‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 49 sur 72 · I III · texte numérisé non relu

I III

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l'empire de Ï812 A 1814. 641

hostilités commencèrent et le canon tonna sur une ligne de 150 lieues, depuis la Bohême et les bords de la Katzbach jusqu'à Hambourg.

^ La coalition avait en face de Napoléon 500000 soldats, traînant avec eux 1500 canons, et une réserve, toute prête à entrer en ligne, de 250 000 hommes. Deux Français étaient dans ses rangs : le prince royal de Suède, Bernadotte, et le vainqueur de Hohenlinden, Moreau, qui, à la prière d'Alexandre, était revenu d'Amérique pour diriger contre sa patrie le coup mortel. Napoléon a dit de Bernadotte, qui devait à la France la couronne de Suède : « Pour prendre femme, on ne renonce pas à sa mère ; encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. » L'histoire n'a point à parler autrement. Les aUiés, toujours vaincus, malgré leur nombre, avait adopté la tactique de refuser la bataille à leur indomptable adversaire et de l'accepter de ses lieutenants.

L'Empereur n'avait sur l'Elbe et sous sa main que 360 000 hommes; présumant trop encore de ses forces, malgré l'inégalité du nombre, il voulut menacer à la fois Berlin, Breslau et Prague, ce qui l'affaiblit au centre, à Dresde, où il frappa pourtant le 26 et le 27 août un coup terrible sur les coalisés. A cette bataille, un transfuge, au moins, fut puni : Moreau indiquait à Alexandre une manœuvre à faire, quand un boulet de la garde lui fracassa les deux cuisses ; il mourut quatre jours après. Mais pendant que la grande armée de Bohême fuyait en désordre à travers les montagnes d où elle était descendue, Napoléon apprenait que Macdonald venait d'essuyer un désastre sur la Katzbach (26-29 août) et que Oudinot avait été battu, le 23, à Gross Beeren, sur la route de Berlin. Ces fâcheuses nouvelles l'empêchèrent de diriger lui-même la poursuite de l'armée vaincue et de l'accabler. Vandamme, lancé en Bohême et qu'on n'y soutint pas, fut pris à Kulm (30 août), ce qui annulait la victoire de Dresde en laissant aux Autrichiens l'appui des montagnes de la Bohême, avec la facilité d'en sortir à volonté pour tourner notre droite. La défaite de Macdonald avait fait perdre la Silésie et amené Blucher en Saxe; celle d'Oudinot,^et une aulre que Ney essuya à Dennewitz (6 sept.) en voulant rouvrir la route de Berlin, permirent à Bernadotte d'arriver à Witienberg, d'où il tendit la main à Blucher. Davout qui était déjà au milieu du Mecklenbourg, où il avait pris Wis-

mar, dut suivre notre mouvement général de retraite derrière TElbe. Alors de Wittenberg à Tœplitz, les coalisés formèrent devant nous un arc de cercle de 300 000 sabres ou baïonnettes qui nous menaçait de front, tandis que ses extrémités faisaient effort pour se rejoindre sur nos derrières et nous fermer la route de France, en donnant la main à TAUemagne qui se soulevait, à la Bavière qui entrait dans la coalition, à Bade et au Wurtemberg qui allaient Fy suivre. Napoléon essaya encore une fois de couper ce cercle; il concentra ses forces à Leipzig et y engagea une action générale. Cette journée, que les Allemands ont appelée la bataille des nations, fut la lutte la plus meurtrière de Tbistoire moderne, 190000 Français soutinrent, pendant trois jours, Tattaque furieuse de 333 000 bommes. Les Saxons et la cavalerie wurtembergeoise passèrent à Tennemi, sur le cbamp de bataille, et tirèrent sur nos soldats leurs canons encore chargés de boulets français. Cependant, nous n'avions perdu aucune de nos positions ; mais les réserves de Tartillerie étaient épuisées : à la fin de la troisième journée, il ne restait plus de munitions que pour 15000 coups, c'est-à-dire k peine pour deux heures de combat, et le nombre des ennemis s'accroissait sans cesse. Comme en 1812, il fallut reculer sans avoir été vaincu, et, comme en 1812 aussi, cette retraite volontaire devint un désastre. Napoléon, pour ne pas révéler trop tôt ses intentions, n'avait pas fait jeter de ponts sur l'Elster et la Pleisse ; un seul, étroit et long, avait été établi sur les bras divisés des deux rivières. De là un immense encombrement, des retards, puis une erreur fatale : un mineur fit sauter' le pont de l'Elster avant que la dernière partie de l'armée, avec deux maréchaux et les chefs de corps, l'eussent franchi. Le vaillant Poniatowski se noya dans le fleuve, Macdonald le passa à la nage : Lauriston et Reynier furent pris. 120000 hommes, dont 50000 Français, restèrent couchés sur ces plaines funèbres (16-19 octobre)*.

