Journal de Barbier, t. III, p
2. Malesherbes. directear de la librairie, était à ce titre officieUeinefit chargé de défendre les pouvoirs établis contre la presse, et sans loi, dît Grimm, VEnqfclopédie n^eût vraisemblablement jamais osé paraître. Il averlit Diderut qu'il allait être arrêté et ses papiers saisis : Diderot ne trouva pas d'asile plus sûr pour ses papiers aue l'hôtel même de la direction de la librairie, et les y porta. L'Esprit de* lois fut imprimé à l'étranger et sans nom d'auteur. La Henrictdej le Siècle de Louis XI Vj les Btémentê de la philosophie de Newton ne circulèrent que par contrebande. Eu condamnent de pareils livres à n'arriver que subrepticement au pablic, on hiJ>ituait la société à violer la loi.
3. Le marquis de Turbilly, Mémoires sur les défrichements ^ 1760.
4. En 1739, le marquis d'Argenson écrivait : c j'ai vu, depuis qu^ j'existe, la ruine croissante de la richesse et de la population. Au moment où j'écris, en pleine paix, avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent tout autour de nous, comme des mouches, de pauvreté, et broutent l'herbe. Les provinces du Maine, An* goumois, Touraine, haut Poitou, Périgord, Orléaus. Berry, sont les plus maltraitées. Cela gagne les environs de Versailles. Le uuu d'Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. Il le posa lar la table du roi en disant : < Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent, t Duclos {Mémoires secrets, t. Il, p. 196, édit. de 1808) affirme en 1764 qu*iJ y avait, d'après les calculs les plus modérés, de 26 â 30 (MK> mendiants dans Paris.
LA FRANCE VERS l774. 415
1h viande était inconnu. La consommation ne s^élève pas, dit un écrivain vers 1760, pour les trois quarts de la population de la France, au delà d'une livre par tète et par mois. Les riches mêmes étaient pauvres ; car ces charges , quMls achetaient si cher^ et qui stérilisaient d'énormes capitaux, étant fort mal rétribuées par TÉtat, ne leur rendaient pas même rinlérêt de leur argent, et leurs vastes domaines, mal cultivés, étaient improductifs*. Vauban n'estimait pas qu'il y eût en France plus de lOOCK) familles fort à l'aise*. Le médecin de Louis XV, Quesnay, le penseur, comme le roi l'appelait, ne porte qu'à 76 millions la rente du sol , pour les propriétaires, qui en retirent aujourd'hui vingt fois davantage, 1500 millions. Le premier chiffre est sans doute trop faible, mais une chose hors de doute , c'est que depuis cent ans la population n'a pas doublé, et que l'agriculture a quadruplé ses produits'. Les denrées alimentaires étaient donc en quantité deux ou trois fois moindre pour nos pères que pour nous*; et naguère encore des vieillards se rappelaient par quels misérables vêtements l'homme du peuple, l'ouvrier était défendu contre les intempéries des saisons '•
« On voit, disait la Bruyère, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne,
1. D'après les ealeals da 11. Pany, l'hectare, qnl prodoit aujoardliai 13 , ou 14 hectolitres en moyenna, en donnait 8 en i700.[Aaf>fK)rl i l'Académie des sciences morales, 1848.)
3. Aujoardliui le nombre dea chefs de famUle payant aa-deaana de tOOO tr. de contributions directes, aat de 40 i SO ooo.
3. D'après les cbiflTres que donne Quesnay, dans les articles Grning et Fermie'M. écrits pour VEncyelopédiên vers 1760, on trouve qu'aujourd'hui si la production de la France en seigle et en orge est restée la même, celle de l'avoine a quadruplé et celle du froment triplé. En outre, en 1750, il n'y avait point de pommes de terre, peu de légumes secs et peu de fourrages, par conséquent l'élève des chevaux et du gros bétail était négligée. On ne comptait en efTel que S millions de bétes bovines ; aujourd'hui nous en avons le double, d'un poids moyen bien supérieur, parce qa'allea aont mieux nourries, et nous en abattons dix fois davantage. Même proportion pour le nombre et la qualité des moutons. Turgot, en 1776, voulant réorganiser les postes, ne put se procurer lea 6000 ehevanx da trait dont il avait besoin. Beausobre estimait, en 1764, que la récolta annnalle des vins était de 13 millions d'hectolitres; ce n'eat que le tiers de ce qu'elle est aujourd'hui. Kn résumé, en év.iluant les prix d'alors aux prix «Taujonrd'nui, on trouve tout au plus une valeur de 1250 millions pour toute la production agricole, qui est maintenant de S à 6 milliards. (Léonce de Lavergne, De VÉconomie rurale en Angleterre.)
