‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 37 sur 72 · JUSQU*A LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

JUSQU*A LA RÉVOLUTION

Prophétiques avertissements ! Pourtant Louis XVI se laissa entraîner, et, le 6 février 4 778, il signa avec les États-Unis un traité de commerce, corroboré d'une alliance oflFensive et défensive, si l'Angleterre déclarait la guerre à la France. L'ambassadeur anglais fut aussitôt rappelé.

D'Orrilliersy d^Estaing; et de Cruicben. — La France, heureusement, avait passé par les mains de Choiseul qui avait relevé sa marine. Une flotte de 12 vaisseaux et de k frégates partit de Toulon pour l'Amérique (1778) sous le comte d'Estaing; un autre se forma à Brest pour combattre dans les mers d'Europe; enfin une armée se prépara à faire une descente en Angleterre. Le combat de la frégatte la Belle-Poule, qui démâta une frégate anglaise, ouvrit glorieusement les hostilités ; et le comte d'Orvilliers, sorti de Brest avec 32 vaisseaux, tint la fortune indécise, dans la bataille d'Ouessant, contre l'Amiral Keppel (27 juillet). L'Angleterre fut effrayée de voir la France reparaître sur mer à armes égales, et traduisit son amiral devant un conseil de guerre. N'avoir pas saisi la victoire, c'était pour elle avoir été vaincue. Le comte d'Estaing aurait pu remporter quelque brillant succès sur l'amiral Hpwe, inférieur en forces ; mais sa flotte fut dispersée par une tempête, et il échoua dans une tentative sur Sainte-Lucie, dont les Anglais s'étaient emparés ; Bouille prit du moins la Dominique.

On recueillit alors les fruits de la politique du duc de Choiseul qui avait renoué l'alliance de la France avec l'Espagne. Cette puissance offrit sa médiation que l'Angleterre rejeta. Poussée par le comte de Vergennes qui lui montrait Gibraltar, Minorque et les Florides à reconquérir, elle déclara la guerre à l'Angleterre et réunit sa marine à celle de la France (1779). Le comte d'Orvilliers, avec 66 vaisseaux de ligne, cingla sur Plymouth; une tempête qui dispersa sa flotte épargna à l'Angleterre quelque désastre ! La France se consola d'avoir perdu le fruit de ce grand armement par la prise de la Grenade, que d'Estaing enleva, en sautant le premier dans les retranchements ennemis. Cet événement eut à Paris un retentissement considérable. L'amiral Rodney s'y trouvait alors, retenu pour des dettes qu'il ne pouvait solder. Un jour qu'il dînait chez le maréchal de Biron, il traita avec dédain les succès des marins français, disant que, s'il était libre, il en aurait bientôt raison. Le maréchal paya aussitôt ses dettes: « Partez, monsieur, lui dit-il; allez essayer

de remplir vos promesses; les Français ne veulent pas se prévaloir des obstacles qui vous empêchent de les accomplir. »

Cette générosité chevaleresque nous coûta cher ; Rodney faillit tenir parole. Il battit une flotte espagnole, ravitailla Gibraltar, qu'une armée franco-espagnole assiégeait, et alla livrer aux Antilles trois combats au comte de Guichen. Mais le comte retint la victoire indécise et enleva, à son tour, en Europe, un convois anglais de 60 bâtiments, avec un butin de 50 millions.

l«a neutralité armée. — Un échec du comte d'Estaing devant Savannah, dont il voulut s'emparer avant que la brèche fût ouverte, compromit un moment la 'cause américaine. Mais une vaste coalition se formait contre le despotisme maritime de l'Angleterre. Pour empêcher la France et l'Espagne de recevoir des régions du Nord les munitions navales nécessaires à leurs arsenaux, les Anglais arrêtaient et visitaient les bâtiments neutres. De là mille vexations, des abus, et la ruine du commerce des neutres. Catherine II» la première, proclama (août 1780^ la franchise des pavillons, à la condition qu^ils ne couvriraient pas la contrebande de guerre, poudre, boulets, canons, etc. ; et pour soutenir ce principe, elle proposa un plan de neutralité armée qui fut successivement accepté par la Suède et le Danemark, la Prusse et l'Autriche, le Portugal, les Deux-Siciles et la Hollande i. L'Angleterre, vivement irritée, déclara aussitôt la guerre à la Hollande, la plus faible et la plus vulnérable des puissances neutres. Rodney se jeta sur Saint-Eustache, une de ses colonies, où il' fit une prise de 16 millions, que le brave Lamothe-Piquet ravit en vue des côtes d^ Angleterre.

Succès du comte de Grasse et du bailli de Muffreu. '— L'année 1781 fut la plus heureuse de cette guerre pour la France. Le comte de Grasse remporta une série de brillants succès. « Il a six pieds, disaient de lui nos marins, et six pieds un pouce les jours de bataille. » Ses victoires con-

1. La ligue se proposait de défendre les principes dont la France a obtenu la reconnaissance par l'Angleterre (1854) ; le paTillon couvre la marchandise, par conséquent liberté absolue du commerce des neutres, excepté pour la contrebande deguêrre qui servirait à l'ennemi; le neutre peut aller partout, excepté dans les pçrts bloqués par une force effective ; le neutre doit subir la visite, s'il n'est pas convoyé par un b&timent de guerre; mais le visiteur doit se tenir à portée de canon, et n'euvoyer qu'un canot monté par trois hommes.

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tribuèrent à celles que Washington, Rochambeau et la Fayette remportèrent sur le continent américain. Le 11 octobre 1781, ils forcèrent le général Gornwalis à capituler dans York-Town, avec 7000 hommes, 6 vaisseaux de guerre et 50 bâtiments marchands. Ce fait d'armes fut décisif pour rindépendance américaine. Les Anglais, qui occupaient encore New-York, Savannah, Gharlestown, ne firent plus que s'y défendre. En même temps le marquis de Bouille leur enlevait Saint- Eustache ; le duc de Grillon, Minorque ; et Suffren, un de nos plus grands hommes de mer, envoyé aux Indes orientales pour sauver les colonies hollandaises, y gagnait quatre victoires navales (févr.-sept. 1782). Déjà il formait avec Haïder-Ali, sultant de Mysore,de vastes plans pour la destruction de la domination anglaise dans ce continent, quand la paix vint Tarrèter.

