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CHAPITRE LVIII

RÈGNE DE LOUIS XVI JUSQU'a LA RÉVOLUTION (1774-1789) *.

liouis XTI. — Le nouveau roi, petit-fils de Louis XV, notait âgé que de vingt ans. C'était un prince de mœurs pures, d^un esprit peu étendu, d'une timidité exti*ème de carac* tère et de parole; aimant le bien, le voulant; malheureusement trop faible pour savoir imposer sa volonté à son entourage. Lorsqu^il était encore dauphin, il avait dit un jour aux courtisans qui lui reprochaient son humeur morose au milieu de la folle cour de son aïeul : « Je veux Être appelé Louis le Sévère. » Et Thistoire, lui cherchant un surnom, ne trouve que celui qu'elle a donné au successeur de Gharlemagne.

D'abord il remit au peuple le don de joyeux avènement ; il réforma la loi qui rendait les taillables solidaires du payement de rimpôt; et, pour donner une première satisfaction à l'opinion publique, il rappela le parlement. S'il laissa paraître sa faiblesse en faisant rentrer au ministère le vieux et futile Maurepas, il montra son amour du bien en éloignant Maupeou et Terray, qu'il remplaça par Malesherbes et Turgot. Plus tard, il donna le ministère de la guerre à un autre honnête homme, le comte de Saint-Germain, qui voulait réorganiser les finances et l'administration, maisqui touchant,

1. Droz, Biitoxre du règne de Louis XVI pendant les années où Von pouvait prévenir ou diriger la révolution française; Malouet, Mémoires; htLcretelle, Histoire du dix-huitième siècle ; Mémoires de Louis XVI récemment publiés : Mario-Thérèse et Marie-Antoinette ; Marie-Antoinette^ Joseph II et Léopold; recueils de lettres authentiques tirées des archives de Yiennei publiées par M. d'Arneth (1865-1866).

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à la hâte, à beaucoup de choses, avQC de bonnes idées et une mauTaise exécution, nuisit, en somme, à la cause générale de la réforme.

Malesherbca et Taryot (llff 4-lf 96). — Lamoignon de Malesherbes, un des hommes les plus honnêtes du dixhuitième siècle» était depuis 1750 président de la cour des aides et directeur de la librairie. Dans la première de ces places, il n'avait jamais perdu une occasion de rappeler au gouvernement qu'il devait au pays une gestion économe de la fortune publique; dans la seconde, il favorisa Tesprit de réforme et d'innovation dont toute la littérature était animée. Celte conduite lui avait valu une grande popularité parmi les gens de lettres, lorsque le roi Tappela au poste de ministre de sa maison, auquel la police du royaume était attachée. Dès le commencement de 1771, il avait demandé la convocation des états généraux; longtemps après, en 1787, il fitrendre leur état civil aux protestants.

Turgot, esprit supérieur, avait autant de vertu que de science : il était de ceux qui croient que la liberté est une leçon continuelle 'de morale publique, et en même temps une source de richesses parce qu'elle est un mobile puissant de travail. Intendant de Limoges, depuis 1761, il avait supprimé les corvées, ouvert des routes, popularisé l'usage de la pomme de terre ; et, par de sages et généreuses mesures : création d'ateliers de charité, vente libre de grains, sacrifice de sa propre fortune, il avait empêché cette pauvre province de s'apercevoir d'une disette. Dès son entrée au ministère (20 juillet 1774), il repoussa les conseils funestes que les consciences sans scrupules donnaient au roi, et lui dit : H Point de banqueroute, point d'augmentation d'impôt, point il'cmprunt. » Sans recourir à ces expédients très-usités, il trouva moyen, en 20 mois, de rembourser plus de 100 millions de dettes. Pour aider et éclairer le gouvernement, il voulait faire élire, parmi les propriétaires des villes et des provinces rurales, des municipalités chargées de répartir rimpôt, de pourvoir aux travaux publics de la communauté, à la subsistance de ses pauvres, et de transmettre aux ministres ses désirs sur tous les intérêts locaux. Au-dessus de ces municipalités de commune, il eût bientôt érigé des municipalités d'arrondissement tirées des premières par l'élection, et, enfln, plus tard, quand la nation eût été habituée, dans une petite sphère, à administrer ses propres intérêts,

il eût créé des municipalités de {H^ovince et une municipalité de royaume.

