CHAPITRE LXVI
État de PBnrope en 1810. — Jamais une même génération d'hommes n'avait vu ce que venaient de voir les hommes qui avaient vécu de 1789 à 4811 : des idées nouvelles qui avaient remué le monde; des misères et des grandeurs inouïes ; un peuple qui s'était fait soldat ; des armées qui valaient mieux que les légions romaines; la guerre arrivée à des combinaisons et à des résultats incomparables ; enfin, pour appliquer ces idées, pour maîtriser Télan, pour diriger ces forces redoutables, un homme doué d'un des plus puissants génies que la nature ait jamais formés. Aussi, en vingt années, la vieille Europe avait été bouleversée jusque dans ses fondements. La dynastie de Bourbon, assise naguère sur quatre trônes, n'en gardait plus qu'un, chancelant et menacé, en Sicile ; celle de Bragance était exilée au Brésil; celle de Savoie reléguée en Sardaigne ; celles d'Orange, de Hesse, de Brunswick et vingt autres, dépouillées. 11 n'y avait plus de duchés de Parme, de Modène et de Toscane ; plus de république de Venise, de Gènes et de Hollande ; plus d'États de l'Église; plus d'empire germanique. La monarchie du grand Frédéric avait été brisée ; il n'en subsistait qu'un lambeau ; celle de Marie-Thérèse, humiliée par vingt défaites, était coupée de l'Italie et de la mer.
Si des trônes s'étaient écroulés, d'autres s'étaient élevés. On voyait maintenant des rois d'Italie, de Hollande, de Wesphalie, de Wurtemberg et de Saxe ; une confédération du Rhin qui essayait de faire équilibre à ce qui restait de la Prusse et de PÀutriche; une confédération suisse établie sur des bases meilleures que l'ancienne ; un grand-duché de Varsovie, qui était une réparation, mais à demi, de la faute politique de 1773.
Dans ces nouveaux États, la régénération sociale s'était opérée comme la régénération politique, 'Naples, Milan et Varsovie, la Hollande, la Westphalie et la Bavière avaient des constitutions françaises, nos codes, notre système d^administration. La Suède nous demandait un roi '. Sur les pas de nos soldats, nos idées avaient germé partout. L'Espagne, qui ne voulait rien recevoir de notre main, prenait d'elle-même nos principes de 1789, pour en faire sa constitution de 1812. L'Autriche, la Prusse cherchaient des armes pour nous combattre, et allaient les prendre là où nous avions trouvé les nôtres, dans le droit et la liberté. La première accordait à ses peuples des franchises locales; la seconde abolissait la servitude de la glèbe, admettait Tégalité civile et n'exigeait plus de noblesse pour donner des grades d'officier. L'Angleterre elle-même subissait cette contagion morale. En Sicile, elle forçait le roi Ferdinand à renoncer au pouvoir absolu ; chez elle, elle commençait à réparer ses longues injustices envers l'Irlande et entrait dans cette voie de réformes progressives qui l'ont empêchée de ressentir les commotions de l'Europe.
Ainsi la Révolution française, c'est-à-dire un nouvel ordre social fondé sur la justice et non sur le privilège, commençait son tour du monde. Mais de tels changements ne s'opèrent pas sans causer de terribles déchirements. C^est la loi de l'humanité que tout naisse dans la douleur. Ces dynasties déchues, ces aristocraties dépouillées, toutes ces puissances du passé foulées aux pieds de la Révolution victorieuse; ne se résignaient pas à leur défaite. Tant* que la France ne sembla vaincre que pour donner aux pays vaincus des lois plus justes et une administration meilleure, les peuples furent avec elle. De quelles acclamations n'avaient-ils pas salué, sur le Rhin et l'Adige, le drapeau tricolore ! Mais quand l'Angleterre, invulnérable dans son île, offrit aux implacables rancunes des rois et des nobles les moyens de se satisfaire, la lutte entre les deux pnncipes, l'organisation des temps passés et l'organisation des temps nouveaux, prit de. telles proportions, que tout fut sacrifié, |la liberté comme la justice, au besoin d'en sortir victorieux. Les Anglais, les premiers, supprimèrent la liberté de l'Océan; Napoléon, à son
1. Le maréchal BernadoUa fat adopté par Charles XIII, qui n'avait pAs d'enfant, et les États le proclamèrent prince roya ]le 31 août 1810.
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tour, supprima rindépendance du coirtinent: et par le blocus continental, par Pinterruption du commerce, parla privation des denrées coloniales, dont l'Europe s'était fait une nécessité, il imposa aux peuples des sacrifices qui furent ressentis jusqu'au fond des chaumières. Son système politique prenait leur liberté; son système économique changeait leurs habi« tudes; c'était trop à la fois. En vain leur prodigua-t-il les bienfaits, débarrassant l'Allemagne d'une foule de souverainetés in(tigentes qui constituaient ce pays en état d'anarchie perpétuelle, et l'Italie de ses jalousies municipales qui la livraient sans défense à l'étranger; en vain voulait-il tirer l'Espagne de son engourdissement séculaire, les peuples cédés, repris, divisés comme des troupeaux, se sentirent blessés dans un orgueil légitime et dans de très-réels intérêts. Les maux présents firent méconnaître le bien à venir et les germes de prospérité et de grandeur que le conquérant avait jetés partout où la victoire l'avait conduit. Les Espagnols reçurent à coups de fusil ses réformes salutaires. Les libéraux italiens vont bientôt tendre la main à leur vieille, à leur mortelle ennemie, l'Autriche; et déjà l'Allemagne lève sur lui le poignard (attentat de Staaps à Schœnbrunn).
