‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 38 sur 73 · Voyez Jurien de la Gravi«-e, Souvenirs d'un ..mirai · texte numérisé non relu

Voyez Jurien de la Gravi«-e, Souvenirs d'un ..mirai

LA rrANCE VERS I77<l, 405

lierre restant devaient suffire à huit fois autant de prêtres et de religieux*. Je ne parle point des petits abbés qui n'étaient ni du inonde, ni de l'Église, et qui scandalisaient Tun et Tautre. J'ajouterai cependant qu'un prêtre ultramontain était alors aussi rare que peut l'être aujourd'hui un gallican.

DlTeMlté émmB la loi elTile. — Au lieu d^une seule loi, il y avait 384 coutumes diflérentes, de sorte qu'il pouvait arri?er que ce qui était justice dans une province fût injustice dans une autre. Chaque parlement ayant des règlements particuliers, la diversité de législation était encore accrue par la diversité de la jurisprudence *.

Dlvervité dams la coailitioa ûem pewmonnem, — Les trois ordres de TÉtat, clergé, noblesse, roture, étaient distingués par des privilèges ou des charges qui faisaient du peuple français trois nations différentes, chacune ayant sa hiérarchie propre et ses classes distinctes. Ainsi il y avait la grande et la petite noblesse, Tune qui vivait à la cour' et du budget, la seconde dans la province et de ses maigres revenus ; le haut et le bas clergé, le premier très-riche, le second trèspauvre. Dans la roture, 50 000 familles possédant, à titre héréditaire, les charges de judicature, formaient une aristocratie réelle qui ne frayait point avec les financiers ; le bourgeois dédaignait Tartisan ; et le paysan, au bas de l'échelle, dans la

t. On eomptalt T15 abbayes m comfnande, c'e8t-à-d{re dont la titniairt pouTait commettre un eeclésiasUqae à m place poar remplir ses fonctions sans toucher ses revenus ; 703 prieurte, 19 000 religieux, 32 OOO relif^euses. (Celles-ci sont aajoord*hui revenues à peu près à oe nombre.) l'^* évèqnes, abbés, prieurs et chanoines étaient bien au nombre de tsooo; le clergé séculier dépassait 40 ooo. Le elergé avait dono, an total, plus de 103 000 membres, presque autant qu'il y avait do nobles. A sa sortie du ministère, Brienue, archevêque de Touiooso, avait pour 073 000 livres (près d'un million de francs) do revenus en bénéfices eoelésiasUques. Mais les couvents se dépeuplaient chaque Jour, on pluiét ne so repeuplaient pas, Tesprit du siècle n'étant pas dans oette voie. Dès 1709, nno commission poor la réforme des ordres religieux dont Loncénio do Brionno faisait partie, fit supprimer un grand nombre de monastères.

2. L'ordonnance civile de 1007 laissa ans eontumos locales le soin de régler la transmission de la propriété, les eonditions do mariage, les successions, etc. La procédure avait du moins été rendue uniforme par les cdits de Louis XIV et de Louis XV.

3. On n'était admis à la eour qu'en faisant preovo d'nno noblesse remontani, du côté paternel, à l'an 1400. Les charges qni anoblissaient et ({u'on a|ipelait tavonnêtteê à vilain^ ne faisaient donc pas monter dans les carrosses du roi. Un édit do Lonis XIV, condamnait à être pendus, en cas de blessure grave, • les gens do naissanoe ignoble, • e'ost-a-dire les roturiers, asseï insolents pour avoir appelé on daol un gentilhomme. Voyei ci-dessous p. 416 ce qui arriva à Voltaire.

