‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 20 sur 103 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Partajie de Is iiioii»rchie franqne entre lee quatre flU de CloTie. — A la mort de Glovis, TËtat qu'il avaii fondé comprenait toute la Gaule, moins la Gascogne, où aucune troupe franque ne s'était montrée, et la Bretagne, que surveillaient des comtes ou chefs militaires, établis à Nantes, à Vannes et à Rennes. Les Alamans, dans TAlsace et la Souabe, étaient plutôt associés à la fortune des Francs que soumis à Tau ton té de leur roi"! Les Burgondes, après avoir un instant payé tribut, s'y étaient, du vivant même de Clovis, refusési^^ 153/i^^ de l'Aquitaine, faiblement contenues par les -garnisons Manques laissées à Bordeaux et à Saintes, étaient restées presque indépendantes.

Quant à la nation victorieuse, unie seulement pour la conquête et le pillage, elle s'était contentée de chasser les Wisigoths de l'Aquitaine sans les y remplacer; la guerre terminée, les Francs avaient regagné, avec le butin, leurs anciennes demeures dans le nord. Clovis lui-même s'était fixé à Paris, position centrale entre le Rhin et la Loire, d'où il pouvait plus facilement surveiller la Bretagne, l'Aquitaine, les Burgondes et les tribus franques de la Belgique.

Les quatre fils de Clovis firent quatre parts de son héritage et de ses leudes ou fidèles, de manière que chacun d'eux eût une portion à peu près égale du territoire au nord de la Loire, où la nation franque s'était établie, et aussi une partie des cités romaines de l'Aquitaine qui payaient de riches tributs. Childebert fut roi de Paris, avec Poitiers, Périgueux, Saintes et Bordeaux; Clolaire, roi de Soissons, avec Limoges; Clodomir, roi d'Orléans, avec Bourges; Thierry, roi de Metz, avec Cahors et l'Auvergne.

Ces divisions singulières préparaient des querelles, qui bientôt écialèrentj et comme, par suite do cc^ partages,

nti

dS LES FILS DE CLOVIS (^1 1-561).

toutes les provinces étaient devenues des provinces frontières, il n*y en eut pas une qui échappât au pills^e et à la dévastation. Les vieilles inimitiés des cités gauloises furent aussi par là réveillées, et leurs milices se livrèrent plus d'une fois de sanglants combats, à la fa¥emr.4es querelles de leurs maîtres. OiAi/Ccu]t

Conquête de la Vhairtiise (580). — Pendant quelques années, l'impulsion donnée par Clovis continua : Thierry repoussa victorieusement des Danois qui étaient descendus aux bouches de la Meuse, et. en 530, il fit )a conquête de la Thuringe. Ce pays avait trois rois, trois frères : Baderic, Her- ^anfried et Berthaire. Hermanfried avait une femme mél y .^ f^y[cliaxiie qui semait la guerre civile entre les frères. Poussé / / par elle, il tua Berthaire, mais il n'osa attaquer Baderic. Un ^ jour, au moment du repas, il trouva la moitié seulement de la table couverte ; et comme il demandait ce que cela signifiait : « Il convient, dit sa femme, que celui qui se contente de la moitié d'un royaume, n'ait que la moitié d'une table, » Hermanfried, excité par ces paroles et par d'autres semblables, envoya secrètement des messagers à Thierry pour l'engager à attaquer son frère, lui disant : • Si tu le mets à mort, nous , partagerons son pays. » Baderic, en effet, tomba sous le '/ /'^^ glaive; mais Hermanfried ne tint pas au roi Thierry ce qu'il avait promis, de sorte qu'il s'éleva entre eux une grande inimitié.

