‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 38 sur 72 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

IVéee«»lté d'ane constitiitlon. •— L^ancien axiome du droit public de la France était que le tiers payait de ses biens, la noblesse de son sang, le clergé de ses prières. Or, le clergé de cour et de salon ne priait guère, la noblesse ne formait plus seule l'armée royale; mais le tiers était resté fidèle à ses fonctions dans TÉtat ; il payait toujours, et chaque année davantage. Puisque sa bourse était le trésor commun, il était inévitable que plus la monarchie deviendrait dépensière, plus elle se mettrait dans sa dépendance, et qu'un moment arriverait où, lassé de payer, il demanderait des comptes. Ce jour-là s'appelle la révolution de 1789.

Dans une brochure célèbre, Tabbé Siéyès, examinant les questions que tout le monde se faisait alors, disait : « Qu'est-ce que le tiers état? — La nation. — Qu'est-il? — Rien*. — Que

{. Principaux ouvrages à consulter : le Moniteur universel: Histoire parlementaire de la Révolvtion /rançat«e, par Bûchez et Roux ; les histoires de la Révolution de MM. Thiers, de Barante, Mignet, etc.; pour les guerres, VHistoire militaire de la France, de P. Giguet.

3. Siéyès disait : f Dans la province où il y a le plus de nobles, en Bretagne, on compte 1800 familles nobles. Prenons 3000, et estimant chaque famille à 5 personnes, nous aurons 10 000 nobles de tout âge et de tout sexe. La population totale est de 2 300 000 individus ou l/li de la population de la France entière. Il s'agit donc de multiplier loooo par 11, et on aura 130 OOO tètes nobles au plus pour la totalité du royaume, i Lavoisier ne portait ce chiffre qu'à 83 000, ce qui donne environ 20 000 chefs de famille. Quant au nombre des ecclésiastiques, l'abbô Maury, dans la discussion sur les biens du clergé, le portait à 150 ooo.

doit-il être? — Tout.» Ainsi, au mot de Louis XIV ; « TEtat, c'est moi, » Siéyôs répondait : « PÉtat, c'est nous. » 11 évaluait, en effet, le nombre des nobles de tout âge et de tout sexe, à moins de 110 000, et le clergé n'était pas plus nombreux.

La cour, surtout la reine, le comte d'Artois, les princes de Gondé et de Gonti, les Polignac, eussent voulu que les Etats généraux s'occupassent seulement d'aifaires de finances, et que le déficit comblé, les dettes payées, on renvoyât les députés cbez eux. Mais des réformes politiques étaient la meilleure précaution à prendre contre le retour du déficit. La nation le comprit et le voulut.

La France, en effet, souffrait de deux maux qui venaient l'un de l'autre : un mal financier et un mal politique, le déficit et les abus. Pour guérir le premier, il fallait trois choses : des économies, une perception moins coûteuse, une répartition de l'impôt plus équitable ; pour guérir le second, il fallait une nouvelle organisation du pouvoir. La royauté, qui s'était déjà transformée tant de fois depuis les empereurs romains, en passant par la royauté barbare de Glovis et par la royauté féodale de Philippe-Auguste, devait subir une transformation nouvelle ; car dans sa forme dernière, celle de la royauté absolue et de droit divin, elle avait donné tout ce que le pays pouvait attendre d'elle, l'unité de territoire et l'unité de commandemeht. Elte avait constitué la France, mais avec les immenses développements de l'industrie, du commerce, de la science, de l'esprit public et de la richesse mobilière, cette France avait maintenant des intérêts trop complexes, des besoins trop nombreux pour qu'elle pût s'en remettre à l'omnipotence d'un seul homme, sans garantie aucune contre les hasards malheureux des ) naissances royales ou la légèreté de ministres insuffisants. La nation était mûre pour s'oqcuper elle-même de ses propres affaires, et rompre l'enveloppe à demi brisée qui enchaînait encore ses mouvements. Malheureusement, les peuples ne se séparent jamais de leur passé que par de cruels déchirements.

JiM élections * i Mirabeau. — A la nouvelle de la con-

i. Les élections étaient à deux degrés. Des assemblées primaires nommaient les électeurs et ceux-ci choisissaient les députés. Tout contribuable, qnelle que fût la quotité de sa contribution, était électeur primaire et pouvait être élu.

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vocation des États généraux, l'agitation qui déjà régnait en France redoubla. Partout s'organisèrent des réunions, ou, comme on les appela d'après un mot anglais, des clubs, entre autres le clfjib Bretouy d'où sortira la société sinistre des Jacobins. Ces réunions ne furent pas toutes pacifiques et réyélërent les divisions qui existaient au sein même des ordres privilégiés. Le clergé avait sa démocratie, les curés de campagne ; la noblesse avait la sienne dans la gentilhommerie de province ; mais celle-ci était, en général, contraire à la révolution, et en voyant de ce côté une partie des grands seigneurs, la Fayette, la Rochefoucauld-Liancourt, les comtes de Montmorency et de Lally-Tolendal, le vicomte dq Noailles, etc., elle disait fièrement : c Ils trafiqueront encore de nos privilèges. » En Bretagne, la noblesse et les évêques aimèrent mieux ne pas nommer de députés que d'admettre la double représentation du tiers ; mais les curés bretons firent scission et commencèrent la division du clergé.

En Provence, les nobles protestèrent contre la décision du conseil du roi. Un illustre transfuge, le comte de Mirabeau, attaqua vivement cette protestation. Repoussé par les nobles, qui ne voulurent point le laisser siéger parmi eux, il leur lança ces menaçantes paroles : « Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple ; et si, je ne sais par quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens : mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière contre le ciel, en attestant les dieux vengeurs ; et de cette poussière naquit Marins, Marins, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. » Il parcourut la province, au milieu des populations éblouies par les premiers éclats de cette éloquence qu'attendait un plus grand théâtre, et il calma par son ascendant des mouvements qui avaient éclaté à Aix et à Marseille, où il fut reçu au bruit du canon, au son des cloches. Sa jeunesse avait été pleine de désordres ; mais il avait beaucoup souffert des injustes rigueurs de son père et de celles du gouvernement, qui avait donné contre lui dix-sept lettres de cachet. Il fut emprisonné dans l'île de Ré, puis au château d'If, au fort de Jouxj à VincenneSj et condamné à mort pour une séduction.

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A vingt aos, il avait écrit un Essm sur te deipotùme, avec celto épifçraphe de Tacite ; Dedimus profecto grandàpatientùt documentum. Plus tard, pour vivre, il trafiqua de sa plume. C'était un nom souillé, mais un esprit supérieur. Sa voîi allait devenir ia voix même de la Révolution.

Dem»iidea de* c»hiers. — Voici les demandes qui, se retrouvant dans presque tous les cahiers, n'étaient l'objet d'aucune contestation.

1° Dans l'ordre politique ; la souveraineté émane du peuple et ne peut s'exercer que par l'accord de la représentation na-

tionale avec le chef héréditaire de l'État; urgence do donner une constitution à la France ; droit exclusif pour les lïtats généraux de faire ta loi qui, avant d'être promulguée, devra obtenir la sanction royale, de contrôler les dépenses publiques, de voter l'impôt; abolition des immunités flnanciÈrea et des privilèges personnels du clergé et de la noblesse ; sup^ pression des derniers restes du servage; admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics; responsabilité des agents du pouvoir exécutif.

2° Dans l'ordre moral : la liberté du culte et de la presse; éducation par l'État des enfants pauvres et abandonnés.

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30 Dans Tordre judiciaire : unité de la législation et de la jurisprudence ; suppression des juridictions exceptionnelles ; publicité des débats; adoucissement des lois pénales; réforme des lois de procédure.

40 Dans Tordre administratif : création d'assemblées provinciales pour contrôler la gestion de tous les délégués de Tautorité royale ; unité de poids et mesures ; nouvelle division du royaume d'après la population et le revenu.

5® Dans Tordre économique : liberté de Tindustrie; suppression des douanes intérieures ; remplacement des divers impôts par un impôt territorial et mobilier qui atteindrait les fruits, mais jamais le capital.

Ces demandes, qui contenaient toute la révolution, et qui en marquent d'avance tous les travaux, prouvent que la nation qui avait su les formuler, méritait de les obtenir '. On les a appelées les principes de 89. Napoléon les a nommées mieux encore : « Les vérités de la Révolution. »

Ouverture des Éiats g^énéraax (5 mai 1789). — Le 2 mai, tous les députés réunis à Versailles furent présentés au roi. Le 4, ils se rendirent en procession solennelle à Téglise Saint-Louis •. Tout Paris était à Versailles. Au milieu d'une foule immense, le cortège parut, le tiers état en tête, comme il est d'usage dans les processions que les moindres personnages ouvrent la marche. L'étiquette, réglée d'avance, avait assigné aux députés du tiers un modeste vêtement noir ; ils furent couverts d'applaudissements. Les habits brodés de la noblesse passèrent au milieu du silence, sauf quelques hommes populaires qu'on applaudit ; même silence pour le clergé, qui venait ensuite. L'enthousiasme ne se ralluma que pour le roi, qui fermait la marche.