Bataille des ASalnted. — Dans les Antilles, les Anglais ne conservaient d'autre île importante que la Jamaïque ; de Grasse voulut la leur enlever en 1782; mais attaqué par des forces supérieures sous Rodney, il fut battu et pris : à son bord il n'y avait que trois hommes qui ne fussent point blessés. Gette bataille des Saintes, qui fut sans résultats faucheux, eut une grande importance dans Topinion. On oublia que c'était la première, dans cette guerre, que nous perdions *.

Sfés^e de Gibraltar. — L'habile défense de Gilbraltar contre les forces réunies de la France et de l'Espagne fut un autre échec. Ge siège avait soulevé une attente universelle. Un frère de Louis XVI, le comte d'Artois, avait obtenu du roi la permission de s'y rendre. 20 000 hommes et 40 vaisseaux bloquaient la place, 200 bouches à feu, du côté de la terre, et 10 batteries flottantes, ouvrirent, le 12 septembre, un feu épouvantable contre ce rocher que défendaient sa redoutable position et le courage du gouverneur anglais Eliot ^.

1. La guerre d'escadres nous a été moins funeste qu'on ne le dit. De 1676 à 178i, la marine française a liyré vingt et une batailles rangées et n'en a perdu que trois. Tourville, yaincu à la Uougue fl692), avait 'ill4 canons contre 6994; Conflans, dans la baie de Quiberon (1759)» lutta avec 21 vaisseaux contre 37; le comte de Grasse, à la bataille des Saintes (1782), n'avait que 30 vaisseaux contre 37. La conséquence, c'est que, en cas de conflit nouveau, la France ne devrait pas se résigner, comme beaucoup de gens le lui conseillent, à la guerre de course, qni doit amener à la longue la destruction inévitable de la marine qui la fait.

2. Ces batteries, inventées par le colonel d'Arçon, étaient formées par des vaisseaux rasés, recouverts d'un triple toit à l'épreuve de la bombe et garnis d'un bordage épais. Une humidité constamment entretenue préve-

La place attaquée, comme nulle autre ne l'avait encore été, se trouva blentùt aux abois. Elle avait vainement laacé 600 boulets rouges contre les batteries flottantes, lorsqu'un de ces derniers projectiles entra sans qu'on s'en aperçut dans le bordage de la Tailla Pedra, où toutes les précautions recommandées par l'inventeur n'avaient pas été prises. Il y chemina silencieusement, arriva aui poudres et la fit sauter.

L'incendiegagna les deux batteries voisines, et les Espagnols, sous prétexte d'empêcher les Anglais de s'emparer des autres, y mirent le feu. 12 OOD hommes périrent à ce siège, et ' Gibraltar resta aux Anglais.

naît la dangâr dea projectilei incsndialras. Mais la piino» ds Nania ni-

EliEBt, aar la Tailla Ptdra, les precsutïoui rscommandéei pir d'Arcon 'Id6« du calonal d'Arcon ■ tti rapriM da nos jours et «Teo saccea, »ulamcnt la déTaloppament de notra tndOBiria i permis da lubetitoer le Ter ■u bois, G'aat-JHllra de rendre cm laciiblas macbines pretane inTulae.

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Vraité de Tenailles (19 8 S). — Cependant rAngleterre avait perdu son renom d'invincible sur les mers, prodigieusement souffert dans son commerce, accru sa dette de 2 milliards et demi. Lord North, chef du parti de la guerre, quitta le ministère et fut remplacé par les whigs (1782), qui firent porter au cabinet de Versailles des propositions de paix. La France, de son côté, avait dépensé 1400 millions ; du moips elle avait obtenu un grand et noble résultat : Tindépendance des États-Unis. La paix fut signée le 3 septembre 1783. Elle était honorable pour la France, qui tout d'abord effaçait le honteux article du traité d'Utrecht, relatif à Dunkerque ; faisait rendre Minorque à l'Espagne, et obtenait pour elle-même la restitution de Chandernagor, Pondichéry, Karikal, Mahé et Surate, aux Indes ; Tabago et Sainte- Lucie, aux Antilles ; les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec le droit de pêche à Terre-Neuve ; enfin, Gorée et le Sénégal, en Afrique. Cette guerre fut le dernier triomphe de l'ancienne monarchie. « Quel empire, s'écriait Joseph II à la vue d'une flotte sortant de Brest, quel empire, la terre et la mer! j

Le traité de Versailles annonçait sous deux ans un traité de commerce entre la France et l'Angleterre. Il fut signé en 1786, et substitua, à la prohibition qui existait, un droit proportionnel à la valeur des objets sur les marchandises communes aux deux pays. Ce traité était le premier pas fait par l'Angleterre dans la voie d'une politique commerciale nouvelle, celle qui a substitué le régime de la liberté à celui de la prohibition. Un autre traité de commerce avec la Russie, en 1787, nous ouvrit ce pays que jusqu'alors les marchands hollandais et anglais avaient seuls exploité.

La France venait d'aider un peuple nouveau à monter au rang des nations ; ses subsides à la Suède, sa volonté hautement déclarée de soutenir Gustave III, avaient tenu en bride l'ambition éhontée de la Prusse et de la Russie, et elle avait contribué à sauver la Bavière des attaques de TAutriche, l'Empire d'une guerre entre les deux grandes puissances allemandes, en faisant accepter sa médiation et celle de la Russie à l'Autriche et à la Prusse (traité de Teschen, 1779). Sa diplomatie était donc aussi heureuse que ses armes.