misère et Tignorance, portait avec colère tout le poids dMne société qui Técrasait. Dans la famille même il y avait inégalité, le droit d'aînesse ne laissait aux putnés des maisons nobles que leur épée ou TEglise, à beaucoup de filles que le couvent. Au-dessous des trois ordres étaient les serfs, les protestants, qui n'avaient pas même d'état civil, et les juifs. Diversité émmê la condition éeë proTlnccfl. — Les unes pays (T États, comme le Languedoc, là . Bourgogne, la Bretagne, TArtois*, avaient encore une ombre de liberté pour la gestion de leurs affaires et lui devaient une situation meil* leure , les autres, pays d'élection, ne connaissaient que les ordres absolus de la cour : enfin, celles-ci payaient des impôts que celles-là ne payaient point ou payaient dans une proportion moindre. Il y en avait, comme la Lorraine, les Trois-Ëvêchés, TAlsace et le pays de Labour, qui n*avaient point de douanes entre elles et Tétranger. D'autres en étaient entourées de toutes parts. En 1789 il existait encore, dans le midi de la France, 1200 lieues de lignes de douanes intérieures, et la même mesure de sel devait être achetée ici 6 livres, là 62*. L'impôt du vingtième était moins lourd dans la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté que dans les autres provinces ; la Lorraine n'était même pas soumise à lacapitation ; de sorte que la vieille France se trouvait plus chargée que la France nouvelle qu'elle avait conquise. Et je ne parle pas des privilèges des localités, des corporations, des personnes. A Paris, en 1783, l'administration des Invalides, de

1. Il faut ajouter les pays suivants : Cambrcsis, Foix, Blgorre, Marsan, Quatre-Vallèes, la Bresse, Soûle, Labour, Béarn, basse Navarre, Nébouzan. Les états faisaient la répartition de presque tous les impôts entre les contribuables, en percevaient plusieurs qu'ils dépensaient eux-mêmes pour leurs routes, canaux, haras, etc. Dans l'intervalle de leurs sessions, des commissaires élus par eux formaient comme une administration provinciale permanente qui veillait à l'exécution des décisions prises par les états. Aussi dans ces provinces les intendants avaient nne autorite beaucoup moins illimitée que dans les pays d'élection. Quand Machault proposa son impôt du vingtième des revenus de tous les citoyens, les états a'Anois, de Bretagne, de Bourgogne, de Languedoc et de Provence, lui firent nne aussi vive opposition que le clergé et la noblesse.

3. Dans les Recherches sur les ]^nances du baron de Ctormeréj en 17S9, on trouve des cartes de France où les provinces sont teintées a raison des droits de douane auxquels elles étaient soumises, et ees cartes sont d«s plus bicarrées. Par rapport à la gabelle seulement, il y avait cinq divisions : les pays exempts, rédimés, de saline, de petite gabelle, de grande gabelle, à quoi il faut ajouter une foule de privilèges locaux. Aussi le comle de Provence appela-t-il, à l'assemblée des notables en 1786, la gabelle un impôt irtéformable, et il demanda la destruction de i'infernale mnc.''J.:ie.

rÉcoIe militaire, de la Bastille et diverses communautés religieuses ne payaient pas de droits d'octroi ; de là une foule d'abus, beaucoup de denrées s'introduisant sous le nom des privilégiés pour des gens qui ne Tétaient pas.

Inégalité ornant anx fonetlons publiques. — Deux noblesses se partageaient toutes les places. Celle d'épée avait les grades dans Tannée, les hautes dignités dans TÉglise et les grandes charges de la cour et de représentation ; celle de robe toutes les charges de judicature et les places de la haute administration. Il ne restait au roturier que Tindustrie, le commerce et la finance, après quoi, il est vrai, si ses affaires avaient prospéré, il pouvait acheter des lettres de noblesse et devenir marquis, sauf à encourir les sarcasmes de ceux qui ne Tétaient pas encore, et les longs dédains de ceux qui TéUient déjà'.

