ramènerait le budget de 1786 à ce qu'était naguère notre budget de 1500 millions.
3. C'est Tévaluation de Necker, de Siéyès, de M. Moreau de Jonnès, que
clergé, qui, outre les revenus de ses immenses propriétés, recevait la dîme des biens de la terre, ne payait rien ou peu de chose, mais faisait des dons gratuits, et quant un ministre parlait d'Ôtablii^ un impôt sur ses revenus, il répondait : « Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir à Dieu ou au roi, vous savez lequel des deux aurait la préférence*. » La noblesse et les officiers royaux, excepté dans quelques généralités, n^étaient pas astreints à la tgille ou impôt foncier ; ils devaient les autres impôts directs, la capUation et le vingtième du revenu, mais un grand nombre trouvaient moyen de s'en faire exempter en totalité ou en partie. Les roturierç, qui ne possédaient qu'une moitié du territoire de la France, devaient seuls la taille, 91 millions, la dîme, qui était ici du quarantième, là du quart du produit brut, et en somme coûtait aux agriculteurs 133 millions, les droits seigneuriaux, évalués à 35*, et les corvées à 20. Pour les grandes routes,
toot le monde a adoptée. M. Fayet et M. Raudot ont porté, de moins de 26, à 29, même à 30 millions le chiffre de la population avant 1789.
1. C'est la réponse de l'évéqae de Verdun au contrôleur général Machault, en 1749, au sujet du vingtième de tous les revenus que le ministre voulait et ne put établir. Voltaire (t. XXI, p. 342, édit. Bouchot) attribue ces paroles à l'évèque de Marseille, Belzunce. La lettre de Tévèque de Veraun se trouve dans les Mémoires de Richelieu, t. VIII, p. 268. Au reste, le discours du roi au président de l'assemblée du clergé en 1750 développe la même pensée. Le clergé de l'Artois, de la Flandre, du Hainaut et au Cambrésis, payait les mêmes impôts que la noblesse; celui du Dauphiné, de la Lorrame, de l'Alsace, de la Franche-Comté, des Trois-Évèchés, du Roussillon et de la principauté d'Orange payait aussi les vingtièmes et la capitation, mais en donnant une somme déterminée. Necker évalue l'ensemble des contributions du clergé à environ u millions (t. IIj ch. ix), chiffre que M. Bailly augmente de 1 300 000 francs (t. II, p. 313) ; mais une partie considérable de cette somme était appliquée au remboursement de ses emprunts. Dans le détail, on ne trouve guère que 6 millions pour les dépenses publiques, dont 3 600 000 francs entraient directement dans les coffres de l'État, 15 338 moines mendiants prélevaient au moins 8 millions sur la charité publique, suivant le comité des contributions publiques de l'Assemblée constituante.
2. Il ne s'agit là que du droit à la mutation des propriétés, perçu au
S refit des possesseurs de seigneuries, lequel variait de 1/3 à 1/13 du prix e vente ; il est impossible d'évaluer les autres : taille seigneuriaUj que les seigneurs exigeaient pour leurs noces, pour un enfant nouveau-né,
{>our l'acquisition d'une terre nouvelle ; droit de fouage et de morméagt, evé sur chaque feu en cas de besoin pressait; de pulvéraae, pris sur le troupeau qui passait dans le fief, à cause de la poussière qu'il soulevait ; de banvtn, qui privait les vassaux du droit de vendre leurs denrées pendant un certain temps, pour que le seigneur pût écouler les siennes sans concurrence; de mxnnge, qui obligeait de ne commercer que dans les halles du seigneur ; droits pour vendre du fer, des planches, des cercles, pour aiguiser des couteaux, ramasser des chinons destinés aux papeteries, etc., etc.; banalité on droit qu'avait le seigneur de forceivses vassaux à venir au moulin, au four, au pressoir seigneurial et d'empéchier toute construction de moulin et de four dans l'étendue du fief, enffn les corvée» et les droits réels : droits exclusifs de chasse j de garenne ouverte, de co-
par exemple, dont beaucoup furent construites sous Louis XV, l'État ne faisait que les frais du tracé et les travaux d'art, les matériaux étaient fournis et leur emploi avait lieu au moyen de la corvée^ de sorte que ces travaux, si profitables à tout le pays, étaient exécutés aux dépens et au milieu de la haine des populations riveraines*. ,
Inég^allié quant à la Jastice. — Un noble était déca- : pité, un roturier était pendu ; la différence n'était que dans la . forme. Mais pour un môme délit commis en commun, lamar- ^ quise de Courcelles est condamnée à deux ans de clôture dans une abbaye ; Rostaing, qui n'est qu'un roturier, sera pendu et étranglé (arrêt de 1669).