1. Journée du 16» trois batailles, à Leipzig, Lindenau et Mockern; 115 000 bommes contre 200 000; elle nous coûte 20 ooo hommes, aux coaIi> ses, 40 000. Nous gardons le champ de bataille et empêchons la jonction des deux masses ennemies ; mais la victoire n'étant pas éclatante, le danger augmente, car nous ne pouvons accroître nos forces que de 25 000 hommes, et il en arrivait 110 000 aux alliés. Journée du 18, pour préparer et assurer la retraite : morts ou blessés 20 ooo Français, 30 ooo coalisés, furieux combats à Doiitz et Probsteyda. Dans la nuit du 18 au 19, retraite par l'unique pont de Lindenau. Journée du 19, dans les faubourgs de la ville de Leipzig, pour couvrir la retraite.

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L'armée trouva encore la route barrée, à Hanau , par 60 000 Austro-Bavarois; Partillerie de Drouot et la garde y firent une trouée sanglante , par où Parmée passa. « Nos canons, dit un témoin oculaire , roulaient dans une boue de chair humaine. > Hanau fut notre dernière victoire au delà du Rhin (30 octobre). Le cinquième seulement de nos troupes rentra en France, et 120 000 soldats restèrent inutiles dans les places de TElbe, de l'Oder et de la Vistule, où ils furent assiégés. Rapp se défendit héroïquement une année entière à Dantzig ; Davout sortit de Hambourg quand et comme il voulut, après Pabdication de Naooléon. Du Tailly, à Torgau , n'ouvrit ses portes qu'après avoir cis^ngé soa dernier cheval. Il faut citer encore les belles défenses de Lapoype à Wittenberg , de Lemarois à Magdebourg, de Grandeau à Stettin , de Ravier à Damm , de Fornier d'Albe à Custrin , de Laplane à Glogau. L'histoire doit un souvenir à ces braves gens qui , loin de la France et de tout secours, tenaient aussi fièrement notre drapeau qu'au temps de nos victoires.

CampBinie de France (1814). — Pour sauver la France, il eût fallu un réveil unanime de l'esprit national ; mais le ressort était brisé ; les sources mêmes de la population virile tarissaient. D'ailleurs le peuple des villes et des campagnes était désarmé ; ce ne fut que le 5 mars , cinq mois après l'entrée de Wellington en France , que Napoléon proclama , trop tard , la levée en masse , l'insurrection nationale. La bourgeoisie, qui avait salué sa 'dictature, quand cette dictature sauvait le pays du désordre, la repoussait aujourd'hui qu'elle menait le pays aux abîmes; et, au moment où il eût fallu que la nation entière se serrât autour de Napoléon, les libéraux donnaient le signal d'une opposition intempestive et malheureuse. Les ennemis profitèrent habilement de ces premiers symptômes de lassitude et de défection prochaine. Ils publièrent la fameuse déclaration de Francfort, dans laquelle ils protestaient « qu'ils ne faisaient pas la guerre à la France, mais à la prépondérance que Napoléon avait trop longtemps exercée hors des limites de son empire. > Et ils offrirent la paix, à condition que la France rentrât dans ses limites naturelles. Par ces propositions les alliés cherchaient à séparer l'Empereur de la nation. Ils y réussirent : le Corps législatif, à qui Napoléon demanda un concours énergique , répondit en se plaignant du des-