Si les peuples s'éloignent, les rois ne se rapprochent pas. Aux yeux des vieilles cours, Napoléon n'est toujours qu'un parvenu, et son empire qu'un empire plébéien. Les rois le flattent et l'obsèdent de leurs témoignages de dévouement, mais au premier revers, il pouira reconnaître leur sincérité. Aussi la France a beau compter Rome et Hambourg parmi ses chefs-lieux de préfecture, elle est maintenant isolée au milieu des nations; Napoléon a beau être le protecteur des rois et le gendre du successeur de Charles-Quint, il est isolé au milieu des souverains. C'est pour cela qu'après avoir tant vaincu, il voulut vaincre encore;* qu'après être entré à Madrid, à Naples, à Vienne, à Berlin, il voulut encore entrer à Moscou. C'était la route de Londres, de cette capitale, la seule qui n'eut pas encore vu ses aigles victorieuses, la seule qui, les voyant, pouvait arrêter leur vol glorieux, donner la paix au monde et assurer à la France une grandeur incomparable.
État de la France. — Notre pays avait alors assez de gloire militaire, assez de conquêtes ; la paix eût été, pour lui aussi^ la bietltrenue ; toute victorieuse qu'était la France, elle souffrait cruellement de cette guerre saâs relâçHe qui
NAPOLEON r
ôtait tant de bras à rindustrie et à Tagriculture*, qui déve* loppait les instincts militaires au détriment des instincts pacifiques et tendait à faire pénétrer le régime des camps dans la société civile. L'ordre était partout rétabli; plus d*émeutes retentissantes*, plus de complots, plus même de discussions brûlantes à la tribune ou dans la presse, car le Corps législatif et le Sénat n'élevaient jamais une contradiction, et les journaux, étroitement surveillés par la censure, avaient perdu tout caractère politique'. Aussi, au milieu du calme profond qui régnait, commençait-on à demander à ce gouvernement si fort de compter davantage sur sa force en redoutant moins quelques écrivains comme Mme de Staël qu'il exilait, comme Chateaubriand qu'il empêchait d'entrer à l'Académie, et d'étudier, au contraire, le flot montant de l'opinion publique, pour chercher s'il n'y trouverait pas des désirs légitimes*.
Dix ans auparavant la France avait oublié, ou plutôt elle ne savait pas encore que la liberté politique est la sauvegarde nécessaire des libertés civiles, que celles-ci, timides et craintives, sont désarmées et peuvent être aisément compromises et perdues, si les premières ne sont pas debout pour veiller sur elles et les défendre. Mais ces pensées se faisaient jour maintenant dans bien des esprits. C'était pour sauver ses intérêts matériels, mis en péril par un gouvernement trop faible, que la France avait applaudi au coup d'État du 18 brumaire : c'était pour les sauver encore, pour relever le commerce maritime ruiné et l'industrie ralentie, pour mettre un terme au deuil des familles décimées par la guerre, aux
1. A Poccasion du mariage de l'Empereur, Ferrère proposa, à Bordeaux, une adresse où il était parlé de paix, de commerce, de bonheur public. L'adresse fut supprimée. (Chauvot, le Barreau de Bordeaux, de 1775 à
2 II y eut cependant des désordres dans beaucoup -de Tilles, à propos de la formation des cohortes du premier ban de la garde nationale, même à Paris. On comptait aussi en 1811, de 40 à 50000 réfractaires. La conscription, odieuse dans tous les pays réunis, et dans les pays alliés, causait des émeutes fréquentes, mais aussitôt et sévèrement réprimées.
3. Un décret de 1810 avait organisé la censure préalable de tous les manuscrits, et même après cette mesure le ministre de la police conservait le droit du supprimer un ouvrage dont les censeurs avait autorisé la publication. {ColLedion générale des lois et décrets^ t. XII, p. 170.)
4. Les appréhensions de la police allaient jusqu'à la puérilité. Lamartine raconte dans ses Entretiens littéraires qu'étant fort jeune encore il vit dans Il lui demanda
lui. quand le préfet apporta àrinstant ces leçons.
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craintes des citoyens, qui ne se sentaient plus sous la protection absolue de la loi, quMne opposition faible encore, mais destinée à grandir, se formait contre ce gouvernement qui s^était fait absolu. Déjà même dans Paris, cependant plus ménagé, la foule avait moins d^enthousiasme ; durant la disette de 1811, elle laissa échapper assez de murmures pour que Napoléon évitât de se montrer, afin de ne les point entendre.
