‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 26 sur 103 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I9i*sordrcs et ténèbres de ee temps. — L'humanité a traversé peu d'époques aussi malheureuses que le sixième et le seotième siècle de notre ère. L'indiscipline^ , les/brutales violences des barbares, l'absence de tout ordre, re ^^eiî'pies antiques rivalités de ville à ville, de canton à canton, et partout enfin une sorte de retour à l'état de nature, voilà ce que montrent les documents de cette triste époque. On avait' toujours à craindre le pillage, l'incendie ou quelque attaque soudaine et le meurtre. Outre le mal que faisait la violence présente, il y avait encore les perpétuelles inquiétudes que

1 Ouvrages à consaltcr : Essais sur V Histoire de France ^ par M. Gni^ot: Uénils mérovingimSf par Aug. Thierry.

causait la pensée des violences futures, les barbares se faisant aussi peu scrupule de prendre la liberté que les biens des Taincus. Ainsi, lorsque Ghilpéric envoya sa fille en Espagne pour la marier au roi des Goths, il fit enlever à Paris un grand nombre d'habitants de condition distinguée, qui|A' ' durent, bon gré mal ^é, quitter leur patrie, leur famiÛe. ^ pour composer lé cortège de sa fille. Chaque année, ces rois y- *' barbares se faisaient la guerre, et chaque année aussi fai- ' / saient la paix. Alors ils se livraient mutuellement des otages: c'étaient toujours des fils de riches Gallo-Romaine, qui, ^ la première rupture, étaient des deux c6tés réduits à la servitude. On a vu plus haut Thistoire d'Attale, un de ces

Ajoutons pour achever le tableau de ces temps déplorables, que toute culture de Tesprit sVrôte; que la langue latine se déforme dans ces bouches grossières, que, rois et chefs, nul, hors de PEglise et des adpainislarations municipales, ne s'inquiète plus de savoir lire et écrire. La civilisation recule et semble sur le point de disparaître sous les ruines amoncelées par les barbares, et mieux que jamais on peut dire le mot prêté à un ancien : « Ce n'est pas avec de l'eau, mais avec des larmes que Dieu mouilla la terre dont il fit rhomme. »

Frédégaire, le continuateur de Grégoire de Tours, recon- naît avec tristesse le progrès croissant de la barbarie. Le pieux évèque était lui-même bien ij^culte, et demandait déjà ['/ grâce pour les fautes de son style ; du moins Tesprit vivait en lui. « J'aurais souhaité, dit Frédégaire, qu'il me fût échu fen partage une pareille faconde et que je pusse quelque peu i loi ressen^ler. Mais oivyùise difficilement à une source dont les eaiixn^^^^^î^^onde se fait vieux, la pointe de la sagacité s^^^âse; aucun homme de ce temps ne pe# ressembler aux orateurs des âges précédents; aucun n'oserait y prétendre.»

Trois «octéfés en Ctawle. — Quand l'invasion eut passé sur la Gaule, brisant les liens antiques, et apportant de nouvelles idées politiques et sociales, comme elle avait amené de nouveaux peuples, trois sociétés se trouvèrent en pré- I sence, dont l'une servit de lien aux deux autres; les Galloj Romains, les barbares, et entre eux, se recrutant des deux V

côtés, l'Église.

Le elergéi Impor tance dn rôle des évèque». ^ L'É-

glise était allée au-devant des barbares ; elle conquit ses vainqueurs, les amena au pied de* ses autels, leur fit courber la tète sous sa parole et sous sa main. Mais au contact de , r cette barbarie, elle prit elle-même quelque rudesse. Des Ger- ,j I V Vv^ mains, des Francs, asmrèrent aux honneurs de Tépiscopat, ' ^ ei portèrent dans les nasiliques des mœurs qu'elles ne con-

^ \ naissai^t jpomt. Le grand mouvemcAt iy^eUf^uM qui ani-

mait IWjfiîereT^société religieuse se réiénuiy'p^ s'arrêta ; les ténèbres descendirent sur TËglise même. Cependant le clergé conserva quelque tradition de la culture ancienne, quelque teinture des lettres: et, si sa science diminua, son influence s'accrut dans les villes, où Tévèque fut le chef véritable; auprès des rois qui trouvaient dans ses rangs d'habiles conseillers; auprès des grands, qui payaient ses prières par de riches aumônes, préférant faire pénitence avec des terres données à l'Église plutôt qu'avec de bons exemples donnés à leurs fidèles. Armés de l'excommunicatioQ) les évèques inspiraient aux plus violents de ces hommes, mâmeaux rois, une crainte salutaire; et ils ajoutèrent à leur autorité morale un pouvoir réel, en obtenant de Clotaire I" ou de Glotaire II le droit de recevoir, concurremment avec le comte ou gouverneur de la cité, la dénonciation des crimes de vol, de séditioji.Qt d'incendie.