Serritade de Pindastrie et entraves mises au cornmeree. — Les corporations, jurandes et maîtrises arrêtaient l'essor de l'industrie en limitant le nombre des patrons, ce qui détruisait la concurrence : et en ne permettant que l'exercice du métier dont on avait payé l'apprentissage, ce qui enfermait chacun dans son état comme dans une geôle. Ne devenait pas maître qui voulait, mais qui pouvait acheter une maîtrise trois, quatre, et quelquefois cinq ^ mille livres, non compris le chef-d'œuvre, les cadeaux, le repasr Et, après avoir payé tout cela, on n'avait pas encore acheté le droit de perfectionner son industrie, car un perfectionnement était un
lombier^ de péage et ra/oage sur les prés ; de parcours et pAturage avant la première coupe ; les justices seigneuriales avaient les droits de déshérence, de bâtardise, dVpave; droits de voirie, droit de planter des arbres ou de s'approprier ceux qui existaient sur les chemins, rues et places ; droits sur les cours d'eau non navigables et les chemins vicinaux, etc., etc. Voyez Laferrière, Histoire des principes, des institutions et des lois, de 1789 à 1800. Il est bien entendu que quelques-uns de ces droits n'existaient que dans certaines localités. Les seigneurs prélevaient encore une partie considé* rable des 96 millions payés pour les péages.
1. Les corvée» n'empêchaient pas les ragmstftonc. Quand Marie Leczinska vint à Paris, c'était au temps de la moisson ; néanmoins « on fit marcher les paysans pour raccommoder les chemins par où la reine devait passer.... On commanda les chevaux à dix lieues à la ronde pour tirer les nagages. On les payait mal et on ne les nourrissait pas du tout. Quand les chevaux commandés n'arrivaient pas, on faisait doubler la traite aux chevaux du pays dont on s'était saisi.... A Sézanne, plusieurs paysans me dirent que leurs hôtes n'avaient rien mangé depuis trois jours. On en attelait dix là où on en avait commandé quatre : jugez combien il en périt. Notre sabdélégué en commanda 1900 au lieu de 1500 qu'on lui demandait.... > (Mémoire du marquis d'Argenson sur les droits seigneuriaux). Le transport des troupes et de leurs bagages avait lieu encore au moyen de la corvée. La fabri* cation du salpêtre était un fléau pour les campagnes, les agents chargés de cette fabrication ayant le droit de pénétrer partout : il fallait les loger, leur fournir à vil prix les voitures et le bois dont ils avaient besoin. Exploitant la terreur qu'ils inspiraient, ils vendaient au plus offrant la dispense de laisser fouUler sa maison.
attentat aux droits antérieurs de la corporation. Le fabricant d'étoffes ne pouvait les teindre, le teinturier en fil n'avait pas le droit de teindre la soie ou la laine, le chapelier de vendre de la bonneterie. Enchaînés par de minutieux règlements, les manufacturiers étaient exposés à voir la police détruire leurs produits pour une inadvertance ou une modification dans le travail qui ne devaient causer aucun tort à l'acheteur, c Chaque semaine, pendant nombre d'années, dit un inspecteur des manufactures, j'ai vu brûler à Rouen, 80 ou 100 pièces d'étoffes, parce que tel règlement sur le tissage ou sur la teinture n'avait pas été de tout point observé, quoique l'étoffe fût donnée pour ce qu'elle était, i II n'y avait plus qu'une monnaie : celle du roi, et depuis 1726 le commerce n'était plus entravé par des altérations des espèces ou de subites et officielles variations dans le prix du marc d'argent*; mais il l'était encore par la diversité dea poids et mesures, qui changeaient de ville à ville. La Compagnie des Indes avait, jusqu'en 1770, par ses privilèges commerciaux, gêné les efforts des négociants particuliers. On venait de l'abolir ■ ; mais, à l'intérieur, le négoce avait encore à combattre contre des restrictions et des monopoles funestes. Ainsi, à Rouen, une compagnie était chargée de l'approvisionnement de la ville en grains ; une autre avait le privilège du transport des blés ; une troisième, celui de les faire moudre dans ses moulins, au grand détriment des habitants, à qui il était interdit de se pourvoir ailleurs. Les blés ne circulaient même point d'une province à l'autre, de sorte que les agioteurs pouvaient à volonté faire la disette ou l'abondance sur certains points, c'est-à-dire y vendre très-cher ou achètera vil prix*. Enfin, les douanes intérieures, qui isolaient les provinces, rendaient les relations commerciales aussi difficiles entre elles qu'avec les pays étrangers, et les péages prélevaient sur les transports 96 millions. Pour descendre la Saône et le Rhône de Gray à Arles, il fallait s'arrêter et payer . 30 fois, de sorte que sur cette route, dont la nature «eule
* 1. Le marc d'argent était à 36 livres en 1715; il fut porté, par Law, à 120. II était retombé, quatre ans après, à 44. Fleury le fixa, en 1726 à 54, et comme il n'éprouva pas depuis de variations sensibles, les espèces frappées depuis cette époque circulèrent avec leur valeur nominale.