Pro|prè« des selences. •— Cependant le mouvement qui emportait le siècle, continuait soii cours et même entraînait les arts : Greuse et Vien régénéraient la peinture, Grétry, la

musique*. Les travaux publics étaient remarquables : le canal de Bourgogne, entre la Seine et la Saône, celui du Centre, entre la Saône et la Loire, et la digue de Cherbourg, le plus grand travail accompli par la main des hommes, étaient commencés. Les esprits étaient à la fois et plus graves et plus enthousiastes. Des sciences étaient créées ; toutes se développaient et cherchaient à devenir populaires. Lavoisier décomposait Peau, et par ce seul fait, transformait la chimie et avec elle Tindustrie moderne (Théorie de la caldnation des métaux^ 1775). L^abbé de TËpée fondait son Imtitution des sourds-muets^ qui réparait une des erreurs de la nature (1778) ; Valentin Haûy V Institut des aveugles^ qui en diminuait une autre (178^), tandis que Pinel montrait que les fous n'étaient point des êtres dangereux qu'il fallait enchaîner, mais des malades qu'on pouvait guérir. Turgot créait une chaire d'hydrodynamique, afin de répandre les connaissances nécessaires aux grands travaux hydrauliques qu'il méditait. En 1778, érection d'une chaire de minéralogie pour une autre science dont l'abbé Haûy donnait en ce moment les lois et fondation de la Société royale de médecine; en 1780, établissement de l'École vétérinaire d'Alfort, et en 1788 de l'École des mines; en 1787, création au sein de l'Académie des sciences, des sections d'histoire naturelle, d'agriculture, de minéralogie et de physique : c'était comme Tavénement de ces sciences à la popularité *. Sept ans plus tôt, l'Anglais Jenner avait découvert la vaccine par laquelle on put combattre un fléau qui décimait l'humanité ; et l'agriculture s'enrichissait des deux plus grandes conquêtes qu'elle eût faites depuis l'introduction du maïs et du ver à soie : Parmentier augmentait les ressources alimentaires du peuple en popularisant l'usage de la pomme de terre (1779) *,

1. Greuze (1726-1805) mérite, en effet, une place à part pour la simple et gracieuse naïveté de sa peinture. Quelques-uns de ses tableaux seront dans tous les temps des chefs-d'œuvre : l'Accordée de village, le Père petralytique^Ui Bonne Mère^ la Petite FiUe au chien. Rameau, mort en i764| avait fait une révolution dans la musique. Vien fut le maître de David.

2. En 1787, on commença aussi la publication régulière des Manuscrits de la Société royale d'agriculture qui, fondée en 1764, avait jusque-là langui.

3^ La pomme de terre, transportée du Pérou dès le seizième siècle, était accusée de donner la lèpre ou tout au moins des fièvres. Parmentier en fit l'analyse chimique en 1778, et obtint d'ensemencer 34 arpents de la plaine des Sablons, jusque-là d'une stérilité absolue. On le traitait de fou; mais la plante poussa, les flenrs parui:ent; il en fit un bouquet qn'il présenta au roi, et Louis XVI mit une de ces fleurs à sa boutonnière. La cause de la pomme de terre était gagnée.

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et Daubenton introduisait en France la race espagnole des moutons mérinos. Deux ans après, le marquis de Jouffroy faisait le premier essai de la navigation à vapeur : tentative qui resta malheureusement alors sans résultats. Mais Galvani, de Bologne, allait constater (1791) les singuliers phénomènes d'électricité auxquels on a donné son nom, et Vol ta, de Côme, inventer (1794) la pile qui a ouvert à la chimie une carrière nouvelle. Enfin, Tannée même où se réunissaient les États généraux, Laurent de Jussieu, précisant les idées de son oncle Bernard, proclamait, pour la classification botanique, le principe de la subordination des caractères, qui, généralisé par Guvier, a renouvelé les sciences naturelles '.

En même temps de hardis et savants navigateurs, les Anglais Wallis et Cook, les Français Bougaînville et la Pérouse, complétant Tœuvre de Christophe Colomb et de Vasco de Gama, achevaient la reconnaissance du globe, et au prix de mille dangers, au prix de leur vie, ouvraient des voies sûres au commerce*. Ainsi, les sciences proprement dites tournaient à Tutile, à Papplication, comme les sciences morales tendaient aux réformes politiques. Cet accord involontaire annonçait l'approche des temps nouveaux.

Mort deYoltaire et de RouMeau (1998). — La presse devenait plus active et plus audacieuse. Un ami de Turgot écrivit un ouvrage sur les inconvénients des droits féodaux^ que le parlement fit brûler ; le 1«' janvier 1777 parut le premier numéro du Journal de Paris, qui se fît quotidien pour répondre à l'inquiète curiosité de l'opinion publique. Enfin, ceux qui étaient à la tête de la pensée du siècle recevaient de derniers et enthousiastes hommages. Voltaire, alors âgé de quatre-vingt-quatre ans, rentra à Paris et des-

1. Gênera pkmtarum secundum ordines naturcUes diaposita. Livre admirable, dit Cuvier, qai fait dans les sciences d'obsenration nne époqo» peut-être aussi importante que la chimie de Lavoisier dans les sciences d'expérience. — Scheele de Stralsund, mort en 1786, découvre le chlore, le Suédois Bergmaun, mort en 1784, Tacide carbonique. Les Français BerthoUet et Guyton de Morveau aidèrent Lavoisier à établir en om? la nomenclature cnimique. Lagrange, attiré à Paris par les offres de Louis XVI après la mort de Frédéric II, commença en 1787 la publication de la Mécanique analytique. Laplace ne donna qu'en 1796 son Exposition du tystème du monde.