Inéffallté qmaBi à l'Impôt. — La nation payait alors presque autant qu^aujourd'hui*. Mais trois choses rendaient cette charge bien plus lourde pour nos pères que pour nous : ils étaient beaucoup plus pauvres, prèsd^un tiers moins nombreux', et soumis à une répartition fort inégale. Ainsi le

1. Contrairement à l'osage généralement suiTi par eon prédéeetseaff Loois XV ne donna les prélaturei qu'aux cadets de bonne maison. En 17S0, 92 archevêques et évêques, sur tS9 ; 7 lieutenants généraux, sur 223 ; 16 maréchaux de camp sur tS7, ont des noms plébéiens lAlmanach royai de f 7S0). Il y avait fort peu d'officiers roturiers sur la flotte. Un édit de 1750 avait promis la noblesse à tout officier parvenu an grade de capitaine ; un autre, en 1781, exigea quatre quartiers de noblesse pour rootention d'un grade d'officier. L'ordonnance qui créa l'Êoole militaire, pour Hnstruc tion, aux frais de l'État, de SCO gentilshommes pauvres, exigea des élèves quatre générations au moins de noblesse paternelle (1751). La chapitre de Lyon et dix autres n'admettaient que des nobles pour chanoines. La plupart des ahbés étaient des cadets de bonne maison. L'ordre de Ifalte, qui avait en France 260 commanderies ou domaines, ne recevait au rang de chevaliers que des gentilshommes.

2. Voici ce que payait la France, en 17S0, d'après If. Bailly, inspecteur général des finances :

Hecettes au profit du roi, de diverses natures 55S 179 000 livres.

Recettes au profit des provinces 41448 000 —

Recettes au profit des particuliers, de eorpt et de

communautés 290 395 000 ^

S80 015 000 livres.

Or la livre de 1786 représentait, suivant 11. Bailly, en 1830, une valeur de f fr. 44 c. Donc 880 millions de livres en 1786 valaient 1267 millions de francs en 1830. H faut noter que la récapitulation de M. Bailly n'est pa» complète; il a laissé plusieurs impôts sans évaluation. Les droits seigneuriaux files ou casiieU sur les fonds, sur les personnes et sur les travaux, qu'il n'a pas osé évaluer, peuvent être estimés à plus de 160 millions de ce temps-là, ce qui ramènerait lo bndget de 1780 à ce qu'était naguère notre budget de ir>oo millions.

S. C'est révahiation <le Neeker, do Siéyès. de M. Morean de Jonnès, que

dOS I.A FRANCE VERS 1774.

clergé, qui, outre les revenus de ses immenses propnôtés, recevait la dtme des biens de la terre, ne payait rien ou peu de chose, mais faisait des dons grcUuits, et quand un ministre parlait d'établir un impôt sur ses revenus, il répondait : c Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir à Dieu ou au roi, vous savez lequel des deux aurait la préférence*. » La noblesse et les officiers royaux, excepté dans quelques généralités, n'étaient pas astreints à la taille ou impôt foncier; ils devaient les autres impôts directs, la captVaf ion et le ving^ tième du revenu, mais un grand nombre trouvaient moyen de s'en faire exempter en totalité ou en partie. Les roturiers, qui ne possédaient qu'une moitié du territoire de la France, devaient seuls la taille, 91 millions, la dîme, qui était ici du quarantième, là du quart du produit brut, et en somme coûtait aux agriculteurs 133 millions, les droits seigneuriaux, évalués à 35*, et les corvées à 20. Pour les grandes routes,

toat le inonde a adoptée. M. Fayet et M. Raadot ont porté» de moins da 26, à 29, même à 80 millions le chiffre de la population arant 1789.