« Or, un jour, ayant rassemblé les Francs, le roi Thierry leur dit : c Rappelez-vous, je vous prie, que les Thuringiens t sont venus attaquer vos pères, qu'ils leur enlevèrent tout a ce qu'ifs possédaient, suspendirent les enfants aux arbres '. ' 0 par le jierf de la cuisse; firent périr d'une mort cruelle v deux cents jeunes filles, les liant par le bras au cou des « chevaux qu'on forçait à coup d'aiguillons acérés de s'écar- « ter chacun de son côté, en sorte qu'elles furent mises en « pièces. D'autres furent étendues sur les ornières des che- « mins et clouées en terre avec des pieux; puis on faisait a passer sur elles des chariots chargés, et, leurs os ainsi « brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens a: et aux oiseaux. » A ces paroles, les Francs demandèrent lout d'une voix à marcher contre les Thuringiens. Thierry prit avec lui pour le seconder son frère Clotaire et son fils Tliéodebert, fit un grand massacre des Thuringiens, et ré- 'îuisit leur pays en sa puissance.

LES FI&S DE CI^QVia (5U^&6l). d9

« Tandis que les rois francs étaient en ThuringOi Thierry voulut tuer son frère. Il fit tendre, dans sa maison, une toile d'un mur à Tautre, cacha derrière des hommes armés et manda son frère» comme pour conférer ayec lui sur quelque affaire importante. Mais la toile étant trop courte, les pieds des hommes passaient par-dessous et Glotaire les jïi avanit d'entrer; aussi garda-t-il ses armes et se fit-il bien accoinpagner. Thierry comprit que son projet, était découvert, il inventa une fable ; on parla de choses et d'autres; et, ne sar chant pas de quoi s*aviser pour expliquer le motif qui lui avait fait appeler son frère, il lui donna un grand plat d'argent. Glotaire partit, après Tavoir remercié de son présent. Pendant qu'il retournait à son logis, Thierry se plaignit aux siens d'avoir perdu son plat sans aucun profit; il finit par dire à son fils Théodebert : c Va trouver ton oncle,< et priec le de te céder le présent que je lui ai fait, » L'enfant y alla et obtint ce qu'il demandait; Thierry était très^abile en de telles ruses.

c Lorsqu'il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le trouver, en lui donnant sa foi qu'il ne courait aucun danger; et il l'enrichit de présents très-honorables. Mais un jour qu'ils causaient sur les murs de la ville de Tolbiac, Her^ manfHed, poussé par je ne sais qui, tomba du haut du mur et rendit l'esprit. »

Conquête d« PI170 des Bnupondes (584). -* Clovis avait rendu les.Bur^ondes tributaires; mais Glotiide n'était pas satisfaite : la mort de Gondebaud, en 516, ne put encore apaiser sa haine ; et un jour elle dit à Glodomir et à ses autres fils : c Que je n'aie pas à me repentir, mes trèa^^hers enfaj)(s, de vous avoir, nourris avec tendresse ; soyez, je vous prie, indignés de mon injure, venges? la mort de mon père et de ma mère. » Ils marohèreat en effet contre les deux roi s des Burgondes, Gondemar et Sigismond, Le dernier' avait récemment étranglé son âls pendant qu'il dormait Les Burgondes furent ^aits,.et Sigismond fut pris; Glodomir le fit ' jeter dans un puits avec sa femme et son autre fils. Mais un jour quHl poursuivait trop vivement l'enBemi, il fut lui*ni6me entouré et tué à Véséronce près de Vienne (ô2(i).

La conquête de la Burgondie fut ajournée par cette mort; mais, en 532, Glotaire et Ghildebert préparèrent une nouvelle expéctition; et invitèrent leur frère Thierry & marcher avec eux» Le roi d'Austrasie refusa, k Si tu ne veux pas

aller en Burgondie avec tes frères, lui dirent ses leudes, nous te quitterons et les suivrons à ta place. ^ Thieriy avait une autre expôditipn en vue; les gens de PAuvergne avaient essayé de se soustraire à sa domination, puis de se donner à Ghiidebert ; il comptait les en punir. « Suivez-moi en Auvergne, dit-il à ses fidèles, et je vous conduirai dans un pays où vous trouverez deToret de Targent autant que vous en pourrez désirer, d^où vous enlèverez des troupeaux , des esclaves et des vêtements en abondance. Seulement ne suivez pa^ ceux-ci. » Clotaire et Ghiidebert marchèrent donc seuls en Burgondie, ils assiégèrent Aulun, et, ayant mis en fuite Gondemar, occupèrent tout le pays (b^k).