4. M. Fassy purte à 3.'i4 litres la production des céréales par téta en 170:), tandis qu'elli* est aujourd'hui de 454, aans compter les autres aliments que nos pères ne connaissaient pas ou dont ils osaient peo.(Aap/iorf à l'Acadéiiiie des sciences morales, 1848.)
A. "^iir les maiivaiites conditions higiéniques dans loi campagnes, voy. Meiv. I, h»*iu »ur le commune, édit.GuiUaomiu.
noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté inconcevable. Ils ont une voix articulée, et, quand ils se lèTent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines*. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre*. » Le moraliste est ici historien fidèle.
InsuffiflaBee des éealeB et des ««eoiiini contre la miiière on la maladie. — Les riches pouvaient faire donner à leurs fils une éducation excellente : quelques enfants du peuple, comme RoUin, parvenaient aussi, grâce à leurs dispositions et aux circonstances, à se faire admettre parmi -es élus. Mais, pour l'instruction des pauvres, on s'en souciait peu, et l'ignorance générale contrastait avec l'éducation raffinée de la noblesse. Les institutions hospitalières ne manquaient pas, la charité chrétienne les avait multipliées; mais, le capital national étant très-restreint, les secours étaient très-limités, et on voyait incessamment des bandes de mendiants parcourir les campagnes et effrayer les villes. La France avait alors environ 800 hôpitaux civils, dont la population s'élevait à 1 10 000 individus, mais la mortalité y restait effrayante : à l'Hôtel-Dieu de Paris, on comptait 2 morts sur 9 malades, le triple d'aujourd'hui. Telles étaient l'insuffisance des secours et l'ignorance des plus simples règles de l'hygiène, que, dans cet hôpital, le plus riche de France, on réunissait les malades de toute sorte, sans exclure ceux qui étaient atteints d'affections contagieuses, dans les mêmes salles, et jusqu'à 5 et 6 dans le même lit*, car il n'y avait que 1219 lits servant quelquefois à 6000 malades. « Â Bicêtre, disait Necker dans un rapport au roi; j'ai trouvé dans un même lit neuf vieillards enveloppés dans leurs linges corrompus. »
Mortalité considérable. — Aussi n'y a-t-il point à s'ètonner, à raison de toutes ces causes, qu'on ait estimé la durée de la vie moyenne beaucoup moins longue alors qu'elle ne l'est aujourd'hui*.
1. La Bruyère, Caractères, chap. de V Homme, p. 330 de Pédit. Didot.
2. Huit quand c'étaient des enfants, les fous couchaient deux h deux. Les lits avaient i", 4 de largeur. (Rapport de Bailly^Lavoisier, Laplace, etc., en 1786.)
3. M. Charles Du pin porte Taugmentationàonze ans. Duvillard, dont les lab'cs fie mortalité servent encore pour les tontines, admettait le chiffre
Des m»«n. — 11 est un point de ce tableau que je suis forcé de laisser sous le voile, les mœurs et les croyances. Jamais, depuis Tempire romain , la moralité n'était tombée si bas; et cette corruption était générale. Les scandales de Trianon se renouvelaient à Windsor, à Potsdam, au palais de TErmitage. La noblesse et une partie de la riche bourgeoisie rivalisaient avec la cour. Pour faire comprendre le renversement des idées morales, un mot suffira. Un des hommes assurément honnêtes de ce siècle , le marquis d*Argenson, ne craignait pas d'écrire : c Le mariage, ce droit furieux et dont la mode passera. » Il souhaitait que ce droit devint c un loyer où Ton pourrait entrer en octobre et sortir en janvier, les unions libres étant bien plus favorables à la peuplade. > Le maréchal de Saxe , le duc de Richelieu , mille autres, ou pour mieux dire, tout le monde, dans les hautes classes, pensait de même et agissait en conséquence. Aussi, lorsque durant la Terreur les nobles et les prêtres périssaient en foule, le comte de Maistre, s'appuyant sur les idées d'expiation et de châtiment providentiel, prononçait sur eux ces dures et cruelles paroles, qui ne peuvent sortir que de sa bouche : c II y a des innocents sans doute parmi los victimes, mais il y en a bien moins qu'on ne Timagine ruiiimunément; » et encore : c Jamais un grand crime n'eut plus de complices*. •
D^Miccord entre les Idées et les Instltuttons. — A nous en tenir aux faits indiqués plus haut, on voit que le moyen âge, tué dans Tordre politique, vivait toujours dans l'ordre social. De là un profond désaccord entre les éléments runstitutifs de la société. Par les idées, par les mœurs régnantes, on était bien au dix-huitième siècle; par les usages ('t i)ar beaucoup d'institutions, on était encore au treizième.