potisme et de la guerre. » Est-ce le moment de parler des abus, s'écria l'Empereur, quand 200000 Cosaques franchissent nos frontières ? Il ne s'agit pas de liberté et de sûreté individuelle, il s*agit de l'indépendance nationale. » Et il avait raison ; s'il n'eût pas eu la dictature, c'est alors qu'il eût fallu la lui donner. Le Corps législatif fut ajourné pour un temps indéfini. Napoléon régla seul le budget , renvoya le pape en Italie, Ferdinand VII en Espagne, et se prépara à une lutte suprême.

Il n'avait plus que 60 000 soldats contre les 360000 qui s'avançaient, partagés en deux grandes armées : celle de Silésie , sous Blucher ; celle de Bohême , sous Schwartzenberg. La première passa sans résistance le Rhin, Ja Moselle et la Meuse; la deuxième, violant la neutralité suisse, déboucha par la trouée de Béfort et le Jura. Elles devaient lier leurs communations par le plateau de Langres- Au sud , 160 000 Anglo-Espagnols, sous Wellington, franchissaient les Pyrénées; au sud-est, 80000 Autrichiens s'approchaient des Alpes; au nord-est, 80 000 Suédois, Prussiens et Russes, sous Bernadotte, menaçaient la Belgique ; et comme si ce n'était pas assez de ces forces immenses, 400 000 soldats se levaient encore en arrière des armées actives. Ainsi plus d'un million d'hommes armés allaient se précipiter sur la France.

Napoléon accourut, le 26 janvier 1814, à Vitry-le-François. Pour séparer les armées de Silésie et de Bohême, il attaqua et battit Blucher à Saint-Dizier (27), puis à Brienne (29;, sans pouvoir empêcher la réunion; et un échec essuyé à la Rothière (l®"^ février), le contraignit à se replier sur Troyes. Quelques jours après (8 février}, il recevait un dernier ultimatum des alliés; cette fois, ils n'accordaient plus les limites naturelles du Rhin et des Alpes, mais voulaient que la France rentrât dans ses frontières de 1789. On conseillait à l'Empereur d'accepter : « Que j'abandonne les conquêtes qui ont été faites avant moi , s'écria-t-il ; que je laisse la France plus petite que je l'ai trouvée? Jamais! »

Mais les alliés se séparent pour marcher à la fois sur Paris, par la vallée de la Seine et par celle de la Marne. Napoléon qui, dans ces plaines nues de la Champagne, connaît ■usqu'au dernier repli de terrain, suit de l'œil tous les mouvements de ses adversaires et profite delà moindre imprudence. 120 000 Prussiens s'étendaient de Châlons à la Ferté-sous-

l'lmpire db 1812 .

Jouarre : Il coupe celte longue colonoe à Champaubert (10 fév.), et sépare Sacken de Blûcher; le 11 , il bat le premier à^Montmirail , le poursuit jusqu'à Château-Thierry, où il le bat encore le 13, puis le laissant fuir au Nord, il se retourne conire le second , et , par une attaque impétueuse à Vauchamps (U), le refoule sur Châlons. C'étaient quatre victoires en cinq jours. Mais tandis qu'il est sur les bords de la Marne, Schwarlzenberg s'avance par la vallée de la Seine ;

Chùteao-Thierrjr.

son avant-garde a déjà dépassé Melun, L'armée française fait 30 lieues en 36 heures et le 16 février elle heurte et chasse devant elle les Autrichiens i Mormant, le 17 à Nangis et à Donnemarie, Un corps de 30 000 hommes s'était aventuré jusqu'à Fontainebleau. Une faute du maréchal Victer, qui tarda de quelques heures à s'emparer de Montereau, lui permet d'échapper. Son arrière-garde seulement est détruite dans cette ville le 18, un autre échec à Méry-sur-Seine, le 22 , précipite leur retraite. En huit jours les Autrichiens avaient perdu 60 lieues de terrain et l'armée française rentra dan& Troyes en trioœphe.