Pendant ce temps-là, Thierry tenait parole à ses leudes; il leur abandonnait TAuvergne, qui fut effroyablement dévastée.

Av«ntMre0 d'Attale. — Nous emprunterons encore à •Grégoire de Tours un récit qu'il place après ces événements et qui montre les mœurs du tenips et la triste condition des plus riches Gallo-Romains, mêlés malgré eux aux affaires des rois barbares, dont ils payaient souvent les caprices au prix de leur liberté.

La guerre d'Auvergne avait brouillé Thierry et Ghiidebert. « Ils se réconcilièrent, et, s'étant prêté serment de ne point marcher l'un contre Tautre» ils se donnèrent mutuellement des otages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces otages, il se trouva beaucoup de fils de sénateurs. De nouvelles discordes s'étant élevées entre les rois, leurs otages furent réduits en servitude et condamnés aux travaux publics, ou devinrent les serviteurs de ceux qui les avaient en garde. Un bon nombre s'échappèrent et retournèrent dans leur pays ; parmi ceux qui demeurèrent en esclavage se trouva Attale, neveu du bienheureux Grégoire, évoque de Langres ; il servait un barbare qui habitait le territoire de Trêves. Le bienheureux Grégoire envoya des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu'on Peut trouvé, on apporta au maître des présents ; il les refusa en disant : c De la race dont il est, il me faut dix c livres d'or pour sa rançon. > Lorsque les serviteurs furent revenus, Léon» attaché à la cuisine de l'évêque, lui4it : c Si « tu veux me permettre de partir, peut-être viendrai-ie à < bout de le tirer de captivité. » Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au lieu qu'on lui avait indiqué, il voulut enlever secrètement le jeune homme, mais ne put y parvenir. Alors il dit à un de ceux qu'il avait amenés avec

lui : c Viens me vendre à ce barbare, le prix sera pour toi. > LTiomme accepta volontiers et le vendit douze pièces d'or. « Que sais- tu faire? lui demanda son nouveau maître. — Je f suis habile à faire tout ce qui se mange à la table, et je ne c crains pas qu'on en trouve un qui m'égale dans ce talent- <r là; quand tu voudrais donner un festin au roi, je suis en <r état de composer des mets royaux. — Eh bien, voilà le i jour du Soleil qui approche (c'est ainsi que les barbares « appellent le jour du Seigneur) ; ce jour-là mes voisins et ( mes parents sont invités à ma maison; fais-moi un repas ( duquel ils disent : Nous n'aurions pas attendu mieux de la « maison du roi. » Léon répondit : a Que mon maître ort donne qu'on me rassemble une grande quantité de yo-j. « laines, et je ferai ce qu'il me commandera. »4i— - r [^

c^lui donna ce qu'il avait demandé. Lejour du Seigneur venu, il fît servir les choses les plus délicieuses. Les convive^ louèrent beaucoup le festin, le maître remercia son serviteur et lui donna autorité sur tout ce qu'il possédait. Léon fut chargé de distribuer à tous ceux qui étaient avec lui leur nourriture. Gomme il prenait grand soin de plaire en tout à son maître i le barbare avait en lui une entière confiance. Au bout d'un an, Léon se rendit dans la prairie située proche de la maison où Attale était à garder les chevaux, et se couchant à terré loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu'on ne s'aperçût pas qu'ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme : c II est temps que nous songions à retourner dans

< notre patrie; je t'avertis donc, quand, cette nuit, tu auras

< ramené les chevaux dans l'enclos, de ne pas te laisser aller « au sommeil, mais, dès que je t'appellerai, de venir, et • nous nous mettrons en marche. » Le barbare avait invité ce soir-là à un festin beaucoup de ses parents, au nombre desquels était son gendre. Lorsqu'ils eurent quitté la table vers le milieu de la nuit et qu'ils se furent retirés dans leurs chambres, Léon porta un breuvage au gendre de son maître, qui, tout en buvant, lui parla ainsi : c Dis-moi donc, toi, c l'homme de confiance de mon beau-père, quand te viendra ï l'envie de prendre ses chevaux, et de t'en retourner dans « ton pays ?» Ce qu'il disait par jeu et en s'amusant ; et lui de même en riant répondit avec vérité : « C'est mon projet « pour cette nuit, s'il plaît à Dieu. » A quoi l'autre lui dit : « Eh bien, je vais recommander à mes serviteurs d'être vigiï lants pour que tu ne m'emportes rien. » Ils se quittèrent en