2. La liberté avait fait aussitôt prospérer ce commerce. Au temps da ' monopole, les ventes s'élevaient seulement, année moyenne, à 8 millions ;
après qu'on l'eut aboli, elles montèrent à 20.
3. C'est ce que Turgot avait montré dans ses lettres qui firent alors une grande sensation.
ayait fait les frais, le commerce laissait aux mains des péagers 25 à 30 pour 100 de la valeur des produits transportés. Ajoutons que les pays catholiques ayant par année 50 jours de fêtes, que n^avaient point les pays protestants, ceux-ci trayaillaient plus et pouvaient vendre à meilleur compte» Cependant nos colonies étaient si florissantes et Tindustrie européenne si arriérée, que, malgré tout cela, notre commerce prospérait '.
Décadenee de l'af^rlcnltnre. — Près d^un cinquième des terres, immobilisées aux mains du clergé, rendaient peu, parce qu'elles étaient soustraites à Taction de l'intérêt personnel ; presque tout le reste, cultivé par des métayers, donnait à peine davantage*. La division de la propriété avait commencé depuis longtemps*, mais la terre n'était arrivée aux mains des paysans que chargée de rentes, cachet de l'ancienne servitude. Peu de bétail, quatre fois moins qu'aujourd'hui, par conséquent appauvrissement des terres par suite d'une fumure insuffisante. Peu de grands propriétaires cultivant eux-mêmes : « On ne compterait pas, disait un écrivain du temps, 300 seigneurs vivant sur leurs terres*. » C'était le mal dont l'Irlande a tant souffert, qu'on
1. D'après Arnanlt, Balance du commercBy nos importations s'éleTaient en 1787 a 370 915 000 livres, et nos importations à 542 604 OOO ; total pour le commerce général, 022 510 OOO, valeur actuelle plus de ISOO millions.
2. Le métayage, système inférieur à celui du fermage, entretenait la misère dans les campagnes. Arthur Young vit (1787-1780} dans le Berry les métayers obligés, presque tous les ans, d'emprunter leur pain aux seigneurs avant la moisson. Les provinces les moins pauvres étaient ceUes qui l'avaient abandonné. Selon M. Moreau de Jonnès {Statiêtiqxke de la France^ p. 30), en 1764, il fallait 64 ares de terre en céréales pour nourrir une personne : il n'en faut plus aujourd'hui que 45. Pour le Détail non-seulement le chiffre s'est accru, mais encore leur poids et le rendement de chaque tète en viande nette. En comparant les chiffres de Lavoisier et ceux de Arm.Husson [Cantommatione de Paris), on voit que cette augmentation est 4'un sixième.
3. Championniôre et de Tocqueville le prouvent. Arthur Tonng estimait qu'un tiers peut-être du sol appartenait aux paysans. Necker, comme Turgot, constatait qu'il y avait une immensité de petites propriétés rurales. Le marquis de Mirabeau, qui, il est vrai, exagère toujours, prétendait dans la Philoéophie rwrcUe que la petite culture occupait les trois quarts des terres labouraJbles.
4. Rougier de la Bergerie, Recherchée sur le$ abus qui /^opposent aux progrès de VagricuUure. < Toutes les fois, dit Arthur Young, que vous rencontrez les terres d'un grand seigneur, même quand il possède des millions, vous êtes sûr de les trouver en friche. Le prince de Soubise et la duc de Bouillon sont les deux plus grands propriétaires de France, et les seules marques que j'aie encore vues de leur grandeur sont des jachères, des landes et des déserts. Ah! si j'étais seulement pendant quelques jours dictateur en France, comme je ferais danser tous ces grands seigneurs ! •
a créé un mot pour le désigner, V absentéisme, Vauban, Bois- Guilbert se plaignaient déjà du discrédit attaché à Tétat de cultivateur. Il fallut, en 1720, un arrêt du Conseil d'État pour autoriser les nobles à prendre à ferme, sans déroger, les terres des princes du sang. Un écrivain disait encore, en 1788 : « L'état de laboureur est méprisé dans les provinces du centre ; il Test moins dans la Brie, la Beauce et la Picardie. » Ce mépris venait de la misère profonde où vivait le paysan, ruiné par les impôts, les corvées, les restrictions apportées au commerce des grains, ruiné encore par des droits de garenne, de colombier et de chasse, qui étaient autant de fléaux pour le champ du pauvre, quelquefois même pour celui du riche. « Quand il plaît, dit Saint-Simon, au seigneur de Thouars, il mande à celui d'Oiron, son vassal, qu'il chassera un tel jour dans son voisinage, et qu'il ait à abattre une certaine quantité de toises des murs de son parc pour ne point trouver d'obstacles, au cas que la chasse s'adonne à y entrer. > Les belles routes construites sous Louis XV ne servaient qu'entre les grandes villes. La plupart de nos voies de communication ne remontent pas au delà de 80 ans, et dans bien des provinces, les routes non royales étaient impraticables huit mois de l'année. D'ailleurs « les terres, dit Montesquieu, rendent moins en raison de leur fertilité que de la liberté de leurs habitants. »
