LA PREMIÈRE RESTAURATION ET LES GEMT-JOURS
lia première Bestaoration (6 avril 1814-26 mais
1815]. — Pendant que le grand exilé traversait la France, exposé à une tentative d^assassinat et dans le Midi, à des insultes, Talleyrand, le vrai chef du gouvernement provisoire, signait le 22 avril, une convention désastreuse qui réduisait la France à ses frontières du 1** janvier 1792, et livrait aux alliés 58 places fortes, 13 000 bouches à feu, 30 vaisseaux et 12 frégates.
Le jour même où Napoléon sortait de Fontainebleau, Louis XVIII quittait sa résidence de Hartwell, près de Londres et, le 2k avril, il débarquait à Calais. Le mot prêté au comte d'Artois : « Messieurs, il n'y a en France qu'un Français de plus, > aurait dû être celui de tous les Bourbons ; car il fallait à tout prix attirer quelque popularité sur ces princes depuis vingt-quatre ans étrangers au pays, qui devaient leur fortune à nos désastres et tenaient leur pouvoir de nos ennemis. Mais le nouveau monarque qui ^'intitulait < roi par la grâce de Dieu » sans faire mention de la volonté nationale, qui déchirait le drapeau tricolore pour le remplacer par le drapeau blanc que nos soldats ne connaissaient plus; qui enQn datait soh avènement de la mort de son neveu Louis XVII, et appelait 1814 la dix-neuvième année de son règne, était peu disposé à faire des concessions. L'empereur Alexandre n'aimait pas les Bourbons, et comprenait alors que les révolutions de la France ne seraient finies, la paix de l'Europe assurée, que
t. Uiêtoireê den deux Restaurations^ par M. de Vaulabelle ; Histoire de la campagne de Waterloo^ par le colonel Charras (1857); id., par Edg. Quinet (1863); Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel. M. de LamarUne et M. A. Nettement ont aussi écrit rtiistoire de cette époque ; Histoire du gouverne'hent parlementaire en France^ par M. Duvergier de Hauranne.
2. La valeur du matériel abandonné dépatsait 1 milliard et demi.
ET I.F.S CKNT JOURS (1814-1815). 653
par des institutions libérales et fortes qui rendissent le retour de Tancien régime impossible. Il soutint les propositions constitutionnelles rédigées par M. de Talleyrand et une commission de sénateurs et de députés. Le roi fut obligé de faire, le 2 mai, avant d'entrer dans Paris, la déclaration de Saint-Ouen, qui promettait un gouvernement représentatif et le maintien des premières conquêtes de la Révolution. Cette déclaration fut remplacée par la Charte constitutionnelle, arrêtée le 27 mai et octroyée le 4 juin. En voici les principes : Une royauté héréditaire ;
Deux chambres : Tune élue, l'autre, celle des pairs, composée par le roi; toutes deux ayant le vote de Timpôt et la discussion des lois ;
La liberté publique et individuelle, la liberté de la presse et des cultes;
L'inviolabilité des propriétés, môme celle des biens nationaux vendus j La responsabilité des ministres ; L'inamovibilité des juges ;
La garantie de la dette publique ; le maintien des pensions, grades, honneurs militaires de l'ancienne et de la nouvelle noblesse et celui de la Légion d'honneur, dont la croix portera l'effigie de Henri IV, au lieu de celle de Napoléon;
La libre admissibilité de tous les Français à tous les emplois civils et militaires ;
Le maintien des grandes institutions de l'Empire : le Conseil d'État, la Cour de cassation, la Cour des comptes, l'Université.
L'empereur Alexandre n'avait pas voulu s'éloigner que l'acte constitutionnel ne fût rédigé. Quand il le sut adopté, lui et ses alliés signèrent la paix, sur les bases acceptées par Talleyrand le 23 avril, et l'évacuation de la France par les troupes ennemies commença (30 mai).
La Charte satisfaisait la classe moyenne. Puisque l'Empire était tombé, on se consolait de la gloire et de la puissance perdues par l'espoir d'avoir au moins trouvé du repos et de la liberté ; mais avec les Bourbons étaient revenus les émigrés, qui menacèrent les intérêts nouveaux créés parla Révolution. On inquiéta les possesseurs de biens nationaux; on ne respecta ni la liberté des cultes, ni la tolérance religieuse; on prit pour ministre de la guerre le général Dupont, dont le
nom se rattachait à notre premier revers, la capitulation de Baylen; on rendit des honneurs publics à la mémoire de Georges Cadoudal et de Moreau, notoirement coupables, Tun d'une tentative d'assassinat, l'autre de trahison. Le roi signait ses ordonnances de la vieille formule de Louis XIV ; « Car tel est notre bon plaisir. » Les grades, les honneurs étaient prodigués aux émigrés, tandis que 1^000 officiers» qui avaient gagné leurs épaulettes en face de Tennemi, étaient renvoyés en demi-solde. Les soldats de l'armée de Condé, des hommes même qui n'avaient jamais porté l'épée, devenaient généraux. Les officiers de marine rentraient avec le grade immédiatement supérieur à celui qu'ils avaient le jour de l'émigration ; ceux qui avaient servi sur la flptte britannique conservaient le rang que l'amirauté anglaise leur avait donné. Les campagnes de guerre faites contre la France leur comptaient pour la retraite (ordonnance du 25 mai). En dix mois, le gouvernement de Louis XVIII s'était usé.