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riant. Tout le monde était endonni, Léon appela Attale, et, les chevaux sellés, lui demanda sUl avait des armes. Attale répondit : c Non, je n'ai que cette petite lance. > Léon entra dans la demeure de son maître, et prit son bouclier et sa fXâ^io* Celui-ci demanda qui était là : c G^est Léon, ton serc viteur; je presse Attale de se lever en diligence pour conc duire les chevaux au pâturage, car 11 est là endormi comme >• un ivrogne, y L^autre dit : c Fais ce qu'il te plaira; » et se * ^ irendonuit.

€ Léon, étant sorti, munit d'armes le jeune homme, et, par la grâce de Dieu, trouva ouverte la porte d'entrée qu*il avait fermée au commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour la sûreté des chevaux ; ils rendirent grâces au Seigneur, prirent leur monture, et s'en allèrent en toute hâte. Lorsqu'ils furent arrivés au bord de la Moselle, ils trouvèrent des hommes qui les voulurent arrêter; mais, ayant laissé leurs chevaux et leurs vêtements. ils passèrent l'eau sur des planches, et, la nuit venue, entrèrent dans la forêt, où ils se cachèrent. Ils marchèrent trois jours et trois nuits sans trouver de nourriture ; alors , par la permission de Dieu, ils rencontrèrent un arbre couvert de prunes, et en mangèrent, ce qui les soutint un peu, et leur permit de continuer leur route. Us entrèrent en Champagne. Gomme ils approchaient de Reims, ils entendirent un bruit de chevaux, et dirent : c Couchons-nous à terre, afin que les c gens qui viennent ne nous aperçoivent pas. » Ils se jetèrent derrière un grand buisson de ronces, tenant leurs épéesnues à la main. Les cavaliers ralentirent leur course en arrivant près de ce buisson, et l'un d'eux dit : c Malheur à moi 1 je ne c puis retrouver ces misérables ! Mais, par mon salut, si je « les rattrape, l'un sera attaché au gibet, et je ferai hacher c l'autre en pièces à coups d'épée. » C'était leur maître qui parlait ainsi ; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche, et il les aurait trouvés en route, si la nuit ne Ten eût empêché. Quand il fut reparti, les fugitifs se mirent en route, et, entrés dans la ville, ils se rendirent à la maison du prêtre Paulelle, qui était lié d'une vieille amitié avec le bienheureux Grégoire. Léon lui donna le nom de son maître. « Voilà, s'écria le prêtre, ma vision vérifiée! J'ai vu c cette nuit deux combes, l'une blanche, l'autre noire, qui <c sont venues en volaht se poser sur ma main. » Ils dirent au prêtre : « Dieu nous le pardonnera malgré la solennité de

c ed jour; nous vous en prions, donnez-nous quelque nour- < riture, car Yoiià la^uatrième fois que le àoleil se lève dec puis que nous n'avons goûté ni pain ni riiçn de cuit, • Le piètre leur donna du pain trempé dans du vin^puis cacha les deux jeunes gens et s'en alla à matines. Cependant le barbare avait retrouvé leurs traces: il suivit Paulelle à Péglise, mais, trompé par le prêtre, il s'en retourna. Les jeunes gens demeurèrent deux jours dans cette maison, et, ayant repris des forces, s'en allèrent, pour retourner chez saint Grégoire. Le pontife, réjoui en voyant ces jeunes gens, pleura sur le cou de son neveu Attale. Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude, lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre, le reste de ses jours, avec sa femme et ses enfants. >

