CHAPITRE LXV
l'empire de 1807 a 1812.
Boyanmes fenilataires* — - On a vu déjà que PEmpereur avait voulu se créer des appuis en entourant Tempire de royaumes feudataires. Le royaume de Naples, entre les mains de Joseph, et celui d'Italie, qui avait pour vice-roi Eugène Beauharnais, couvraient la France au sùd-est ; la Confédération helvétique, dont Napoléon était médiateur, la Confédération du Rhin, dont il était protecteur, la couvraient à Test ; le royaume de Hollande, entre les mains de Louis Bonaparte, en défendait les approches au nord-est. De ce côté, Napoléon venait de créer encore, pour son quatrième frère Jérôme, le royaume de Westphalie. Le temps n'avait pas donné à ces établissements nouveaux la force qu'il assure aux institutions humaines qui vont dans le sens du siècle, ni scellé l'alliance de ces rois parvenus avec leurs peuples, mais nul ne dispose du temps ; il fallait attendre que ces jeunes dynasties, si elles le pouvaient, poussassent des' racines dans le sol nouveau qui les portait. Ainsi, tout le long des frontières orientales de son empire, des précautions étaient prises ; au sud. Napoléon n'avait rien sur quoi il pût compter. Une branche dégénérée de la maison de Bourbon régnait à Madrid sous la direction d'un favori, Godoï, prince de la Paix. Avant léna, il. armait contre nous ; la monarchie prussienne brisée, il déclara ces préparatifs faits pour la France. Napoléon ne se trompa point sur ses intentions réelles ; il revint de Tilsitt avec la pensée d'enchaîner, d'une manière ou d'une autre, la péninsule à sa politique.
Conquête do Portng^al (novembre 1807); armements maritimes. ~ Il résolut d'abord de chasser les Anglais du Portugal, et offrit à la cour de Madrid de partager avec elle ce royaume. Une armée, commandée par Junot, traversa
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PEspagne et entra dans Lisbonne sans coup férir. Dans le même temps, les Russes conquéraient la Finlande, et TÂngleterré excitait contre elle Tindignation de TEurope par une nouvelle violation du droit des gens, Tattaque contre Copenhague, qu'elle bombarda trois jours durant, pour enlever au Danemark sa flotte et dépouiller son arsenal, réputé trèsriche. Cet acte odieux fît entrer dans le blocus continental le Danemark, même TAutriche ; le Portugal y était déjà. Du fond de la Baltique jusqu'au détroit de Gibraltar, tous les ports du continent furent fermés aux Anglais. En même temps, au Texel, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, d'immenses armements se préparèrent : la flottille de Boulogne fut réorganisée, et une nouvelle menace fut suspendue sur la tête de l'Angleterre. Cette fois le continent tout entier marchait avec la France. L'Angleterre ne pouvait tenir longtemps. Elle fut sauvée par une faute de Napoléon, son intervention en Espagne, qui eut lieu en même temps que sa rupture avec le pape.
Rupture avec le pape (2 avril 1808). — C'est sur la question du blocus continental que les démêlés avec Pie VII commencèrent. Le pape entendait rester neutre ; mais, comme prince temporel, il ne pouvait se soustraire aux mesures imposées à tous les États du continent. Il le voulut pourtant; de plus, il refusait de reconnaître Joseph comme roi de Naples, et il contrariait sans cesse la politique de la France en Italie. Napoléon ne s'était point attendu à cette résistance; fatigué d'une guerre de notes, menacé d'une excommunication, il fit occuper Rome le 2 avril 1808. Mais cette capitale, qu'il était si aisé de prendre, ne pouvait être gardée qu'au prix de grands embarras; et ce vieillard qui n'avait ni un soldat ni un canon était plus difficile à vaincre que les troupes innombrables de l'Autriche. L'épée du conquérant devait s'ébrécher contre ce pouvoir insaisissable, qui ne commandait point aux armées, mais aux consciences. Napoléon eut beau, après Wagram, déclarer la domination temporelle du pape supprimée, faire de Rome et de son territoire deux départements français, et retenir le pontife dans une respectueuse captivité à Savone, il se trouva affaibli par ces mesures mômes, car une redoutable opposition se forma dès lors contre lui, au sein du clergé et des catholiques français. On oublia tes grands services qu'il avait rendus à l'Église, les autels relevés, le culte restauré, la France ramenée par
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lui dans Tunitô catholique ; on ne vit plus dans Tauteur du Concordat que le persécuteur du souverain pontife. En signant cet acte fameux, le Premier Consul avait dit : c Le clergé est une force; je veux m'en saisir. » 11 ne savait pas que cette force ne se laisse jamais prendre. Au bout de quelques années, elle s'était tournée contre lui.