3. Le voyage de circumnavigation de Bougaînville eut lien de 1766 à 1769. La Perouse partit en 1785. On cessa d'avoir de ses nouvelles en 1788. Le capitaine anglais Dillon trouva en 1837 les preuves du naufrage de ses vaisseaux près des lies Vanikoro, et Dumont a'Urville, qui visita ces Iles f l'année suivante, rapporta en France quelques-uns de ces débris qui sont maintenant au Louvre.

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cendit dans l'hôtel du marquis de Villette, au coin de la rue de Beaune et du quai des Tliéatins, qui, depuis, s'est appelé le quai Voitairt. Sous les fenêtres, dans les salons, se pressait une foule immense. Franklin lui amena son petitflls pour le bénir ; le patriarciie de Ferney étendit les mains sur la tête de l'enfant ; « Dieu et liberté, dit-il, voilà la seule bénédiction qui convienne au petit-flls de M. Franklin. • Il se rendit à l'Académie française, qui vînt audevant de lui, ce qu'elle ne faisait pas, nkème pour les ■ i. Puis il alla à la Comédie-Française, « presque

Enalligs da Bouiaeau t HontmoKncy.

porté dans les bras de la France entière, ■ Quand il parut dans la loge des gentilshommes de la chambre, toute la salle éclata en applaudissements ; lui, se penchanthors de sa loge, a'écriîdt : t Français, vous me ferez mourir de plaisir, s On lui mit sur la tfite une couronne, qu'il ôta pour la donner à Mme de Villette, mais que le prince de Beauveau replaça sur son front. Les acteurs eurent peine à commencer la représentation : c'était la premif^re d'/r^n«. Cette pièce finie, la toile se releva; on vit le buste de Voltaire au milieu du théâtre, et tous les comédiens à l'entour, une couronne à la main. Le buste fut couvert de fleurs et demeura ainsi pen-

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riant la pièce suivante, qui était encore de lui [Wanin», la meilleure de ses comédies). Il ne survécut que deux mois à ce triomphe, étant mort le 30 mai 1778 ; son corps, enseveli d'abord à l'abbaye de Sellières, fut, en 1791, transporté au Panthéon.

Rousseau, son émule en gloire et en influence, le suivit de près (3 juillet], et mourut solitaire, comme il avait vécu

dans la retraite que le marquis de Girardin lui avait fait accepter à Ermenonville. Une petite Ile reçut sa tombe modeste, entourée de peupliers, et devint comme un lieu de pèlerinage pour ceux qui admiraient son génie. Montesquieu était mort en 1755, Des quatre grands écrivains du siècle, Bufibn survivait seul ; il ne s'éteindra qu'en 1788, k quatrevingt-un ans ; il venait de donner encore [177S) un magnifique ouvrage, ses Époque* de la nature, un des livres qui ont

le plus frappé rimagination des hommes de ce temps. Bien loin de Voltaire et de Rousseau se tenaient deux héritiers d'une partie de leur esprit. Beaumarchais, Fauteur du Mariage de Figaro (178^), continuait la guerre aux préjugés de naissance, et Bernardin de Saint-Pierre, dans ses Etudes (1784), surtout dans Paul et Virginie, essayait de ranimer le goût de la nature, des mœurs simples et des sentiments vrais.

DéeoiiTerte de» aérostats (1983). — L'ardeur de connaître et de se frayer des routes nouvelles était si grande, qu'il semblait que l'horizon de la science humaine n'eût plus de bornes. Franklin venait t d'arracher le tonnerre aux nuages, » et Pilâtre du Rosier, d'Arlandes faisaient, au château de la Muette, l'année même du traité de Versailles (1783), la première ascension dans une montgolfière. Ainsi l'homme, maître déjà de la terre et de l'Océan, voulait prendre aussi possession de l'air, de cet air que Lavoisier venait récemment de décomposer, par l'oxydation du mercure, en des gaz distincts. Charles et Robert renouvelèrent l'expérience aérostatique aux Tuileries, au milieu d'un concours immense, et deux ans après, Blanchard passait en ballon de Douvres à Calais; mais Pilâtre du Rosier et Romain, qui voulurent faire la même traversée, avec un nouveau système, furent précipités sur les rochers de la côte.

lie magrnétisme. -* A côté des aérostats, les mystères les mensonges du naagnétisme : Cagliostro et Mesmer ; l'un, aventurier italien qui se faisait appeler comte, vivait dans l'opulence, et prétendait tenir les véritables secrets de la chimie, tels que les avaient découverts les prêtres de l'Egypte et de l'Inde ; l'autre, aventurier allemand qui, ayant échoué à Vienne, vint à Paris donner ses fameuses séances (1779). Dans un appartement riche, embaumé de parfums, faiblement éclairé, plein de douces harmonies musicales, disposé enfin pour agir sur l'imagination et les sens, les malades ou les curieux se réunissaient autour du baquet magnétique; quelques-uns bientôt tombaient en convulsions, la contagion gagnait les autres. C'était le remède à tous les maux, a: Il n'y a, disait-il, qu'une nature, une maladie, un remède. » Une commission nommée par le gouvernement, et composée de Lavoisier, Franklin et Bailly, fut chargée d'examiner les expériences magnétiques : elle déclara que les magnétiseurs opéraient des effets singuliers, non, il est vrai, par un fluide, comme ils le prétendaient, mais par la surexcitation de Fima-

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gination. Un magistrat fameux, d'Éprémesnil, prit chaudemeat la défense de Caglîostro et de Mesmer.

I/illnmlalsine. — Certains esprits perdaient terre en quelque sorte, Saint-Martin publiait les incompréhensibles rêveries du Philosophe inconnu; on introduisait, on dévorait le livre extraordinaire de Swedenborg, intitulé : les Mervtitles du ciel et de l'enfer, et des terrée pkmétaiTet et austratet, d'aprii le témoignage de ses ytucc et de ses oreilles.