C^nenre contre le» H^isigoth» et les Oetrogothe t expédltiene »M delà dee Alpee (539) et des Pyrénées (54:8). — Le roi des Ostrogoths, le puissant maître de l'Italie, Théodoric, qui avait déjà arrêté les succès de Clovis, enleva, en 523, le Valais aux Burgondes, et le Rouergue, le Vivarais et le Velay aux Francs. Mais il mourut en 526, et les Francs, prenant alors l'offensive, ravagèrent toute JaSeptimanie (531). Cette province resta néanmoins aux Wisigoths, qui la garderont deux siècles ; ce sera par cette porte des Pyrénées que les Arabes entreront sur les terres des Francs. En 533, les Austrasiens reprirent le Rouergue, le Velay ei le Gévaudan ; trois ans après, Vitigès, roi des Ostrogoths, céda aux Francs la Provence pour obtenir leur alliance contre les Grecs. Théodebert, en effet, qui succéda en 53^ à Thierry, son père, dans la royauté d'Austrasie, conduisit une nombreuse armée en Italie, battit les Goths qui l'avaient payé. les Grecs qui Pavaient appelé et ensuite pilla le pays tout à Taise.

La maladie décima son armée. Mais les barbares ne comptaient pas les morts, ils ne comptaient que le butin. Celui que Théodebert rapporta fut si considérable, que Ghildebert et Glotaire, pour garder leurs leudes, durent leur en promettre un aussi riche en Espagne. Ils passèrent les Pyrénées et prirent Pampelune. Saragosse les arrêta. Ils furent battus dans la retraite.

Mort violente de presque to«s les prlnees franes (624l«&«9). En ce temps-là, les princes ne vieillissaient guère; les excès les tuaient jeunes, quand la main de leurs

proches les épargnait. Des quatre fils de Clovis. Chlodomir, roi d^Orîéans, avait été tué le premier en 52(i, nnais du moins par Pennemi. Il laissait trois fils que Clotilde, leur aïeule, accueiliit. Un jour Childebert envoya secrètement vers son frère Clotaire et lui fit dire : c Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes promptement à Paris, pour que nous décidions si on leur coupera les cheveux comme au reste du peuple, ou si nous les tuerons pour partager ensuite le royaume de notre frère. » Fort réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà répandu dans le peuple le bruit que les deux rois étaient d'accord pour mettre ces enfants à la place de leur père. Ils dépêchèrent donc & la reine des messagers, qui lui dirent : « Pemetsnous les enfants, pour que nous les élevions au trône. » Elle, remplie de joie et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya en disant : « Je croirai n'avoir pas perdu mon fils^ si je vous vois succéder à son royaume. » Les enfants, étant allés, furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs. Alors Childebert et Clotaire adressèrent à la reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra en disant : « Tes fils, nos seigneurs, ô très-glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter les enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou ou'^ls soient égorgés. » Q/vT^

Consternée à ce message et en même temps émue d'une grande colère, en voyant cette épée et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation ; ne sachant dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit imprudemment : « Si on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que tondus. » Arcadius s'inquiéta peu de sa douleur, et ne chercha pas à pénétrer ce qu'elle penserait ensuite; il revint en diligence près de ceux qui l'avaient envoyé, et leur dit : « Vous pouvez continuer, avec l'approbation de la reine, ce que vous avez commencé, i Aussitôt Clotaire prit par le bras l'aîné des enfants, le jeta à terre et lui enfonça son couteau sous l'aisselle. L'autre, aux cris de son frère, se jeta aux pieds de Childebert, lui disant avec larmes : « Secours-moi, mon très-bon père, afin que je ne meure pas comme mon frère. » Childebert se laissa toucher et dit : «Je te prie, mon

très-cher frère, aie la générosité de m'accorder sa vie ; si tu ne veux pas le tuer, je te drnnerai, pour le racheter, ce que tu demanderas. » Mais Clotaire l'accabla d'injures : a Repousse-le loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place : c'est toi qui m'as excité à cette affaire, et tu es si prompt à reprendre ta foi ! » Childebert, à ces paroles, repoussa l enfant et le jeta à Clotaire, qui lui enfonça son couteau dans le côté et le tua. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs, et, après qu'ils furent morts, Clotaire monta à cheval et s'en alla, sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux. La reine fît emporter les corps de ses petits-fils sur UD brancard et les conduisit avec beaucoup de chants pieux et une inmiense douleur à l'église Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même manière. L'alné avait dix ans, l'autre sept.

Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se consacra à Dieu, se coupa les cheveux de sa propre main, et fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre. Son souvenir s'est perpétué par le nom de Saint-Cloud, donné au village où il se retira.

A la mort de Thierr'y, en 534, Clotaire et Childebert auraient bien traité son fils Théodebert comme ils avaient traité les enfants de Clodomir. Mais Théodebert, déjà en âge d'homme, d*ailleurs plein de bravoure et aimé de ses leudes, se trouvait en état de se défendre. Ce fut le prince mérovingien le plus actif et le plus brillant. Après sa singulière expédition en Italie, il en méditait une autre contre Constantinople; et on ne sait trop ce qui fût arrivé, si, faisant tourner tète à l'invasion qui, depuis un siècle et demi, allait de Test à l'ouest, il l'eût ramenée du fond de l'Occident, et eût jeté sur la seconde Rome la masse désordonnée et puissante des nations germaniques. Mais il périt à la chasse. Quelque temps auparavant, sa femme, Deuterie, jalouse de la beauté de sa propre fille, l'avait mise daiys un chariot attelé de taureaux sauvages qui la précipitèrent du haut d'un pont, de sorte qu'elle périt dans le fleuve.

Théodebert était mort en 547 ; Théodebald, son fils, âgé de quatorze ans, mourut en 553. Clotaire s'empara de son héritage. Le nouveau roi d'Austrasie eut presque aussitôt à empêcher une défection des Saxons qui refusaient de payer leur

tribut de 500 vaches. « Comme il s'avançait confre eux avec une armée, ils lui apportèrent des paroles de soumission, mais ses soldats Tobligèrent à les chasser sans réponse. Us revinrent encore, offrant la moitié de tout ce qu'ils possédaient; et Clotaire disait à ses leudes : « Renoncez, je vous prie, à a votre projet, car le droit n'est pas de notre côté. Si vous a voulez aller absolument à ce combat, je ne vous suivrai t pas.» Eux alors, irrités, se jetèrent sur lui, déchirèrent sa tente, l'accablèrent d'injures et, Tentraînant de force, voulaient le tuer. Il les suivit donc, mais ils furent battus. Ou doit se bien représenter ces mœurs et cet esprit indompté des guerriers francs, pour comprendre l'abaissement oùtom- J bèrent successivement les deux royautés mérovingienne et j carlovingienne. »|

Clotaire !«', «enl roi des Francs (558-561). — En^ 558, le roi de Paris, Childebert, mourut. Clotaire recusillit ^ encore cet héritage et se trouva seul roi des Francs. Il ne ré->$ gna que trois ans sur toute la monarchie de Clovis. Chramme, son fils, avait formé quelque complot contre lui avec Childebgrt. Son oncle mort, il courut se réfugier en Bretagne; son père l'y poursuivit, battit Jes Bretons, qui voulaient le défendre, et l'ayant pris, le fit/attaçlier avec sa femme et ses enfants dans la cabane d'un paysan, à laquelle on mit le feu.

Clotaire ne survécut lui-même qu'une année à ce fils, et mourut dans sa villade Compiègne* où il venait souvent faire,

1 . Les rois francs n'habitaient guère les cités. Us aUaient d'une de leors villas à l'autre, consommant en chacune les provisions qui y avaient été amassées. Voioi la description que donne Augustin Thierry de la villa de Braine : ■ C'était une de ces immenses fermes où tes rois des Francs tenaient leur cour et qu'ils préféraient aux plus belles villes de la Gaule. L'habitation royale n'avait rien de l'aspect militaire des châteaux du moyet\ âge : c'était un vaste bâtiment entouré de portiques d'architecture romaine, quelquefois construit en bois poli avec soin et orné de sculptures qui ne manquaient pas d'élégance. Autour du principal corps de logis, se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, soit barbares, soit romains d'origine. D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique des armes, jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeurs, depuis la broderie en soie et en or, jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du Un. La plupart de ces familles étaient gauloises, nées sur la portion du sol que le roi s'était adjugée comme part de conquête, ou transportées violemment de quelque ville voisine pour coloniser le domaine royal, des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et des granges. Les maisons des cultivateurs et les masures de serfs du domaine complétaient le village royal, qui ressemblait parfaitement, quoique sur une plus grande échelle , aux villages de l'ancienne Germanie. * Aug. Thierry, Récits des temps viérovingiens, t. I, p. 303.