CetteH0gèreiftcemi''clergé^dans les affaires du siècle était heureuse, car il^y avait plus de lumière, d'impartialité et de douceur dans ses tribunaux que dans ceux des barbares. Il était alors à l'avant-garde de la société; et les quatre-vingttrois conciles tenus en Gaule du sixième au huitième siècle n'attestent pas seulement son activitépolitiqueetla ferveur de son zèle, mais aussi ses constants efforts pour rendre les mœurs meilleures et mettre dan^ l'organisation sociale plus de jifetice et moins d'inégalité. Si le concile de Mâcon (585; imposait l'obligation de payer la dîme ou le dixième de tous les produits de la terre aux ministres de l'Église, sous peine d'excommunication perpétuelle, c'est que l'Église était seule en ce temps-là à songer aux pauvres. Le concile de Lyon (583) avait décrété qu'il y aurait dans toutes les villes un logement séparé pour ^s lépreux, lesquels seraient nourris cl entretenus aui p^it de l*Bgiise. Le concile de Châlon {6kk) défendait de venàfe des esclaves chrétiens hors du royaume; et les Pères ajoutaient : c La religion réclame que les chrétiens soient rachetés entièrement des liens de la servitude.!

L'assemblée d^Orléans, en 511, avait accordé aux églises le droit d'asile; droit, mauvais en temps de paix, d'ordre et de justice, précieux à une époque où le faible était à la merci du fort. L'Église prenait donc courageusement les affligés sous sa protection. Elle appelait à elle la veuve, l'orphelin, le pauvre, le proscrit, et c'est parce qu'elle avait avec elle tous les faibles qu'elle fut si forte, car les faibles et les opprittiésj c'était alors àxeu près tout le monde.

Saint-Victor de Marseille >.

I#e0 meiiftstèrefl. — A côté des églises s'élevaient les monastèjpe?. ^aint-Mçrtin avait introduit en Occident la vie I^^^J^wrsaînt Antoine avait, le premier, au troisième siècle, pratiquée en Orient et dans les déserts de la Thébaïde. Il avait fondé, en 360, le monastère de Ligugé, à 8 kilomètres de Poitiers, et, plus tard, celui de Marmoutiers, près de Tours. Vers le même temps, fut bâti celui de l'île Barbeaudessus de Lyon, et au commencement du cinquième siècle celui de Saint-Victor, à Marseille, qui furent tous deux long-

1. L'abbaye de Saint-Victor, bâtie par Cassien et longtemps un foyer da science religieuse, a été plusieurs foie rebâtie et resuuree.

122 ÉTAT DE LA GAULE AU SIXIÈME SliCLB.

temps célèbres. Dès lors les couvents se multiplièrent rapidement; au sixième siècle, il y en avait déjà 238. Les cénobites vivaient sans règle générale, et quelques-uns se livraient aux excès d'une piété plus bizarre qu'édifiante, comme ce stylite des environs de Trêves, qui se tenait debout et pieds nus, hiver comme été, sur la cime d'une colonne d'où les évoques du voisinage eurentgrand'peineàle faire descendre. Mais vers 530, saint Benoît de Nursia rédigea, pour les moi-

Cloltre de Saint-Trophime '.

îles du Mont-Cassin, des statuts qui furent promptement adoptés dans toute la Gaule. Cette sage règle rejetait les macérations inutiles et partageait le temps des moines entre la prière, le travail des bras et celui de l'esprit; elle leur faisait défricher le sol, mais aussi elle leur imposait la lecture et la copie des manuscrits. « On perce le diable d'autant de coups, disait un abbé, qu'on trace de lettres sur le papier.» Un peu de vie littéraire se conserva donc au fond des mo-

1. Ce cloître, un des plus beaux de France, tient à Téglise de Saint- Trophime à ArleSf où se montre le mélange de l'ancien art romain et de l'architecture chrétieniro de» premiers âges.

ÉTAT DE LA GAULp AU SIXIÈME SIÈCLE. H3

nastëres, et c'est de là qu'elle sortira pour se répaadre sur la société, quand cette société aura retrouvé assez de sécurité et de loisir pour se remettre à penser.