Le 5 mai, les États s'ouvrirent dans la salle des Menus^ qu'on désigna sous le nom de salle des Trois Ordres, Le roi était sur son trône, entouré des princes du sang; sur les degrés se tenait la cour. Le reste de la salle était occupé par

1. On peut, en comparant ci-dessus les demandes des états de 1484, 1560, 1561, 1576, 1588. 1614, suivre la tradition nationale, et Ton verra que ce qu'il y a de plus vieux en France est de prévenir les révolutions en faisant des réformes. Quand de Galonné fut devenu réformateur, il se souvint de ces demandes répétées ; dans l'exposé des motifs d'un de ses projets il disait : « C'est la réponse aux états de I6i4. >

2. L'évèque de Nancy termina le sermon du jour par ces mots : « Sire, le peuple sur lequel vous régnez a donné des preuves non équivoques de patience.... C'est un peuple martyr, à qui la vie semble n'avoir été laissée que pour le faire souffrir plus longtemps.»

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les trois ordres : à droite du trône, le clergé, qui comptait 291 membres, dont kS archevêques ou évoques, 35 abbés ou chanoines, 204 curés et 3 moines ; à gauche, la noblesse, comprenant 270 membres, à savoir : 1 prince du sang, le duc d'Orléans, 240 gentilshommes et 28 magistrats des cours supérieures ; enfin, au fond, sur des sièges inférieurs, le tiers état, composé de 584 membres, dont 12 gentilshommes, 2 prêtres, 18 maires ou consuls de grandes villes, 162 magistrats de bailliages ou sénéchaussées, 212 avocats, 16 médecins, 162 négociants ou propriétaires et cultivateurs.

Le roi exprima en quelques nobles paroles ses vœux pour le bonheur de la nation, convia les Etats à y travailler, en leur recommandant surtout la question financière et en les engageant à remédier aux maux, sans se laisser entraîner au désir exagéré d'innovation « qui s'est emparé des esprits. »

Le garde des sceaux Barentin développa le discours royal, en paraissant réduire les attributions des États au vote de l'impôt, à la discussion d'une loi contre la presse et à la réforme de la législation civile et criminelle. Puis la parole fut donnée au directeur général des finances, Necker, qui fatigua par ses longueurs. Deux passages de son discours excitèrent cependant une vive attention : celui où il faisait l'aveu d'un déficit annuel de 56 millions et de 260 millions d'anticipations, et celui où il déclarait que le roi demandait aux États de l'aider à fonder la prospérité du royaume sur des bases solides. « Cherchez-les, disait-il, indiquez-les à votre souverain, et vous trouverez de sa part la plus généreuse assistance. » Ainsi, il y avait anarchie dans le conseil. Le garde des sceaux, organe de la cour, considérait la crise présente plutôt comme financière que comme politique et sociale, et le directeur des finances semblait donner toute latitude aux États généraux.

lie* députés du tiers se déclarent assemblée nationale eonstttnante (19 Joln-9 Juillet 1989.). — Établir l'unité politique et sociale de la nation par l'égalité devant la loi et la garantir par la liberté, c'était bien là, en deux mots, tout l'esprit de 1789. Trois sociétés existaient : il fallait qu'il n'y en eût plus qu'une. Dans la première ques* tion à résoudre^ la vérification des pouvoirs des députés le tiers état se prononça pour que cette vérification se fît en commun, le clergé et la noblesse pour que chaque ordre yé« rifîât à part les pouvoirs de ses membres. De la manière dont

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on délibérerait sur ce point dépendait le mode de délibération qui seraijt adopté pour le reste, et le Vote par ordre ou par tête. Or, toute la Révolution était là. Car si Ton votait par ordre, la majorité était assurée d'avance au clergé et à la noblesse ; si Ton votait par tête, elle était acquise aux députés du tiers, plus nombreux que ceux des autres ordres, 584 contre 56.

Pendant cinq semaines,' les députés du tiers, maîtres de la salle commune, employèrent tous les moyens pour engager les deux premiers ordres à la réunion ; ils y invitaient le clergé f au nom du Dieu de paix et de l'intérêt public. » Le clergé était dans une situation douloureuse : ses doctrines le tiraient d'un côté, ses intérêts de l'autre ; corps privilégié, il était hostile à la Révolution ; interprète dô î*Évangile, il y était favorable. Ceux de ses membres qui profitaient le moins des privilèges, commencèrent la défection. Le 13 juin, trois curés du Poitou vinrent prendre séance au milieu du tiers ; les jours suivants, un grand nombre d'autres les imitèrent. Enfin, le 17 juin, sur la motion de l'abbé Siéyès, les communes s'érigèrent en Assemblée nationale, attendu « que cette assemblée est déjà composée des représentants envoyés directement par les 96 centièmes au moins de la nation, et qu'une telle masse de députation ne saurait rester inactive par l'absence des députés de quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens » (17 juin). Trois semaines après, pour mieux indiquer son mandat, elle ajouta à son titre le mot de constituante (9 juillet).

Serment du Jeu de Paume (20 Jntn). — Cette déclaration, qui ouvrait la Révolution, jeta la terreur à la cour et dans les deux premiers ordres. Pourtant le clergé, malgré les brillants efforts de l'abbé Maury, se décida pour la réunion, à une majorité de quelques voix formée par les curés (19 juin). La cour n'en fut que plus irritée et poussa le roi ^ aux mesures violentes. On l'engageait à prononcer la dissolution des États. Il ne le voulut pas ; mais annonçant une séance royale pour le 22 juin, il fit garder par des spldats la salle des séances, sous prétexte de préparatifs à faire; c'était un moyen d'empêcher le clergé d'opérer la réunion. Le 20 juin, Bailly, président du tiers, trouve la porte fermée. Les députés s'assemblent par groupes ; les uns veulent déli bérer en plein air, sur la place d'armes, à la façon des anciens champs de mai ; d'autres sous les fenêtres mômes di^

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roi. Enfin, Bailly se rend dans une salle de jeu de paume et les y convoque. Là, entre des murs sombres et nus, sans appareil, sans sièges, les députés font le serment solennel do ne point se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France (20 juin). Le lendemain, cette salle à son tour est fermée : le comte d'Artois Ta retenue pour y jouer avec ses courtisans. Mais la majorité du clergé s'étant réunie au tiers état, fait ouvrir Péglise Saini^Louis, et l'assemblée, déjà en partie victorieuse sur la question de la réunion des ordres, y commence ses délibérations. Dès lors les événements se précipitent.

Fusion de» trois ordres (27 Joln). — La séance royale se tint donc après un double échec du gouvernement. Elle commença la rupture avec le roi. Louis XVI , qui avait fait environner la salle de troupes nombreuses , prononça des paroles menaçantes : il excepta des affaires à traiter en commun celles qui regardaient les droits antiques et constitutionnels des trois Ordres : « Si vous m'abandonnez-, ajoutait-il , seul, je ferai le bien de mes peuples, seul je me considérerai comme leur véritable représentant. > Il sortit en commandant aux Ordres de se retirer dans leurs salles respectives. Les deux premiers obéirent, sauf quelques membres du clergé ; le tiers resta. Le marquis de Brézé , grand maître des cérémonies , rentra et dit : « Vous avez entendu , messieurs , les ordres du roi. » Mirabeau se leva et répondit : « Nous avons entendu, monsieur, les intentions qu'on a suggérées au roi ; mais vous qui ne sauriez être son organe auprès de l'assemblée nationale, vous qui n'avez ici ni place ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours.... Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes *. » A quoi Siéyès, s'adressant aux députés, ajouta ces simples et fortes paroles : «. Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier, délibérez. » L'assemblée délibéra ; et ce fut pour proclamer aussitôt l'inviolabilité de ses membres (23 juin). Le lendemain la majorité du clergé, et le surlendemain kl membres de la noblesse , le duc d'Orléans en tète , vinrent se réunir au tiers.

i, On a contesté quelques expressions, non le sens de cette réponse fameuse. L'ancien Moniteur la contenait.