C'étaient là de bien grandes nouveautés ; Turgot en projetait d'autres plus redoutables : abolition des corvées, qui pesaient sur le pauvre ; établissement sur la noblesse et le clergé d'un impôt territorial ; mais amélioration du sort des curés et des vicaires, qui n'avaient que la plus petite portion des revenus de l'Église, et suppression de la plupart des monastères ; égale répartition de l'impôt par la création d^un cadastre ; liberté de conscience et rappel des protestants ; rachat de rentes féodales ; un seul code ; un même système de poids et mesures pour tout le royaume ; suppression des jurandes et maîtrises, qui enchaînaient l'industrie ; la pensée aussi libre que l'industrie et le commerce; enfin, comme Turgot s'occupait des besoins moraux aussi bien que des besoins matériels, un vaste plan d'instruction publique pour répandre partout les lumières.

Réformes de Tor^ot^ opposition des priTilégiés. -» Ces réformes n'étaient rien moins qu'une, révolution. Aussi les intérêts menacés firent-ils une rude guerre au ministre ; il ne put procéder que lentement et partiellement. Il alla d'abord au plus pressé. Les grains ne sortaient pas de la province où ils avaient été récoltés ; même dans l'intérieur de chaque province, ce commerce était chargé d'entraves ; Turgot détruisit ces monopoles désastreux en autorisant la libre circulation des grains et farines par tout le royaume. Ses ennemis se hâtèrent de dire que l'exportation allait être permise ; quelques-uns, qu'elle l'était déjà. On émut le peuple, en lui montrant les blés passant à l'étranger ; on luifitcraindre la famine : c'est le plus sûr moyen de la produire. Des soulèvements eurent lieu dans les campagnes; des troupes de brigands qu'on croyait avoir été soudoyés, mais sans savoir qui payait, osèrent se présenter même à Versailles, et pillèrent à Paris, des boutiques de boulanger. Il fallut user de la force (mai 1775).

Une explosion plus violente eut lieu contre Turgot lorsqu'il eut fait adopter au roi le projet de remplacer la corvée par un impôt que payeraient les propriétaires. L'édit atteignait les magistrats ; l'intérêt leur fit oublier la justice, et le parlement, qui avait tant de fois parlé du bien public, entra en lutte, pour la défense d'un abus odieux, contre le ministre réformateur. Il n'enregistra Tédit qu'en un lit de jus-

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tice^ après avoir soutenu que « le peuple est taillable et corvéable à volonté, et que c^est une partie de la constitution que le roi est dans Timpuissance de changer. » Les nobles disaient : « Si le roi peut nous obliger à contribuer pour la corvée, il peut donc aussi la rétablir en nature et nous forcer à travailler sur les grandes routes? » Et le roi: « Je vois bien qu^il n*y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple » (mars 1776). L'abolition de8jiucand.es et des maîtrises, c*està-dire la liberté entrant dans industrie, comme il avait voulu la mettre dans le commerce, accrut encore le nombre de ses ennemis.

FalblcMe 4« v«l. — Le principal ministre, Maurepas, minait sourdement son crédit auprès. du roi; la reine attaquait un contrôleur général qui ne pariait que d*économie ; Louis XVI, malgré ses excellentes intentions, commençait à se lasser des rudes épreuves auxquelles Turgot mettait son esprit par Texposé de vastes desseins qui en dépassaient la portée. Un jour, le ministre entrant dans son cabinet : c Voyez, lui dit-il, je travaille aussi. » Il composait un mémoire pour la destruction des lapins dans les campagnes voisines des capitaineries. Aux autires moments, il taisait de là serrurerie, dessinait dm cartes de géographie, ou passait des jours entiers à' la chasse '. (Tétaient là les occupations du roi de France à la veille de la Révolution! Lorsqu'on 1777 Pempereur Joseph II vint en France, où il étudia de si près, et non sans une secrète envie, notre industrie et nos arts, il apprit avec stupeur que son beaa-flrère, loin d^avoir visité ses vUles et ses provinces, n^avait môme jamais vu ni les Invalides ni rËcole militaire. Henri IV était le plus brave soldat de son armée; son ûls se battait encore bien. Louis XIV et Louis XV assistèrent à des actions de guerre. Leur successeur fut toujours inconnu de Tarmée. Ainsi cette royauté s'était peu à peu retirée du milieu de la vie nationale et s'étiolait dans la solennelle oisiveté de Versailles*. Le phénomène

t. Voir Journal «I comptée de Louiê Xfl, publiés dtni U JIftM rtffrofpective, t, V.