InTasloM de l'Espai^ne (1808). — L^ntervention de TEmpereur en Espagne eut des suites bien plus graves. La cour de Madrid était profondément divisée. Godoï dominait le roi et la reine, mais était odieux au prince des Asturies et à la nation tout entière. Il avait pensé à se relever de ce mépris, avant léna, par une attaque contre le midi de la France, combinée avec une armée anglo-portugaise; après, en sollicitant bassement la faveur de Napoléon. Une maladie du roi Charles IV décida la reine et Godoï à chercher les moyens de priver du trône l'héritier présomptif, qui se défendit contre cette intrigue en implorant, lui aussi, Pappui de Napoléon. Mais, à ces prières adressées au puissant maître de l'Occident, il ajouta un complot pour renverser le favori. Ses papiers furent saisis; on l'arrêta, et un procès criminel fut commencé contre lui. Telle était la famille qui régnait sur l'Espagne, et qui laissait ce beau pays dans la plus honteuse torpeur.
Napoléon, sentant bien qu'il n*y avait rien à faire avec de tels princes, eût voulu les amener à fuir en Amérique, comme la maison de Bragance venait de fuir au Brésil; et il chercha à les épouvanter, en accumulant de grandes forces derrière les Pyrénées. Un nouveau scandale fit avorter ce plan. Un soulèvement qui éclata à Aranjuez, força Charles IV à abdiquer en faveur de son fils Ferdinand VII. Godoï courut risque de la vie et fut blessé. Mais Murât était déjà avec une armée près de Madrid ; il y entra, refusa de reconnaître la révolution d' Aranjuez et persuada au vieux roi de se rendre à Bayonne, auprès de Napoléon. Ferdinand prit le môme chemin pour plaider sa cause auprès de ce redoutable arbitre. Les princes aveugles qui s'étaient laissé prendre à ce piège n'en sortirent pas ; intimidés ou séduits, ils abdiquèrent entre les mains de l'Empereur. Charles IV alla vivre à Compiègne, dans un des châteaux impériaux ; Ferdinand VII à Valençay, dans une demi-captivité. Joseph abandonna à Murat sa couronne de Naples, qui lui plaisait, pour prendre celle d'Espagne, bien autrefnent lourde, et qu'il n'était pas
capable de porter. Une junte des principaux personnages de TEspagne, convoquée à Bayonne, le reconnut roi, et promulgua en môme temps une constitution nouvelle pour le royaume.
Dans toute cette affaire, Napoléon avait joué un rôle qui n^allait ni à son caractère, ni à sa force, ni à sa gloire *. Il voulait le faire oublier par les grands services quHl comptait rendre à TEspagne en la régénérant. Mais un peuple lier repousse même les bienfaits, quand c^est une main étrangère et ennemie qui les impose. Pendant que TEspagne officielle courait au-devant du nouveau roi, le peuple se leva. L'insurrection éclata partout à la fois avec une patriotique fureur. Les passions, religieuses s'unirent aux passions politiques pour attiser Tincendie. Les moines prêchèrent la guerre comme une croisade.