<]r 28 ans et 9 mois pour la durée de la rie moyenne ayant t7S0; VAnfmaire du bureau des longitudes l'éleTalt à S4,4, comme M. de Montferra:jd, en 183S, ce qui réduirait Taugmentation à environ cinq années, chiiïre encore fort si^nificatir, puisqu'il en résulterait que depuis la Révolution la vie niuyenne s'est accrue de plus d'un sixième. Mais M. Bouvard, qui refit en 1849 ces calculs, estime que la vie moyenne en France est aujourd'hui de 40 ans, 10 mois et 17 jours. M. Benoiston de Ch&teauneof U portait en I8r>5 à 39 ans 8 mois. M. ViUermé pense qu'elle éuit à Paris de 3i ans au dix-huitième siècle, de 36 an dix-septleme, et de 19 au quatorzièfne. un a reitianiuê une progression analcwue i Genève et à Stutt- Liard. Ulpien, au commencement du troisième siècle, la portait i 30 ans I. Dès 1704, Leiboitz parlait de la révolution générale dont l'Europe était mt^nacée et du châtiment inéviuble de ceux qnl par leurs vicea la i>ie|i:ir.iient. (Œuvren de Ucice et de Leibnitz, édit. Didot, %21.)
Du moment que cette différence fut sentie, une révolution fut proche, car de nouvelles idées appellent nécessairement des institutions nouvelles. Mais voilà ce dont ne voulaient ni la cour ni tous ceux qui vivaient des abus comme d'une propriété légitime. Un ministre parlait-il de réforme, il était chassé. Les écrivains essayaient-ils de percer ces ténèbres palpables amassées par le gouvernement autour de lui-même, un arrêt du conseil interdisait absolument de rien publier sur des matières d'administration publique; et en 1768, à vingt ans de Mirabeau et de la Constituante, de pauvres diables étaient envoyés aux galères pour avoir vendu quelques livres, parmi lesquels Tinnocento brochure de Voltaire: V homme aux quarante écus.
Vaubaiiy Bois-CSvIlleberty Féneloiiy A^Arg^nmom^ HachauU, Choiseul. — Il faut qu'un gouvernement soit bien glorieux et bien fort pour éteindre sous ses pieds ce flambeau qu'allume l'opinion publique. Louis XIV l'avait fait alors qu'il ne jetait que de faibles lueurs. Louis XV n'y parvenait pas. Les ruineux abus dont je viens de parler, ces inégalités blessantes, cet immense désordre et ces misères avaient en effet provoqué l'examen. Vauban, Bois-Guillebort, avaient demandé des réformes au point de vue économique*; Fénelon*, au point de vue politique. Durant la régence, la liberté, la licence même de l'esprit répondit à celle des mœurs. Le duc de Bourbon essaya en vain d'arrêter cette curiosité impatiente. Sous son ministère s'organisa le club de rerUre-sol, le premier qui ait été ouvert en France. Fleury le ferma. Mais dans le même temps un futur ministre, le marquis d'Argenson, dans ses Considérations sur le gouvernement de la France* écrites avant 1739, réclamait la décentralisation locale, des conseils municipaux et cantonaux, la
1. Poar la dtme royale de Vauban, Toy. ci-dessus, p. 304. Bois-GaiUebert, mort en 1714, 6lait lieutenant-général au bailliage ae Rouen et parent de Vauban; il a laissé un beau livre intitulé : lié toi i de la France sou» Louis XI Vt 1707. qui fut même réimprimé sous le titre de Tettamcnt politique de Af.de Vauban.
2. Le Télémaque n'était qu'un livre d'éducation pour le duc de Botirgogne. C'est dans les Mémoires et dans les Lettres de Fénelon adressées aux ducs de Beauvillicrs et de Chevreuse qu'on voit Tarchevéqiie de Cambrai demander d'importantes réformes dans le gouvernement. Il indique de mauvais remèdes, mais voit bien le mal.