LES Fllis DE CLOVIS .(51 1-561).

dans rimmense forêt qui Penveloppe, ces grandes chasses qui plaisaient tant aux premiers Mérovingiens. A rapproche de la mort, sous le coup de la douleur, ce barbare se sentit enûn vaincu : c Quel est ce roi du ciel, s'écria-t-il, qui fait ainsi périr les plus grands rois de la terre? »

Sainte BadefTonde. — Au nombre des femmes de Clotaire, il s^en trouva une dont l'histoire peut nous reposer de tant de scènes sanglantes. Radegonde était fille de ce Bertaire, roi de Thuringe, qui était tombé soQS les coups de son frère, et elle-même avait fait partie du butin de Clotaire. Ce prince, frappé de sa beauté pjcéfiûce, la fit élever avec* soin, et plus tard la prit pour épouse. Radegonde avait vu avec horreur cet hymen qui lui donnait le titre de reine. Ses souvenirs la reportaient sans cesse au milieu de sa famille égorgée, et elle ne les oubliait qu'en se dérobant aux honneurs de son rôle officiel pour vivre au milieu des pauvres,

sjbvenJr à leurs besoins, soigner leurs plaies les plus rebu-, ^vtbiDtes, ou bien écouter un clerc lettré et causer longuement des saintes Écritures avec quelque évêque. « C'est une nonne, disait brutalement Clotaire, et non une reine. :» Le cloître, en effet, était Tasile où cette âme délicate et aimante voulait fuir les passions grossières qui l'entouraient. Un jour que le roi fit tuer le dernier frère qui lui restait, elle courut à Noyon et trouva l'évêque saint Médard à l'autel : c Je t'en supplie, très-saint père, lui dit-elle, consacre-moi au Seigneur. » 11 y avait à craindre toute la colère du roi ; l'évêque hésita, car

1. L'église batte par sainte Radegonde fut détruite par un incendie en ioS3 et aussitôt reconstruite. Le tombeau de la sainte est dans une erypte placée loas l'abside.

Tombeau de sainte Radegonde'.

> l'église était pleine de guerriers francs qui le menaçaient.,

l «y Mais la reine, cgïfitant aussitôt un habit de recluse, le som-

• ' ma de donner à Dieu celle qui voulait rompre sans retour

avec le siècle; et il la consacra diaconesse par l'imposition

des mains.

Glotaire se montra fort irrité. Vaincu, cependant, à la longue, par la patiente résistance des évêques, il permit à la fille des rois thuringiens de fonder un monastère de femmes à Poitiers, dont elle est devenue la patronne. Elle s'y renferma en 550, pour n^en plus sortir que morte en 587. Durant cette longue réclusion, elle mêla toujours aux bonnes œuvres et à Taustérité des exercices religieux la culture des lettres ; toujours aussi elle garda ses chers souvenirs du foyer domestique, et nous les retrouvons dans les mauvais vers du plus grand poète de ce' temps, Fortunatus, qui se fit ordonner prêtre pour ne la point quitter.

Ainsi la nature humaine ne per^ jamais ses droits; au milieu du plus furieux déchaînement des passions mauvaises, il reste encore des sentiments purs et délicats. Au sixième siècle, c'était rËglise qui offrait un refuge à ces âmes tendres ou élevées que la barbarie croissante épouvantait : le cloître pour ceux qui cherchaient le recueillement et la solitude; le clergé régulier pour les vertus plus actives, pour ceux qui ne craignaient pas d'éditer porter à des hommes de sang des paroles de paix, de justice et d'amour. Voilà pourquoi les plus mauvais siècles du moyen âge restent, par quelques côtés supérieurs en moralité aux plus beaux siècles du paganisme, et comment Thumanité avance, alors même qu'on la croit précipitée dans les abîmes.

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