Le mouvement devint en peu de temps formidable ; toutes les provinces se soulevèrent : nos malades, nos blessés, nos courriers furent égorgés. Bessières eut beau gagner, à Rio- Seco (14 juillet), une victoire qui ouvrit à Joseph les portes de Madrid : à Saragosse, à Valence, nos troupes furent repoussées; et dans TAndalousie, un des plus brillants généraux de la grande armée, Dupont, cerné à Baylen, signa une capitulation qui fut indignement violée (20 juillet) : 18000 Français, qui devaient rentrer en France , furent jetés sur le rocher aride de Cabrera, une des Baléares, où on les laissa périr de misère et de faim.
C'était le premier revers que Napoléon essuyait. Sa douleur
fat aussi amère que la joie des ennemis fut grande. Aussitôt
es Anglais accoururent , et le général Wellesley gagna sur
Junot la bataille de Vimeiro , qui nous fît perdre le Portugal
(capitulation de Cintra, 30 août). Au mois de septembre 1808,
1. Napoléon à Saint-Hélène a condamné lui-même cette entreprise. « Cette malheureuse guerre m'a perdu, dit-il, elle a divisé mes forces, ouvert une aile aux soldats anglais, at^qué ma moralité en Europe. J'embar- ({iiai fort msd l'affaire. L'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop cynique, et l'attentat ne se présente plus que dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention. Le plan le plus sûr, le plus digne, eût été une médiation à la manière de la Suisse, et j'aurais dû m'arranger avec Ferdinand. » Ce fut un intérêt, non de nation, mais de famille qui détermina cette politique. Le duc d'Istrie dit le mot de la situation en sortant un jour du cabinet de l'Empereur : c Les Bourbons ne peuvent subsister en Europe avec un Bonaparte. > [Etudes sur Napoléon^ par le lieutenant-colonel Baudus, ancien aide de camp de Bessières et de Soult.)
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nous ne possédions plus, dans toute la Péninsule, que les provinces au nord de TÈbre.
L^empereur se proposait bien de réparer les revers de ses lieutenants ; mais la grande armée était en Allemagne , où TAutriche dissimulait mal sa haine et ses armements. Pour la braver, il fallait être sûr de la Russie ; Napoléon eut à Erfurt, avec Alexandre, une entrevue qui parut consolider Talliance nouée à Tilsitt. Il avait déjà cédé sur la Finlande, il céda encore sur la Moldavie et la Valachie, et la Russie reconnut Joseph pour roi d'Espagne (12 octobre 1808). Nos fautes dans TOuest valaient un agrandissement à la Russie dans TEst.
Napoléon était libre alors de courir en Espagne. Il y avait déjà 100000 hommes, il enleva encore à la grande armée 150 000 de ses valeureux soldats et arriva avec eux au delà des monts. Rien ne put tenir devant lui : à Burgos (lOnov.), à Ëspinosa (12^, à Tudela (23), le centre de Tennemi fut enfoncé ; plus loin les chevaux légers polonais enlevèrent au galop le défilé fameux de Somo Sierra (13), et Tarmée entra dans Madrid, où Napoléon décréta Tabolition de Tlnquisition, des deux tiers des couvents, des droits féodaux, des douanes intérieures (4 décembre). A Taile gauche, Saint-Gyr faisait à lui tout seul une fort belle campagne. Après avoir pris Roses, il traversa sans un canon la Catalogne, pour débloquer Barcelone, et battit deux fois Tannée ennemie àCardeleu et à Molins del Rey. A Taile droite, Soult poussa 30 000 Anglais, Pépée dans les reins, jusqu'à la Corogne , et les força de chercher un asile sur leur vaisseaux. Une tempête, qui surprit nos troupes dans la chaîne du Guadarrama, avait retardé leur marche de quarante-huit heures et sauvé Tarmée anglaise.