3. Un bel esprit, la marquis de Pezaj, éttH chargé de fabriquer dtt tiiolB pour le roi. Le prince de Ligne a conservé one de ces leçons sonfnèes, c'est une lettre qae Pesay écrivali an roL « Votre Majesté va bientôt à une course de cheTaoz : elle trooTera un notaire qui écrira les paris de M. le comte d'Artois et de If. le due d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant : « Pourquoi cet homme T Faut'il écrire entre genUlshommes f La parole • sufût. • Cela arriva, dit le prince de Ligne, J7 étais. On s*écria : qucUd

constaté trois fois déjà dans notre histoire, sous les demien Valois et sous les rois fainéants qui avaient laissé choir de leur front la couronne de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, apparaissait donc encore. Les races royales s^épuisent dans Tatmosphère des cours comme les grands arhres à qui la sève venant à manquer, se flétrissent et meurent misérablement.

BenToi de Turi^ot (1 Vf 0)f ftappreiaioB 4e mmm wéÊ^W' mes. — L'intègre Malesherbes, Tami, le collègue de Turgot, et, comme lui, poursuivi par la colère des privilégiés, faiblit le premier ; il donna sa démission. Turgot, d'une trempe plus forte, attendit la sienne; il ne voulut point abandonner le poste où il pouvait faire le bien, qu'il n'en eût été chassé. Le 12 mai 1776 il reçut l'ordre de quitter le ministère et écrivit au roi : « Tout mon désir est que vous puissiez toujours croire que j^avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille que vos peuples se le sont promis, d'après vos principes de justice et de bienfaisance. » Il n'y eut que ceux dont l'œil exercé voyait venir la révolution qui s'affligèrent de la chute de Turgot. Voltaire lui adressa VÉpitre à un homme, et André Ghénier le célébra dans son Hymne à la France.

Quatre mois étaient à peine écoulés que le roi cédait aux privilégiés le rétablissement de la corvée et celui des maîtrises. A Turgot, à Malesherbes succédèrent des hommes nuls, Amelot, Clugny, Taboureau des Réaux. Le vieux Maurepas , vieillard frivole de soixante-quinze ans , qui gouvernait avec des épigrammes, redoutait les hommes qui troublaient sa quiétude en lui montrant l'abîme et en voulant le combler. « Du moins ne m'accusera-t-on pas, disait-il en appelant Amelot au ministère, d'avoir choisi celui-là pour son esprit. »

IVecker (1770-1781). — Cependant la guerre d'Amérique allait commencer. Une ordonnance du 10 juin 1776 prescrivit l'armement de 20 vaisseaux de ligne. Pour faire face aux dépenses nouvelles, avec un budget en déficit, il fallait un habile homme. On recourut à un banquier genevois, Necker, qui avait une grande réputation comme financier.

justesse et quel grand mot du roi ! Voilà son genre. > {OEuvru choisiett t. II, p. 28d.J Yoy. aussi, touoit^nt Pezay, leg Mémoiret ae Bezenval, 1. 1, p. 2

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Ses opérations de banque étaient déjà considérables sous Louis XV, et plus d*une fois alors il avait reçu du contrôleur général des billets conçus en ce style de débiteur aux abois : « Nous vous supplions de nous secourir dans la journée.... Nous avons recours à votre amour pour la réputation du trésor royal. » Il fut appelé à administrer ce trésor dont le désordre lui avait été ainsi révélé. Gomme il était protestant et étranger, il n^eut que le titre de directeur des finances (octobre 1776). Son esprit n*avait pas retendue et la force de celui de Turgot ; il projetait aussi une organisation d^assemblées provinciales, mais dans un simple but d^administration financière : il n'en faisait pas une grande conception politique. En certaines choses i\ manquait de lumière et d'opinions arrêtées ; il croyait qu*on pouvait guérir le mal dont se mourait la France par des expédients et des réformes partielles. Du reste les plus généreux sentiments ranimaient ; il voulait fermement le bien public, et souhaitait d'arriver par ce chemin à la gloire. Pendant cinq années il se tira avec honneur d'une situation que rendaient bien difficile le caractère mesquin et jaloux de Maurepas, l'indolence du roi, l'avidité des courtisans.il lui fallait diminuer le déficit que iWgot n'avait eu ni le temps ni les moyens de faire disparaître, pourvoir aux frais de la guerre d'Amérique et aux dépenses énormes d'une cour encombrée d'un peuple d'ofQciers de tout nom et de valets de toutes sortes. Il y réussit sans augmenter les impôts, sans économiser beaucoup sur la cour, mais par une réduction dans les firais de perception* par mille petites réformes utiles et par 490 milUons d'emprunts qui furent constitués, pour la plupart, en rentes viagères. C'était bien d'en appeler au crédit public : mais emprunter à titre onéreux, c'était reculer la difficulté^ non la résoudre, et, sous cette administration honnête d'un habile banquier, non d'un grand ministre, le gouff're continuait à se creuser. Necker, pour le combler, comptait sur U paix, sur l'avenir; mais qui est le maître de l'avenir ?