Avec la paix, le canon se taisant et la famée des champs de bataille dissipée. Napoléon eût reconnu sans doute les besoins nouveaux qui s^élevaient. Avec la paix aussi les travaux féconds eussent changé la face du territoire. Si, au milieu de tant de guerres, TEmpereur avait pu mener à bonne fin tant d^entreprises gigantesques, et, malgré ses dépenses militaires, consacrer chaque année à des ouvrages d^utilité publique plus qu^on ne donnait autrefois dans tout un règne*, que n*eût-il pas fait, en devenant libre de diminuer son budget de la guerre au profit du budget des travaux publics, de Tagriculture, du commerce, de Tindustrie et des arts? Les hommes supérieurs, qui ont porté des couronnes , ont surtout aimé la guerre. Quel magnifique spectacle eussent donné Napoléon et son empire, le génie personnifié des batailles, devenu un héros pacifique, la France, forte, glorieuse et libre!
Bvptvre eiitTe la France et la Russie (1818). — A Tilsitt, Napoléon avait cru trouver dans la Russie Palliée dont il avait besoin sur le continent; mais Alexandre, dans la guerre de 1809, ne lui donna pas les secours promis, et quand Napoléon lui demanda une de ses sœurs, il montra si peu d'empressement à répondre, que l'Empereur se retourna du côté de TAutriche et épousa Marie-Louise. Le czar éprouva un profond dépit de cette union qu'il eût pu empêcher ; il en avait éprouvé un autre de l'agrandissement assuré, par le traité de Vienne, au grand-duché de Varsovie, et il voulut obtenir de la France la déclaration que le royaume de Pologne, dont il retenait la meilleure part, ne serait jamais rétabli. Napoléon ne consentit pas c à flétrir sa mémoire en mettant le sceau à un acte machiavélique. > L'amitié des deux monarques était déjà bien ébranlée : l'extension donnée à
1. Suivant l'exposé de la situation de TEApire, présenté au Corps législatif an commencement de 1813, Napoléon avait, en douze années, dépensé 055 millions en travaux d'ulilite pHbliquo.
TEmpire français et les mesures prises pour mieux assurer rexécution du blocus continental portèrent les derniers coups.
En réponse au décret de Berlin (voy. p. 588), l'Angleterre avait menacé de confiscation les bâtiments qui se rendraient en France ou dans les pays alliés de la France (7 janvier 1807). Napoléon, à son tour, déclara dénationalisé tout bâtiment qui aurait abordé en Angleterre ou dans ses colonies (décret de Milan, 17 déc. 1807), et ordonna de brûler toute marcbandise anglaise trouvée en France ou dans les États alliés. Ces décrets tuaient bien le commerce régulier, mais ils ne pouvaient tuer la contrebande, qui se faisait sur une grande échelle, surtout depuis Anvers jusqu'à Hambourg. Les Hollandais/jadis les rouliers des mers, se voyant ruinés ' par ces interdictions, ne les observaient pas, et leur pays, devenait un entrepôt de l'Angleterre. Leur roi, Louis Bonaparte, fermait les yeux, malgré les ordres sévères et répétés de son frère. La position de ce prince, entre ses sujets qui voulaient une chose et l'Empereur qui en voulait une autre, était intolérable. Le 3 juillet 1810, il abdiqua, plutôt que de rester, sous le titre de roi, un préfet de Napoléon à Amsterdam. La Hollande fut aussitôt réunie à l'Empire (9 juillet). L'Escaut, la Meuse, le Rhin et l'Ems se trouvèrent alors fermés à la contrebande anglaise; mais le Wéser et l'Elbe lui restaient ouverts. Un décret annonça encore la réunion des villes hanséatiques, Brème, Hambourg et Lubeck (13 déc. 1810). Ainsi, la France, s'étendant tout le long de la mer du Nord, touchait maintenant à la Baltique, et présentait l'étrange spectacle d'un empire qui faisait couler sous l^s mêmes lois le Tibre et l'Blbe. Cependant, dans ce système, il fallait aller encore plus loin et fermer les ports de Dantzig, de Kœnigsberg et de Saint-Pétersbourg, comme on avait fermé ceux de Ltibeck à Cadix, de Cadix à Venise et de Venise à Corfou. Dantzig avait déjà une garnison française qui, sans bruit, s'augmentait tous les » jours.
Le duché d'Oldenbourg se trouvant entre PËms et le Wéser, sur la ligne de ces acquisitions nouvelles, Napoléon l'avait pris (13 décembre). Le czar, neveu du prince dépossédé, réclama sans succès contre cette décision oâensante. Loin de faire droit à de justes susceptibilités. Napoléon se montra plus exigeant encore au sujet du blocus continen-
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tal'.Les Russes demandaient que les navires américains pussent au moins leur apporter les denrées coloniales, il exigea qu'Alexandre confisquât tous les bâtiments neutres entrés daïw ses ports, comme suspects d'avoir contrevenu aux décrets de Berlin et de Milan. Autant valait demander la ruine dernièrt)) du commerce russe, au moment où, par le système des 2tceficeSy Napoléon lui- môme autorisait certains échanges de la France avec l'Angleterre. C'était, de plus, placer la Russie dans une sorte de dépendance que de l'obliger à soumettre sa police intérieure à des ordres partis de Paris. Mais cette dépendance. Napoléon la voulait. Dans une dépêche de mars 1812 au comte de Lauriston, notre ambassadeur, à Saint-Pétersbourg, le duc de Bassano disait : « Il faut revenir sincèrement au système qui fut établi à Tilsitt et que là Russie se replace dans l'état d'infériorité où elle était alors.