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Aux sortir de la séance royale, Louis XVI était rentré au château , au milieu de la foule , pour la première fois silencieuse. Il se promenait sans parler dans son appartement , lorsque Brézé vint lui annoncer le refus du tiers état de quitter la salle : « Eh bieni dit-il comme importuné, s'ils ne veulent pas la quitter, qu'on les y laisse. » Le roi cédait ; Necker, un instant éloigné , était rappelé par effroi. Il conseilla au roi d'inviter lui-même les deux premiers ordres à se joindre au troisième. Ils obéirent le 27 juin et furent reçus avec une noble courtoisie , comme si leur venue était le gage durable d'une union fraternelle, c II nous manquait des frères, dit Bailly, la famille est complète; j» et l'Assemblée s'organisant , en trente bureaux , pour donner au grand travail de la constitution l'activité nécessaire, les députés du tiers choisirent tous les présidents parmi les ecclésiastiques et les nobles.

PfIm de la Bastille (14 Juillet). — Mais la cour rêvait à des projets violents. Des troupes étaient appelées de toutes parts et concentrées autour de Paris et de Versailles pour protéger l'Assemblée, disait-on, et maintenir l'ordre. Elles montaient à plus de 30 000 hommes ; le commandement en fut donné au vieux maréchal de Broglie, qui les mit sur le pied de guerre. On put se croire en pays ennemi. Dans le nombre ae trouvaient des régiments étrangers, les Suisses, le Koyal-AUemand , fort en faveur, parce qae leur fidélité n'était pas douteuse. Les régiments français avaient , en effet, subi l'influence des idées qui circulaient alors, d'autant plus que l'armée, elle aussi, fléchissait sous le poids de nombreux abus. Il ne faut pas oublier que les régiments s'achetaient comme toute autre propriété ; que les grades supérieurs étaient réservés aux nobles à quatre quartiers ; que dans le budget , Jes officiers figuraient pour ^^6 millions, les soldats seulement pour kk, sans compter les retenues de solde ; que Marceau était simple soldat ; que Hoche , sergent aux gardes , était réduit à broder des gilets d'officiers qu'il vendait dans les cafés pour s'acheter des livres.

La présence des régiments étrangers était une menace trop claire. Paris s'inquiéta de cet appareil militaire. Tout ce qui se passait à Versailles y retentissait sur-le-champ. Le foyer de l'agitation était le jardin du Palais- Royal. Une table servait de tribune. On y commentait tous les actes de l'As-

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semblée et de la Cour. Les soldats des gardes françaises, habitués par un long séjour dans cette ville à partager les sentiments du peuple, s'associèrent aux manifestations de la joie publique, après les succès de l'Assemblée. Leur colonel fit emprisonner onze d'entre eux ; le peuple se porta à l'Abbaye et les délivra. L'Assemblée nationale, instruite de cette violation de la discipline et de la loi , s'interposa, pour sauver l'une et l'autre; elle obtint du roi là grâce des gardes françaises délivrés, à condition qu'ils rentreraient un ins-

La Bas tille. '

tant dans leur prison, et elle demanda le renvoi des troupes, dont la présence irritait les esprits : « Ont-ils observé, s'était écrié Mirabeau , en parlant des conseillers imprudents du roi , par quel funeste enchaînement de circonstances les esprits les plus sages sont jetés hors des limites delà modératio;i , et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eût fait frémir? n

Louis XVI entrait dans cette voie funeste ; au lieu de l'éloignement des troupes, on apprent tout à coup le renvoi

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et Pexil de Necker (11 juillet). Le lendemain, Paris s'enflamme comme un volcan; le Palais-Royal retentit d'ardentes colères ; un jeune homme, bouillant d'éloquence et' d'indignation , Camille Desmoulins s'élance sur une table ,* un pistolet à laf main : « Citoyens , s'écrie-t-il , le renvoi de Necker est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de pa-* triotes! Ce soir même tous les bd,taillons suisses et alle-^ mands sortiront du champ de Mars pour nous égorger! Il ne nous reste qu'une ressource, c'est de courir aua armes. » Les feuilles des marronniers du jardin sont prises pour cocarde; la foule se précipite chez le sculpteur Curtius, enlève les bustes de Necker et du duc d'Orléans, les promène en triomphe et rencontre sur la place Vendôme un poste militaire qui arrête le cortège et tue un garde française. Dans le même temps, le prince de Lambesc, colonel du Royal- Allemand , fait une charge jusque dans le jardin des Tuileries , pour disperser le peuple qui attaque ses soldats à coups de pierres. Un vieillard est foulé aux pieds des chevaux . Aussitôt le bruit se répand dans la ville qu'on égorge les citoyens. Le régiment des gardes françaises sort en armes de la caserne où il est consigné, tire sur un détachement du Royal-Allemand, et prend position sur la place Louis XV. Le baron de Bezenval, qui avait des forces supérieures aux Champs-Elysées, pouvait les accabler ; il était sans ordre : il n'osa agir et se replia sur la route de Versailles.

Pendant ces mouvements tumultueux, l'Assemblée faisait , pour le rappel de Necker, des efforts que Louis XVI repoussa. Le comte de Virieu demanda qu'en ce moment de grave péril les députés renouvelassent leur serment du 20 juin; et quelques nobles hésitant : « L'adhésion est unanime, » s'éci*ia Mathieu de Montmorency. « La constitution sera, dit le comte de Clermont-Tonnerre, où nous ne serons plus. » Et en même temps, ils envoyaient une adresse au roi pour demander l'éloignement des troupes. Cette fermeté calme honorait l'Assemblée. A Paris on allait plus vite et plus loin. Il y avait alors comme une municipalité nouvelle, formée par des électeurs, qui remplaçaient l'ancienne dans la confiance populaire. Ces électeurs étaient des citoyens, quelques-uns fort considérables , qui , l'élection pour la députation de Paris terminée , avaient continué de se réunir pour achever la rédaction de leurs cahiers et avaient môme

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obtenu une salle commune à Thôtel de ville.. Là, sans mandat, sans titre, mais avec une autorité à laquelle la ville entière obéissait, ils se constituèrent, le 13 juillet, en corps administratif. Le peuple demandait à grands cris des armes, afin de pouvoir se défendre contre l'attaque probable des troupes. Les électeurs décrétèrent qu'il serait formé une garde bourgeoise, d'abord de 200 et bientôt de 400 hommes par chacun des 60 districts. Mais il fallait des armes. Toute la journée du 14 se passa à en demander au prévôt des marchand^, Flesselles, qui, pour gagner du temps, deux fois en promit et n'en donna point, amassant ainsi sur sa tête de redoutables colères. On fabriqua 50 000 piques en 36 heures, on enleva de l'hôtel des Invalides 30000 fusils, des sabres, des canons. Dès le 12, les troupes qui occupaient les Champs- Elysées , menacées d'une attaque, s'étaient repliées , et les Parisiens étaient maîtres de la ville où s'élevait la sombre forteresse tant de fois maudite. A la Bastille ! devint le cri général. On y court de tous les quartiers. D'anciens militaires, Ëlie, HuUin, dirigent le peuple ; mais un petit nombre ont des armes et peuvent prendre part à l'action. Le gouverneur, de Launay, n'avait pour garnison que 200 Suisses ou invalides ; cependant le château était si fort, surtout contre un assaut de ce genre, qu'il fallut aux assaillants une lutte meurtrière de plusieurs heures pour s'en emparer. Enfin ils y pénétrèrent après avoir perdu près du tiers d'entre eux, 171 morts ou blessés*.