1. C'est la réponse de l'évéqae de Verdun au contrôleur général Machault, en 17%9, an suiet du vingtième do tous les revenus que le ministre voulait et ne put établir. Voltaire ^t. XXI, p. 342, édit. Beuchot] attribua ces paroles à i'évéque de Marseille, Belzunce. La lettre de l'évèque de Verdun se trouve dans les Mémoires de Richelieu, t. VIII, p. 268. Au reste, le discours du roi au président de rassemblée du clergé en 1750 développe la même pensée. Le clergé de TArtois,' de la Flandre, du Halnaut et aa Cambrésis, payait les mêmes impôts que la noblesse ; celui du Dauphiné, de la Lorrame, de l'Alsace, de la Franche-Comté, des Trois-Évèchés, du Roussillon et de la principauté d'Orange payait aussi les vingtièmes et la capitation, mais en donnant une somme déterminée. Necker évalue l'ensemble des contributions du clergé à environ il millions (t. Il, ch. a), chiffre que M. Bailly augmente de 1 200 000 francs (t. n, p. Si 3) ; mais une partie conâidérable de cette somme était appliciuée au remboursement de ses emprunts. Dans le détail, on ne trouve guère que 6 millions pour les dépenses publiques, dont 3 600000 francs entraient directement dans les coffres de rÉtat. 15 338 moines mendiants prélevaient au moins 8 millions sur la charité publique, suivant le comité des contributions publiques de l'Assemblée constituante.

2. Il ne s'agit là que du droit à la mutation des propriétés, perçu an profit des possesseurs de seigneuries, lequel variait de 1/3 à 1/13 du prix de vente ; il est impossible d'évaluer les autres : taille seigneuriaUf que les seigneurs exigeaient pour leurs noces, pour un enfant nouveau^né, pour l'acquisition d'une terre nouvelle ; droit de fouage et de monnéage^ levé sur chaque feu en cas de besoin pressant; de pulvéraaey pris sur le troupeau qui passait dans le fief, à cause de la poussière qu'il soulevait; da banotn, qui privait les vassaux du droit de vendre leurs denrées pendant un certam temps, pour que le seigneur pût écouler les siennes sans concurrence; de minige, qui obligeait de ne commercer que dans les halles du seigneur; droits pour vendre du fer, des planches, des cercles, pour aiguiser des couteaux, ramasser des chinons destinés aux papeteries, etc., etc.; banalité ou droit qu'avait le seigneur de forcer ses vassaux à venir au moulin, au four, au pressoir seigneurial et d'empêcher toute construction de moulin et de four dans l'étendue du fief, enfin les corvim et les droits réels : droits exclusifs de chasse, de garenne ouverte, de co-

par exemple, dont beaucoup furent construites sous Louis XV, l'État ne faisait que les frais du tracé et les travaux d'art, les matériaux étaient fournis et leur emploi avait lieu au mo^'en de la corvée^ de sorte que ces travaux, si profitables à tout le pays, étaient exécutés aux dépens et au milieu de la haine des populations riveraines^

Inéirallté ««ami à la Jastlee. — Le noble était décapité, le roturier pendu : la différence n*était que dans la forme. Mais, pour un délit commis ensemble, la marquise de Cour* celles est condamnée à deux ans de clôture dans une abbaye; Rostaing, qui n'est qu'un roturier, sera pendu et étranglé (arrêt de 1669).

•crvttaïAe 4e l'InAasirte et cmtnnree mlMs mm. eom* merce. — Les corporations, jurandes et maîtrises arrêtaient l'essor de l'industrie en limitant le nombre des patrons, ce qui détruisait la concurrence ; et en ne permettant que l'exercice du métier dont on avait payé l'apprentissage, ce qui enfermait chacun dans son état comme jans une geôle* Ne devenait pas maître qui voulait, mais qui pouvait acheter une maîtrise trois, quatre, et quelquefois cinq mille livres, non compris le chef-d'œuvre, les cadeaux, le repas. Et, après avoir payé tout cela, on n'avait pas encore acheté le droit de perfectionner son industrie, car un perfectionnement était un

lombier, de péag9 et moagê sur les prés; de pare^wn et pâturage avant la première coupe : les Juitiecs seigneoriales avalent les droits de iéêhérencê, de hdtardiie, drépavê; droits de foirie, droit de planter des arbres oa de 8'aT)proprier ceux qui existaient sur les ehemlni, mes et places ; droits sur les cours d'eau non navig[ables et les ehemini ▼icinanx, ate., etc. Voyex Laferrièrei HUtoirt du prtncipti, dn ituHtutiùtu el d$i toù, de 1789 à 1800. Il est bien entendu que quelques-uns de ces droits n'existaient que dans certaines localités. Les seigneurs prélsTaient encore nne parUe oonsidé* rable des 96 millions payés pour les péages.