3 Un autre ministre, le marquis de Chauvelin, dans le même temps, Jouait le rôle que remplit plus tard Malesherbes. c il combat tous les jours pour la liberté contre M. le cardinal de Fleury et contre M. le garde des sceaux. • (Voltaire, Lettre du 8 sept. 1731.)
liberté du commerce au dedans et au dehors, Tapplication du scrutin au choix des officiers royaux. Et ce marquis, ce ministre, ne craint pas d'écrire : « On dira que les principes du présent traité, favorables à la démocratie, vont à la destruction de la noblesse : on ne se trompera pas.... Je-ne demande que de mettre à part le plus stupide préjugé, pour convenir que deux choses seraient principalement à souhaiter pour le bien de TÉtat : Tune, que tous les citoyens fussent égaux entre eux ; l'autre, que chacun fût le fils de ses œuvres. Les nobles ressemblent à ce que sont les frelons aux ruches, j Voilà déjà tout énoncé un des articles de foi de la Révolution*. Un autre ministre, Machault, proposa de remplacer la taille que payaient les seuls roturiers par un impôt territorial auquel les privilégiés, nobles et prêtres, seraienft soumit. Ghoiseul parlait, lui aussi, de réformes; les couvents lui semblaient, comme à Colbert, trop nombreux, et il estimait, comme les états de Pontoise, en 1561, que la suppression de rimmunité d'impôt accordée à TÉgUse pour ses immenses domaines aiderait singulièrement à rétablir les finances délabrées de TËUt.
A^taaoB mÊflwmmim 4e0 ««prlta. — > Si de telles pensées fermentaient dans la tète des hommes publics, que ne disaient pas ceux qui s'étaient donné la charge d*examiner toutes les questions sociales, politiques et religieuses? La littérature n'était pas, comme au siècle précédent, renfermée dans le domaine de l'art; elle avait tout envahi et prétendait tout régler. Les forces les plus viriles de l'esprit français semblaient tournées à la recherche du bien public. On ne travaillait pas à faire de beaux vers, mais à lanc«r de beHes maximes. On ne peignait plus les travers de la société pour en rire, mais pour changer la société même. La littérature devenait une arme que tous, les imprudents comme les habiles, voulaient manier, et qui, frappant sans relâche, faisait de terribles et irrémédiables blessures. Par une étrange inconséquence, ceux qui avaient le plus à souffHr de cette invasion des gens de lettres dans la politique, étaient ceux
I. Dans son Plan de gûmêi'tummi propoêé pour la Framm» ai qui fat imprimé en 1765 i la saita de l'onvraga eité aaos la tazta. Il demandait encore, p. 196-908, la divUion du royaoma en départements, et eelle des départements en cantons ; dans chaque département il plaçait an intendant, etc. ; c'est tout notre système préfectoral demandé cinquante ans atant la constitution de l'an viii.
qui y applaudissaient le plus^ Cette société du dix-huitième siècle, frivole, sensuelle, égoïste, avait du moins, au milieu de ses vices, le culte des choses de Tesprit. t Qui n'a pas vécu, disait Talleyraud, dans les années voisines de 1789,, ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre. » Jamais les salons ne furent aussi animés, la poUtesse aussi exquise, la conversation aussi brillante. Le talent y tenait presque lieu de naissance, et la noblesse, avec une témérité chevaleresque qui rappelle celle de Fontenoy, essuyait, le sourire aux lèvres, le feu de cette polémique ardente que des fils de bourgeois dirigeaient contre elle. « Alors, dit Maleslierbcs, un noble enthousiasme s'était emparé de tous les esprits •. >
Voltaire, Uontesquteu etRoasseaa. — Trois hommes sont à la tête du mouvement: Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Le premier, dont le vrai nom était Arouet, naquit à Paris en 1694, d'un père ancien notaire et originaire du Poitou. 11 ne vit que les années malheureuses du grand roi, (^t fut un des plus ardents dans la réaction qui éclata contre les habitudes religieuses du dernier règne. A vingt et un ans, il fut mis à la Bastille pour une satire de Louis XIV qu'il n'avait point faite : il payait déjà pour sa réputation d'esprit et de malice. Entré dans la carrière avec sa tragédie d^Œdipe^ pleine de vers menaçants (1718), et la Henriadey apologie de la tolérance religieuse (1723), il arriva promptement à la renommée et fut recherché partout. Un jour, cependant, il sentit les inconvénients de cette haute société aristocratique au milieu de laquelle il avait été introduit dès son jeune âge, et dont s'accommodaient son esprit brillant et léger, son tempérament fm et délicat. Un chevalier de Rohan- Chabot ayant parlé de lui avec impertinence, en avait été aussitôt châtié par une de ces paroles acérées que Voltahre décochait si bien. Il se vengea en grand seigneur lâche et brutal par la main de ses laquais. Voltaire, qui n'avait pas de
1. Même les querelles de ménage des gens de lettres devenaient des événcments publics; ainsi la rupture de Diderot et de Rousseau: t Mon Dieu, disait un jour le duc de Castries à Champfort, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on celaîdessens de rien, des gens qui n'ont, pas de maison, qui sont logés au troisième étar ge ! En vérité on ne peut fl|@ faire à ces choses-là I » On s'y faisait cependant ; et C'était un signe des temps qui aiTivaient, que la plus haute société s'occupât de ces choses-là. (M. Saint-Marc Girardin, Etude sur Hownau,)
'2. PiVours de réception de l'Académie française.