1. La haine contre les prisons d'État était si vive qu'après la publication du livre de Mirabeau contre les lettres de cachet, où il faisait une peinture affreuse des prisons de Vincennes, le ministre Breteuil, un des protégés de la reine, afin de gagner un peu de popularité, avait, en 1785, transformé le donjon de Vincennes en un grenier d'abondance. Mais il admit auparavant les curieux à le visiter, visite dangereuse, car le peuple, effrayé de ce qu'il avait vu, tint moins de compte d'une prison fermée que de celles qu'on laissait debout. Il s'en souvint en 1T89. Le dernier article du cahier des députés du tiers, à Paris, portait : < Sur le sol de la Bastille détruite et rasée, on établira une place publique au milieu de laquelle s'élèvera une colonne avec cette inscription : J Louis XVI, Retktth. ratew de la l^)erté publiqi^. La Bastille était menacée, condamnée, longtemps avant d'être attaquée. Sa chute retentit au loin. « Quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pour personne à Saint-Pétersbourg, dit dans ses Mémoii es M. de Ségur, alors notre ambassadeur dans cette ville, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe {>lu8 élevée, la chute de cette prison d'État et le premier triomphe d'une iberté orageuse. Français, Russes, Anglais, Danois, Allemands, Hollandais, tous, dans les rues, se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. » Pour que le peuple

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Les hommes qui se battent bravement et en face ne tuent pas après la victoire. Mais derrière ceux qu'on appela les vainqueurs de la Bastille, il y avait des bandits qui, les jours précédents, avaient déjà pillé dans la ville, et qui ce jour-là égorgèrent* Hélie, Hulin s'épuisèrent en vains efforts pour sauver les prisonniers. De Launay fut massacré. Le prévôt des marchands Flesselles, le major de Salbray, et plusieurs soldats eurent le même sort. Leurs têtes, mises sur des pi- ' ques, furent promenées. dans la ville; la populace commençait à goûter au sang.

lia §^arde nationale, la ooearde trleolore. — Quand le duc de Liancourt apprit au roi la prise de la Bastille : « Mais c'est donc une révolte? dit-il. — Non, sire, c'est une révolution. » La veille son armée avait été impuissante ; aujourd'hui on jetait bas sa forteresse. Les temps étaient accomplis. Le petit-fils de Louis XIV se rendit à l'Assemblée où déjà aussi éclataient des colères. Mirabeau s'adressant aux députés qu'on envoyait en ce moment môme au roi, s'était écrié : « Dites-lui bien, dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis, ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents ; dites-lui que toute la nuit, ces satellites étrangers, gorgés d'or et dç vin„ ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale ; dites-lui que dans son palais même des courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avant-scène dé la Saint- Barthélémy I » Quand on annonça l'arrivée du roi : « Le silence du peuple est la leçon des rois, » dit l'évêque de Chartres, et il demanda que le prince fût reçu de l'Assemblée avec un front sévère. Pourtant, lorsque Louis XVI parut sans gardes et déclara qu'il ne faisait qu'un avec la nation, qu^il se fiait à l'Assemblée nationale, qu'il consentait au renvoi des troupes allemandes, et qu'il rappelait Necker au ministère, on l'applaudit avec transport, et une foule immense le suivit sur la route de Paris. Il y entra au milieu d'une multitude innombrable armée de fusils, de piques, de haches, de

continuât de fouler aux pieds l'antique forteresse, on voulut que ses pierres servissent à construire le pont de la Concorde et sur son emplacement on éleva, après 1830, la colonne de Juillet-

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faux, et traînant quelques pièces d'artillerie ; mais pour déguiser la menace tout en montrant sa force, le peuple avait caché sous des fleurs la bouche et la lumière de ses canons. Bailly, qui venait d'être nommé maire de Paris, reçut le roi 'aux portes et lui remit les clefs de la ville, «c Ce sont les mêmes, dit-il, qui furent présentées à Henri IV* Il avait re« conquis son peuple, sire, c'est le peuple qui a reconquis son roi. » Louis aurait pu ce jour-là encore regagner les cœurs ; mais il n'était point l'homme qu'il eût fallu pour de telles scènes. La révolution continua en sa présence. La Fayette, nommé général de la milice bourgeoise, se hâta de l'organiser. Il lui donna un nom que Siéyès avait trouvé, celui de garde nationale, et pour cocarde les deux vieilles couleurs de Paris, le bleu et le rouge, entre lesquelles il plaça le blanc, couleur de la royauté et de la France, «c Prenez-la, disait-il en la donnant; voilà une cocarde qui fera le tour du monde. » •

Abolition des priviléir®* (^ août). — L'agitation qui de Paris s'était répandue de proche en proche dans tout le pays, commençait à produire des violences. En beaucoup de lieux, les paysans brûlaient les couvents, les châteaux, pour détruire les anciens titres et les chartes féodales. Dès les premiers mois de 1789, l'insurrection avait commencé en Provence. Le Dauphiné, le Beaujolais, le Maçonnais, la Bourgogne étaient maintenant parcourus par des bandes armées, et le désordre s'étendait à d'autres provinces. Il devenait urgent de prévenir une jacquerie par de grandes réformes. Des nobles donnèrent l'exemple : le duc d'Aiguillon, le vicomte de Noailles, Mathieu de Montmorency , proposent le rachat de leurs droits ; bientôt l'émulatipn gagnant, tous les privilèges tombent : droits seigneuriaux, droits de juridiction, dîmes ecclésiastiques, privilèges des personnes, des provinces ou des villes, etc. On stipulait, il est vrai, le rachat de tous ces droits, sauf de ceux qui blessaient la liberté personnelle ; mais cette nuit n'en est pas moins mémorable, elle vit naître Tégalité. L'Assemblée ordonna qu'un Te Deum solennel serait célébré dans toutes les églises en actions de grâces de la destruction du régime féodal, et le roi ayant accepté le sacrifice des privilégiés, elle lui décerna le titre de Restaurateur de la liberté française.

Opposition de la eonr i Journées des 5 et 6 oetobre 1989.— -Un des premiers soins de l'Assemblée fut de voter,

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h, l'exempla du congrès américain, nne âéclaration des droits de rhomme et du citoyen. C'était l'eiposé des principes fondamentaux sur lesquels serait établie la constitution; le 21 septembre, les principales dispositions étaient déjà totées. Ceux qui avaient voulu diviser le pouvoir législatif entre deux chambres comme en Angleterre, et donner au roi le veto illimité, avaient été vaincus. Mounier, Clermont^Tonnerre, Lally-ToUendal se retirèrent du comité de constitu-

Salls da spaclACla da cbAleaa d«

tioa. Celait comme l'abdication des membres les pins modérés de l'Assemblée ; de part et d'autre l'influence allait ' passer aux hommes qui étaient décidés à aller jusqu'au bout dans l'attaque comme dans la résistance. Autour du roi, et malgré lui-même, on reprenait l'idée de recourir à la force. Le régiment de Flandre fut rappelé à Versailles. Breteuil avait même proposé, vers la fin d'août, que la cour se réfugiât k Metz, au milieu de rarmée de Bouille. Louis XVI so reAisait à un acte qui eût commencé la guerre civile, mais

l'assembi,éb constituante (1789-1791). 479

les imprudents amenèrent d^une autre façon une catastrophe.

On prêta la grande salle de spectacle du château aux gardes du corps, pour un repas qu^ils voulaient donner aux officiers du régiment de Flandre, et auquel furent représentés les autres régiments, même les régiments étrangers et la garde nationale. Au milieu du festin, le roi paraît, suivi de la reine, tenant le Dauphin dans ses bras. La musique joue Tair : 0 Richardj 6 mon roi, Vunivers f abandonne / puis les airs étrangers, la marche des Hulans ; les vins coulent, les têtes se perdent, les dames distribuent des cocardes blanches, et la cocarde tricolore est, dit-on, foulée aux pieds (1« octobre).

Cependant Paris mourait de faim. Un ouragan de grêle, tel qu'on n^en avait pas vu d^exemple, avait, le 13 juillet de l'année précédente, haché une partie de la moisson depuis les bords de la Charente jusqu'à ceux de TËscaut. Puis était survenu un hiver d'une rigueur inouïe : du 25 novembre 1788 au 13 janvier 1789, il avait gelé sans interruption. Dans plusieurs provinces la disette était réelle; l'agitation. Pinquiétude la changèrent en famine. Pendant trois mois, Paris vécut au jour le jour, recevant la veille la farine pour le pain du lendemain. Quand la nouvelle de Porgie de Versailles tomba au milieu de la foule affamée, cette provocation téméraire fit éclater l'insurrection. Une armée de femmes criant: du pain ! se réunit ^t marche sur Versailles, s'imaginant que l'on aurait Pabondance, si Pon amenait le roi h Paris. Les hommes suivent; la Fayette, qui s'était vainement opposé au départ, est li^i-même entraîné par Parmée parisienne. Cette multitude arrive devant la cour du château ; une rixe s'engage avec les gardes du corps, dès le soir, et recommence le lendemain matin. La reine, contre laquelle des furieux vocifèrent des paroles de mort, n'est sauvée que par le dévouement de quelques-uns de ses gardes, qui se font tuer en défendant sa porte. La Fayette, accablé de fatigues après une journée et une nuit d'angoisses, avait sur le matin quitté le château. C'est en son absence qu'il fut forcé et que sept gardes périrent ; cinq hommes du peuple ou gardes nationaux de Versailles furent tués. La Fayette accourut à temps pour sauver dix-sept gardes qu'on voulait fusiller, et fit évacuer l'intérieur des appartements. Mais il fallut que le roi s'y montrât et promît d'aller à Paris. La reine voulut l'y suivre.

480 l'assemblée constitoaOTE (1789-1791).