« Une abbaye n'était pas seulement un lieu de prières et de méditation, c'était encore un asile ouvert contre l'envahissement de la barbarie sous toutes ses formes. Ce refuge des livres et du savoir abritait des ateliers de tout genre, et ses * dépendances formaient ce que nous appelons aujourd'hui une ferme modèle ; il y avait là des exemples d'industrie et d'activité pour le laboureur, l'ouvrier, le propriétaire.. Ce fut, selon toute apparence, l'école où s'instruisirent ceux des conquérants à qui l'intérêt bien entendu fit faire sur leurs dqniifunes de grandes entreprises de culture ou de colonisation, drà choses dont la première impliquait alors la seconde '. >

Ëàii Qallo-Bomalna } la prépondérance pâme des vtt|0a a«x «ampagriiM. — Les barbares avaient renversé > PaÂi^istration impériale, mais non l'organisation intérieure > dfRj^^tés. Cependant, un cog^^ gajjf é^it^^vejmsTy >tablir \ g^]j ireprèsenter le roi, percevou: l'impôt <pie les Gallo-

" ' continuèrent à payer, et rendre la justice. Les vain-

dèrent leur cqrie^ leurs magistratures, l'usage de la///l / aine, et ces institutions ont, d^ns un très-grand nomi, villes, traversé tout le moyen âge. Mais la présence nte de ce comte franc, investi de tous les pouvoirs porta de graves atteintes aux libertés municipales,, ^[i '; t

J)|<i*autres égardi^, furent agrandies. Ainsi les habitants Â^v' \ des Tilles reprirent le droit de porter les armes que les Ro- ' mains leur avaient ôté. La société gallo-romaine présentait trois conditions principales : les hommes libres propriétaires, les colons attachés au sol qu'ils cultivaient, les esclaves do* mastiques ou agricoles. Dans- le système de pénalité desA*^' " Francs, la vie d'un Gallo-Romain n'était estimée que la moi^ iié de celle d'un barbare. Les Gallo-Romains libres vivaient presque tous dans les cités, suivant les habitudes de la société grecque et romaine, les riches de leurs revenus, les pauvres du peu d'industrie et de commerce qui subsistaient encore. Les barbares, au contraire, dédaignaient le séjour des villes, pour rester, comme de l'autre côté du Rhin, à

1. Aog. Thierry, Eêsai sur thistoire du tiers état, p. 8. Voyez le Mémoire de M. Mignet sur cette question Comment l'ancienne Germanie est entrée dans la société civilisée de l'Europe occidentale. Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, t. III, p. 773. .

Tair libre, sous les grands arbres, à portée des terrains de chasse. Les plus riches propriétaires gallo-romains suivirent Texemple des maîtres du pays. Ils quittèrent le tjiclinium et . les couronnes de fleurs, les bains parfumés et les moelleux/ : tapis de l'Orient, le poète et le j^ragrârqui égayaîentTêïïr rejSas, les jeux du cirque et les discussions de la curie qui égaya|çpt leurs loisirs, pour les longues chasses, les bruyan- ■J'' . tes ôrgiéà et la fière indépendance des barbares. Alors fut accomplie une importante révolution. La prépondérance qui, dans Tantiquité, appartenait aux villes, passa aux campagnes, où l'aristocratie s'établissait. Le moyen âge aura, en place de la vie municipale qui développe la civilisation et la liberté, le règne des châteaux et cette noblesse terrienne qui a partout montré de brillantes qualités militaires, mais partout aussi a courbé, pendant des siècles, le paysan sur s^n V siUon, l'artisan sur son métier, et tenu l-uo ei l'autre dansia misère, l'ignorance et la servitude. Vy^""^

lies barbares } condition des terres et dea peNbnneaj Verg^eld. -— Après la conquête, les Francs n'avaient point dépossédé les propriétaires du sol uy^egure générale, mais leurs rois avaient pris les terres du fiscKmpérial et en^ avaient fait à leurs fidèles des cencQS^^ns en toute propriété*. Ce fut ce qu'on appela ^es^afctli' {ail od ou terre pleinement possédée) ; le traité d'Andelot (587) en confirma la possession aux îeudes. A partir du huitième siècle, les rois accordèrent des concessions temporaires limitées soit à un nombre fixe d'années, soit plus fréquemment à la vie du donataire ou du donateur. Ces concessions, faites à l'imitation des 'précaires ecclésiastiques (usufruits de cinq années au plus), auxquelles étaient parfois attachées certaines conditions et redevances pécuniaires, furent appelées bénéfices, et l'usage s'en étendit des rois aux particuliers ainsi qu'aux églises. Les terrés tributaires^ soumises à un tribut en argent ou en nature, avaient été d'ordinaire concédées à des hommes d'une condition inférieure avoisinant la servitude. Pour les personnes, on distinguait :

