‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 40 sur 72 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

Conveiitioii nationale. — La royauté avait succombé le 10 août. La Convention n'avait plus qu'à écrire dans la loi ce qui existait déjà dans les faits : son premier acte fut de pro-

clamer la république. Mais les vainqueurs se divisèrent; deux grands partis se disputaient la direction de PAssemblée ; les Girondins, qui avaient eu la prépondérance dans la Législative ; les Montctgnards, qui vont dominer dans la Convention. Les premiers remportaient par Téloquence et le savoir ; les seconds avaient plus de passion et d^audace. Nourris des idées de Jean- Jacques Rousseau, ils rêvaient pour la France du dixhuitième siècle les rudes vertus des beaux temps de Rome et de Sparte ; et, dût la société périr dans cette épreuve, ils voulaient lui appliquer leurs théories. Entre les Girondins et les Montagnards, qui représentaient plus particulièremeni les intérêts et les passions de la bourgeoisie et du peuple, était la Plaine, composée d'hommes modérés et faibles, qui formaient l'appoint de la majorité. Dans les tempêtes publiques, c'est malheureusement le lot de la modération timide.

Mori de lionU XTI (31 Janvier 1993). 'Après la ournée du 10 août, la famille royale avait été enfer&é>^u Temple, sombre forteresse dont la grande tour lui servit de prison. Le roi occupait un étage ; la reine. Madame Elisabeth, le jeune Dauphin et sa sœur en occupaient un autre. Ils se réunissaient pendant le jour. A neuf heures, on déjeunait dans la chambre du roi. A dix, le roi travaillait avec son fils, la reine avec sa fille. A une heure si le temps le permettait, toute la famille descendait au jardin. La promenade finissait à deux heures. Alors le dîner était servi. Le roi prenait ensuite quelque repos. Après son sommeil, on faisait une lecture en commun. Enfin, venait le souper, puis la séparation, toujours douloureuse, parce que Tadieu de chaque soir pouvait être le dernier. Toute relation avec le dehors était sévèrement interdite. Un seul domestique, Gléry, faisait le service de rintérieur de la prison, sans en sortir jamais ; et les prisonniers ne pouvaient apprendre que ce qu'il leur était douloureux de connaître, comme la ^nort de leurs plus fidèles serviteurs ou les victoires de la République, qui leur étaient toute espérance. Telle fut, durant cinq mois, sous une surveillance pénible, souvent outrageante, l'existence de la famille royale au Temple. Louis XVI, plus fait pour la vie privée que pour le trône, montra, dans cette captivité un calme et des vertus qui souvent attendrirent les plus farouches geôliers.

La constitution déclarait le roi inviolable, et n'autorisait d'autre peine contre lui que la déchéance. Or la déchéance

était déjà prononcée; le droit légal était donc épuisé contre Louis. Mais la situation était extrême: TAnglelerre menaçait; les Autrichiens allaient faire de plus grands efforts, et une coalition de l'Europe entière était imminente. Il y a aussi comme une ivresse du péril ; les esprits qu'une moralité inflexible ne retient pas, s'exaltent et se perdent en face du danger. Danton prononça dans l'Assemblée ces sinistres paroles : c Jetons-leur en défi une tête de roi, » et la Convention, se faisant accusatrice et juge, cita le roi à comparaître par-devant elle (3 décembre). Le vénérable Malesherbes, pour couronner une belle vie par une belle action, demanda et obtint l'honneur de défendre son ancien maître*. Un jeune avocat, Desèze, porta la parole. « Je cherche en vous des jugés, s'écria-t-il, et je ne vois que des accusateiu's. » Saint- Just et Robespierre acceptaient la question ainsi posée. Us ne s'inquiétaient pas de savoir si les accusations contre le roi étaient fausses ou vraies; ils demandaient tout haut sa mort comme une mesure de salut public. Les Girondins ne firent que de timides efforts pour le sauver.