Le voyage n^était pas sans danger pour elle. La Fayette la conduisit sur un balcon, et ne pouvant se faire entendre de tous, il lui baisa respectueusement la main, en signe de réconciliation entre la royauté et la révolution ; la foule applaudit ; des cris de Vive la reine I se firent même entendre. Quelques moments après, la famille royale partit au milieu de cette cohue qui la ramenait comme prisonnière dans sa capitale (5 et 6 octobre). L^Assemblée commit Timpardonnable faute de suivre le prince à Paris et sUnstalla dans la chapelle de l'archevêché, en suite dans le manège, près des Tuileries* Depuis ce mo ment, elle se trouva, comme lui, sous la main de la populace pour qui le succès de l'expédition sur Versailles avait été la fatale révélation qu'on pouvait remplacer la discussion par la force et tout dominer, assemblée ou gouvernement, par une journée,

licsexeès populaires et Pémtirnttioii. — Déjà de bien coupables excès avaient eu lieu. On avait vu apparaître ces hommes de sang et de destruction qui se montrent toujours dans les émotions populaires et qui font tant redouter* aux sages les révolutions même les plus légitimes. Depuis Phiver, des bandes nombreuses, menaçantes erraient dans les campagnes, encombraient les villes. A Paris, la municipalité avait été forcée d'organiser un atelier à Montmartre pour 20 000 hommes. C'était une armée toute prête pour la démagogie. Il fallut la surveiller avec du canon chargé à mitraille. Mais comment empêcher ces malheureux de descendre un à un dans la ville. On les y trouvait mêlés à la populace sur la place de Grève, autour du Palais-Royal. C'était de cette foule que partaient les cris de mort ; de là que soi^taient les porteurs de tête. Avant même la réunion des États généraux, le 28 avril, la fabrique de Réveillon, au faubourg Saint-Antoine, avait été pillée; après la prise de la Bastille, de Launay et Fiesselles avaient été égorgés, puis le ministre Foulon et l'intendant Berthier ; puis les gardes du roi. Dans les provinces, les paysans ne se contentaient pas toujours de déchirer les titres féodaux, d'abattre les tours et les ponts-levis, ils abattaient quelquefois le seigneur : violences à jamais déplorables, qui ont fait un mal immense à la cause des libertés publiques. La terreur gagna la cour et les châteaux. Les conseillers les plus imprudents du roi, le comte d'Artois, son frère, les princes de Condé et de Conti, les ducs de Bourbon et d'Ënghien, les Polignac, etc., s'étaient enfuis les pre-

miers, dès le lendemain de la prise de la Bastille ; beaucoup d^autres les imitèrent. Ils laissaient le roi seul au milieu du peuple dont ils allaient irriter la colère, en dirigeant contre la patrie les armes de Tétranger, i

Cependant s^il y a des actes coupables, il y en aussi d^hé- ' j

roïques. Un électeur, Larivière, pour protéger Tintendant 1

Berthier, qui venait d'être arrêté, monte avec lui dans- le ca- ^

briolet qui Tamène à Paris. Maintes fois des fusils, desépées, des sabres sont dirigés contre le captif; Larivière le couvre de son corps. A Paris, la fureur de la foule est au comble ; mais nul dans ce peuple ne connaît Tintendant. On crie que Berthier ôte son chapeau, et vingt fusils sont braqués sur la voiture; Larivière aussitôt se découvre. Un autre jour, un garde française sauve son colonel, le duc du Châtelet, que la populace voulait égorger. « Quel est ton nom ? demanda le duc. — Mon nom, c'est celui de tous mes camarades. » Et parmi ces gentilshommes qui, pour obéir à un sentiment mal compris de loyauté, quittaient la France, combien, comme Chateaubriand, qui sentaient tout ce quUl y a d'amer dans le pain de Tétranger et qui emportaient avec eux le cher souvenir de la terre natale, Tamour et l'orgueil du pays I Un officier français suivait Tempereur François II à une revue des troupes autrichiennes. Le prince, fier de leur belle tenue, se retourne et lui dit : « Voilà de quoi bien battre les sans-culottes. — C'est ce qu'il faudra voir, » répondit l'émigré.

Double mouvement qui précipite la révolutlou. — Du 6 octobre 1789 jusqu'au 30 septembre 1791, jour où l'Assemblée nationale se sépara, la France fut entraînée par deux mouvements contraires. D'une part, la Révolution commencée par tout le monde ou à peu près, puis quelque temps dirigée par les élèves de Montesquieu, qui ne demandaient pour la France qu'une constitution calquée sur celle de l'Angleterre, tendait à passer aux mains des tribuns populaires et se faisait chaque jour plus démocratique. D'autre part, la cour cachait ses regrets sous une teinte docilité, et par les soupçons, par les craintes qu'inspirait sa conduite, précipitait la marche de la Révolution qui allait devenir implacable.

Travaux de PAuembléei réformes politique» et civiles. — Entre ces deux tendances opposées, l'Assemblée nationale poursuivait le cours de ses importants travaux, abattant d'une main , édifiant de l'autre , avec une ardeur quelquefois téméraire, plus souvent bien inspirée. Par l'énu-

48â l'assemblée constituante (1789-1791).

mération des principaux décrets, on verra combien dans Tordre civil, la France a gardé de ses réformes.

Apirès avoir dépouillé la monarchie absolue du droit de faire la loi, d'établir l'impôt, de décider de la paix et de la guerre, elle réduisait le monarque à n'être que le premier des fonctionnaires de l'État , en lui votant une liste civile de 25 millions.

Les cultes dissidents, la presse, l'industrie , le commerce étaient délivrés de toute entrave'.

Le droit d'aînesse, les substitutions étaient supprimés* ; le partage égal des biens entre tous les enfants rendu obligatoire; la confiscation abolie, en vertu de ce principe que l'expiation doit être personnelle comme la faute. Les protestants, les juifs étaient admis à jouir de tous les droits civiques et civils* ; et les premiers recouvraient ceux de leurs biens qui avaient été incorporés au domaine de l'État; les mulâtres des colonies obtenaient les droits civils.

Enfin l'Assemblée abolissait tous les titres, détruisait la noblesse et le clergé comme ordres, réduisait les nobles à la condition de citoyens, lés prêtres à celle de fonctionnaires publics ; elle établissait l'égalité des peines et diminuait le nombre des cas entraînant la peine de mort' ; elle déclarait tous les Français admissibles aux emplois publics et aux grades militaires, quelles que fussent leur religion et leur naissance, tous contribuables en proportion de leurs facultés; et elle remplaçait les vieilles démarcations provinciales parla division en départements. « Le territoire de la France, disait la loi du 28 septembre 1791, est libre dans toute son étendue, comme les personnes qui l'habitent. »

1. La Constituante, préoccupée de l'idée d'assurer à l'individu la çlas grande liberté possible, tomba daiis un excès opposé à celui du régime des corporations. Le décret du 17 juin 1791 interdit aux personnes d'une même industrie d'avoir des intérêts communs. C'était proscrire l'esprit d'association.

1, On appelait terres substituées celles qui ne pouvaient jamais être aliénées.

3. Le mariage, avant 1789, était exclusivement un sacrement. U en résultait que les non-catholiques n'avaient pas d'état civil. La Constituante fit du mariage un contrat purement civil, effectué par un officier public, et après lequel seulement l'Église donnait la consécration religieuse.

4. Après 1830, suppression de la marque, diminution du nombre des ôas entraînant peine de mort, et création du système des circonstances atténuantes ; açrès 1848, suppression de l'exposition, de la peine de mort en matière politique, des bagnes, et, dans la marine, de la cale humide, de la cale sècne, des coups de garce tte. En 1857, nouveau code militaire, adou» cissant beaucoup les peines.