Mm, liberté individuelle et la propriété mal garantie!. — Les lettres de cachet mettaient l'une à la discrétion des ministres et de leurs amis * ; l'autre était menacée par
1. En 1655« Bartet, secrétaire da roi, ayant dépla an doc de Caadale, celai*ci le fit arrêter, et raser d'un côté du visage, barbe et cheveux. Ensuite il le fit exiler. (BiCme de Sévigné, juin 1655 ; Mont., t. II, p. 488 ; t. m, p. 22). Saint-Simon raconte (cnap. xix) qu'un baron de Charnacé, trouvant que la maison d'un roturier nuisait à la svmétrie de son parc, attira l'homme chez lui et l'y retint pendant qu'on démolissait sa maison et qu'on la transportait en un autre lieu. Le roi et la cour rirent beaucoup de l'aventure. Si l'ancienne monarchie a péri, ce n'est pas parce qu'elle a été attaquée par des métaphysiciens politiques et des pamphlétaires ; c'est surtout parce qu'au moment de cette attaque la propriété presque tout entière s'était désintéressée de sa cause, fatiguée depuis un siècle de ce que le trésor public demandait toujours plus et restituait toujours moins..., tenue qu'elle était dans une perpétuelle inquiétude et gênée par Une législation abusive. Or, il n'y avait plus alors de gouvernement en Europe qui pût résister longtemps au ressentiment de la propriété blessée. • (Mémoires d'un ministre du trésor public (MoUien), t. I, p. 134 et sq.) Quant aux lettres de cachet, il en a déjà été question. Rappelons seulement ici que le duc de la Vnllière en délivra, dit-on, &0 000 dnrant son ministère et que la marquise de Langeao, qui avait tout pouvoir sur lui, en faisait commerce. M. de Ségnr raconte, clans ses Mémoires, l'édifiante histoire d'une femme et de son mari ; celui-ci ayant eu la même
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la confiscation qu^on trouvait écrite dans toutes les lois, par Farbitraire dont la cour était armée pour la création d'impôts nouveaux, par une justice qui n'était pas toujours impartiale, et par ces arrêts de surséance qui dispensaient les grands de payer leurs dettes.
' * Pauvre, on l!aurait frappé d'un arrêt légitime: j II est puissant; les rois ont ignoré son crime*.
Malesherbes, président de la cour des aides, disait au roi, dans des remontrances restées célèbres : c Avec les lettres de cachet, sire, aucun citoyen n'est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance, car personne n'est assez grand pour être à l'abri de la haine d'un ministre, ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un commis des fermes. > c Rien, a dit un public is te, ne protégeait personne, tel est le dernier aspect de l'ancien régime ; s et il cite en preuve de l'insuffisance des corps ou des positions privilégiées le général comte de Lally, le procureur général la Chalotais et toutes les victimes ecclésiastiques de la bulle Unigenitus»
li» liberté de eenscienee rëf osée. — Les règlements les plus Sévères restaient en vigueur contre les dissidents. En 1746, il y avait 200 protestants condamnés par le seul parlement de Grenoble aux galères ou à la réclusion pour des actes de leur culte; en 1762, le parlement de Toulouse fît , pendre un pasteur qui avait exercé en Languedoc son ministère et décapiter trois jeunes gentilshommes qui s'étaient armés pour se défendre contre une émeute catholique. Les mêmes magistrats firent rouer le protestant Calas, accusé d'avoir tué son fils, qui voulait, disait-on, se faire catholique, et qui en réalité s'était suicidé. Sirven et sa femme n'échappèrent à un pareil sort, que par la fuite.
idée et payé la même somme, chacun des deux époux fit enfermer le môme jour Pautre. Un magistrat, d'Épréménil, prétendait que les lettres de cachet étaient aussi nombreuses que tous les autres mandats d'arrestation. Marie Durand fut arrêtée à l'âge de huit ans, Marie Béraud à l'ftge de quatre ans en 1723; sa captivité dura quarante ans, 1723-1763 (Topin, . AiaueS'MorteSf Ntmes, 1865). Charles de Craon, maréchal de Beauveau, fit ' vider la prison de la erosse tour ; on menaça de le destituer, c Le roi, répondit Beauveau, est le maître de m'ôter le commandement qu'il m'a conféré, mais non de m'empécher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur, t
1. Gilbert, Mon apologiej 213, 214. < U y eut sous Louis XV, dit M.Droz (t. I, p. 103), d'effrayants exemples d'impunité. • Il pense sans doute à ce comte de Cnarolais, prince du san^, qui, dit-on, prenait plaisir à tirer sur les coavreurs pour les voir précipités du haut ^es toits.