Bataille* d'Abeasberir «t d'Bckmttlil (SI et 29 avril 1 809). — Mais déjà Napoléon était appelé ailleurs, et le danger de cette nouvelle entreprise éclatait. L'Autriche , en le voyant s^enfoncer dans la péninsule ibérique et se mettre sur les bras , au sud-ouest de son empire , une guerre terrible, crut le moment venu de venger ses longs désastres. L'Angleterre lui offrit 100 millions: Tenthousiasme d'Alexandre pour Napoléon semblait se refroidir; l'Allemagne, surchargée de contributions et travaillée par les sociétés secrètes, se montrait hostile; enfin, la grande armée, affaiblie de 150000 hommes, était disséminée de Hambourg à Na-
pies. Une olTensive hardie promettait des succès « et des succès promettaient un soulèvement général. « Secouez le joug , disait Tarchiduc Jean aux Italiens , afin que l'Italie reprenne parmi les grandes puissances le rang qu^elle a eu autrefois et qu^elle aura certainement un jour. * 175 000 Autrichiens, sous Farchiduc Charles, se dirigèrent sur la Bavière. Ils auraient pu y entrer dès le mois de mars : Tlnn ne fut franchi que le 10 avril, et ils mirent six jours à faire vingt lieues ; c^était une première faute. Napoléon, averti en quarante-huit heures par le télégraphe, quitta Paris le 13 et arriva le 17 sur le théâtre des opérations; il était temps, car son armée surprise n^avait pas encore opéré sa concentration. Masséna était à Augsbourg avec 60 000 hommes, et Davout, à vingt-cinq lieues de là, à Ratisbonne, avec 50 000. Déjà Tarchiduc manœuvrait pour se jeter dans le large espace laissé vide entre les deux maréchaux, et ensuite accabler Tun d^eux. Napoléon eut bien vite découvert le remède à une situation si périlleuse; il se porta avec 40000 hommes sur TAbensberg, excellente position défensive, entre Ratisbonne et Augsbourg , et de là il appela à lui ses deux lieutenants.
Davout eut fort à faire pour s'ouvrir un passage à travers les masses autrichiennes qui commençaient à Penvelopper. Le brillant combat de Tengen lui permit cependant d'exécuter son mouvement ; alors la position des deux armées se trouva inverse de ce qu'elle était quelques jours plus tôt. Les Français s'étaient concentrés, et les Autrichiens, par le mouvement offensif de l'archiduc contre Davout, s'étaient étendus sur une ligne de 30 lieues, de Munich à Ratisbonne. Napoléon saisit ce moment ; il se jette sur le centre ennemi, le coupe par la bataille d'Abensberg, le 20, et par la prise deLandshut, le 21 ; se rabat le jour suivant sur la droite des Autrichiens, les écrase à Eckmûhl, les accule au Danube, et les eût pris si Ratisbonne, défendue par un seul régiment, n'avait été enlevée quelques jours auparavant. De grands résultats n'en étaient pas moins acquis. Par cinq jours de combats. Napoléon avait pris 60 000 hommes, 100 pièces de canon, un immense matériel, coupé en deux l'armée autrichienne rejeté l'aile droite en Bohême, Taile gauche sur l'Inn, et conquis la route de Vienne. Le 10 mai, un mois après l'ouverture des hostilités, il était devant cette capitale, qui, après un bombardement de quelques heures, lui ouvrit ses portes*
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Easlliiir (31 et 22 mat 1800). — Il restait deux armées à FAutriche : celle d'Italie sous Tarchiduc Jean, qui, après avoir battu Eugène à Sacile et menacé la ligne de TAdige, avait, à la nouvelle des succès de Napoléon, reculé en toute hâte sur la Piave, puis sur la Hongrie; et celle de Tarchiduc Charles, qui se trouvait encore à la tête de 100000 hommes en face de Vienne, mais de l'autre côté du Danube^ Napoléon se tourna contre ce dernier. Le passage d'un grand fleuve en présence d'une puissante armée ennemie est une opération difficile*. Napoléon le tenta et réussit d'abord. Déjà 30 000 hommes avaient débouché de l'île Lobau sur la rive gauche, en face des villages d'Essling et d'Aspern,quand une crue subite du fleuve, qui monta de sept pieds, emporta les ponts. On parvint à les rétablir, et 30 000 hommes passèrent encore; mais les eaux montèrent toujours; les ponts furenVune seconde fois brisés, avant que les corps engagés eussent reçu toute leur artillerie et leurs munitions. Pendant 30 heures l'archiduc fit de vains efforts pour jeter les Français dans le Danube; les jardins, les maisons, les clôtures d'Aspern furent pris et repris quatorze fois. L'archiduc s'arrêta le premier, et nos soldats rentrèrent, quand ils voulurent et comme ils voulurent dans l'île Lobau, Masséna restant le dernier sur la rive.