t . Les corv^dt n'empêchaient pas les requiâiiienê. Quand Marie Lecrinska vint à Paris, c'était an temps de la moisson ; néanmoins « on fit marcher les paysans pour raccommoder les ebemins par où la reine dcTait passer.... On commanaa les chcTanx à dix lieues à la ronde ponr Urer les bagages. On les payait mal et on ne les nourrissait pas du tout. Quand les chevaux commandés n'arrivaient pas, on faisait doobler la traite aux chevaux du pays dont on s'était saisi.... A Sézanne, plnsienrs pavsana me dirent que \f\in bétes n'avaient rien mangé depuis trois Jours. On en attelait dix là où on en avait commandé quatre : juges combien il en périt. Notre subdèlét;ué en commanda 1900 au lieu de isoo qu'on loi demandait.... • (ifémoire du marquis d'Argenson sar les droits setgneuriaax). Le transport des troupes et de leurs bagages avait lien en«ort an moyen de la corvée. La Cabrication du salpêtre était nn fléan ponr lot campagnes, le» agents ebarges de cette fabrication ayant le droit dt pénétrer partout: 11 fallait les loger, leur fournir i vil prix les voltnrts et la bols ooni Ua avaient besoin. Exploitant la terreur qu'lla Inapiraiant, Ua vendaient «n plot offrant U dispense de laisser fouiller sa maison.

attentat aux droits antérieurs de la corporation. Le fabricant d'étoffes ne pouvait les teindre, le teinturier en fil n'avait pas le droit de teindre la soie ou la laine, le chapelier de vendre de la bonneterie. Enchaînés par de minutieux règlements, les manufacturiers étaient exposés à voir la police détruire leurs produits pour une inadvertance ou une modification dans le travail qui ne devaient causer aucun tort à Tache* teur. c Chaque semaine, pendant nombre d^années, dit un inspecteur des manufactures, j'ai vu brûler à Rouen, 80 ou 100 pièces d'élofies, parce que tel règlement sur le tissage ou sur la teinture n^avait pas été de tout point observé, quoique Tétoffe fût donnée pour ce qu'elle était. » Il n'y avait plus qu'une monnaie: celle du roi, et depuis 1726 le commerce n'était plus entravé par des altérations des espèces ou de subites et officielles variations dans le prix du marc d'argent * ; mais il l'était encore par la diversité de» poids et mesures, qui changeaiei.t de ville à ville. La Compagnie des Indes avait, jusqu'en 1770, par ses privilèges commerciaux, gêné les efforts des négociants particuliers. On venait de Tabolir ' ; mais, à l'intérieur, le négoce avait encore à combattre contre des restrictions et des monopoles funestes. Ainsi, à Rouen, une compagnie était chargée de l'approvisionnement de la ville en grains ; une autre avait le privilège du transport des blés ; une troisième, celui de les faire moudre dans ses moulins, au grand détriment des habitants, à qui il était interdit de se pourvoir ailleurs. Les blés ne circulaient même point d'une province à l'autre, de sorte que les agioteurs pouvaient à volonté faire la disette ou l'abondance sur certains points, c'est-à-dire y vendre très-cher ou achètera vil prix*. Enfin, les douanes intérieures, qui isolaient les provinces, rendaient les relations commerciales aussi difficiles enti e elles qu'avec les pays étrangers, et les péages prélevaient sur les transports 96 millions. Pour descendre la Saône et le Rhône de Gray à Arles, il fallait s'arrêter et payer 30 fois, de sorte que sur cette route, dont la nature seule

1. Le marc d'areent était à 36 livres en 1715; il fut porté, par Law, à 120. Il était retomoé, quatre ans après, à 44. Fleury le fixa, en 1726 à 54, et comme il n'éprouva pas depuis de variations sensibles, les espèces frappées depuis cette époque circulèrent avec leur valeur nominale.