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Création des départements (15 Janvier 1990).— H

y en eut d'abord 83, à peu près égaux en étendue, et dont la circonscription et les dénominations n'étaient empruntées à aucun des anciens souvenirs , mais à la configuration du sol, " aux rivières et aux montagnes*. Chaque département fut divisé en districts, les districts en cantons, lee cantons en communes ou en municipalités, au nombre de 44 828. Cette division du territoire à laquelle devait se conformer toute lanou- ' velle organisation administrative, amenait enfin l'Assemblée au moment critique de trancher dans le vif les privilèges du clergé et de la noblesse, que Ton n'avait jusque-là abolis qu'en paroles. Alors commencèrent les résistances, les déchire- ' ments, bientôt la guerre civile.

lies biens nationaux, les assl8:nats.— On n'avait point encore remédié aux besoins croissants du trésor*. Mirabeau, en montrant aux portes Isl hideuse banqwroute^ avait fait voter d'acclamation, sur la proposition de Necker, un sacrifice patriotique d'un quart de revenu par tous les citoyens. Ressource passagère. 11 fallait davantage. Dans la fameuse nuit du 4 août, l'évèque d'Uzès avait dit : c Je voudrais avoir une terre, il me serait doux de la remettre entre les mains des laboureurs. Mais nous ne sommes que dépositaires i L'Assemblée considérant en effet les biens du clergé comme un simple dépôt, décida que ces biens retourneraient à la nation, qui jadis avait fait le dépôt. Alors le clergé se prétendit propriétaire, au nom de la prescription, de l'intérêt du culte des hôpitaux et des pauvres. « Que sont devenues, s'écria l'archevêque d'Aix,,les promesses que vous nous avez faites que nos propriétés seraient inviolables et sacrées? » Mais le clergé, cessant d'être une corporation, perdait la qualité de propriétaire; l'Etat alors prenait les biens par droit de des-

1 Les haMtants du comtet d'Avignon, sujets du pape, ayant demandé le lljum 1790, leur union à la France, ce pays fut déclkré^ le sa ««Sinf ' bre 17»1, partie intégrante du royaume et forma le SwYpVtement^^^^ de Vauc use. Les départements du Rhône et de la Loire n'en foma^nt qu'un a Pongine. Quand ils eurent été séparés, et qu'on eut formé en Tiû« celui de Tarn-et;Garonne, le chiffre de Se fuUttSint. L'Snnexbn' de N?ci ront%ame*nô à 86 ^^^ ^ *' ^"'*^- ^'' P'^"' douloureuses de Tm 2. La dette constituée s'élevait en rentes perpétuelles et en rentes viagère à 167 737 810 livres, au capital de 2 422084 7» 1 livres pour les rentti perjïétuelles. La dette non constituée ou flottante surcharge'e.par l'énorme liquidation des, ofaces supprimes, pour lesauels on avait promis une™! demnité, était évaluée à 2 milliards 200 millions. (Rapport de M. de Mon tesquiou sur les finances, 27 avril 1790). Us biens naïwnaux étaient «t?! mes alors valoir 2 milliards k&o millions. ««iwonaux étaient esti^

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hérence. C'est ce qui fut décidé le 2 décembre 1789, malgré les efforts de Maury et de Cazalès; les domaines de TÉglise furent mis à la disposition de la nation, et le ministre fut autorisé à en vendre jusqu'à concurrence de 400 millions, à la condition que TÉtat pourvoirait d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres. Les terres de la couronne, les propriétés des émigrés, dont on ordonna plus tard la confiscation (27 juillet 1792), furent aussi déclarés biens nationaux, et ces biens nationaux devinrent, suivant une énergique expression du temps, la dot de la constitution.

Vendre tous ces biens , les morceler, les distribuer à la nation, était un puissant moyen d'attacher fortement le peuple des campagnes à la Révolution. Pour créer, comme disait Mirabeau, l'armée des intérêts révolutionnaires, il fut décidé que l'État émettrait un papier-monnaie ayant cours forcé, et qui serait reçu de préférence pour Pacquisition des biens nationaux. Ces assignats seraient détruits au fur et à mesure de leur rentrée dans les mains de l'État. Ainsi, ne pouvant faire circuler en nature des arpents de terre, on en faisait circuler le signe; Tel est l'origine des assignats, qui ne devinrent funestes que par l'abus qu'on en fit (17 déc). Le clergé, dépouillé de ses biens, fut indemnisé par un traitement accordé à tous ses membres, et par des peiisions attribuées aux religieux dont les couvents furent supprimés. 77 millions furent inscrits au budget pour les dépenses du culte et du personnel de l'Église.

Béformes Jndieiatres. — L'Assemblée avait détruit les parlements par un simple décret qui les mettait en vacances indéfinies, les justices seigneuriales, les prévôtés royales, les bailliages, les sénéchaussées, et, ce qui était une faute, la cour des comptes. Mais elle posa le principe fécond de la séparation des pouvoirs administratif et judiciaire, et elle institua, pour tout le royaume : un tribunal de cassation qui, jugeant les appels en dernier ressort, eut mission de maintenir l'unité de la législation et de la jurisprudence ; par département, un tribunal criminel qui fut assisté d'un jury ; par district, nn tribunal civil; par canton, un juge de paix et un 6ureau de conciliation ; dans les principales villes, des tnbunctuœ consulaires; enfin, pour frapper les délits des grands fonctionnaires publics, et pour les crimes contre la sûreté de l'État une haute cour de justice (mai 1791). Voulant que la

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justice découlât toujours de la raison et de la conscience des magistrats, elle exigea que les jugements fussent nïotivéfç ; et, pour mettre un terme au chaos de nos 400 coutumes, elle écrivit dans la constitution quUl serait fait c un code de lois civiles communes à tout le royaume. » Les magistrats ne furent plus nommés à vie, mais élus pour dix ans : mauvaise mesure qui mettait les juges dans la dépendance des justiciables.

Béfomies flDanclères. — L^ Assemblée avait aboli les impôts si multipliés et si vexatoires de Tancien régime, tailles, vingtièmes , capitation, dîmes, aides sur les boissons, droits d'entrée et de circulation, gabelle, etc. Mais elle déclara que chaque citoyen devait contribuer aux dépenses publiques en proportion de ses facultés, et elle décréta Tirnpôt des patentes pour imposer la richesse née de Tindustrie et du commerce; la contribution mobilière, pour atteindre les revenus Mobiliers , la contribution foncière, pour prélever une part des fruits. Elle conserva, en les simplifiant, les droits d'enregistrement, de timbre et d'hypothèque, toujours faciles à payer et d'ailleurs fondés en droits. Elle renversa les douanes intérieures, mais conserva celles de la frontière; et, afin d'encourager l'industrie en même temps qu'elle la protégeait, ellb laissa entrer en franchise dans le royaume les matières premières et les subsistances. Enfin , dans le but de faciliter les transactions, elle décréta un système uniforme de poids et mesures que les académiciens français durent arrêter , en s'entendant avec la Société royale de Londres.

Mjb, fédération (14 Juillet lYOO). — Ainsi se réalisaient les vœux pour la rénovation politique et sociale de la France. Malheureusement la terreur des uns, l'impatience des autres, les crimes de quelques-uns, firent dépasser le but, et le bel édifice que les travaux de tout un siècle avaient préparé, s'écroula, pour ne se relever que mutilé après d'horribles convulsions.

Au milieu de l'année 1790, bien des nuages déjà avaient passé, et quelques-uns sanglants, à l'horizon, mais on croyait encore au succès politique de cette œuvre immense, et il y eut un moment d'universelle confiance et d'immense espoir à la fête de la Fédération, offerte par les Parisiens dans le champ de Mars, aplani à cet effet, aux députés de l'armée et des départements. Depuis novembre de l'année précédente,

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dans les villages, dans les villes, les habitants , en armes, avaient fraternisé avec les hommes de la ville, des villages voisins, tous s'unissant, pour la défense commune, dans la joie de la patrie retrouvée. Les fédérations locales se rattachèrent les unes aux autres, et finirent par former la grande fédération française, qui envoya le 14 juillet 1790, à Paris, 100000 représentants. Au milieu du champ de Mars était dressé Vautel de la patrie: une foule immense roulait ses flots dans cette vaste plaine ; la Fayette, nommé commandant de toutes les gardes nationales du royaume, prêta, le premier, le serment de fidélité à la constitution, que des milliers de voix répétèrent. Le roi le prononça à son tour, dWe voix forte : « Moi, roi des Français, dit-il, je jure d'employer tout le fjouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de rÉtat, à maintenir la constitution décrétée par TAssemblée nationale et acceptée par moi, et à faire exécuter les lois. » La reine était placée dans une tribune de TÉcole militaire ; entraînée par Penthousiasme général, elle prit le Dauphin dans ses bras et le présenta au peuple, comme pour Passocier au serment de son père. A ce moment, la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, s'arrêta, et, par un hasard que les anciens eussent regardé comme un signe de l'intervention des dieux, le soleil perça les nuages et inonda de sa lumière l'immense autel ou le Te Deum était chanté. D'unanimes et sincères acclamations frappaient le ciel. Ce fut le plus beau jour de la Révolution ; l'esprit de concorde et de fraternel dévouement remplissait tous les cœurs ; le soir, on dansa sur l'emplacement de la Bastille. Mais cette grande fête n'eut point de lendemain '. • lies elnbs s Jacobins, Cordeliers, etc. — La Révolution avait fait de si prodigieux progrès, que partout se formaient pour la discussion des idées nouvelles, des sociétés, des clubs, qui s'efforçaient, chacun, de pousser l'opinion publique dans leur sens, et dont quelques-^uns commençaient à montrer beaucoup de violence contre le clergé , contre la cour, contre l'Assemblée même. La plus active de ces sociétés était le club Breton, qui avait quitté Versailles en même

roi

1. M. de Villette avait fait, le 17 juin, la motion an club de 1789, que le .U fût salué, le jour de la fédération, du titre d'empereur, c Effaçons, ditil, le nom de roi, de royavme et de sujet, qui ne s'uniront jamais bien avec le mot de liberté. Le prince est le chef, non* le maître ; tmpera^, non régit. •