SéTÊrlté et fatbleate à l'égard de la presse. — * La
censure existait. Il y en avait même plus d^u'^e, celle du roi, celle du parlement , celle de la Sorbonne. Mais souvent elles se contrariaient. Tel livre amnistié par l'une, était brûlé par Pautre. Il se vendait plus cher.', et n'en circulait pas moins, quelquefois sous le couvert môme des ministres •. La loi prononçait la peine de la marque, des galères, de la mort contre les auteurs ou colporteurs d'écrits hostiles à la religion et à l'État ; quelques sots se laissaient prendre ; le plus souvent, Tadministration fermait les yeux, et ce mélange d'exx^essive sévérité et de tolérance aveugle ne faisait qu'irriter la curiosité publique. On s'informait des arrêts pour savoir quels ouvrages on devait lire. Ce siècle était bien le temps où l'abbé Galiani définissait l'éloquence ; < l'art de tout dire sans aller à la Bastille. » Fréret y alla pour une dissertation sur .les Francs; Leprévost de Beaumont, secrétaire du clergé, y resta vingt et un ans, jusqu'en 1789, pour avoir dénoncé au parlement le pacte de famine,
lIlBère générale, — Tous les témoignages montrent Taffreuse misère du peuple, les paysans de Normandie vivaient en grande partie d'avoine et s'habillaient de peaux ; dans la Beauce, le grenier de Paris, les fermiers mendiaient une partie de l'année* ; on en vit réduits à faire du pain avec de la fougère *. Dans un grand nombre de provinces, l'usage de
i. Journal de Barbier, t. lU, p. i43«
2. Malesherbes, directeur de la librairie, était à ce titre offlcieliement
qa'ii allait être arrête et ses papiers trouva pas d'asile plus sûr pour ses papiers oue l'hôtel même de la direction de la librairie, et les y porta. L'Esprit dé* taxa fut imprimé à l'étranger et sans nom d'auteur. La Hertriadej le Siècle de Louis XI V, les Biéments de la philosophie de Newton ne circulèrent que par contrebande. En condamnant de pareils livres à n'arriver que subrepticement au public, on habituait la société à violer la loi.
3. Le marquis de Turbilly, Mémoires sur les défrichements^ 1760.
4. En 1739, le marquis d'Argenson écrivait : < J'ai vu, depuis que j'existe, la ruine croissante de la richesse et de la population. Au moment où j'écris, en pleine paix, avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent tout autour de nous, comme des mouches, de pauvreté, et broutent l'herbe. Les provinces du Maine, Ahgoumois, Touraine, haut Poitou, Périgord,. Orléans, Berri sont les plus maltraitées. Cela gagne les environs de Versailles. Le duc d'Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. 11 le posa sur latable du roi en disant : c Sire, voilà de quoi vos 8i:uets se nourrissent. > Duclos, {Mémoires tecrets y t. II, p. 196, édit. de 1808J affirme, en 1764, qu'il y avait, d'après les calculs les plu& modérés, de 28 a 30 000 mendiants dans Paris.
la viande était inconnu. La consommation ne s^élève pas, dit un écrivain vers 1760, pour les trois quarts de la population de la France, au dQlà d^une livre par tête et par mois. Les riches mômes étaient pauvres ; car ces charges , qu'ils achetaient si cher, et qui stérilisaient d'énormes capitaux, étant fort mal rétribuées par TÉtat, ne leur rendaient pas même rintérêt de leur argent, et leurs vastes domaines, mal cultivés, étaient improductifs*. Vauban n'estimait pas qu'il y eût en France plus de 10000 familles fort à l'aise ^ Le médecin de Louis XV, Quesnay, le penseur, comme le roi l'appelait, ne porte qu'à 76 millions la rente du sol , pour les propriétaires, qui en retirent aujourd'hui vingt fois davantage, 1500 millions. Le premier chiffre est sans doute trop faible, mais une chose hors de doute , c'est que depuis cent ans la population n'a pas doublé, et que l'agriculture a quadruplé ses produits*. Les denrées alimentaires étaient donc en quantité deux ou trois fois moindre pour nos pères que pour nous^ ; et naguère encore des vieillards se rappelaient par quels misérables vêtements l'homme du peuple, l'ouvrier était défendu contre les intempéries des saisons **.
« On voit, disait la Bruyère, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne,
1. D'après les calcals de M. Passy, l'hectare, qui produit aujourd'hui 13 ou 14 hectolitros en moyenne, en donnait 8 en 1700. Rapport à rAcadémie des sciences morales, 1848.
2. Aujourd'hui le nombre des chefs de famille payant au-dessus de 1000 fr. de contributions directes, est de 40 à 50 000.