2. La liberté avait fait aussitôt prospérer ce commerce. An temps du monopole, les ventes s'élevaient seulement, année moyenne, à 8 millions; après qu'on l'eut aboli, elles montèrent à 20.

3. C'est ce que Turgot avait montré dans ses lettres qui firent alors une grande sensation.

avait (kit les frais, le cûmmerce laissait aux mains des péagers 25 à 30 pour 100 de la valeur des produits transportés* Ajoutons que les pays catholiques ayant par année 50 jours de fêtes, que n*avaient point les pays protestants, ceux-ci travaillaient plus et pouvaient vendre à meilleur co.mpte. Cependant nos colonies étaient si florissantes et Tindustrie européenne si arriérée, que, malgré tout cela, notre commerce prospérait '.

Décadence de Pairriol^w^. — Près d*un cinquième des terres, immobilisées aux mains dn clergé, rendaient peu, parce qu*elles étdent soustraites à l'action de l'intérêt personnel; presque tout le reste, cultivé par des métayers, donnait à peine davantage*. La division de la propriété avait commencé depuis longtemps*, mais la terre n^était arrivée aux mains des paysans que chargée de rentes, cachet de Pancienne servitude. Peu de bétaU, quatre fois moins qu*aujourd'hui, par conséquent appauvrissement des terres par* suite d'une ftimure insuffisante. Peu de grands propriétaires cultivant eux-mêmes : c On ne compterait pas, disait un écrivain du temps, 300 seigneurs vivant sur leurs terres*. » (Tétait le mal dont Tlrlande a tant souffert, qu'on

i. D'après Arnault, Balaticê du commerce^ no» importations s'élevaient en 1787 a 370 915 000 livres, et nos exportations i 543 604 000; total pour le commerco général, 922 519 oeo, valeur aotoello plus de isoo millions.

2. Le métayage, système inférieur à celui du fermage, entretenait la misère dans les campagnes. Arthur Young vit (1787-1789) dans le Berry les métayers obligés, presque tous les ans, d'emprunter leur pain ans seigneurs avant la moisson. Les provinces les moins pauvres étaient celles qui l'avaient abandonné. Selon M. Moreau de Jonnès (Statiêtiquê de la Fratwe, p. 30), en 17«4, il fallait 64 ares de terre en céréales pour nourrir une personne : il n'en faut plus aujourd'hui que 45. Pour le Détail non-seulement le chiffre s'est accru, mais encore leur poids et le rendement de chaque tête en viande nette. En eompartnt les chiffres de Lavoisier et ceux de Arm. Hnsson {Contommaiiom de ParU), oo voit que cette augmentation est d'un sixième ; celle du blé a presque doublé.

3. Cham pionnière et de TocqnevlUe le prouvent Arthur Tonng estimait qu'an tiers peut-être du sol appartenait auz'^ysana. Necker. comme Turgot, constatait qu'il y avait une immensité de petites propriétés rurales. Le marquis de Mirabeau, qui, il est vrai, exagère toujours, prétendait dans la Philosophie rurale que la petite culture occupait les trois quarts des terres labourables.

4. Rougier de la Bergerie, Rteherehee tur let abue qui e'opf,otent aux progrès de l'agriculture. • Toutes les fois, dit Arthur Young, que vous ronce ntrei les terres d'un srand seigneur, même quand il possède des millions, vous êtes sûr de les trouver en friche. Le prince de Soubise et le duc de Bouillon sont les deus plus grandi propriétaires de France, et les seules marques que j'aie encore vues de leur grandeur sont des jachères, des landes et des déserts. Ah! si J'étais seulement pendant quelques jours dictateur en France, comme je ferais danser tous ces grands seigneurs ! •

kl^ LA FRANCE VERS 1774.