Des deux côtés l'opération était manquée, et il n'y avait ni vainqueurs ni vaincus. Mais plus de 40 000 hommes, dont 27 000 Autrichiens, avaient été tués on blessés. C'était encore la population d'une grande ville immolée en quelques heures et sans résultats. Eylau et Friedland avaient commencé ces affreux massacres que nous verrons s'accroître jusqu'aux derniers jours de l'Empire; car des deux côtés on opérait chaque année avec des armées plus considérables, et, à force de battre nos ennemis, nous leur apprenions à nous résister.
A Ratisbonne, Napoléon avait été blessé d'une balle morte au cou-de-pied ' ; à Essling, deux de ses plus braves lieute-
1. Au point où le passage s'effectaa, le Danube est séparé par trois îles en quatre bras. Le 1*' a 240 toises de largeur; le 2«, où se trouve le grand courant, en a 170; le 3«, seulement 15; le 4*. de 50 i 70. Les trois tles ont: la l'«, 120 toises; la 2«, 300; la 8«, ou Ue Lobau, en a 2400 de l'E. à l'O.; 2000 du S. 0. au N. £., et 8000 de tour. (Compagne do 1809, t. UI, p. 260, par le général Pelet.)
2. On a souvent dit que c'était la seule blessure qu'il eût reçue. A Sainte- Hélène, il racontait à Las Cases que devant Toulon, un coup de baïonnette
nants, le général Saint-Hilaire et le maréchal Lannes, avaient été tués.
\¥wLgrB.m{B Jaillet 1800]. ^ Rentré dans Tîle Lobau, Napoléon y exécuta des travaux formidables pour en faire une sorte de forteresse, d'où il pût déboucher à son gré sur Tune ou Fautre rive. Il avait, en effet, à craindre que Parcbiduc Jean, repoussé d'Italie et battu par Eugène sous les murs de Raab, ne vînt rejoindre Tarchiduc Charles, qui pourrait être tenté de passer le Danube à son tour, pour nous enfermer entre ses troupes et Vienne soulevée. Le Tyrol tout entier était en insurrection ; sur VEibQ des partisans prussiens couraient la campagne; dans la Souabe les populations s'agitaient ; dans la Franconie et la Saxe, le fils du duc de Brunswick avait réuni jusqu'à 8000 hommes; la nationalité allemande foulée aux pieds commençait à se réveiller, et de longs frémissements couraient d'un bout à l'autre du sol germanique.