En outre l'Empire français devenait, territorialement bien dangereux pour la Russie, qu'il touchait presque au nord pa,r la Baltique, qu'il menaçait au centre par le grand-duché do Varsovie, et au sud par les provinces illyriennes d'où nous pou-»' vions tendre la main au sultan. Toutefois leczar hésitait, effrayé d'une pareille lutte ; Bernadotte, par une trahison envers la France, par une faute envers la Suède, le décida, et le 8 avril 1812 Alexandre demanda l'évacuation de la vieille Prusse, du duché de Varsovie et de la Poméranie suédoise, un équivalent pour l'Oldenbourg et quelques adoucissements aux mesures prises contre le commerce des neutres.
Cependant il était de l'intérêt de Napoléon de ne rien précipiter. L'Angleterre, sans se trouver à bout de forces, semblait prête à mourir de pléthore. Les ouvriers y restaient sans travail, les pauvres sans pain, le commerce sans vie. La Tamise s'encombrait de navires changés en magasins ; le sucre qui se payait à Paris 6 francs, se vendait à Londres 6 sols, et le papier-monnaie perdait 18 pour 100. Enfin une rupture avec l'Amérique était imminente. Que la France se
1. Le débat commença à la fin de 1810» Un ukase de décembre 1810 avait interdit dans l'intérêt de l'industrie russe, sous peine d'être confisaués ou brûlés, tous les produits manufacturés de l'Angleterre, plusieurs ae ceux d'Allemagne et quelques-uns de France, notamment les draps et les soieries. En apprenant cette nouvelle. Napoléon avait dit: c j'aimerais mieux recevoir un soufflet sur la joue que de voir brûler les produits de l'industrie et du travail de mes sujets. » Il faut dire que lui-même agissait ainsi Sour quelques-uns des produits de la Suisse, son alliée, et de l'Italie, son omaine.
garde de toute impatience ; qu^elle calme, qu^elle endorme les craintes de rËurope, et la victoire est à elle, <5ar elle sera à celui des deux rivaux qui supportera le plus longtemps ce terrible régime. De plus, la guerre d^Espagne n'était point fmie ; Masséna, Soult, Ney, nos plus habiles généraux, échouaient contre un chef patient qui ne livrait rien au hasard, Wellington, et contre une insurrection universelle qu'on frappait, mais qu'on n'étouffait pas. Napoléon ne devait se lancer dans aucune entreprise, avant d'avoir fermé cette plaie toujours saluante au flanc de son empire. Par une imprudence, qu'autrefois il n'eût pas commise, il laissa derrière lui cette lutte inachevée, qui occupait ses meilleurs soldats, et il alla rejoindre la grande armée, c Après cette guerre, disait-il, le système européen sera fondé, la cause du siècle gagnée, la Révolution accomplie. » La Russie était, en effet, sur le continent, le dernier asile de toutes les idées que, depuis vingt ans, la Révolution avait combattues. Cependant, dans les gigantesques projets qu'agitait Napoléon, Moscou ne devait être encore qu'une étape; il voulait reprendre, dans de colossales proportions, son expédition des Indes, qu'il avait manquée après Aboukir. Un agent secret parcourant les pays entre la mer Rouge et l'Indus réunissait tous les chefs arabes pour une commune entreprise contre l'Inde anglaise ; la Perse était sondée et gagnée ; le czar vaincu aurait fourni des auxiliaires, et une armée russo-française serait partie de Tiflis, entraînant sur son passage les nomades de ces régions qu'elle eût précipités jusque sur les bords du Gange I
En passant à Dresde, Napoléon trouva l'empereur d'Autriche, les rois de Prusse, de Bavière, de Saxe, et une foule de princes qui venaient l'assurer de leur dévouement. «Je vous avais promis de vous donner un parterre de rois, dit-il à Talma, je vous tiens parole. »
Contre la Russie, la France devait compter sur la Turquie et sur la Suède ; mais Napoléon avait blessé la première par l'abandon aux Russes de la Valachie et de la Moldavie ; la seconde, par celui de la Finlande. Bernadotte oublia qu'il était Français *. Il se laissa gagner par l'offre de la Norvège, que
1. Bernadotte ne porta en Suède que ses rancunes contre Napoléon. Dès les premiers jours de son arrivée à Stockholm (nov. 1810), il agit contre la politique française, et, le 18 décembre, recevait un agent secret de la Prusse. Pendant la première moitié de 1811,11 négocia encore avec tout