a créé un mot pour le désigner, V absentéisme. Vauban, Bois- Guilbert se plaignaient déjà du discrédit attaché à Télat de cultivateur. Il fallut, en 1720, un arrêt du Conseil d'État pour autoriser les nobles à prendre à ferme, sans déroger, les terres des princes du sang. Un écrivain disait encore, Qn 1788: « L'état de laboureur est méprisé dans les provinces du centre ; il Test moins dans la Brie, la Beauce et la Picardie. » Ce mépris venait de la misère profonde où vivait le paysan, ruiné par les impôts, les corvées, les restrictions apportées au commerce des grains, ruiné encore par des droits de garenne, de colombier et de chasse, qui étaient autant de fléaux pour le champ du pauvre, quelquefois môme pour celui du riche. « Quand il plaît, dit Saint-Simon, au seigneur de Thouars, il mande à celui d'Oiron, son vassal, qu'il chassera un tel jour dans son voisinage, et qu'il ait à abattre une certaine quantité de toises des murs de son parc pour ne point trouver d'obstacles, au cas que la chasse s'adonne à y entrer. » Les belles routes construites sous Louis XV ne servaient qu'entre les grandes villes. La plupart de nos voies de communication ne remontent pas au delà de 80 ans, et dans bien des provinces, les routes non royales étaient impraticables huit mois de Tannée. D^ailleurs « les terres, dit Montesquieu, rendent moins en raison de leur fertilité que de la liberté de leurs habitants. »

Ia liberté individvelle et la propriété mal g^araiitie§. — Les lettres de cachet mettaient Tune à la discrétion des ministres et de leurs amis ' ; Pautre était menacée par

1. En 1655, Bartet, secrétaire da roi, ayant dépla an duc de Candale, celui-ci le fit arrêter et ; raser d'an côté du visage, barbe et cheveux. Ensuite il le fit exiler. (Mme de Sévigné, juin 1655; Mont., t. H, p. 48S ; t. III, p. 22). Saint-Simon raconte (chap. xix) qu'un baron de Charnacé, trouvant que la maison d'un roturier nuisait à la symétrie de son parc, attira l'homme chez lui et l'y retint pendant qu'on démolissait sa maison et qu'on la transportait en un autre lieu. Le roi et la cour rirent beaucoup de l'aventure, c si l'ancienne monarchie a péri, ce n'est pas parce qu'elle a été attaquée par des métaphysiciens politiques et des pamphlétaires ; c'est surtout parce qu'au moment de cette attaque la propriété presque tout entière s'était désintéressée de sa cause, fatiguée depois an siècle de ce que le trésor public demandait toujours plus et restituait toujours moins..., tenue qu^elie était dans une perpétuelle inquiétude et gênée par une législation abusive. Or, il n'y avait plus alors de gouveme-

pelons seulement ici que le duc de la Vrillière en délivra, dit-on, 50 000 durant son ministère et que la marquise de Langeac, oui avait tout poa«

voir sur lui, en faisait commerce. M. de Ségur raconte, àans ses Mémoire»

l'édifiante histoire d'une femme et de son mari; celui 'Ci ayant eulaméai«

la confiscation, par IVbitraire dont la coiir était ârinée poui la création d'impôts nouveaux, par une justice qui n'était pas toujours impartiale, et par ces arrêts de turséance qui dispensaient les grands de payer leurs dettes (par exemple pour la banqueroute du prince de Guéménée).

Pauvre, on l'Itonlt frappé d'un arrêt légitime; 11 est puissant :les rois ont ignoré son crime*.