Quatre questions avaient été successivement soumises au vote ; 1® Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale? Oui, à l'unanimité; 2'» Y aura-il appel au peuple? 276 oui sur 745 votants ; 3<> Quelle peine sera infligée ? 387 voix pour la mort sans condition, 338 pour la détention ou la mort avec condition, 28 absents ou non votants; 4» Y aura-t-il sursis à l'exécution? 310 oui contre 380 non. La Convention ordonna l'exécution dans les vingt-quatre heures; et le 21 janvier 1793, Louis XVI, avec un courage et une résignation chrétienne que la postérité admire, monta sur l'échafaud. 11 voulut adresser quelques mots à la foule: un roulement de tambours étouffa sa voix" 1

Ainsi un des princes qui ont sincèrement souhaité le bon-

rappela ses paroles et voulut les relire. Malesherbes s'y longtemps, sachant bien quels regrets inutiles elles soulèveraient. Louis insistant, il lui apporta ce travail. Quand il revint le lendemain, le roi se jeta en pleurant dans ses bras. > (Saint-Marc Girardin, Etttdei iur Rovuieau.)

2. La belle parole attribuée à l'abbé Edgeworth : « Fils de saint Louis, montez au ciel, i fut faite le jour de l'exécution par le journaliste Charles His : vov. Souvenirs diplomdUiqves, de lord Holland, qui interrogea à ce sujet l'abbé lui>mème.

heur du peuple, mourait de la main du peuple, victime de

haines d'autant plus implacables qu'elles se croyaient légitimes. On avait pensé que cette tête royale creuserait en tombant un abîme infranchissable entre Tancienne France et la France nouvelle ; et c'était moins le roi que là royauté qu'on "décapitait. En signant l'arrêt de Louis, Carnot avait pleuré! La fatale doctrine du salut public comptait, dans l'histoire, un crime de plus, car on venait d'oublier encore une fois que le vrai salut vient des grands cœurs, non du bourreau. Cet échafaud drçssé pour Louis ne sera pas de longtemps abattu. Combien de ses juges vont y monter, et, derrière le char qui emporte le corps du roi, quelle large traînée de saçg I Un terroriste disait : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. » Il se trompait, et le meilleur moyen de les faire revenir, c'est de leur mettre au front une auréole de martyr.

Première coalition (1993-1997). — La mort de Louis XVI arma contre la France les États qui hésitaient encore. Tous les souverains se sentirent blessés du même coup, car' ils étaient menacés par les doctrines de propagande révolutionnaire que pratiquait maintenant la Convention. Sur la proposition de Danton, elle avait décrété que la France accorderait secours et fraternité à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté (19 nov. 1792). Le peuple anglais s'était d'abord montré sympathique pour une révolution qui semblait l'image de la sienne, quoiqu'elle en fût profondément différente: Pitt l'entraîna dans la coalition, et l'Angleterre offrit à nos ennemis ses flottes et ses subsides. La France menacée sur toutes ses frontières, ne recula pas. Le 1» février 1793, elle envoya sa déclaration de guerre à l'Angleterre ; le 9 mars, à la Hollande et à l'Espagne ; le 22, elle recevait celle de l'Empire. Le Danemark et la Suède seuls restèrent dans la neutralité. C'était comme une croisade de toutes les royautés et aristocraties européennes, non pour venger Louis XVI, mais pour étouffer les principes du nouvel ordre social jetés dans le monde par la Révolution.

Danf^ers extrêmes; mesures révolutionnaires; la Terreur. — Dans les provinces de l'Ouest, où régnait sans partage l'influence des deux ordres dont la Révolution avait détruit les privilèges, l'agitation avait commencé de bonne heure. Elle gagna de proche en proche le Maine, l'Anjou et la Bretagne, où les insurgés furent désignés sous le nom de

chouan»^. Dès octobre 1791, il fallut envoyer des troupes contre eux. Mais les paysans vendéens ne commencèrent la guerre civile au nom du trône et de Tau tel qu'après la mort du roi, et quand la Convention eut décrété une levée de 300000 hommes, en mars 1793. En même temps que ce danger se montrait à l'intérieur, les revers commençaient au dehors. Les Anglais s'étaient jetés sur nos colonies, et nous enlevaient Tabago et Pondichéry. Dumouriez, vaincu à Neerwinden, après une invasion manquée en Hollande, évacuait la Belgique et se déclarait contre la Convention. Ses soldats refusèrent de le suivre ; il fut réduit à fuir dans le camp autrichien (3 avril). La République n'en avait pas moins perdu son meilleur général. C'était le second qui abandonnait ses troupes. Déjà presque tous les officiers nobles avaient émigré. Les soldats reprirent leurs premières défiances contre les chefs ; l'armée se désorganisa encore une fois, et la frontière du Nord fut compromise.