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lui fit rAngleterre, et ménagea entre le diyan et le czaz la paix de Buckarest (28 mai 1812). Grêlaient deux fautes que la Suède et la Turquie auraient déjà payées cher si elles nV valent retrouvé naguère Passistance du peuple qu^alors elles abandonnaient. Toutes deux aussi perdaient Toccasion d'é-. loigner d^elles Tempire qui les étreint. L'expédition de Russie, fatale pour la France, ne pouvait être qu^heureuse pour elles, et avec leur assistance eût réussi. Si Bernadette se jetait sur la Finlande et menaçait Saint-Pétersbourg, Napoléon trouvait la paix à Moscou et le fils de Bernadotte n^aurait pas vu si longtemps, des fenêtres de son palais de Stockholm, la gueule des canons russes '. La Russie, /assurée sur sa droite et sa gauche, put alors disposer de toutes ses forces au centre, par où arrivait Napoléon. L'armée française comptait avec ses auxiliaires, qui formaient le tiers des forces, 640 000 hommes, plus de 60000 chevaux et 1200 canons. Les Russes étaient moins nombreux, mais ils combattaient dans leur propre pays, pour une cause nationale, et ils étaient résolus « à faire une guerre espa- . gnoie *. »
Campairnede RuMie (1812). — Le ministre russe qui commandait lui-même la principale armée, Barclay de Tolly, se proposait de couvrir, avec 130 000 hommes, en s'appuyant sur la Dwina, la route de Saint-Pétersbourg, tandis que le prince Bagration couvrirait, en s'adossant au Dnieper, celle de Moscou. Entre les sources des deux fleuves se trouvent les faibles ondulations de terrain qui séparent le versant de la Baltique et celui de la mer Noire. C'est par là, dans cet espace large de 80 kilomètres, entre Witepsk et
le monde, prêt à se donner an pins offrant; au mois d'août sa déciàion était prise, et le 8 février 1812, il envoyait un ambassadeur au czar pour lui proposer une alliance offensive et défensive qui fut signée le 24 mars. BemacTotte promettait ko OOO Suédois pour descendre en Allemagne sur nos derrières, quand nous marcherions au delà du Niémen. L'offre de * Bernadette décida Alexandre à la guerre. Pour en venir là, Bernadotte dut faire violence à tous les sentiments de la Suède et égarer Popinion publique en bâillonnant la presse. Il correspondait avec les insurgés d^spagne et de Portugal, avec Moreau, avec les émigrés et les royalistes dé France. Il fut bien réellement l'auteur de la nouvelle coalition. (Cf. Geoffroy, BerntuioUe et la politique iuédoise en 1812.)
1. n les a vus jusqu'en 18S4. L'armée anglo- française a détruit Bomarsand et le congres ae Paris (1856) a interdît aux Russes de fortifier les tles d'Aland, les éloisnant ainsi de la Suède, en même temps qu'il les éloignait de la Turquie par la ruine de Sébastopol, et du Danube par l'abandon imposé aux Russes d'une partie de la Bessarabie.
2. De Maistre. Il attribue à un officier prussien, Pruhl, le plan de' harasser et d'affamer les Français sans leur livrer bataille.
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Smolensk, que Napoléon se proposa de passer. Il franchit le Niémen à Kowno, le 24 juin *, six jours après que le congrès de Washington eut déclaré la guerre à l'Angleterre ! Il refoula les Russes devant lui, ce qui est d'abord aisé à une armée qui prend l'offensive, et le 28 il entra dans Wilna, où les Lithuaniens l'accueillirent avec des transports de joie. On le suppliait de rétablir l'ancien royaume de Pologne : génie d'ordre et de gouvernement, il ne connaissait pas les forces populaires et demandait des régiments quand on lui offrait une insurrection. Il craignait d'ailleurs de mécontenter l'Autriche qui avait eu une part de la Pologne, et qui n'eût pu la garder si la Pologne était sortie du tombeau.
Il s'arrêta à Wilna dix-sept jours, au lieu d'accabler les Russes, que l'habileté de ses premiers mouvements avait mis en désarroi. Mais il voulait faire de cette ville le centre de ses approvisionnements, et il éprouvait, dès le premier pas, la difficulté et le péril d'agir à une telle distance de sa véritable frontière.
Après cette halte funeste, il prit la route de Moscou pour séparer les deux principales armées russes, battit à Ostrowno (25 juillet) l'arrière-gvde de Barclay, et occupa Witepsk (28). Mais Bagration, entamé par Davout à Mohilew, derrière le Dnieper (23), joignit Barklay près de Smolensk. Cette ville défendue par 80 000 Russes, fut prise après un combat acharné. L'ennemi y mit le feu en se retirant le 17 août.
Les Russes reculaient donc toujours, dévastant le pays, incendiant les villes et les bourgs, détruisant les blés et les fruits. Napoléon. avait besoin d'une grande victoire; il en manqua l'occasion à Valoutina, par une faute de Junot. L'armée de Barclay était très-compromise, et ce ne fut qu'une affaire • d'arrière-garde.
Heureusement le czar, cédant à l'opinion déchaînée contre Barclay, le remplaça par le vieux Kutusof, qui se décida à livrer bataille pour sauver Moscou. L'action s'engagea près delà Moskowa, à Borodino. Elle fut terrible, car 270000 hommes, résolus des deux côtés à vaincre, §'y heurtèrent avec acharnement'. Le front des Russes était protégé à leur