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temps que le gouvernement, et avait choisi pour lieu de ses séances le couvent des Jacobins, dont il prit le nom. Il était encore sous Tinfluence d^hommes ardents , mais modérés dans leurs vues, les deux Lameth, Duport, Barnave; plus tard Robespierre y régna. Le club de 89 servait de point de ralliement aux hommes du début de la Révolution, Siéyès, la Fayette. Mais déjà aussi s'ouvrait, au couvent des CordeîierSy le club terrible que Danton dirigeait. La presse excitait rincendie : Camille Desmoulins dans son journal : les Révolutions de Brabant et de Flandre; le hideux Marat dans VAmi du peuple, où il ne demandait encore que 800 têtes. La province était aussi agitée que Paris ; des troubles avaient eu lieu, surtout dans le Midi, plus volcanique, à Marseille, à Valence, à Nîmes, à Montauban, à Toulouse. L'insurrection gagnait Tarmée : M. de Bouille livra un combat sanglant pour ramener à Tobéissance des soldats révoltés dans Nancy coi;itre leurs officiers (août 1790), Necl^er voyant son impuissance donna sa démission (septembre 1790).

Mort de Hirabean (8 avril 1701). — L'Assemblée nationale, quoique le maintien de Tordre public appartînt, par la constitution, au pouvoir exécutif, se sentait moralement obligée d'interposer son autorité plus respectée que celle du roi, pour faire cesser l'anarchie. Mirabeau qui prenait sur elle un ascendant chaque jour plus grand, commençait aussi, avec une audace et une franchise qui eussent ébranlé toute autre popularité, à réclamer la répression des factions. « Je ne voudrais pas, écrivai1>-il au comte de la Marche, avoir travaillé seulement à une grande destruction. » Il se rapprochait même de la cour et traitait avec le roi et la reine, non pour anéantir mais pour arrêter et consolider la Révolution. Il se croyait seul assez fort, s'il eût été appelé au ministère, pour retenir à la fois deux torrents, celui des passions populaires et celui des passions aristocratiques : épreuve que la mort a épargnée à sa gloire. Usé avant l'âge par tous les excès, il ne cessait de parler, d'écrire, d'agir, lorsque tout à coup ses forces l'abandonnèrent. Dès qu'on sut qu'un mal très-grave menaçait sa vie, la rue de la Chaussée d'Antin, qu'il habitait, fut encombrée d'une multitude inquiète qui semblait sous le coup d'une calamité publique. On s'arrachait les bulletins que le médecin donnait d'heure en heure; il fallut les imprimer à mesure pour satisfaire la foule. Le roi envoyait tous les jours savoir de ses nouvelles.

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La veille de sa mort, le malade entendit un coup de canon : c Sont-ce déjà les funérailles d'Achille qui commencent? » . Après une nuit alarmante, dès que le jour parut : « Mon ami, dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui. Quand on en est là, il ne reste plus qu'une chose à faire, c'est de se parfumer* de se couronner de fleurs et de s'environner de musique, afin d'entrer agréablement dans le sommeil dont on ne se réveille plus. » Puis il fit approcher son lit de la fenêtre, contempla avec ravissement l'éclat d'un soleil printanier et la fraîcheur renaissante de son jardin. Il expira le 2 avril 1791, à moins de quarante-deux ans. Une de ses dernières paroles avait été : « J'emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie dont les débris vont être la proie des factieux. » Toute l'Assemblée nationale, tout Paris, escortèrent son cercueil jusqu'au Panthéon, où il fut déposé et qui fut alors consacré auoo grands hommes par la patrie reœnnaissante,

lia constitution eivile du cler|^é. — Mirabeau mort , Louis XVI n'entendit plus de conseils modérés et d'avis en faveur du régime constitutionnel, qui, du reste, répugnait à toutes ses habitudes, et qui était en horreur à la reine. Il n'était pas blessé seulement comme prince dans son autorité, il l'était comme homme, dans ses aflfections, par les dispositions comminatoires contre les émigrés, et comme chrétien, dans sa conscience, par les mesures que l'assemblée avait prises relativement au clergé.

Déjà le clergé avait cessé d'être propriétaire et de former un ordre à part dans l'État; le nombre des couvents avait été restreint à un seul du même ordre dans chaque municipalité ; l'émission des vœux monastiques avait été suspendue et la sanction légale refusée aux vœux antérieurement émis, de sorte que le lien religieux n'était plus qu'un lien de conscience et de foi. L'assemblée alla plus loin encore, elle réduisit nos 135 archevêchés ou évêchés à 83, un par département, et, comme elle mettait l'élection dans tout, elle résolut de la mettre aussi dans l'Église où elle était à l'origine, où elle se trouvait encore, dans une c^rtlii^e mesure, avant, le concordat de 1516; elle décréta que les électeurs qui nommaient les administrateurs du département et les députés de l'Assemblée nationale nommeraient aussi les évêques et les curés (12 juillet 1791 •).

1. Depuis le concordat de 1516, l'ordonnance d'Orléans avait établi, en

LASSEMBLEE CONSTITUANTE (1769-1791). 489

Cette constitution civile du clergé, à laquelle tous les prêtres furent contraints de prêter serment, troublait la hiérarchie ecclésiastique établie. Elle rendait les évêques presque indépendants du pape, car elle substituait Tinstitution canonique donnée par le métropolitain à l'institution canonique donnée par le saint-père. Le comité ecclésiastique qui proposait cette réforme, tout en voulant fermement que la France restât catholique, empiétait donc sur les attributions que la catholicité entière reconnaissait au souverain pontife. Il y avait dans cette mesure, au point de vue religieux, une contradiction, puisqu'on allait être catholique en France autrement qu'on ne l'était à Rome , sinon pour le dogme , du moins pour la discipline , l'institution canonique et la juridiction spirituelle ; et il y avait , au point de vue politique, une grave imprudence, puisqu'on allait permettre aux adversaires du nouvel ordre social « do faire lutter l'enthousiasme de la religion contre l'enthousiasme de la liberté. »

Une partie des provinces se tourna en effet contre la Révolution , quand le pape eut défendu le serment (10 mars et 13 avril 1791). La très-graMe majorité des évêques le refusa ; ceux qui le donnèrent formèrent , sous le titre de prêtres assermentés ou constitutionnels, le clergé reconnu par l'État. L'exercice du sacerdoce fut interdit aux autres. Il y eut alors deux cultes : l'un public, dans les églises désertées des fidèles; l'autre clandestin, dans les lieux écartés, au fond des bois , où la foule accourait, et d'autant plus puissant sur les âmes. Le schisme entra dans l'Église; à sa suite vont arriver les persécutions et la guerre.

En vain un éloquent curé du Poitou fit appel à l'esprit de l'Évangile : c Si, comme l'enseigne l'Apôtre, disait-il avec saint Bernard, toute personne doit être soumise aux puissances, il n'y a pas d'exception pour nous. Qui vous autorise à en faire? Chercher à en établir, c'est chercher à tromper.... Qu'ils invoquent d'autres lois que les lois du christianisme, ceux qui aiment mieux se révolter que de souffrir. Le vrai chrétien n'a qu'un Évangile; il n'y a qu'un Christ. Ceux qui tiennent un autre langage changent leur foi en conspiration factieuse et fondent sur la crédulité des peuples leur orgueil et leur domination. »

1561, un système d'élection mitigée, que l'ordonnance de Blois renversa en 1579, et dont le tiers état demanda, en 1614, le rétablissement. Voy. ci-dessus, à ces dates.

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Mais ces sages conseils ne furent pas entendus ; la Révolution avait déjà les nobles pour ennemis ; les prêtres vont maintenant la combattre, et une guerre civile effiroyable couvrira la France de sang, de crimes et de terreur.

Opposition dn rot. — En même temps que le pape ordonnait la résistance , le roi opposait son veto ; il ne le leva qu'au bout de cinq mois (26 décembre 1790). A ses yeux, comme à ceux de la cour et de l'Europe , il n'était plus libre, et toute force lui manquait. Représentant d'un passé chaque jour battu en brèche, quel point d'appui assuré pouvait-il trouver au milieu de ces ruines croulantes, puisqu'il n'en voulait pas sincèrement chercher au sein de l'ordre nouveau? La cour comptait cependant encore sur la fidélité de l'armée et sur les souverains étrangers qu'épouvantait le spectacle de cette Révolution prodigieuse qui jetait au monde entier de si brûlantes paroles et de si redoutables exemples. On revint donc à l'idée d'une fuite et de l'appel aux rois. Dès le mois de décembre 1790, le roi adressait des lettres secrètes à plusieurs puissances.