La Convention fît tête partout. Contre les ennemis de l'intérieur, on créa un comité de sûreté générale pour rechercher non-seulement les coupables, mais les suspects, et un tribunal révolutionnaire pour les punir. Un comité de salut public, sorte de dictature à neuf têtes, disposa souverainement de l'autorité publique, afin de donner à la défense nationale la plus énergique activité (6 avril) ; et, de peur que l'inviolabilité des membres de l'Assemblée ne gênât cette justice nouvelle, la Convention renonça à ce privilège. Depuis la défection de Dumouriez, le soupçon était partout: Robespierre croyait fermement que les Girondins voulaient démembrer la France et l'ouvrir aux étrangers ; les Girondins, que Marat, Robespierre et Danton voulaient faire roi le duc d'Orléans, ensuite l'assassiner et fonder un triumvirat, d'où Danton aurait précipité ses deux collègues pour régner seul. Chacun prêtait de bonne foi à ses adversaires des plans absurdes. De là ces défiances, la peur, cette terrible conseillère, et la hache suspendue et tombant sur toutes les têtes. Ce système a un nom, la Terreur : terreur parmi les bourreaux comme au milieu des victimes,' et d'autant plus impitoyable*.

1. Les chouans étaient ainsi appelés de leur premier chef, Jean Cotte* rean, dit le ChouaQ, ou Chat-Huant, ancien contrebandier qui avait adopté pour signe de ralliement le cri du chat-huant.

2. < Sous le règne d'Hébert et de Danton, dit Saint-Just, tout le monde était furieux et farouche de peur. •

Proscription des CttrAndiiis (2 Juin 199a);soalè- ▼ement dans les proTinees. — Le décret qui effaçait Tinviolabilité des députés fut bientôt mis à exécution. Depuis le procès du roi, les Girondins et les Montagnards se livraient, dans la Convention, un combat acharné : les uns voulant arrêter la Révolution, les autres en précipiter le cours, dût-elle ne plus marcher que par des voies sanglantes. Le plus atroce des énergumènes était le hideux Marat, qui raisonnait ainsi:- Le salut public est la loi suprême ; or, 270 000 nobles et prêtres avec leurs partisans mettent PÉtat en danger ; donc il faut faire tomber ces 270000 têtes; et chaque matin il les demandait. Portant le cynisme de sa pensée dans son costume, il venait siéger à la Convention en sabots, le bonnet rouge sur la tête et vêtu de la Carmagnole. Les Girondins, qu'il accusait du crime <le modérantisme, Tattaquèrent. Ils obtinrent sa mise en accusation et son renvoi devant le tribunal révolutionnaire. Ce tribunal, qui jugeait sans appel et qui punissait de mort pour une parole, pour un regret, pour le nom seul qu'on portait, renvoya Marat absous. La populace le ramena en triomphe à la Convention.

Cette attaque était une double imprudence, car elle était une première atteinte à Tinviolabilité des députés et elle montrait la faiblesse des Girondins. Danton eût pu les sauver et le souhaitait; mais il avait le sang du 2 septembre sur les mains; ils refusèrent son alliance, et, à son tour, il les attaqua le 31 mai, et surtout le 2 juin 1793. La Montagne, maîtresse des sections de Paris par la Commune et les Jacobins, les arma contre la Convention. Entourée, épouvantée, celle-ci vota, sous la pression de l'émeute, l'arrestation de trente et un Girondins. Les uns, comme Vergniaud, Gensonnô, attendirent leur jugement; les autres, comme Pétion et Barbaroux, échappés aux persécuteurs, tentèrent de soulever les départements. Alors Caen, Bordeaux, Lyon, Marseille et la plupart des villes du midi se déclarèrent contre la Convention; les paysans des Cévennes arborèrent le drapeau- blanc, comme ceux de la Vendée ; Toulon fut livré aux Anglais avec toute la flotte de la Méditerranée (27 août); Paoli voulait leur livrer la Corse ; Condé,Valenciennes, furent pris par les Autrichiens (juillet) ; Mayence, occupée par nos troupes, capitula (25 juillet), et au sud les Espagnols envahirent le Roussillon. En même temps un autre ennemi, une disette affreuse, provoquait la désorganisation intérieure.