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Halheureu sèment cette poursuite des Autrichiens sur la

haute SpLue laisse libres les approches de Paris du côté du nord-est; BlQcher, qui a raffermi son armée, y marche une seconde fois par la Marne, Napoléon court h lui et le jette en désordre sur Boissons, Blticher semblait perdu : Soisaons lui ouvre ses portes et le sauve, La ville venait d'être prise par l'armée du Nord : les Prussiens y trouvent un refuge et y doublent leurs forces. Ils n'en sont pas moins battus à

Place d« l'HMel-dc-Villa de Chàlons-sur-Uame,

Craonne; mais ils se concentrent près de Laon au nombre de 100 000, et se maintiennent dans cette forte position, malgré les efforts de l'Empereur pour les en déloger (10 mars). Napoléon se retourne alors contre les Russes et les chassa de Reims (13 mars). Schwartzenberg, qui pendant l'absence de la petite armée française s'était avancé jusqu'à Provins, k deux journées de marche de Paris, s'effraye de la voir revenir sur son flanc; il s'arrête, recule; les abords de Paris sont encore une fois dégagés.

Ainsi, en un mois, JNapoléon avait livré quatorze batailles,

l'empire de 1812 A 1814. ^ïl

remporté douze victoires et défendu les approches de sa capitale contre les trois grandes armées ennemies. Les alliés, un moment inquiets^ avaient accepté l'ouverture d'un- congrès à Ghàtillon , sans désir sérieux d'y terihiner la grande querelle. Pour Napoléon, il avait déjà dit : « J'ai juré de maintenir l'intégrité du territoire de la république; si les alliés persistent à vouloir démembrer la France > je ne vois que trois partis : vaincre, mourir ou abdiquer. » Le congrès fut rompu (10 mars).

La lutte devenait de plus en plus inégale. La défection de Murât, qui crut ainsi sauver sa couronne , livra l'Italie aux Autrichiens. Augereau, après un simulacre de bataille, leur ouvrit les portes de Lyon , la seconde ville de France ; le général Maison évacuait la Belgique; enfin, les Anglais de Wel* lington, que Soult n'avait pu arrêter, entraient à Bordeaux, où Louis XVIII fut proclamé roi (12 mars); et dans l'intérieur les royalistes s'agitaient. « Vous pouvez tout et vous n'osez rien , écrivait Talleyrand aux souverains alliés ; osez donc encore une fois. »

Le czar veut en finir avec cette lutte qui étonne le monde et qui est un dernier affront pour les coalisés. Il ordonne à Blûcher et à Schwartzenberg dfe réunir leurs forces pour marcher ensemble sur Paris, Napoléon essaye vainement d'empêcher cette jonction : la sanglante bataille d'Arcis-sur- Aube reste indécise (20 et 21 mars). Alors il prend la résolution hardie de laisser libre la route de Paris, mais de se porter avec 50 000 hommes à Saint-Dizier , sur les derrières des alliés. Là il coupera leurs communications, excitera encore le courage de ces patriotiques provinces, qui n'ont point attendu le tardif décret du 5 mars pour se lever en masse, grossira son armée d'une partie des garnisons des places de la Moselle et des forces de l'insurrection, pour revenir sur l'ennemi épouvanté frapper quelque coup terrible. Que Paris seulement se défende, et pas un étranger ne repassera le Rhin. « Je suis plus près de Munich, disait Napoléon , qu'ils ne sont près de Paris. »