Il ne fallait qu*un revers pour qu^une explosion éclatât. Mais Napoléon avait appelé à lui son armée d'Italie, et il était en mesure de n'en pas redouter. Le 5 juillet, il déboucha de l'Ile Lobau avec 150 000 hommes et 550 pièces de canon, sans que l'ennemi, aussi fort que lui, pût rien tenter contre cette magnifique opération, unique dans les fastes militaires, et que le fleuve, cette fois, ne contraria pas. Au lever du jour, l'armée française se trouvait établie sur la gauche de l'ennemi, ayant tourné et rendu inutiles les immenses ouvrages qu'il avait contruits à Âspern, Essling et Enzersdorf pour empêcher le passage. Les Autrichiens se replièrent sur les hauteurs de Wagram. Le lendemain l'archiduc essaya de tourner la gauche de la ligne française, qui avait trois lieues d'étendue, afin de la couper du Danube. Mais de ce côté était Masséna, et il ne fallait pas espérer de lui passer aisément sur le corps. Pendant que l'intrépide maréchal, tout meurtri d'une chute récente et porté dans une calèche découverte, arrêtait à la gauche les colonnes ennemies, l'Empereur commandait à Drouot de porter au galop 100 bouches à feu en avant de sa ligne de bataille pour cribler de boulets le centre
avait failli lui couper la cuisse et avait laissé une cicatrice profonde; qu'à EssUng ou à Wagram une balle lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe, et que maintes fois il avait eu des chevaux tués sous lui, mais que ces accidents étaient toujours cachés avec le plus grand soin. {Mémorialf 25 décembre 1815.)
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ennemi. Macdonald ensuite se précipite, Tattaque, le fait re* culer. En même temps Davout et Oudinot, à la droite, enlèvent les hauteurs de Wagram. L^archiduc Charles fait sonner la retraite. Il avait perdu 24 000 morts ou blessés, 12 000 prisonniers et 20 pièces de canon. Nous avions de notre côté 7000 morts et 11 000 blessés. Ce n'était pas là un de ces coups fameux comme ceux d'Ulm, d'Âusterlitz et d'Iéna; mais Napoléon n'avait plus les mêmes troupes. Beaucoup de jeunes soldats, beaucoup d'étrangers avaient comblé les vides laissés dans la grande armée par les corps envoyés en Espagne; et, avec ces troupes inexpérimentées, les coups d'audace eussent fait courir de trop grands risques. S'il avait eu à Wagram les soldats d'Austerlitz, une manœuvre qu'il n'osa faire eût amené certainement pour l'armée autrichienne un immense désastre. Celle-ci n'en fuyait pas moins, vaincue, incapable de se rallier et de tenir tête. Un armistice fut d'abord signé à Znaïm le 11 juillet: le traité de Vienne ne le fut que le 14 octobre. L'Autriche y perdit 3 400 000 âmes que Napoléon, la Bavière, la Saxe, le grand-duché de Varsovie et la Russie se partagèrent, le plus gros lot restant, bien entendu, à l'Empire français, qui s'agrandit inutilement des provinces illyriennes jusqu'à la rive droite de la Save.
Élvénements en Espace i FlesslBgue (1809). — Pendant la campagne d^Autriche la guerre avait continué en Espagne, s'y éparpillant dans toutes les provinces, comme l'insurrection elle-même, de sorte qu'il y avait un nombre infmi de combats et pas une seule bataille. Cependant 300 000 Français étaient en Espagne ; mais Napoléon n'y était pas : la division de ses maréchaux empêchait tout concert. Se jalousant les uns les autres, ils tiraient chacun de leur côté, les vivres, l'argent, les troupes, et plus d'un se consolait de la défaite d'un collègue, en songeant que c'était l'échec d'un rival. L'unité du plan était ainsi constamment sacrifiée à l'intérêt particulier des généraux, et on s'arrangeait de manière à tirer le meilleur parti de son commandement bien plus qu'à être une pièce utile dans le grand échiquier de guerre où Napoléon les dirigeait de si loin.- L'action la plus retentissante fut le siège mémorable de Saragosse. Cette ville ne fut prise qu'après 8 mois d'attaque, 28 jours de tranchée ouverte et 23 jours de combats dans les rues, les couvents et les églises (21 février 1809). On profita mal de ce succès. Une expédition de Soult en Portugal échoua com-
plétement, quoique ce maréchal fût entré dans Oporto; Ney évacua la Galice, et la bataille de Talaveyra, livrée par Joseph à sir Wellesley le 26 juillet 1809, eût été presque une défaite, si rapproche de Soult avec son corps d'armée n'eût contraint les Anglo-Espagnols à reculer dans TAndalousie; Malgré cette retraite, la campagne était encore perdue.