LA FRANCE vins 1774. 4SI
1&quaÎ3, demanda una réparation. Le gentilhomme, par uoe seconde licheté, obtint du miniatre qu'on enfermât à la Bastille l'impertinent roturier qui osait appeler un grand seigneur '. Bientdt reUcbé, mais à condition de passer k l'étran-
TMllra-Frut*!*.
ger, Voltaire se rendit en Angleterre < pour apprendre ii penser, i II y resta trois ans, et en rapporU Locke, Newton, Shakespeare, avec un culte ardent pour la liberté de l'esprit
1. Sur VoIlKtrr, MontMqafeu «t RomieaD el ur loula La Illlintnra du dii-hDititnic ii(cl«, doni nou* n< pantoni Indliluer Ici qu* l'inflnaoct taetils, Tovtt I» l'^on* ds u. VjUamaln. ImHUMradtlaUUéraInTtfranfaJM, pu MW. DamotiMt at Iflwrd, «t VHitMn * la KtUralun /mnf aiM
^22 LA FRANCE VEBS 1774.
et de la parole, bien plus que pour la liberté politique. A son retour, ses pièces de théâtre, Brutus, la Mort de César, mirent sur notre scène un reflet du grand tragique anglais, et ses Lettres anglaises popularisèrent les idées du sage philosophe et du grand astronome. Ce ne fut pas sans persécutions. Le dernier ouvrage fut brûlé par la main du bourreau.
Voltaire, qui devait au sentiment chrétien deux de ses chefs-d'œuvre, Zcnre et Tancrède, attaquait TËglise avec acharnement, et ses premiers, ses plus constants efforts furent dirigés contre le pouvoir spirituel qui empêchait de penser, bien plus que contre l'autorité civile qui n'empêchait que d'agir*. Pour cette guerre, il fit alliance avec les souverains et se couvrit de leur protection. Il fut en correspondance avec la grande Catherine de Russie et avec beaucoup de princes allemands ; il séjourna à la cour de Frédéric II, prince sceptique et lettré, dont il corrigeait les vers français. Il finit par s'établir à l'extrémité de la France, sur la frontière môme, pour la pouvoir passer au moindre indice de péril, à Ferney près de Genève. De là s'échappaient, emportés par tous les vents, poésies légères, épttres, tragédies, romans, ouvrages d'histoire, de science, de philosophie, qui en quelques jours faisaient le tour de l'Europe.
En bien, en mal, Voltaire représentait son siècle. Ainsi le désordre des mœurs lui était indifférent , et, si de brillants dehors le couvraient, il était bien près de l'estimer une élégance de plus. Mais« en vieillissant avec le siècle, il prit, comme lui, des pensées plus sérieuses. Le mal social devint son ennemi personnel et l'amour de la justice sa plus ardente passion. Il secourut, il défendit les victimes de déplorables erreurs judiciaires; il dénonça sans relâche les nombreux défauts de la législation, de lajurisprudence, de l'administration publique ; et toutes les réformes qu'il sollicita dans Tordre civil ont été accomplies après lui. Il eut en quelque sorte, pendant cinquante années, le gouvernement intellectuel de 1 Europe, et il ajustement mérité la haine de ceux qui croient que le monde doit rester immobile, l'admiration de ceux qui regardent la société comme obligée de travailler sans cesse à son amélioration matérielle et morale. Le cardinal de
1. Il écrit en 1774 : « le 24 août, anniversaire de la Saint -Barthélémy, jour où j'ai toujours la fièvre. • {Lettres inédites de Voltaire, recueillies par
M. de Cavrol, n" 8880
Bernis rappelait en 1775, « le grand homme du siècle, » et ce cardinal avait raison.