Wwmaem-immijaam. — Au-dessous de la politique et de la science, daos l'ombre et le silence, travaillaient les francs-

maçons : vaste et vieille association d'hommes de tout rang et de tout pays qui, parmi ses initiés, comptait des princes ' et qui, sous des rites bizarres, quelque peu puériles, cachait et propageait des idées libérales.

lia reiae ■•rle-Antalnetle. — En présence de toutes ces choses merreilleuses qui attestaient la force, m<ùs quel-

I. Beaucoup de pHnces altamanda. [< prince de GiUai, le grand-duc ds Toscane, même Frédéric II, y étaient laltléa. La comte de Clirmont fut grand madré jusqu'à sa mort, en IT?1. {GeschishU ter FTtimaunTein in Frankreich, tod G. Klo9, lSi3).

4^4 REGNE DE LOUIS XVt

quef ois aussi le délire de la raison, Popinion devenait la reine du monde, et les puissances les plus respectées devaient maintenant compter avec elle. Jadis la cour donnait le ton et la mesure à la société française ; ce n'était pas Louis XVI qui pouvait continuer la tradition de Louis XIV, et la belle et gracieuse Marie-Antoinette s'était fait de nombreux ennemis à la cour par ses amitiés trop exclusives, dans le public par un dédain trop grand des règles de l'étiquette et des convenances royales. Elle délaissait Versailles pour Trianon*,et croyait qu'une reine de France pouvait alors vivre pour ellemême. C'étaient les habitudes de la maison d'Autriche, mais ce n'étaient pas celles de la maison de Bourbon. Un soir, son carrosse s'étant brisé, elle se rendit dans un fiacre au bal de l'Opéra ; le lendemain, tout Paris commentait cette imprudence. Ainsi commençaient les médisances qui plus tard se changeront en colères, et éclateront d'une si terrible manière contre celle qu'on n'appellera plus que l'Autrichienne*.

1. Le grand Trianon, bâti par Mansart en 1676, eHt une fantaisie de Louis XIV, ennuyé de la solennité froide et incommode de Versailles ; le petit, construit par Gabriel pour Louis XV, en 1766, fut donné par Louis XVI à Marie-Antoinette, qui fit dessiner un jardin à Vanglatse, avec lac, rivières, maisons rustiques, c Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille étaient la seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de pêcher dans le lac, enchantait la reine. On y jouait la comédie; le Devin du village de Rousseau, le Barbier de Séviile de Beaumarchais y furent représentés. La reine remplissait le rôle de Rosine. » {Mémoires de Mme de Campan.)

2. Les ennemis de Marie-Antoinette furent d'abord et seulement à Versailles. < Sa léçèreté blessait des personnes qui ne la lui pardonnaient point. Ainsi le jour des révérences de deuil (après la mort de Louis XV), elle fut accusée d'avoir ri de la figure de quelques douairières ; et le lendemain, une chanson d'ane insolence extrême circula dans Versailles :

Petite reine de vingt ans, Vous qui traitez si mal les gens, Vous repasserez la barrière..., etc. »

(Droz, 1. 1, p. 133.) Ce fut dès les premiers jours du nouveau règne que les adversaires de ^alliance autrichienne, les courtisans exclus de cette société intime où se plaisait la reine, commencèrent la sourde guerre qui mina peu à peu la popularité que lui avaient value sa grâce, sa jeunesse et sa beauté. Et parmi ses ennemis, il v en avait de très-haut placés. Voy, \SL Correspondance du comte de la Marcky plus tard prince d'Aremberg, ami très-dévoué de la reine et du roi. Le comte de Provence lui disait un jour, en parlant du roi son frère : • Sa faiblesse et son indécision sont au delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous faire une idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble.» (T. I, p. 125.) La Marck écrivait lui-même à M. de Mercy- Argenteau, ambassadeur d'Autriche : « Il faut trancher le mot, le roi est incapable de régner. » -- Voir Feuillet de Conches, LouU XVI, Marie- Antoinette et Madame Elisabeth^ lettres et documents inédits dont î'aathenticité a été contestée. Le chevalier d'Arneth a publié sous le titre de Marie-Thérèse et Marie-Antoinette un recueil de lettres tirées des archives de Vienne et plus dijznes de foi.

Un événement malheureux montra, dès Tannée 1784, les dispositions du public à son égard. Le cardinal de Rohan était alors le scandale de l'Église. Ambassadeur à Vienne, il y avait compromis son caractère de prêtre et de représentant de la France par une conduite légère et d'effroyables dépenses. Il disait qu'il était impossible à un gentilhomme de vivre avec 1 200 000 livres de rente. Son parent, le prince de Rohan-Guéméné, ayant fait une banqueroute de 30 millions qui ruina une foule de gens, le cardinal en était tout fier : « Il n'y a, disait-il, qu'un souverain ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute. • Méprisé du roi, surtout de la reine, il était en complète disgrâce. Une intrigante, la comtesse de Lamotte, lui fit croire qu'elle était la confidente de Marie-Antoinette et que cette princesse était disposée à lui rendre sa faveur ; elle appuyait ses insinuations par de fausses lettres où l'écriture de la reine était imitée à s'y méprendre. Elle alla jusqu'à lui promettre une entrevue, le soir, dans les jardins de Versailles, avec sa souveraine. Une fille qui ressemblait beaucoup à la reine joua le rôle que la comtesse lui avait appris, et le cardinal crut que rien ne serait plus refusé à son ambition. Or, quelque temps auparavant, deux joailliers avaient proposé à Marie- Antoinette un collier de la valeur de 1 600 000 livres qu'elle avait refusé, en ajoutant, avec le roi, que deux vaisseaux de guerre étaient plus utiles à la France que ce joyau. La comtesse persuada au cardinal que la reine avait grande envie du collier et qu'elle le chargeait de Tacheter secrètement pour elle ! Il alla trouver les marchands, leur montra les lettres et se fit livrer le bijou, dont la comtesse fit aussitôt son profit. A quelque temps de là, les joailliers, inquiets de n'être pas payés, écrivent à la reine. Aussitôt tout se découvre. Le cardinal, arrêté à Versailles même, dans ses habits pontificaux, est envoyé à la Bastille. Le parlement, saisi de l'affaire, rend un arrêt qui le délivre, comme simple dupe, et condamne la comtesse à la marque et à la réclusion. Cette affaire fit le plus grand bruit, et quoique la reine y fût complètement étrangère, sa réputation souffrit beaucoup d'avoir été mêlée à ce scandale.