1. Le Niémen, à l'endroit da passage, n'a que 60 à 80 toises de largeur.
2. Le 7 septembre, nous avions présents sous les armes 127 000 hommes avec S80 canons, les Russes 140 000 hommes.
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gauche par les ruines d'un village et trois redans que Bagration était chargé de défendre, à leur droite par une grande redoute où Barclay commandait; celle-ci fut prise et reprise; Gaulai ncourt Tenleva une dernière fois avec une division de cuirassiers ; 1000 pièces de canon échangeaient leur feu. Les Russes, après une lutte furieuse, cédèrent enfin. Pour changer leur défaite en déroute, il eût fallu faire donner la garde; tous les maréchaux le voulaient, mais Napoléon sentait que cette guerre, dans Tétat de TEurope, était un excès de témérité, et cette témérité même lui fît commettre dans Texécution des excès de prudence. Ainsi il s'était arrêté à Wilna au lieu de précipiter ses coups; à Borodino, il n'osa pas aventurer sa réserve : le champ de bataille nous resjta, mais Tarmée russe ne fut pas détruite. Près de 60 000 hommes étaient tombés dans ses rangs (7 sept.). Nous avions fait aussi des pertes énormes : 10 000 morts et 20 000 blessés; kl généraux avaient été frappés, 2 mortellement : Montbrun et A. Caulaincourt ; 15 autres grièvement, et parmi ceux-là Davout ; Ney et Murât, restés, tout le jour au milieu du feu le plus épouvantable, ne furent pas atteints : le premier faisait parfois coucher ses hommes à terre pour laisser passer l'ouragan de mitraille, et demeurait seul debout.
L'armée française entra à Moscou; mais le gouverneur Rostopchine * en avait fait sortir presque toute la population, et l'armée russe avait épuisé les ressources des magasins publics. Le feu acheva le reste. Les flammes allumées sur divers points se propagèrent avec la rapidité de la poudre au milieu d'une ville en bois. L'incendie dura cinq jours. On ne put sauver que des églises, le Kremlin et un cinquième des maisons (16-20 septembre). 15 000 blessés que l'armée russe avait laissés dans Moscou périrent au milieu des flammes.
Cette guerre d'extermination devenait effrayante. C'était une nouvelle Espagne que nous trouvions sous le pôle. Na-
doute. Le colonel Wolzogen le rencontrant aux portes de Moscou avec ce convoi, lui demanda pourquoi il les emmenait : « J'ai mes raisons, >
re-
pondit-il, et il ajouta : « Pour moi, je n'emporte de la ville que le vêtement qui me couvre. » (Thiers, t. XIV, p. 366.) On trouva cependant beaucoup de vivres dans les caves; de quoi nourrir Farmée pendant six mois suivant Larrey.
poléôn eut alors la pensée de se rapprocher de la Pologne et de ses magasins, tout en menaçant Saint-Pétersbourg, de faire, en un mot, une retraite offensive par le nord-ouest : ses généraux Ten dissuadèrent en lui conseillant d^attendre à Moscou les propositions du czar. Elles ne vinrent pas; les ouvertures que l'Empereur fit lui-même furent dédaigneusement repoussées. Tandis qu'il perdait un temps précieux les Russes recomposaient leurs armées, et Thiver parut. Le 13 octobre, une première gelée avertit qu'il fallait, malgré la sérénité continue d'un automne magnifique, songer à la retraite que l'ennemi, déjà sur notre flanc, menaçait de nous couper. Napoléon, pour ne pas avouer au monde qu'il reculait, laissa Mortier avec 10000 hommes dans le Kremlin, et marcha droit sur Kutusof par la route de Kalouga.
L'armée quitta Moscou le 19 octobre, 35 jours après y être entrée. Elle comptait encore 80 000 combattants et 600 canons ; mais elle traînait à sa suite 50 000 employés, femmes, enfants, gens de toute sorte, et une multitude de voitures. La marche en fut ralentie au point que Kutusof arriva le premier à Malo-Jaroslavetz. Un combat violent s'y engagea îp 2k, avec notre avant-garde, qu'Eugène commandait. La ville fut prise et reprise sept fois. A la fin, elle nous resta. Il était donc facile de forcer le passage; mais on quittais route de Kalouga, qui traversait un pays abondant et peuplé, pour prendre la route ruinée de Mojaïsk, par où l'on était venu. Il fallut se faire jour à travers des masses considérables ; puis le froid s'accrut ; la neige couvrit les chemins, et le désordre dans le service des vivres augmenta. Quand on atteignit Smolensk, il n'y avait plus que 50000 hommes dans les rangs (9 novembre)*.
Napoléon avait pris de minutieuses précautions pour préparer des secours et des forces le long de sa ligne de retraite; l'incurie des subalternes et la difficulté d'être obéi à de telles distances et dans un tel pays, rendirent sa prévoyance inutile. A Smolensk, où il espérait trouver des vivres et des ressources, tout avait été gaspillé. Cependant, il n'y avait pas un moment à perdre ; Wittgenstein, avec l'armée du Nord,
1. Avant même 1« bataille de la Moskowa, Parmée perdait tous les jours par les maraudeurs que les Cosaques enlevaient ou qui ne rejoignaient pas les corps, plus de monde que si on eût donné bataille. (Lettre do Napoléon du 8 sept., au major général.)
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arrivait sur notre droite, après avoir forcé, malgré sa défaite à Polotz, Saint-Cyr et Victor à reculer, et s'emparait de Witepsk, sur la Dwina. Tchitchagoff, grâce à une retraite de TAutrichien Schwartzenberg, qui était déjà une trahison, occupait Minsk, derrière la Bérézina, avec Tarmée venue des bords du Danube. Kutusof se portait sur Orcha et Borisow, pour donner la main à ses deux lieutenants. Les trois armées russes allaient se réunir et barrer la Bérésina, que nous devions traverser.