Les Anglais avaient aussi menacé nos établissements maritimes. A rtle d'Aix ils lancèrent 30 brûlots contre une de nos escadres et incendièrent 4 vaisseaux; aux bouches de TEscaut ils s'emparèrent de Flessingue(15 août 1809), et menacèrent le grand arsenal d'Anvers, où Napoléon disait qu'il avait un pistolet chargé au cœur de l'Angleterre. Les gardes nationales des départements voisins se jetèrent dans la place ; les fièvres décimèrent les 45 000 hommes que la flotte anglaise avait débarqués dans l'île de Walcheren. 11 fallut abandonner Flessingue, et du plus grand armement maritime de ce siècle il ne resta que le ridicule d'un immense effort n'aboutissant pas au plus mince résultat.
Effet produit uur les esprits pftr les derniers évé- ■ements. — Jusqu'à Tilsitt, Napoléon n'avait fait que monter en gloire et en puissance. En face de cet homme dont le génie comme la fortune semblaient passer la mesure humaine, il n'y avait eu place ni pour la critique ni pour la crainte. Cependant, en 1807, l'admiration, sans se lasser, la confiance, sans se restreindre, demandaient que le vol glorieux des aigles impériales s'arrêtât, pour que la France jouît en paix et sans mélange de sa merveilleuse grandeur. La spoliation des Bourbons d'Espagne, la captivité du saint- père éveillèrent les premières inquiétudes ; la guerre d'Espagne, celle d'Autriche, les accrurent malgré les trophées de Burgos et d'Abensberg, parce que, derrière les armées régulières et les vieux gouvernements que nous avions seuls combattus depuis 1792, on vit, pour la première fois, les peuples se lever contre nous. En Espagne, l'insurrection, jadis notre auxiliaire^ venait de paralyser des forces immenses ; dans l'Allemagne, contenue encore, elle avait éclaté sur vingt points; et à Schœnbrunn, au milieu de son armée. Napoléon avait failli être assassiné par un membre du Tugend-Bund *, l'étudiant Staaps. La bataille d'Essling donna des alarmes qui durèrent
1. Tugend-Bundy association de la Verta, société secrète qui s'efforçait de réTelller le patriotisme allemand et d'amener un soulèvement général.
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dans Tesprit de plusieurs, même après Wagram et le traité de Vienne.
Ces symptômes n'échappaient point sans doute à rœil clairvoyant de Napoléon. Mais, habitué au succès, il ne mesurait plus les obstacles et ne croyait pas quUl y en eût qui pussent tenir contre lui. Au retour de Wagram, il parut à un de ses amis préoccupé comme il ne Tavait jamais été de sa grandeur personnelle : c II avait Pair, dit Gambacérès dans ses Mémùires^dQ marcher au milieu de sa gloire. » Pour rassurer Topinion publique ébranlée, il voulut la maîtriser encore, comme il savait si bien le faire, par quelque chose dUnattendu, et il annonça son union avec une archiduchesse.
Mariai^e de IVapoléon aTec Marle-Iiouise (l*' avril 1810]. — Le mariage de Napoléon avec Joséphine était resté stérile ; malgré son affection pour Eugène Beauharnais, fils de sa femme, et qu'il avait adopté, TEmpereur désirait vivement avoir un héritier de son sang. Il se résolut donc à contracter une nouvelle union, et, renouvelant Pusage établi par les princes absolus de ne s'unir qu'entre eux, le glorieux parvenu de la Révolution, le chef élu d'un grand peuple, demanda à entrer dans la famille des rois. La Russie lui avait été, dans la dernière guerre, une alliée infidèle ; il crut enchaîner PAutriche à sa fortune par un mariage, et il demanda à l'orgueilleuse race des Habsbourg la main d'une de ses filles, l'archiduchesse Marie-Louise (l®** avril 1810). Union malheureuse ; car en France la nouvelle impératrice ne fut jamais populaire, tandis que les siens la regardèrent comme une victime offerte en holocauste pour le rachat de la maison d'Autriche. Aux yeux de beaucoup de personnes, le divorce de Napoléon avec Joséphine de Beauharnais, la compagne gracieuse et dévouée de ses premières années, fut un divorce avec son bonheur.