3. D'après les chiffires que donne Quesnay, dans les articles Graint et Fermiers^ écrits pour V Encyclopédie, vers 1760, on trouve qu'aujourd'hui si la production ae la France en seigle et en orge est restée la même, celle de l'avoine a quadruplé et celle dvi froment triplé. Bn outre, en 1750, il n'y avait point de pommes de terre, peu de légumes secs et peu de fourrages, par conséquent l'élève des chevaux et du gros bétail était négligée. On ne comptait en effet que 5 millions de bêtes bovines ; aujourd'hui nous en avons le double, d'un poids moyen bien supérieur, parce qu'elles sont mieux nourries, et nous en abattons dix fois davantage. Même proportion pour le nombre et la qualité des moutons. Turgot, en 1 776, voulant réorganiser les postes, ne put se procurer les 6000 chevaux de trait dont il avait besoin. Beausobre estimait, en 1764, que la récolte annuelle des vins était de 13 millions d'hectolitres ; ce n'est que le tiers de ce qu'elle est aujourd'hui. En résumé, en évaluant les prix d'alors aux prix <r aujourd'hui, on trouve tout au plus une valeur de 1250 millions pour toute la production agricole, qui est maintenant de 5 à 6 milliards. (Léonce de Lavergne, De VÉconomie ruraJe en Angleterre).
4. M. Passy porte à 354 litres la production des céréales par tête en 1700, tandis qu'elle est aujourd'hui de 454, sans compter les autres aliments que nos pères ne connaissaient pas ou dont ils usaient peu. Rapport à l'Académie des sciences morales, 1848.
5. Sur les mauvaises conditions higiéniques dadll los campagnes, voy. Mçlon, luttai $ur le commerce, édit Guillaumin,
noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté inconcevable. Ils ont une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre*. » Le moraliste est ici historien fidèle.
IniafllsaBce des éeoles et des aeconni contre la fliisère on la maladie. — Les riches pouvaient faire donner à leurs enfants une éducation excellente : quelques enfants du peuple, comme Rollin, parvenaient, grâce à leur intelligence et aux circonstances, à se faire admettre au nombre des élus. Mais pour l'instruction du peuple , on s'en souciait neu, et l'ignorance générale contrastait avec Téducation raffinée de la noblesse. Les institutions hospitalières ne manquaient pas, la charité chrétienne les avait multipliées; mais le capital national étant très-restreint, les secours étaient très-limités, et en voyait incessamment des bandes de mendiants parcourir les campagnes et effrayer les villes. La France avait alors environ 800 hôpitaux civils, dont la population s'élevait à 110000 individus, mais la mortalité y était effrayante : deux sur neuf à THôtel-Dieu de Paris, c'est-àdire le triple d'aujourd'hui. Telles étaient l'insuffisance des secours et l'ignorance des plus simples règles de l'hygiène, que dans cet hôpital, le plus riche de France , on réunissait les malades de toute sorte, même ceux qui étaient atteints d'affections contagieuses , dans les mêmes salles , et jusqu'à 5 et 6 dans le même lit*, car il n'y avait que 1219 lits servant quelquefois en même temps à 6000 malades. « A Bicôtre, disait Necker dans un rapport au roi, j'ai trouvé dans un même lit neuf vieillards enveloppés dans leurs linges corrompus. »
Mortalité considérable. — Aussi n'y a-t-il point à s'étonner, à raison de toutes ces causes, qu'on ait estimé la durée de la vie moyenne beaucoup moins longue alors qu'elle ne Test aujourd'hui *.
1. La Bruyère, Caractères, chap. de I^omme, p. SSO de l'édit. Didot. *2. Huit quand c'étaient des enfants, les fous couchaient deux à deux. Les* lits avaient de largeur l«,4./îaf port de Bailly, Lavoisier, Laplace,etc ,
en 1786.
3. M. Charles Dupin porte l'augmentation à onze ans. Duvillard, dont les tables de mortalité servent encore pour les tontines, admettait le chiflhe
\. — Il est un point de ce tableau que je suis forcé de laisser sous le voile, les mœurs et les croyances. Jamais, depuis Tempire romain , la moralité n'était tombée si bas; et cette corruption était générale. Les scandales de Trianon se renouvelaient à Windsor, à Potsdam, au palais de TErmitage. La noblesse et une partie de la riche bourgeoisie rivalisaient avec la cour. Pour faire comprendre le renversement des idées morales, un mot suffira. Un des hommes assurément honnêtes de ce siècle , le marquis d'Argenson, ne craignait pas d^écrire : c Le mariage, ce droit furieux et dont la mode passera. » Il souhaitait que ce droit devînt t un loyer où Ton pourrait entrer en .octobre et sortir en janvier, les unions libres étant bien plus favorables à ]a peuplade. » Le maréchal de Saxe , le duc de Richelieu , mille autres, ou pour mieux dire, tout le monde, dans les hautes classes, pensaient de même et agissaient en conséquence. Aussi, lorsque durant la Terreur les nobles et les prêtres pé- Hssaient en foule, le comte de Maistre , s'appuyant sur les idées d'expiation et de châtiment providentiel, prononçait sur eux ces dures et cruelles paroles, qui ne peuvent sortir que de sa bouche : c II y a des innocents sans doute parmi les victimes, mais il y en a bien moins qu'on ne Pinmgine communément; s et encore : c Jamais un grand crime n'eut plus de complices ' . »
Désaccord entre les idées et les institntious. — A nous en tenir aux faits indiqués plus haut, on voit que le moyen âge, tué dans Tordre politique, vivait toujours dans Tordre social. De là un profond désaccord entre les éléments constitutifs de la société. Par les idées, par les mœurs régnantes, on était bien au dix-huitième siècle; par les usages et par beaucoup d'institutions, on était encore au treizième.