Les Français se remirent en marche; mais le 14, le 15 et le 16 novembre, le froid descendit subitement à 16 et jusqu'à 18 degrés ; toute verdure ayant disparu, on ne put nourrir les chevaux, qui périrent par milliers. La cavalerie se trouva à pied et il fallut abandonner ou détruire une bonne partie des pièces et des munitions. L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de nos misères, enveloppa nos colonnes d'une nuée de Cosaques qui enlevaient, comme les Arabes dans le désert, tout ce qui s'écartait. Les jours suivants, la température se radoucit. Alors ce fut un autre fléau, la boue qui empêchait d'avancer, et toujours la famine.
Cette retraite, déjà si cruellement rude par l'intempérie du climat et plus encore par le manque de vivres, ne fut d'ailleurs qu'un long combat. Il fallut, pour dégager Davout, entouré par toute l'armée russe que Napoléon, à Krasnoë, chargeât lui-même avec sa garde. Ils étaient 10000; ils passèrent au milieu de 60 000 ennemis, et donnèrent la main au maréchal ; mais toute l'armée russe se resserra contre Ney, qui était réduit à 6000 hommes. Trois fois cet héroïque soldat, c dont l'âme, disait Napoléon, était trempée d'acier, » se fit jour à travers les masses qui l'enveloppaient, trois fois elles se refermèrent sur lui. Les Russes croyaient le tenir enfin, le brave des braves; il leur échappa, et la grande armée se trouva encore une fois réunie à Orcha (19 novembre). Avec les corps d'Oudinot, de Victor et de Dombrowski, elle était forte de 40 000 combattants, dont le tiers polonais. Napoléon comptait passer la Bérésina sur le pont de Borisow; mais les Russes l'avaient brûlé, et Tchitchagoff coupait, sur l'autre rive, la route de Minsk, par laquelle il supposait que nous voulions passer. Un gué fut heureusement découvert au nord de Borisow, à Studzianka. La rivière, large de 40 toises, charriait des glaçons énormes ; le général Ëblé et ses
pontonniers, plongés dans Teaa jusqu'aux épaules, établirent deux ponls de bk toises avec les poutres des maisons de Studzianka, qu'on démolit (26). Plusieurs fois rompus, il fallut les reconstruire. Presque tous les pontonniers ou périrent de froid, ou se noyèrent. Alors, tandis que, à la droite du fleuve, Ney et Oudinot contiennent Farmée de Tchitchagoff, et Victor, à gauche, celle de Wittgenstein, la garde, avec Napoléon, puis Eugène et Davout, passent. Victor, qui n'a que 15000 hommes à opposer aux 46000 Russes de Wittgenstein, |jb une position mauvaise, l'arrête pourtant, le contient, lui tue ou blesse 10 000 hommes, et franchit les ponts durant la nuit. Le 29, il ne restait sur la rive gauche qu'une arrière-garde et une foule de traînards qui, ayant ârouvé à Studzianka du bois et des vivres, refusaient d'en sortir. Quand, au matin, ils virent l'arrière-garde se disposer à passer les ponts, ils s^ précipitèrent. Il y eut alors une énorme confusion de cavaliers, fantassins, caissons, fuyards. Les Russes survinrent et firent pleuvoir des obus sur cette foule amassée. Cette scène affreuse est restée tristement célèbre sous le nom de Passage de la Bérézina, Le gouverneur de Minsk fit ramasser et brûler 24 000 cadavres.
Napoléon dirigea sa retraite sur Wilna, où nous avions de grands magasins. A Smorgoni, il quitta l'armée pour se rendre en toute hâte à Paris, où venait d'éclater la conspiration de Malet ' , prévenir le désastreux effet des dernières nouvelles, et refaire une nouvelle armée. Murât, à qui il avait laissé le commandement, n'avait ni l'autorité ni l'énergie que réclamaient de pareilles circonstances. D'ailleurs le froid arriva jusqu'à 20 degrés, et 20000 hommes périrent en trois jours. L'ennemi, qui ne pouvait marcher lui-même que lentement, nous atteignit à Wilna. Ney le tint longtemps en échec à la tête d'une poignée de braves; il défendit encore le pont de Kowno, se battant conmie un grena-
1. Malet, général républicain, qui, à caase de ses opinions, fut emprisonné en 1808, voulut profiter de Téloignement de Napoléon pour renverser son gouvernement, s'échappa dans la nuit du 23 au 24 octobre en. traîna quelques soldais en leur annonçant la mort de lIEmpereur, s'empara du trésor, de l'hôtel de ville, mit en prison le ministre et le préfet de police, Savary et Pasauier, mais fut arrêté à l'étatrmajor de la place, jugé le 29 et fusillé le lendemain avec onze de ses complices. Le président du conseil de guerre lui ayant demandé s'il avait des complices : « La France répondit-il, l'Europe, et vous-même, si j'avais réussi. » Na-
ftoléon fut effrayé de cet audacieux coup de main qui montrait que tout 'édifice de l'empiri reposait sur lai Mdl. • Uil homme «st-ll dono tout ici, s'éeria-t-il; les institations, Us serments, rieu? »
l'empire de 1812 A 1814. 639
dier, un fusil à la main : il ne repassa le Niémen que le der* nier (20 décembre). Là finirent la retraite et cette fatale campagne. Derrière le fleuve nous laissions, morts ou captifs, 300000 soldats. Et pourtant nous n'avions pas été une seule fois vaincus ! C'est Thiver et la faim, non Tennemi, qui avaient tué la grande armée. Les Russes eux-mêmes, tout habitués qu'ils fussent à leur terrible climat, souffraient horriblement : en trois semaines, Kutusof avait perdu les trois quarts de son effectif.