Malesherbes, président de la cour des aides, disait au roi, dans des remontrances restées célèbres : c Avec les lettres de cachet, sire, aucun citoyen n'est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance, car personne n'est assi'z grand pour être à l'abri de la haine d'un ministre, ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un commis des fermes. » c Rien, a dit un publiciste, ne protégeait personne, tel est le dernier aspect de l'ancien régime ; » et il cite en preuve de l'insuffisance des corps ou des positions privilégiées le général comte de Lally, le procureur général la Cb^otai» et toutes les victimes ecclésiastiques de la bulle UnigenituB»

JLa liberté de conseleBee rèfaaée. — Les règlements les plus sévères restaient en vigueur contre les dissidents. En 1746, il y avait 200 protestants condamnés par le seul parlement de Grenoble aux galères ou à la réclusion pour des actes de leur culte; en 1762, le parlement de Toiûouse fit pendre un pasteur qui avait exercé en Languedoc son ministère et décapiter trois jeunes gentilshommes qui s'étaient armés pour se défentlre contre une émeute catholique. Les mêmes magistrats firent rouer le protestant Calas, accusé d'avoir tué son fils, qui voulait, disait-on, se faire catholique, et qui en réalité s'était suicidé. Sirven et sa femme n'échappèrent à un pareil sort, que par la fuite.

idée et payé la même somme, ebacon des deux époax fit enfermer le mèoie jour l'autre. Un mugisirat.d'Eapréniénil, prétendait que les lettres de cachet étaient ausfti nombreuses que tous les autres mandats d'arrestation. Marie [>urand fut arrêtée à Tftjge de huit ans, Marie Bérand à l'ftge de quatre ang en 17-J3; sa captiviré dura quarante ans, l733't7S3 (Toptn, Ahfue^.Mortrs. Mines, ifir.s}. Charles de Craon, maréchal de Beaureau, fit Mflrr la |>ri.son de l.i uruMie tuur ; on menaça de le destituer. • Le roi, ré- {••>ndit f)>.'HUveau,est le maltru ae m'ùtcr le commandement qa'U m*a coni< rc. iii.'iis lion 'lo la empêcher d'eu remplir les dcToirs selon ma eonscience f.'t mon lioiifiPiir. >

t. (;ill>Krt. Mon apologie. 'ii3. 214. t II y eut sous Louis XV, dit M. Droz (t. t, p. iui-, 'l'i'M. i.V'iiii» e\<:m(ii'-s d'impunité. • Il pense sans doute k eu cnmie de Cli.-i:i:.iis.' prince ilii san^. qui, dit-on, prenait plaisir à tirer sur les Ci.uvic.i.s ; >ir luii voir i>ié«.ipiiés du haut de» toits.

414 LA FkANCÉ VfeRS \1lk,

SéTérlIé et faiblesse à Végarû de la presse. — La

censure existait. Il y en avait même plus d'une, celle du roi, celle du parlement, celle de la Sorbonne. Mais souvent elles se contrariaient. Tel livre amnistié par Tune, était brûlé par Tautre. Il se vendait plus cher*, et n'en circulait pas moins, quelquefois sous le couvert même des ministres *. La loi prononçait la peine de la marque, des galères, dé la mort contre les auteurs ou colporteurs d'écrits hostiles à la religion et à l'État ; quelques sots se laissaient prendre ; le plus souvent, l'administration fermait les yeux, et ce mélange d'excessive sévérité et de tolérance aveugle ne faisait qu'irriter la curio- . site publique. On s'informait des arrêts pour savoir quels ouvrages on devait lire. Ce siècle était bien le temps où Pabbé Galiani définissait l'éloquence < l'art de tout dire sans aller à la Bastille. » Fréret y alla pour une dissertation sur les Francs; Leprévost de Beaumont, secrétaire du clergé, y resta vingt et un ans, jusqu'en 1789, pour avoir dénoncé au parlement le pacte de fapiine,

HUsère grénérale. — Tous les témoignages montrent Taffreuse misère du peuple, les paysans de Normandie vivaient en grande partie d'avoine et s'habillaient de peaux ; dans la Beauce, le grenier de Paris, les fermiers mendiaient une partie de l'année' ; on en vit réduits à faire du pain avec de la fougère *. Dans un grand nombre de provinces, Tusage de

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