Fuite 4u rot (20 Juin 19M). -^ Le comte d'Artois et le prince de Gondé, chefs de l'émigration, s'occupaient au dehors des moyens de délivrer Louis XVI ; le premier entretenait avec l'empereur Léopold, de l'aveu du roi, des négociations qui aboutirent à une convention secrète. Les souverains d'Autriche, de Prusse, de Piémont, d'Espagne, la Suisse même s'engagèrent à faire avancer sur les frontières du royaume , pour y entrer à un signal donné , différents corps d'armée montant à 100000 hommes (conférence de Mantoue, mai 1791).

Ainsi Louis XVI autorisait le blocus et l'invasion de la France : mais auparavant il voulait être libre. Les projets d'évasjon transpiraient dans le peuple , fort irrité du départ récent des tantes du roi pour l'Italie, et qui ne permettait pas que le prince s'éloignât un instant de Paris, même pour aller à SainWUloud; Il quitta les Tuileries dans la nuit du 20 juin avec la reine, le Dauphin, Mme Royale sa fille, sa sœur Mme Elisabeth, et la gouvernante de ses enfants, Mme de Tourzel. Un vaste carrosse, tenu prêt d'avance à Bondy, emporta toute la famille sur la route de Montmédy, le long de laquelle Bouille avait reçu Tordre de disposer des détachements. Mais à Sainte-Ménehould, le roi est reconnu par le maître de poste Drouet; à Varennes, il est arrêté par

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le procureur de la commune ; le peuple des campagnes accourt au bruit du tocsin, et le roi est ramené sous la surveillance de commissaires envoyés de Paris, où Ton avait appris son évasion quelques heures après son départ. Parmi ces commissaires était Barnave^ qui, depuis ce jour, essaya de reprendre le rôle de Mirabeau, et de sauver le roi, en défendant la constitution à la cour, et la cour à FAssemblée.

Louis XVI rentra dans la capitale au milieu d^une foule immense et silencieuse. On avait placardé dans beaucoup de lieux cette affiche : « Celui qui applaudira le roi sera battu, celui qui insultera le roi sera pendu.:» Tandis que Louis XVI était sur la route de Varennes, l'Assemblée, sans se troubler, avait déclaré que le gouvernement n'était pas interrompu, que le pouvoir exécutif demeurait aux mains des ministres, sous la direction de T Assemblée, que les relations avec les puissances étrangères étaient continuées; enfin que 300000 gardes nationaux se lèveraient par toute la France pour défendre le territoire contre les armées ennemies. Et ces décrets rendus en quelques heures, elle avait stoïquement repris son ordre du jour, une discussion sur. le Gode pénal.

Affaire dn cliamp de Mars (19 Juillet 1791). — Le roi fut d^abord suspendu de ses pouvoirs et placé sous la surveillance d'une garde ; mais quand on discuta, dans TAssemblée, sa mise en jugement ou sa déchéance, les constitutionnels, qui y dominaient encore, et qui, au dehors, s'étaient séparés des Jacobins pour former le club modéré des Feuillants, firent déclarer seulement que , s'il rétractait à l'avenir son serment de fidélité à la constitution, et se mettait à la tète d'une armée pour faire la guerre à la nation, il serait considéré comme ayant abdiqué. Ce n'était déjà plus assez pour ceux qui, en apprenant la fuite du roi, avaient dit : « Voilà notre grand embarras parti , i ou bien encore : c Si le roi nous a quittés , la nation reste; » et de ce jour l'idée républicaine avait osé se produire ouvertement. Une pétition, rédigée en termes violents par les Gordeliers et les Jacobins, et qui sommait l'Assemblée de prononcer la déchéance de Louis, fut portée sur l'autel de la patrie, au champ de Mars, pour y recevoir des signatures. Le dimanche 17 juillet, une foule considérable accourut de Paris et des environs. Les clubs s'agitaient; Santerre ameutait les hommes des faubourgs. L'Assemblée, inquiète de cette manifestation qui allait lui imposer des ordres , enjoignit au commandant gêné-

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rai des gardes nationales et au maire de Paris de pourvoir à • sa sûreté et de dissiper le rassemblement. La Fayette fit entrer ses troupes au champ de Mars et les rangea au pied de rÉcole militaire ; Bailly amena les siennes par Tautre bout, du côté de Chaillot : on les reçut à coup de pierres. Un homme tira sur la Fayette, un autre sur Bailly. Le maire déploya le drapeau rouge et proclama la loi martiale. Une première décharge à poudre étant restée sans résultat , une seconde à balles jeta par terre des morts et des blessés. Les énergumènes se souviendront de ce premier sang versé pour le maintien de Tordre public, et Bailly paiera de sa tête cet acte de fermeté, légal et nécessaire.

lie roi rétabli dans êem fonetlons (14 septembre); — L^Assemblée, fatiguée par ses longs travaux , soupirait après sa retraite, que des voix impérieuses réclamaient déjà au dehors. Elle s'empressa d'achever la constitution. Le 14 septembre, le roi , jusqu'alors retenu aux Tuileries comme prisonnier, l'accepta et en jura solennellement l'observation. L'Assemblée lui rendit ses pouvoirs ; mais pouvait-elle lui rendre l'autorité morale qu'il avait perdue et lui-même pouvait-il imposer à son entourage sa volonté de vivre loyalement avec les nouvelles lois.

Constitution de 1791.— Elle donnait le pouvoir législatif à une Assemblée unique et permanente que le roi iji'avait pas le droit de dissoudre, et que des élections générales renouvelaient tous les deux ans. Elle avait seule l'initiative des lois et laissait au monarque , avec le pouvoir exécutif, la faculté de suspendre pendant quatre ans les volontés nationales, excepté dans les questions de finances (droit de veto). Le corps électoral était divisé en assemblées primaires, qui, réunies aux chefs-lieux de canton , nommaient les électeurs, et en assemblées électorales qui nommaient les députés à l'Assemblée nationale, les administrateurs du département, ceux du district , et les juges des tribunaux. Les premières comprenaient les citoyens actifs , c'est-à-dire les citoyens âgés de vingt-cinq ans au moins, inscrits sur les rôles de la garde nationale, domiciliés de fait depuis un an dans le canton, et payant une contribution directe égale à la valeur locale de trois journées de travail. Les secondes étaient formées des citoyens propriétaires, usufruitiers ou locataires d'un bien donnant un revenu égal à la valeur locale de cent , cinquante à deux cents journées de travail. Tous les citoyens

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actifs étaient éligibles. Les domestiques étaient exclus des assemblées primaires.

La constitution de 1791 , qui conservait plus de deux millions d^électeurs, était odieuse à la cour et à PEurope comme trop révolutionnaire; mais elle Tétait aussi à la masse du peuple, surtout depuis le 17 juillet, comme trop aristocratique. Les uns lui reprochaient d'avoir ruiné tous les abus; les autres d'avoir marqué une limite, quelque bas qu'elle l'eût placée, à l'exercice des droits politiques.

Clôture de la Constituante (30 septembre 1901). — La Constituante finit dignement par des paroles de liberté et de concorde. Elle proclama une amnistie générale, supprima les entraves mises à la circulation , et effaça , pour rappeler les émigrés à la patrie, toutes les lois d'exception ; mais ils ne l'entendirent pas.

La Constituante n'avait pas compté avec le temps, ce grand maître des choses humaines; elle a droit pourtant, malgré ses erreurs, à notre reconnaissance, car si ses réformes politiques ont péri presque toutes, ses réformes civiles ont survécu consacrées par le Code Napoléon, dont les auteurs ont suivi les grands principes qu'elle avait posés.

Parmi ses membres s'étaient particulièrement signalés: Siéyès, Mounier, Malouet, Cazalès, Maury, Barnave, les deux Lameth, Lally, Duport et surtout Mirabeau qui, s'il eut vécu, eût peut-être réconcilié la royauté et la révolution. Elle est de Mirabeau, cette belle formule de l'ère nouvelle qui semblait s'ouvrir pour les peuples : t Le droit est le souverain du monde. »

La Constituante avait interdit la réélection de ses membres, désintéressement imprudent qui allait priver l'Assemblée nouvelle des lumières et de l'expérience si chèrement acquises par les vétérans de la Révolution.

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