Le présidentde Montesquieu (1689-1755), esprit plus calme, plus grave quoiqu^il eût écrit les Lettres persanes^ moquerie profonde et redoutable tout en paraissant légère (1721), passa vingt années à composer un seul livre, PEsprU de$ LoiSj mais c^était un monument inmiortel qu^il élevait. « Le genre humain avait perdu ses titres, dit Voltaire, M. de -Montesquieu vient de les retrouver. » Montesquieu cherche et donne la raison des lois civiles et des lois politiques; il expose la nature des gouvernements ; et s^i n^en condamne aucun, si les changements Tinquiètent peu, ses préférences sont bien claires pourtant, c'est la liberté anglaise qu'il offre à Tadmiration de la France. Quand il visita la Grande-Bretagne en 1739, il écrivit: c A Londres, liberté et égalité. » Il se trompât de moitié pour TAngleterre; mais soixante ans avant 178)1 il donnait la devisa de la Révolution.
Rousseau, fils d'un horloger de Genève (171S-1778), no commença d'écrire qa'aa milieu d'âne vie déjà longue, toute remplie de fautes, .de misères et de.e(mtndîction8. A trentehuit ans, il composa son premier Difconri ooRfra h$ lewnces et les ofU» Citait une déclaration de guerre à la cirilisation ; son second livre sur VOrigine éê VinéiaUté parmi l$$ hommes en fût une autre à l'ordre sodal tout entier. Dans VÉmUe^ il traça un plan diimérique d'éducation ; dans le Contrai sociaif il proclama le principe de la souveraineté nationale et du sufthige universel, plaçant à côté' de grandes vérités de pnrandes erreurs, mais exprimant toujours les unes et les autres avec une singulière éloquence.
Le dix-huitième siècle, à la fois si vieux et si jeune, avait bien des sentiments de convention ; il ne connaissait du cœur liumain que les relations de plaisir; de la nature que les décorations d'opéra ou de boudoir et les ifii de Versailles. Rousseau donna à cette société frivole une secousse vigoureuse qui la ramena aux sentiments naturels ; dans sa Nouvelle Héloisey il lui ouvrit les yeux sur la nature réelle et les passions véritables; il créa la poésie dont le dix-neuvième siècle a vécu.
A ne s'attacher qu'au point de vue politique, on peut dire (]uc rinfluence de ces trois hommes allait se retrouver anx trois grandes époques de la Révolution : celle de Voltairo dans l'élan universel de 1789, celle de Montesquieu dansles
LA FRANCK VKnS 1774.
efTorEs des constitutionnels de l'Assemblée nationale, celle do Housseau dans la pensée, sinon dans les actes des râvsurs farouches de la Convention.
Près de ces grands écrivains, dans une région moins agitée, mais quelquefois plus haute, se tenait BulTon', sereine et majestueuse intelligence, comme la nature même dont il h nt le peintre inimitable.
Derrière les chefs étaient les soldats; Diderot, écrivain fougueui et inégal, d'Alembert, grand géomètre, essayaient
d'organiser l'armée desphîlosoplies. Us fondaient t'JE'ncKcIoprfdie, dont le premier volume parut en 1751, immense revue de toutes les connaissances humaines, qui y étaient toutes exposées d'une manière nouvelle, souvent menaçante pour Tordre social, toujours hostile à la religion. De redoulablos déclamateurs allaient plus loin encore: Helvétius, dans son livre de l'Esprit, le baron d'Holbach, dans son Syttimt de la nature, Lamcttrie, dans son Homme-Machine, l'abbé Raynal, dans son Hiatoi-re philosophique dts deux Inde». Mais il faut une place à part pour le chancelier d'Agnes-
I. Bnffon tt\ ni à Monlbard ,dont il po»édajL le ohltCM (1707); Il y
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seau, dont les belles ordonnances de rérormation compt le code Louis XV ; pour le moraliste Va uveo argues, i iScrit cette ligne: a Les grandes pensées viennent duccDUr A pour l'abbé de Condillac, puissant analyste; pour son f î'abbé de Mably, publiciste bardi; enfin pour le mtirqia de CondorceL qui, condamné plus tard avec les GiroiwUitf
composa, en altcndant la mort, une Esquisse dss proyrft d i'espril humain, où il suivait l'humanilé, celte voyageuse in fntigable qui s'avance chaque siècle plus forte, plus heureti- l SB et plus libre sur la roule (gue Dieu lui a montrée.