— -o , r — 1- Qtt® depuis la Révolution
la vie moyenne s'est accrue de plus d'un sixième. Mais M. Bouvard, qui refit en 1849 ces calculs, estime que la vie moyenne en France est aujourd'hui de 40 ans, 10 mois et 17 jours. M. Benoiston de Gh&teauneuf la portait en 185& à 39 ans 8 mois. M. ViUermé pense qu'elle était A Paria de 32 ans au dix-huitième siècle, de 26 au dix-septieme, et de 19 au qua« tonième. On a remarqué une i)rogression analogue à Genève et à Stutt« gard. Ulpien, au commencement du troisième sieole, la portait à 30 ans, 1. Dès 1704, Leibnitz parlait de la révolution générale dont TEorope était menacée et dn châtiment inévitable de ceux qui par leurs vicea 14 préparaient. (Œuvres de Locke ettle Leibnitz, édit. Didot, 431.)
Du moment que cette différence fut sentie, une révolution fut proche, car de nouvelles idées appellent nécessairement des institutions nouvelles. Mais voilà ce dont ne voulaient ni la cour ni tous ceux qui vivaient des abus comme d'une propriété, légitime. Un ministre parlait-il de réforme, il était chassé. Les écrivains essayaient-ils de percer ces ténèbres palpables amassées par le gouvernement autour de lui-même, un arrêt du conseil interdisait absolument de rien publier sur des matières d'administration publique; et en 1768, à vingt ans de Mirabeau et de la Constituante, de pauvres diables étaient envoyés aux galères pour avoir vendu quelques livres, parmi lesquels Tinnocente brochure de Voltaire : Û homme aux quarante écus.
ITanban» Bois-Onillebert^ Fénelon, d'Arg^enson, Machaalty Ghoiseul. — Il faut qu'un gouvernement soit bien glorieux et bien fort pour éteindre sous ses pieds ce flambeau qu'allume l'opinion publique. Louis XIV l'avait fait alors qu'il ne jetait que de faibles lueurs. Louis XV n'y parvenait pas. Les ruineux abus dont je viens de parler, ces inégalités blessantes, cet immense désordre et ces misères avaient en effet provoqué l'examen. Vauban, Bois-Guillebert, avaient demandé des réformes au point de vue économique*; Fénelon*, au point de vue politique. Durant la régence, la liberté, la licence môme de l'esprit répondirent à celle des mœurs. Le duc de Bourbon essaya en vain d'arrêter cette curiosité impatiente. Sous son ministère s'organisa le c/u6 de Ventre-sol, le premier qui ait été ouvert en France. Fleury le ferma. Mais dans le même temps un futur ministre, le marquis d'Argenson, dans ses Considérations sur le gouvernement de la France^ écrites avant 1739, réclamait la décentralisation locale, des conseils municipaux et cantonaux, la
1. Pour la dtme royale de Vauban, voy. ci-dessus, p. 304. Bois GuiUebert, mort en 1714, 6tait lieutenant général au bailliage ae Rouen et parent de Vauban ; il a laissé un beau livre intitulé : Détail de la France soiis Louis XI Vj 1707. qui fut même réimprimé sous le titre de Testament politique de if. de Vauban.
2. Le Télémaque n'était qu'un livre d'éducation pour le duc de Bourgogne. C'est dans les Mémoires et dans les Lettres de Fénelon adressées aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse qu'on voit l'archevêque de Cambrai demander d'importantes réformes dans le gouvernement. Il indique de mauvais remèdes, mais voit bien le mal.
3 Un autre ministre, le marquis de Chauvelin, dans le même temps, jouait le rôle que remplit plus tard Malesherbes. c II combat tous les jours pour la liberté contre M. le cardinal de Fleury et contre M. le garde des sceaux. > (Voltaire, Lettre du 8 sept. 1731.)