Louis XVI ne lui avait d'abord montré qu'une extrême froideur. Plus tard elle prit s ir lui un très-grand empire. Ce fut après la retraite de i>ecker qu'elle commença à se mêler activement du gouvernement. Mais n'ayant pas le génie ad-

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minîstratif de sa mère Marie^Thérèse, si elle voulait de Tinfluence, elle ne voulait pas du souci des affaires ; et comme elle ne prêtait à celle-ci quMne attention distraite , elle ne pouvait .donner à son influence une direction éclairée. Ce fut elle qui fit appeler de Galonné, en 1783, au contrôle général. \ Galonné (1988-1989). — Galonné avait des connaissances en administration, une grande facilité de travail, mais c'était un dissipateur *. A peine nommé il vint trouver le roi : « Sire, j'ai 200 000 livres de dettes ; un autre vous les cache- . rait et prendrait sur les fonds de son ministère : j'aime mieux vous le déclarer. > Le roi, étonné, va à son secrétaire, sans mot dire, et lui donne la somme en actions d'une compagnie; Galonné garda les actions, ses dettes se payèrent autrement. Ses principes financiers étaient ceux-ci : « Un homme qui veut emprunter a besoin de paraître riche, et pour paraître riche il faut éblouir par ses dépenses. L'économie est doublement funeste : elle avertit les capitalistes de ne pas prêter au trésor obéré ; elle fait languir les arts que la prodigalité vivifie.:» Théorie agréable à tous ceux pour qui les approches du trésor sont faciles. Les courtisans, les femmes étaient enchantés de ce ministre aimable, qui ne portait pas sur son front, comme Turgot et Necker, les soucis du pouvoir consciencieusement exercé, et qui prévenait une demande de la reine en lui disant : c Si c'est possible, madame, c'est fait ; si ce n'est pas possible, cela se fera. » Un prince racontait plus tard : « Quand je vis que tout le monde tendait la main, je tendis mon chapeau. » Le roi, dans son indolence, s'accommodait d'un personnage que rien n'embarrassait. Ges beaux dehors cachèrent 500 millions d'emprunts en trois ans et en temps de paix.

Le moment vint cependant de tout dévoiler au roi. Alors le prodigue se fit réformateur. Galonné imagina un plan où se mêlaient les idées de tous ses devanciers. Soumettre les privilégiés à l'impôt et à une subvention territoriale ; établir des assemblées provinciales ; diminuer la taille ; décréter la liberté du commerce des grains, etc. « Mais c'est du Necker que vous me donnez là , s'écria le roi ; c'est du Necker tout pur. — Sire, répondit l'ennemi de Necker, dans l'état des choses, on ne peut rien vous offrir de mieux. »

1. L'abbé d'Espagnac, on des agents de Calonne, gagna en jouant sur les fonds publics 18 millions on six mois et les perdit en six jours.

lies notables (1989). — Ainsi le mot fatal revenait ton* jours, les privilèges l les ahusl Le gouvernement, n'ayant pas Tappui du parlement, avait besoin, pour ces réformes, de recourir à la nation. Mais les États généraux effrayaient ; on n'osa pas aller plus loin qu'une assemblée de notables. Bien des gens, encore s'en alarmèrent : « Le roi donne sa démission, » dit le vicomte de Ségur; et le vieux maréchal de Richelieu demanda quelle peine Louis XIV eût infligée au ministre qui lui eût i»*oposé pareille chose. Les notables se réunirent le 12 février 1787. Ils comptaient 144 membres, dont 27 étaient censés représenter le tiers état; en réalité, il n'y avait que 6 ou 7 roturiers. Galonné y développa ses plans, qui furent accueillis avec une bonne volonté assez générale. Les notables furent moins faciles à l'égard de la subvention territoriale. Il demandèrent l'état des recettes et des dépenses. Galonné présenta des comptes si obscurs qu'on ne put rien vérifier*. Les uns y trouvaient 100 millions de déficit, les autres 200. Mais les notables étaient moins occupés de voir clair dans les finances que d'éviter la subvention territoriale. La querelle se ralluma et devint fort vive. Galonné se fâcha ; le roi fit de même ; il fut ordonné aux notables de délibérer sur la forme et non sur le fond de l'impôt. Sur quoi ce pamphlet d'un cuisinier parlant à ses poulets : « A quelle sauce voulez-vous qu'on vous mange? — Mais nous ne voulons pas qu'on nous mange. — Vous changez l'état de la question ; on vous demande à quelle sauce vous voulez être mangés. » Les ennemis de Galonné l'emportèrent enfin, et peu de jours après que Louis XVI avait dit très-haut : « Je veux que tout le monde sache que je suis content de mon contrôleur général. > Il l'exila en Lorraine''.

1. Baillv, qai a retroav6 aux archives du ministère des finances, VÉtat au «rat ae rexercice 1786, estime (t. II, p. 294) que le déficit pour 1787 était d'environ 2U0 millions de livres qui feraient aujourd'hui 288 millions de francs. Quant au chiffre de la dette publique, il est impossible de le déterminer en capital. D'après Bailly', sur les 5to millions de livres perçus par le trésor au nom du roi, il y avait à prélever pour rentes, gages, intérêts de cautionnements et autres créances privilégiées, 224 millions, 27 pour les pensions et 76 pour les frais de recouvrement, de sorte qu'il ne restait pas à l'État, pour toutes ses dépenses, 200 millions, sur lesquels la liste civile prenait 40 millions, les acquits de comptant 1 36. On n'arrivait donc à couvrir le déficit que par des emprunts que la ruine du crédit de l'État rendait bien difficiles et très-onéreux à 10 pour lOo au plus bas taux, ou par des anticipations qui ne faisaient que reculer la difficulté et la rendre plus grave. Voy. pour les évaluations faites en 1790 à l'Assemblée constituante, p. 483, note 2.