Mais Paris ne se défendit pas. En utilisant toutes les ressources qu'il offrait, on pouvait réunir et armer 70000 combattants. On avait 8000 hommes des dépôts de la garde et de la ligne, plus de 20 000 conscrits ou soldats de dépôts casernes dans les environs, 2000 officiers sans emploi, 12000 gardes nationaux ; enfin Marmont et Mortier étaient sous les

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murs avec 13000 hommes de Tarmée active. 20000 ouvriers, Ja plupart anciens soldats, se pressaient aux portes des mairies demandant des armes ; on les repoussa. 11 y avait dans les arsenaux 400 canons, 20 000 fusils neufs, 5 millions de cartouches ; à Grenelle seulement, 300 milliers de poudre, et la manutention militaire fabriquait chaque jour 60000 rations. On .les laissa prendre à Tennemi , et Ifts Français manquèrent de munitions, manquèrent de pain. On mit quatre canons sur les buttes Chaumont , six sur Montmartre » et 22 000 hommes seulement prirent part à la bataille de Paris, aux villages de Pantin, la Villette, Belleville et Romainville, à la barrière Clichy, contre les 80000 Autrichiens de Schwartzenberg, contre les KO 000 Prussiens de Blucher (30 mars)! La résistance fut aussi héroïque qu'inutile, c Ils sont trop ! p disaient nos soldats en tombant. Les alliés perdirent 18000 hommes, presque autant que nous en avions en ligne ; le maréchal Marmont signa une suspension d'armes et une capitulation pour épargner à la ville les horreurs d'une prise d'assaut (31 mars).

Abdication de l'Empereur (6 avril 1814:}. — Étonnés d'une telle victoire, les étrangers n'entrèrent dans la grande cité qu'avec une sorte de crainte respectueuse. Ils montrèrent la plus grande modération. Le czar protesta que la nation n'avait qu'à manifester son vœu, qu'il était prêt à le soutenir. Le peuple témoignait une sombre résignation ; mais le Sénat, convoqué et dirigé par Talleyrand, nomma, le 1«' avril, un gouvernement provisoire; le 3, il prononça la déchéance de Napoléon; le 6, il adopta une constitution nouvelle et appela au trône un prince que la nation ne connaissait plus, et auquel les souverains alliés n'avaient songé que dans les derniers jours, un frère de Louis XVI . Louis XVIIL

Napoléon avait encore à Fontainebleau des forces imposantes : avec les armées d'Eugène, de Suchet et celle de Soult, qui venait de livrer à Wellington l'héroïque bataille de Toulouse, il pouvait réunir 140 000 soldats éprouvés derrière la Loire. Il eût un instant la pensée de combattre; mais ses généraux étaient las de la guerre : Marmont le trahit par la capitulation d'Essonne ; Ney , Berthier même le quittèrent. Alors il abdiqua ! Neuf jours :. rès il fit à sa vieille garde, dans la cour dite du Cheval -Blanc, des adieux devenus célèbre, et partit pour l'île d'Elbe (20 avril). Un ilôt de quelques kilomètres carrés était maintenant tout l'empire de l'homme

qui, pendant quinze ans, avait régné sur la moitié de TEurope. Un petit nombre de serviteurs le suivirent dans son exil: Bertrand, Drouot, Cambronne, et environ 400 hommes de la vieille garde.

Ainsi le duel à mort que l'Angleterre avait entrepris contre la France était fini; l'or anglais avait vaincu.

Napoléon avait cru l'Europe complice de sa haine contre l'aristocratie britannique, et il avait pris l'empire de la terre pour combattre les maîtres de l'Océan. Au milieu de cette lutte gigantesque disparut la question des libertés publiques de la France,du droit des souverains et de l'indépendance des nations.