BeÉour de l'tle d'Elbe (20 mars 1815).— Cependant de l'île d'Elbe Napoléon écoutait tous les bruits qui lui arrivaient de France. Il voyait les Bourbons accumuler les fautes, et leur impopularité grandir. Menacé d'être enlevé dans son île pour être jeté sur quelque rocher plus solitaire, il préféra tenter encore une fois la fortune. Il s'embarque avec quelques centaines d'hommes et aborde au golfe Juan*, près de Cannes, dans le département du Var (l«'mars). « Français, dit-il dans une proclamation, élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Soldats, tous ceux que nous avons vus depuis vingt-cinq ans parcourir l'Europe pour nous susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à combattre contre nous dans les rangs des armées étrangères, prétendraient-ils enchaîner nos aigles. Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef; son existence ne se compose que de la vôtre ; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres ; son intérêt, son honneur et sa gloire ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge, Faigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours Notre-Dame. »
De Cannes à Grenoble, la petite troupe ne rencontra pas un obstacle. « Citoyens, disait l'Empereur aux paysans, je
1. Un petit monument indique la place où Napoléon passa la nuit.
compte sur le peuple, parce que je suis rhomme du peuple.» Il avouait franchement qu'il s'était trompé en voulant donner à la France Tempire du monde, ne parlait que de paix et de liberté, promettait une constitution et des garanties. Près de Grenoble il rencontra les premières trolipes envoyées contre lui. Il s'avança seul et dit : a Y a-t-il quelqu'un d'entre vous qui veuille tuer son Empereur ? » Les armes tombèrent des mains des soldats, qui répondirent par un immense cri de Vive V Empereur ! Labédoyère lui amena le 7« de ligne ; chaque soldat avait repris sa cocarde tricolore, religieusement gardée depuis dix mois au fond des sacs. Dès lors la route ne fut qu'un triomphe : à Grenoble, les habitants enfoncèrent eux-mêmes les portes de leur ville pour le laisser entrer; à Lyon, où il arriva le 10, accueil aussi enthousiaste.il n'y resta que jusqu'au 13 et y reprit l'exercice du pouvoir souverain; Ney, parti de Paris tout dévoué au roi, vit ses régiments céder à l'entraînement universel et vint lui-même rejoindre à Auxerre son ancien chef. Le 20 mars. Napoléon rentrait aux Tuileries, que Louis XVIII avait quittées la veille. Pas un coup de fusil n'était parti pour défendre les Bourbons, pas une goutte de sang n'avait été versée pour le rétablissement de l'Empire ; c'est que cette révolution inouïe ne sortait pas d'un complot, mais d'une conspiration universelle.
lies Cent-4ioars (20 mars- 2 2 Juin). — Les événements accomplis depuis une année avaient appris à Napoléon qu'il avait laissé en dehors de son gouvernement une des forces vives de la France, l'esprit de liberté. Cette force, il voulut la ressaisir, et, pour donner un gage aux libéraux, il confia le ministère de l'intérieur à Garnot, républicain intègre. En même temps, il supprimait les titres de noblesse féodale, brisait les entraves de la presse, rendait la nomination des maires à l'élection ; il disait à Benjamin Constant : « Je ne suis pas seulement, comme on l'a dit, l'Empereur des soldats, je suis celui des paysans, des plébéiens, de la France. Aussi, malgré tout le passé, vous voyez le peuple revenir à moi. Il y a sympathie entre nous, parce que je suis sorti de ses rangs; ce n'est pas comme avec les privilégiés.... Mais je ne veux pas être le roi d'une jacquerie. S'il y a des moyens de gouverner avec une constitution, à la bonne heure 1... Voyez donc ce qui vous semble possible ; apportez-moi vos dées. Des discussions publiques, des élections libreS| des
ministres respons&bles, la liberté de la presse, je veux tout cela ... Je ne hais point la liberté. Je l'ai écartée lorsqu'elle obstruait ma roule; mais j'ai été nourri dans ses pensées; je vieillis; on n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on était à trente, le repos d'un roi, constitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus sûrement encore à mon lils*. >
L'Acte additionnel aui constitutions de TEmpire, qui renferme les principales dispositions de la Charte : deux Cham-
MoDumsul du gal[< Juan.
bres, l'une héréditaire, l'autre élective, la liberté de la presse, etc., fut promulgué dans l'assemblée solennelle du Champ de Mai [26) mai. Soumis à la sanction du peuple, il avait réuni l 50O0OÛ oui contre "1206 non.
Cependant on allait avoir l'Europe entière à combattre, et,
I. Bonjamin Conataol. Wf'moirïi iiir lu Ctnt-JouT'. Celte conversation comte "(fa Narbonne, où quelques-uoBi de ces pensées, surtout la dernière, ViUeinalD,p. i*1.