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liberté du commerce au dedans et au dehors, l'application du scrutin au choix des officiers royaux. Et ce marquis, ce ministre ne craint pas d'écrire : « On dira que les principes du présent traité, favorables à la démocratie, vont à la destruction de la noblesse : on ne se trompera pas.... Je ne demande que de mettre à part le plus stupide préjugé, pour convenir que deux choses seraient principalement à souhaiter pour le bien de l'État : Tune, que tous les citoyens fussent égaux entre eux; l'autre, que chacun fût le fils de ses œuvres. Les nobles ressemblent à ce que soiit les frelons aux ruches. » Voilà déjà tout énoncé un des articles de foi de la Révolution*. Un autre ministre, Machault, proposa de remplacer la taille que payaient les seuls roturiers par un impôt territorial auquel les privilégiés, nobles et prêtres, seraient soumis. Choiseul parlait, lui aussi, de réformes; les couvents lui semblaient, comme à Colbert, trop nombreux, et il estimait, comme tes états de Pontoise, en 1561, que la suppression de l'immunité d'impôt accordée à ï'Églisé pour ses immenses domaines aiderait singulièrement à rétablir les finances délabrées de l'État.
Agitation croissante des esprits. — Si de telles pensées fermentaient dans la tête des hommes publics, que ne disaient pas ceux qui s'étaient donné la ch^ge d^examiner toutes les questions sociales, politiques et religieuses? La littérature n'était pas, comme au siècle précédent, renfermée dans le domaine de l'art; elle avait tout envahi et prétendait tout régler. Les forces les plus viriles de l'esprit français semblaient tournées à la recherche du bien public. On ne travaillait pas à faire de beaux vers, mais à lancer de belles maximes. On ne peignait plus les travers de la société pour en rire, mais pour changer la société même. La littérature devenait une arme que tous, les imprudents comme les habiles, voulaient manier, et qui, frappant sans relâche, faisait de terribles et irrémédiables blessures. Par une étrange inconséquence, ceux qui avaient le plus à souflrir de cette invasion des gens de lettres dans la politique, étaient ceux
1. Dans son Plan de gotmemement proposé pour la France, et qui fnt imprimé en 1765 à la suite de l'ouvrage cité dans le texte, il demandait encore, p. 196-208, la division du royaume en départements, et celle des départements en cantons ; dans chaque département 11 plaçait un intendant, etc. ; c'est tout notre système préfectoral demandé cinquante ans avant la constitution de l'an viii.
qui y applaudissaient le plus*. Cette société du dix-huitième siècle, frivole, sensuelle, égoïste, avait du moins, au milieu de ses vices, le culte des choses de l'esprit, t Qui n'a pas vécu, disait Talleyrand, dans les années voisines de 1789, ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre. » Jamais les salons ne furent aussi animés, la politesse aussi exquise, la conversation aussi brillante. Le t^Jent y tenait presque lieu de naissance, et la noblesse, avec une témérité chevaleresque qui rappelle celle de Fontenoy, essuyait, le sourire aux lèvres, le feu de cette polémique ardente que des fils de bourgeois dirigeaient contre elle. « Alors, dit Malesherbes, un noble enthousiasme s'était emparé de tous les esprits*. »
Voltaire, Montesquieu et Rousseau. — Trois hommes sont à la tète du mouvement: Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Le premier, dont le vrai nom était Arouet, naquit à Paris en 1694, d'un père ancien notaire et originaire du Poitou. Il ne vit que les années malheureuses du grand roi, et fut un des plus ardents dans la réaction qui éclata contre les habitudes religieuses du dernier règne. A vingt et un ans, il fut mis à la Bastille pour une satire de Louis XIV qu'il n'avait point faite : il payait déjà pour sa réputation d'esprit et de malice. Entré dans la carrière avec sa tragédie d''Œdipe, pleine de vers menaçants (1718), et la Henriade, apologio de la tolérance religieuse (1723), il arriva promptement à la renommée et fut recherché partout. Un jour, cependant, il sentit les inconvénients de cette haute société aristocratique au milieu de laquelle il avait été introduit dès son jeune âge, et dont s'accommodaient son esprit brillant et léger, son tempérament fin et délicat. Un chevalier de Rohan- Chabot ayant parlé de lui avec impertinence, en avait été aussitôt châtié par une de ces paroles acérées que Voltaire décochait si bien. Il se vengea en grand seigneur lâche et brutal par la main de ses laquais. Voltaire, qui n'avait pas de
1. Même les querelles de ménage des gens de lettres devenaient des événements publics ; ainsi la rupture de Diderot et de Rousseau : < Mon Dieu, disait un jour le duc de Castries à Champfort, partout où je vais, je n'entends parier que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on cela? des «rens de rien, des gens qui n'ont pas de maison, qui sont logés au troisième éta-
Sel En vérité on ne peut se faire à ces cnoses-là! « On s'y faisait cepen* ant; et c'était un signe des temps qui arrivaient, que la plus haute société t'occupât de ces choses-là. (M. Saint-Marc Girardin. (£ttM(e sur /tousseau.)