Les armées françaises n'étaient pas plus heureuses en Espagne. Depuis le départ de l'Empereur, la division du commandement et la faiblesse de Joseph avaient tout paralysé. La campagne de 1810 fut marquée par une double tentative de Soult contre Cadix, au bout de l'Andalousie et de Masséna contre les lignes inexpugnables de Torrès-Vedras, que Wellington s'était habilement préparées à l'extrémité du Portugal; celle de 1811 par la bataille indécise de Fuentès d'Onoro, entre Masséna et Wellington. En 1812, ce général prit Ciudad-Rodrigo et Badajoz, et battit Marmont aux Arapiles, près de Salamanque. Ces revers enlevèrent toute importance aux victoires que Suchet gagna dans l'est de la Péninsule.
Campwigne d'AUemairne (1813). — La retraite de Moscou porta un coup mortel à la puissance de Napoléon. Le roi de Prusse s'unit au czar, et notre malheureuse armée dut reculer du Niémen sur la Vistule, de la Vistule sur l'Oder, de l'Oder sur l'Elbe. Une sixième coalition se forma. Elle se composait de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Suède et de l'Espagne ; l'Autriche arma secrètement pour s'y joindre. Ce qui aggravait le péril, c'est que les souverains alliés faisaient appel à la plus énergique des passions . populaires, le sentiment national. « Allemands, disait Witt- i genstein, nous vous ouvrons les rangs prussiens ; vous y i trouverez le fils du laboureur à côté du fils du prince. Toute distinction de rang est effacée par ces grandes idées : le roi, la liberté, l'honneur, la patrie. > Et l'Allemagne, piétinée depuis six ans par nos soldats, écoutait, avec une résolution farouche, la voix de ses princes et de ses poètes. Les vers d'Uhland, du professeur Arndt, de Kœrner étaient chantés dans les châteaux et dans les chaumières. Déjà même, il ne semblait pas que ce fut assez d'affranchir l'Allemagne; on parlait de riouS reprendre l'Alsace et la Lorraine, qu'ils ap^
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pelaient des terres allemandes. Ainsi , par nos fautes , se retournait contre nous ce grand mouvement de patriotisme qui» en 1792, avait sauvé la France*
Cependant Napoléon déployait son activité ordinaire, et quoiqu'il n^y eut pas une famille qui ne pleurât une victime de ces longues guerres, la France silencieuse et morne lui livra encore ses enfants. « Les nouvelles levées, dit un ministre de ce temps, n'offrirent ni retard ni résistance, c Napoléon refit une armée de 200000 hommes, et se trouva prêt avant les coalisés. Il les rejeta au delà' de PElbe par sa belle victoire de Lutzen. c Depuis vingt ans que je commande les armées françaises, s'écria-til, je n'ai jamais vu plus de bravoure et de dévouement. Mes jeunes soldats ! l'honneur et te courage leur sortaient par tous les pores I » (2 mai.) Mais la cavalerie était restée dans les steppes glacées de la Russie : Napoléon ne put poursuivre les vaincus, et Lutzen fut une victoire stérile. L'ennemi fut encore battu à Bautzen, la Saxe délivrée, la Silésie à moitié conquise. A ce moment, Napoléon s'arrêta et accorda malheureusement .aux alliés l'armistice de Pleiswitz (3 juin), dans l'espoir que deux mois de repos doubleraient ses forces. La coalition respira et reprit confiance.
En Espagne, Wellington, rendu plus hardi depuis sa victoire aux Arapiles, prenait l'offensive et battit Joseph à Vittoria. Cette défaite qui fut notre bataille de Leipzig au midi amena la perte de l'Espagne. Suchet se trouva découvert par la retraite des armées de Portugal et de Castille sur les Pyrénées ; il évacua Valence, Barcelone, et se retira à Figuières où il s'adossa aux Pyrénées. Soult prit position derrière la Nive, mais les Anglais n'en étaient pas moins sur la Bidassoa et le sol français allait être entamé. Cet événement fit une sensation profonde. Napoléon n'en fut pas ébranlé. L'Autriche lui demandait, pour que la coalition posât les armes, l'abandon du grand duché de Varsovie, de l'Illyrie, des villes hanséatiques et du protectorat de la Confédération du Rhin. Ces concessions n'ôtaient rien à la grandeur de la France, qui gardait la ligne du Rhin et des Alpes, et, au delà de cette barrière, la Hollande, l'Italie, avec les deux couronnes, de Murât et de Jérôme. Pour notre malheur et pour le sien Napoléon repoussa ces demandes. L'Autriche avait cependant déclaré qu'en cas de refus elle joindrait ses 300000 hommes aux armées alliées. Elle tint parole. Le 16 août, les
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