2. De Galonné, malgré tous ses efforts, ne put reparaître en scène. Il se

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Ministère de Brienne (1989-198S). — Un des plus actifs contre Galonné avait été Brienne, archevêque de Toulouse, brillant ambitieux, mais prélat sans mœurs et peutêtre sans croyances, que le pieux Louis XVI repoussa longtemps du ministère. Il l'y appela enfin ; Brienne se mit en crédit auprès des notables par des plans d'économie. Cette assemblée, au reste, ne tarda pas à se dissoudre (25 mai). Les gentilshommes en avaient assez; le comte d'Artois s'y ennuyait ; le duc d'Orléans et le prince de Gonti partaient au milieu des séances pour la chasse. Ainsi les notables ne firent rien ; mais dans leur sein avait été prononcé le mot d^États généraux, même dî" Assemblée nationale, « Il faut, avait dit la Fayette, une assemblée nationale. — Vous voulez dire des Etats généraux, reprit le comte d'Artois. — Oui, monseigneur, et même quelque chose de mieux, si c'est possible. »

Brienne, débarrassé des notables, se retrouva en face du parlement, plus difficile encore à aborder. L'édit qui concernait les assemblées provinciales fut enregistré sans difficulté ; mais la lutte s'engagea vivement à propos de l'impôt du timbre et de la subvention territoriale. Le roi tint un lit de justice et fit enregistrer les deux derniers édits. Le parlement protesta ; les meneurs étaient Duport, Robert de Saint-Vincent, Fréteau de Saint-Just, surtout d'Éprémesnil, dont Pardente éloquence dominait alors cette assemblée, et que la foule, au sortir des séances, portait en triomphe jusqu'à sa voiture. Le roi exila le parlement à Troyes. Il y eut peu d'hommes plus impopulaires alors que Brienne : d'abord on le savait d'accord avec la reine, à laquelle il devait sa place et son crédit sur le roi. Or, la reine était déjà vivement attaquée dans les pamphlets ; on l'appelait Mme Déficit, Elle fut insultée dans le parc de Saint-Gloud, et, à la prière du lieutenant de police, le roi l'engagea à ne se point montrer dans Paris. Brienne n'avait pas même l'appui de son ordre. L'assemblée du clergé lui refusa un misérable subside de 1 800 000 livres. Tout le monde mettait alors des bâtons dans les roues, et quand dans trois ans le char se brisera, ils crieront à la violence.

Au dehors le ministère n'était pas plus heureux. Il laissa, en Hollande, les intrigues de l'Angleterre et les armes du roi

retira à Londres et se jeta avec ardeur dans le parti de Pémigration. U rentra en France en I802 et mourut six semaines après, à Paris.

de Prusse renverser le gouvernement républicain de ce pays qui nous tendait les bras, disant qu^au milieu de Teffervescence intérieure, il était dangereux de soutenir la liberté au dehors. C'était marcher au rebours de tous les sentiments de 'époque •.

Cependant un rapprochement se fit entre le gouvernement et le parlement. Cette compagnie rentra au milieu de Tivresse générale; le mannequin de CaUmne fut brûlé sur la place Dauphine, et Taudace croissait si vite qu'on voulait brûler aussi Teffigie d'une personne auguste. Pourquoi le parlement était-il si populaire, lui qui défendait la cause des privilégiés ? C'est que, d'un autre côté, il soutenait contre la cour ce principe que les États généraux seuls ont le droit de changer la base de l'impôt. Cependant Brienne, qui connaissait l'intrigue, avait gagné la majorité des membres. Il apporta un édit pour un emprunt de 420 millions à réaliser en cinq ans. Il voulait d'un seul coup se pourvoir pour longtemps et n'avoir plus à marchander des emprunts partiels. Il promettait, en échange, la convocation des États généraux avant la fin de cette période, bien résolu d'avance à ne pas tenir sa promesse. Il y eut d'énergiques protestations : a Si un fils de famille faisait de semblables actes, dit Robert de Saint- Vincent, en parlant du taux usuraire des emprunts, il n'y a pas de tribunal qui hésitât à les annuler. » Louis XVI fit enregistrer l'édit d'autorité. Sabatier et Fréteau, qui avaient été très-vifs, furent arrêtés. Le duc d'Orléans, qui avait prononcé le mot d'illégalité, fut exilé à Villers-Cotterets. « Cest légal, avait répondu le roi, c'est légal parce que je le veux. » Le parlement s'émut de l'atteinte pçrtée, en deux de ses membres, à la liberté individuelle. D'Éprémesnil rédigea, au nom du parlement, un acte où était résumé ce qu'on appela les lois fondamentales de la monarchie : un jeune conseiller, Goislard de Montsabert, proposa de mettre obstacle à la perception de l'impôt du vingtième : ordre du roi de les saisir tous les deux. Le parlement était en permanence. Le marquis d'Agout, aide-major des gardes françaises, s'y présenta de nuit et demanda qu'on remît entre ses mains les deux ma-

1. En 1785, la France s'était interposée comme médiatrice entre la Hollande et l'Empereur. Celui-ci, exigeant une indemnité de 9 500 000 florins, et la Hollande ne voulant payer que 5 millions, la France donna la différence, et en même temps signa un traité d'alliance avec la Hollande. On accusa la reine de sacrifier les trésors de la France aux intérêts de l'Autriche.