Énergie des mesures île défense. — La cause de la Ré- TOlution semblait perdue; la Convention la sauva en déployant une énergie terrible. Contre la disette elle décréta le maximum, c'est-à-dire un tarif pour toutes les denrées (septembre). On porta les lois les plus sévères contre les accapareurs et les agioteurs : les marchands étaient obligés de s'approvisionner et de vendre, qu'ils fissent des profits ou des pertes. Le !«' août 1793, on défendit l'entrée de toute marchandise anglaise. Ainsi plus de liberté commerciale, et depuis la proclamation de la république il n'y avait plus de liberté politique ni de liberté individuelle. Le pays entier mis en état de siège subissait la dictature du Comité de salut publie *. Merlin rédigea la loi des suspects, qui jeta plus de 300000 individus dans les prisons, et Barrère vint dire, au nom du Comité de salut public : « La république n'est plus qu'une grande ville assiégée ; il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp. Tous les âges sont appelés par la patrie à défendre la liberté; les jeunes gens combattront ; les hommes mariés forgeront les armes ; les femmes feront les habits et les tentes des soldats ; les enfants mettront le vieux linge en charpie, et les vieillards se feront porter sur les places publiques pour enflammer tous les courages. » 1 200 000 hommes furent mis sur pied. En quelques mois, Garnot organisa quatorze armées. La poudre, l'acier manquaient, les chimistes en firent. On n'avait point de canons, Fourcroy fondit les cloches et y trouva le bronze nécessaire. Bordeaux et Lyon rentrèrent dans le devoir, cette dernière ville après une résistance de 63 jours. Bonaparte, alors capitaine d'artillerie, reprit Toulon (19 décembre); les Vendéens furent chassés des portes de Nantes (29 juin), et Jourdan, mis à la tête de la principale armée, contint les coalisés. (Voyez, ci-dessous p. 519.)

Permanence de la (piillotlne. — Mais quels terribles déchirements à l'intérieur! Les nobles, les prêtres, proscrits sous le nom de suspects, périssaient en foule sur les échafauds dressés dans toutes les villes ; une armée révolution-

t. Il fut composé de douze membres, réduits à neuf par les missions, et renouvelable par quart tous les mois. Pendant une année la Convention réélut les mêmes membres, ils formaient trois groupes : les révolutionnaires : Barrère, Billaud-Varennes et CoUot-d'Herbois ; les gens de haute r^"in : Robespierre, Couthon et Saint-Just} les iratailUura : Carnot, Prieur et Lindet.

on 21 SEPTEMBRE 1792 AU 26 OCTOBRE 1795. 509 mire, traînant la guillotine après elle, parcourait les départements. Carrier, l'exécrable invenleur des noyades de Hantes ; Collot d'Herbois, Gouthon, louché, qui firent mitrailler Lyon; Barras et Fréron à Toulon, Lebon à Arras, dépassaient les borreurs des plus sanglantes proBcriptions dont l'histoire ait gardé le souvenir. Une héroïque jeune fille, Charlotle Corday, crut qu'en tuant Marat elle allait tuer la Terreur (14 juillet). Ce meurtre la rendit plus implacable.

La birriâie du Trdns.

La reine Marie-Antoinette ' (16 octobre), sa sœur, la pieuse Maddoie Elisabeth; Bailly même, exécuté au champ de Mars avec des raffinements de cruauté; les Girondins (31 octobre) et le duc d'Orléans; les généraux Custine, Biron, Houchard; Mme Roland, le grand chimiste Lavoisler, Malesherbes, mille autres tètes illustres tombèrent. Des charrettes de victimes. sans distinction d'âge, de condition, se succédaient tous les |our au pieds des échafauds établis à la place de la Concorde, à la porte SaintrAnUiine et au rond-point de la barrière du Tiine.

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