!.«■ éconamUlea. — Les philosophes s'attaquaient h tout; les économistes no prél«ndaieùt toucher qu'aux inlérÈts matériels. Au dix-septième siècle, on croyait une n»-
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lion d'autant pUii; riche qu'elle achetait moins et vendait davantage. QKcsuay montra que les métaux précieux sont le signe (le la richesse, non la riclieasc môme, et il mit celle-ci ilans l'agriculture. Gournay réclama |)Our l'industrie. La théorie lie l'Ecossais Adam Smilh, qui vécut longtemps en France, fut plus génârale ; pour lui la richesse était dans le Iravail, et lo travail avait trois modes d'application : l'agricullure, Tinduatrie et le commerce ; ses élèves en reconnurent un quatrième : le travail intellectuel, je veux dire les arU, les lettres et les sciences.
Ainsi la pensée do l'homme, longtemps renfermée duis les spéculations purement métaphysiques, ou bornée au culte désintéressé des Muses, prétendait aborder maintenant les plus difficiles problèmes qui intéressent la société humaine. Et tous, philosophes comme économistes, cherchaient la solution du côté de la liberté. De l'école de Quesuay était sorti l'axiome célèbre : i Laissez faire, laissez passer, » qui fui un moment appliqué, quand les édits de 175ii et de 1764 reconnurent la liberté du c grains, que Tuifrot va de nouveau proclan
430 LA FRANCE VERS lllk:
d'Argenson avait dit la môme chose sous une autre forme î « Pas trop gouverner. »
Art». •— Il y a deux parts à faire dans la littérature du dix-huitième siècle : Tune sérieuse, l'autre frivole. Les arts n'ont que celle-ci. La recherche exclusive de la grâce fait oublier la beauté des lignes et des types. On produit de charmants ouvrages, on décore avec esprit et une coquette élégance les hôtels des riches : on ne fait ni une grande statue ni un grand tableau. Et comme on déserte Versailles pour vivre dans les boudoirs, les architectes réduisent leurs plans aux proportions modestes d'une société qui ne sait plus avoir le grand air de l'âge précédent.
Cependant Ange Gabriel (1782*) éleva les deux charmantes colonnades de la place de la Concorde, en s'insph*ant de la colonnade du Louvre; l'École militaire, jolie construction que rimmensité du champ de Mars écrase; la salle d'opéra de Versailles et le château de Compiègne ; Robert de Cotte (1735), la colonnade de Trianon; Soufflot (1780), le Panthéon; Servandoni (1766), le portail de Saint-Sulpice, trop vanté et n'ayant pas la simple grandeur de celui du Panthéon; Antoine, le pesant édifice appelé l'hôtel des Monnaies.
Les sculpteuis ont moins laissé; ce sont : G. Gousiou (1745), Pigalle(1785), la statue de Voltabe à l'Institut et le tombeau du maréchal de Saxe, à Strasbourg; Bouchardon (1762), plusieurs statues à Saint-Sulpice et la lourde fontaine de la rue de Grenelle.
Les peintres ont plus de valeur, surtout Watteau (1721), bien qu'il ne représente qu'un art conventionnel avec ses bergères d'opéra; Carie Vanloo (1765), dont on vante VÉnée portant Anchise, et J. Vernet (1707), célèbre par ses marines. Mais Boucher (1760), que ses contemporains osaient appeler le Raphaël français, est justement à demi oublié, ainsi que ses figures « nourries de roses. *
Sciences. — Les sciences plus austères préparent leur avènement et leur empire en commençant, pour le monde physique, cet immense travail d'investigation que les lettres avaient entrepris pour le monde moral. Mais les grandes découvertes et les grands hommes, sauf Buffon, n'appartiennent point au règne de Louis XV. Il eut Réaumur, qui