Durant dix années, Napoléon alla de victoire en victoire, à Milan, à Vienne, à Berlin, à Madrid, à Lisbonne; et toujours l'insaisissable ennemi échappait. Il eut la folle pensée d'aller encore jusqu'à Moscou , quand ses meilleurs soldats étaient au fond de l'Espagne et que le sol allemand sourdement miné, tremblait déjà sous ses pas. Au retour, l'hiver tua la grande armée ; alors les peuples que nous foulions se soulevèrent et, en France, les libéraux refusèrent leur concours. Le colosse tomba; dans sa chute, il semblait entraîner la patrie elle-même. Elle lui a pourtant pardonné, car elle lui doit une gloire incomparable.

Des victoires gagnées par la supériorité du génie et non par celle du nombre, d'immenses travaux accomplis, l'industrie éveillée, l'agricultu^ encouragée par la sécurité donnée aux acquéreurs des biens nationaux, une administration éclairée, vigilante et rapide, l'unité du pays consolidée et sa grandeur dépassant tous les rêves, voilà ce qui plaidera toujours pour lui dans la postérité et au cœur de la France.

D'ailleurs, malgré sa cour de rois, sa noblesse, et, à certains égards, malgré lui-même, Napoléon resta, pour nous, le représentant, et, pour l'Europe, le soldat-armé de la Révolution. Il en conserva les institutions civiles, t grand résultat social, disait-il, pour lequel il avait valu la peine de souffrir ce qu'on avait souffert > et qui devaient ramener un jour la liberté écartée par lui de sa route. Il en porta même l'esprit partout où il arrêta ses armées. En couronnant des parvenus, en forçant des rois de vieille souche , des empereurs, à devenir les courtisans de sa fortune roturière, il détruisit le vieux prestige de la royauté de droit divin.

Tempire de I81â À 1614. 651

L'Espagne, Pltalie, TAllemagne sortirent frémissantes de ses mains ; et pour le renverser les rois furent contraints de proclamer les droits des peuples. Lui-même reconnut toujours sa véritable origine aux grands moments de sa destinée, «c On veut, disait-il un jour, au sujet d'un attentat des royalistes , on veut détruire la Révolution en s'attaquant à ma personne ; je la défendrai, car je suis, moi, la Révolution. » Au milieu des splendeurs inouies de Dresde et d'Erfurt, les rois, les princes l'entendirent, surpris et embarrassés, raconter ses souvenirs de sous-lieutenant d'artillerie; et lorsqu'en 1814 les députés, se trompant d'heure, marchandaient l'autorité à celui qui seul pouvait sauver la France, il invoquait encore pour lui le droit de représenter le peuple, c'est-à-dire de le défendre. Aussi, conduit par son instinct, le peuple ne s'y trompa jamais : lui qui avait payé de son sang toutes les victoires de TEmpereur, il aimait, il regretta Napoléon.

Cependant ce puissant homme de guerre et d'administration qui restera la plus grande figure de l'histoire militaire a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait reçue, épuisée de sang et d'or, privée de dix-huit départements que la République lui avait donnés et qu'elle possédait encore le 18 brumaire, à l'abri des victoires de Zurich et de Bergen. Les fautes du politique avaient perdu le général invincible. Aussi se demandera-t-on si la France n'a point payé trop cher cette puissance éphémère ? Et peut-être, dans cette épopée merveilleuse ©t terrible, l'histoire trouvera-t-elle un des plus mémorables exemples de l'expiation qui suit toujours les grandes fautes. Les désastres firent alors deux victimes ; mais il y avait aussi deux coupables : l'Empereur et la France : l'un qui, à dix ans de la Révolution, refgiisait sous des formes nouvelles l'ancien régime, et qui s'était précipité dans l'abîme pour n'avoir voulu mettre de frein ni à son ambition ni à son génie; l'autre, qui avait mérité ses malheurs en se jetant, comme une enfant éperdue, dans, les bras d'un jeune et glorieux général, et qui, pour échapper à l'ennui de se gouverner elle-même, avait laissé relever ce qu'elle venait d'abattre. Nos pères ont leur part de responsabilité dans les malheurs de la patrie, car, en donnant à Napoléon la toutepuissance, ils lui ont aussi donné la dangereuse ivresse du pouvoir absolu.

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