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gistrats ; les conseillers des requêtes se levèrent : ■ Nous sommes tous, s'écriërent-ils, d'Ëprémesnil et Montsabert. i Ceux-ci pourtant se livrèrent en protestant, et furent envoyés, i'un à Pierre-Encise, l'autre k l'Ile Sainte-Marguerite.

La gouvernement profita de ce coup : le parlement, mandé t Versailles,. le 8 mai, dut vérifier plusieurs édits qui lui enlevaient l'enregistrement pour le transférer à une cour pténiére, sorte de conseil d'État composé à la dévotion du roi,

CbUeau d« ^^Ue (Isèrg]'.

et qui prescrivaient l'érection de 47 grands bailliages pour juger les procès civils de moins de 20000 livres. Ainsi Brienne livrait un nouveau combat, comme Maupeou, k la puissance des parlements. La résistance s'organisa partout et des mouvements eurent lieu en Bretagne, dans le Bèam, en dix au-

très provinces ; une insurrection à Grenoble, c J'ai tout prévu, disait-il d'un air profond, même la guerre civile. » Il avait seulement oublié que le trésor était vide. Pour trouver quelques ressources, il s'empara de la caisse des invalides et du produit de plusieurs loteries de bienfaisance. Ces honteux moyens le firent vivre quelques jours; mais le 16 août 1788, il fut obligé de déclarer, par un arrêt du conseil, que les payements de l'État auraient lieu partie en argent, partie en billets du trésor. Tout le monde fut saisi d^effroi, croyant voir revenir le papier-monnaie, la banqueroute. Ce fut le coup fatal pour Brienne ; il implora le secours de Necker, qui répondit : « L'année précédente, j'étais prêt à partager ses travaux; je ne veux pas partager maintenant son discrédit. » Il fallut céder la place à l'habile financier qui était en ce moment l'homme le plus populaire (25 août) *.

Seeond ministère de NTecker (1988-1989). -— Le retour de Necker provoqua des acclamations de joie, le départ de Brienne, des scènes de désordre qui malheureusement furent sanglantes ; des attroupements brûlèrent son effigie et persistèrent avec assez d'opiniâtreté pour que la troupe tirât sur eux. Ce premier sang versé dans Paris fit une grande impression; le parlement procéda. Cependant la confiance renaquit, grâce à Necker. En un jour les effets publics gagnèrent 30 pour 100. Mais il n'avait trouvé dans le trésor que 500 000 livres : les besoins étaient urgents et considérables. « Que ne m'a-t-on donné, disait Necker, ces quinze mois de l'archevêque de Sens 1 » A présent, en effet, il était trop tard pour sauver le pays avec de petits moyens. Les choses ne pouvaient plus marcher, à moins d'en appeler à la nation. Brienne, dans un moment d'exaspération, avait jeté la promesse de convoquer les États généraux en 1789; Necker reprit cet engagement.

CouToeation des États g^énéranx. — • La réunion des États devint l'unique pensée de la France. En quelle forme se réuniraient-ils*? Le tiers y occuperait-il le môme rang qu'en

1. Brienne fut comblé àe grâces; en sortant du ministère, il eut nombre d'abbayes et le chapeau de cardinal que le roi obtint pour lui du pape. Il

pendit de ses fonctions religieuses. Arrêté une première fois à Sens, le 9 novembre 1792, et emprisonné, il le fut une seconde fois, le 17 février 1794, et dans la nuit, dit-où, mourut d'une attaque d'apoplexie.

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16U, lorsqu'il fut tant humilié, ou, au contraire, y serait-il rendu dominant? Depuis deux siècles les choses avalent bien marché. Le tiers état était devenu un ordre considérable, par sa richesse, son savoir, son activité et les hautes fonctions que ses chefs remplissaient dans le gouvernement et l'administration du pays. Le respect pour la noblesse était singulièrement ébranlé, et tout le monde, même les nobles, avait applaudi sur la scène, en 1784, les hardies épigrammes du Figaro de Beaumarchais : c Parce que vous êtes un grand seigneur vous vous croyez un grand génie ! Vous vous êtes donné la peine de naître, rien de plus. » Or, pour que le tiers état occupât la place qu'il méritait, il fallait, au moins, doubler le nombre de ses membres et établir le vote par tête au lieu du vote par ordre. Ce parti était soutenu par Necker et par tous les hommes libéraux*. Mais la noblesse résistait; celle de Bretagne surtout se montra si obstinée qu'il y eut à Rennes plusieurs combats sanglants entre les jeunes bourgeois et les gentilshommes. Necker voulut faire résoudre la question par une assemblée de notables, qui refusa tout changement à l'ancienne forme. Il se décida à trancher luimême une partie de la difficulté, et fit rendre un arrêt du conseil qui établissait la double représentation, sans rien décider quant au vote par tête, et qui convoquait les États à Versailles pour le !«' mai 1789.

1. Le doublement da tiers existait déjà dans les états du Languedoc. En général, les rois avaient combattu dans les états provinciaux rinfluence aristocratique en s'y appuyant sur le tiers. Aux états généraux d'Orléans, de 1560, il y avait 393 députés, dont 98 pour le clergé, 76 pour la noblesse et 219 pour le tiers; en 1576, aux états de Blois, 329 députés, dont 134 pour le clergé, 75 de la noblesse, 150 du tiers; en 1588, aux seconds états de Blois, 505 députés, dont 13^ du clergé, 180 de la noblesse et 191 du tiers. Aux états de la Ligue, il n'y avait qu'environ 138 députés, la plupart du tiers ; enfin en 1614, aux états de Paris, 464 députés, dont 140 du clergé, 1S2 de la noblesse et 192 du tiers. Dans les quatre assemblées provinciales, projetées ou instituées par Necker, dans le Berry, la Haute-Guyenne, le Dauphiné et le Bourbonnais, les députés du tiers avaient la moitié des voix. Les deux premières de ces assemblées restèrent debout jusqu'en 1789; 22 autres turent instituées, en 1787, par Galonné, toujours d'après le même principe.

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