Necker tomba deux ans avant la conclusion de U paix. L'occasion de sa chute fut son fameux Compte rendu de Vitat des financée publié en 1781, qui fit tant de bruit et qui était pourtant bien incomplet, car il ne montrait que les recettes et les dépenses normales. On n'y parlait ni des emprunts ni

1. Il détacha en t778, de la f«rm« générale, la perception det droits d'aides et des droite domaulaui (M millions), et les mit en régie publi-

des dépenses pour la guerre. La recette y apparaissait supérieure de 10 millions à la dépense. Le public, charmé qu^on lovât à ses yeux ne fût-ce qu'un coin du voile épais qui cachait les finances, reçut cette publication avec d'immenses applaudissements. Les capitalistes prêtèrent au ministre 236 millions ". Mais la cour s'irrita de cet appel à l'esprit public. Si le jour entrait dans l'administration financière , que deviendraient les pensions et le pillage habituel? Maurepas donna le signal des attaques. Lq Compte rendu avait paru brochée avec une couverture bleue : « Avez-vous lu le conte bleu ? » demanda-t-il à quelqu'un ; le mot fit fortune, et la guerre qui avait si bien réussi contre Turgot recommença contre son successeur. Le parlement se sentait menacé dans son rôle politique et l'était, car Necker aurait voulu le réduire à ses fonctions judiciaires : il se cabra contre Tédit pour le rétablissement des assemblées provinciales; les courtisans jouèrent de la langue pour décrier le ministre qui les ruinait en mettant de l'ordre dans les finances, qui retranchait jusqu'à leurs petits bénéfices, qui supprimait de la maison du roi les coureurs de vin, les hdteurs du rôt^lQs galopins^ mille autres offices de ce genre que le roi donnait aux gen-. tilshommes, et que ceux-ci vendaient fort cher parce que Ta-. cheteur y trouvait l'occasion de maint profit secret. Devant ces clameurs de la cour, Louis XVI céda encore ; et quand. Necker, à bout de patience, lui offrit sa démission, il Taccepta (21 mai l'^Sl). Ce fut pour le vrai public une calamité : il n'était question partout que de la retraite de Necker ; on saisissait au théâtre toutes les allusions à sa disgrâce; le» plus grands seigneurs l'allèrent voir dans sa terre de Saint- Ouen ; Joseph II et l'impératrice de Russie lui écrivirent.

que, de sorte que tout le produit, sauf les frais de perception, fat versé au trésor; il réduisit les fermiers généraux à 40, etc. Mais il combattit les idées de Turgot en faveur de la liberté commerciale et soutint le système des maîtrises.

1. Le chiffre des pensions s'élevait à 28 millions en 1780, à S2 un peo plus tard. ■ Je doute, dit Necker dans son Compte rendu, si tous le^ souverains de l'Europe ensemble payent en pension plus de moitié de pareille somme. > Le chiffre des personnes attachées par leur service à la maison du roi était de 1400 au moins. La reine, les princes, avaient leur maison composée à l'instar de celle du roi, et seulement moins nombreuse. Les sommes fournies par le trésor pour les dépenses de la famille royale s'élevaient à. 40 millions, qui en vaudraient 60 aujourd'hui, sans compter les revenus des apanages, les dépenses de la maison militaire, les traitements des grands officiers de la maison royale, ni l'entretien des châteaux royaux, ni les frais de voyugo, etc.

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