IVaisMince du roi de Rome (20 mars 1811). — Les nuages qui avaient passé à l'horizon de l'empire en 1809 se dispersèrent dans l'éclat des fêtes, et la plupart oublièrent les pressentiments funestes. L'année 1810 s'écoula sans autre guerre que celle d'Espagne, qu'on s'était habitué à voir marcher lentement. Le 20 mars 1811 il lui naquit un fils qui fut proclamé à son berceau roi de Rome. Alors on se reprit à croire à l'éternité de PEmpire ; on se dit que les puissances, qui depuis 1792 combattaient la Révolution, étaient résignées
à la souffrir ou affectaient de ne la point reconnaître dans son plus illustre représentant, puisqu'un descendant des Habsbourg en devenait rhôritier. On se dit que Napoléon, arrivé à Tâçe mûr et ayant à veiller à Théritage d'un fils, s'appliquerait maintenant à lui aplanir les voies, et qu'il gouvernerait en père, au lieu de gouverner à coups de génie.
Cependant il ne manquait pas de gens qui, au milieu de cette grandeur, voyaient les causes de ruine fermenter et grossir. Un de ceux qui devaient la faire, cette ruine, Wellington, Tannonçait aux ministres anglais lassés de la lutte, et effrayés de leur isolement. Après Wagram, même après le mariage autrichien, il les rassurait et les poussait à continuer le combat, en leur montrant tout ce qu'il y avait d'ar^ gïle à la base du colosse.
L'année 1811 en effet n'était pas écoulée que Napoléon commençait les préparatifs de la plus téméraire de ses entreprises, l'expédition de Russie '.
1. Étendue de VEmpire français en I8i0.— Oatre les 86 départements qui ont formé la France jusqu'en 1860, l'Empire comprenait les départements suivants : 3 le long des Alpes : Léman (Genève), Mont-Blanc (Chambéry), Alpes-Maritimes (Nice); 15 au nord et à l'est, jusqu'au Rhin : Sarre (Trêves), Mont-Tonnerre (Mayence), Rhin- et Moselle (Coblentz), RoSr [Aix-la- Chapelle), Forest (Luxembourg), Sam &rtf^/.j|f «rusa (Namur), Ourthe (Liège),
" ' " ■ ' ' '"' ^ ' ' ' tes), Escoui
'.scaut (Mida : Bouches-
de-la-Meuss (la Haye), Zuydersée (Amsterdam), Yssel-iiuf)érieur (Arnheim); Bouches-de-VYssel fZwoll), Frise (Leuwarden), Ems-Occidental (Gronin-. gue), Ems-Oriental (Aurich), Lippe {Munster) ^ Éms-Supérieur (Osnabruck), Bouches-du- Weser (Brème], Bouchês-de-i' Elbe (Hambourg): 15 au delà des Alpes :Stmpton (Sion), Dotre (Ivrèe), Sesia (Verceil), Pô (Turin), Marengo (Alexandrie) ,S<ura (€oni), Montenolte (Savone\ Gênes (Gênes), Apennins (Chiavari). Taro (Parme), Amo (Florence), Méditerranée (Livourne), Ombronne (Sienne), Trasimèru (Spolète), Rome (Rome); enfin 7 provinces 11lyriennes : Carinihiey CarniolCi Istrie, Dalmatie, Raguse et CattarOf Croatie civilej Croatie militaire. Le royaume d'Italie comptait 2k départements, mais n'était pas réuni à la France, et devait, après la mort le Napoléon, former un Etat séparé. Les sept provinces illyriennes n'avaient pas été non plus réunies par un sénatus-consult^ au territoire de l'Empire. Elles formaient un gouvernement général provisoire.
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