i. Ces idées sont contraires à celles qai étaient exposées naguère dans nos histoires. Sans doute bien des violences furent commises au moment de la conquête, et beaucoup de propriétaires gaUo-romains furent chassés de leurs domaines par quelque soldat farouche. Mais il ne se trouve dans k>s I documents aucune preuve que les Francs aient fait un partage régulier des

terres.

éTAT DR LA HAUTE AU S!XIÈHE SIÈCLE. 125

1* Les hommes libres^ qui ne devaient rien à personne, mais étaient obligés, vis-à-vis du roi, à quelques dons ; vis-à-vis de la nation, au service militaire dans les guerres nationales; / • levdes, qui avaient les bénéfices et qui étaient astreints à de>^^^ certains devoirs envers ceux de qui ils les tenaient. Les leudes royaux, parmi lesquels le roi choisissait habituellement les ducs et les comtes qu'il envoyait commander les armées, les provinces ou les villes, étaient ceux qui avaient reçu directement du roi leur bénéfice. Cus leudes royaux, qui, vivant dans rintimité du prince, obtenaient de lui des domaines considérables, et les chefs qui avaient eu assez de terre pour en distribuer à leurs fidèles, formaient une aristocratie dont la force et les prétentions iront chaque jour en croissant.

2® Le Ute^ qui, de même que le colon romain, ne pouvait être capricieusement arraché du domaine qu^il cultivait c^mm^ermier, et pour lequel il payait au propriétaire une

30 Vesclavey à qui l'on ne reconnaissait plus la liberté personnelle que le lile et le colon gardaient encore.

Dans le système de pénalité des lois barbares, où tout, le meurtre comme le vol, se compensait avec de Por (vergeld, argent de la défense)^ la vie d'un Gallo-Romain est toujours estimée la moitié du prix de la vie d'un Franc.

Voici quelques exemples de cette curieuse hiérarchie sociale marquée par le prix du sang, sorte d'appréciation qui, à force d'être appliquée dans cette société livrée à toutes les passions brutales, était devenue la règle.

Pour le meurtre du barbare libre, compagnon ou leude du roi, tué dans sa maison par une bande armée, chez les Saliens • -. 1500 sols •

Le duc chez les Bavarois, Pévèque chez les Alamans 960

L'évêque chez les Ripuaires, le Romain, leude du roi, chez les Saliens. 900

Les parents du duc chez les Bavarois 640

■ Tout leude du roi, un comte, un prêtre né

libre, un juge libre 600

1. If. Gaerard a évalué le sou d'or à 9 fr. 23 c. yaleur réeUei et à soir. 53 c. valeur aetaelle.

Un diacre chez les Ripuaires 500 sols.

Chez les Alamans et les Saliens 400

Le Salien ou le Ripuaire libre 200

Le Barbare libre des autres tribus. ...... 160

L'esclave bon ouvrier en or . 150

Le Romain propriétaire, le lite germanique,

Tesclave ouvrier en argent 100

L'affranchi 80

L'esclav^e barbare. . . i . ^.^ . 55

L'esclave forgeron . h'ii /' ; . .\' i ; '. .. .X- . 50 Le serf de l'église du roi et le Romain tributaire 45

Le gardien de porcs 30

L'esclave chez les Bavarois 25

Cionvernement. — La royauté était à la fois élective et héréditaire, c'est-à-dire que le roi était élu, mais toujours choisi dans la famille des Mérovingiens. Ces rois sont quelquefois appelés les princes chevelus. Les raser, c'était les déposer. « On dépouillait un roi franc de sa chevelure, dit Chateaubriand, comme un empereur de son diadème. Les Germains, dans leur simplicité, avaient attaché le signe de la puissance à la couronne naturelle de l'homme. » Au delà du Rhin, les rois n'avaient eu qu'une autorité fort restreinte. Après la conquête, les Gallo-Romains, surtout les évoques, cherchèrent à donner à ces princes quelques idées d'ordre et d'administration. Le territoire fut divisé en comtés et les comtés en centuries. Dans chacune des anciennes cités galloromaines, un officier du roi, un comte, vint rendre la justice, concurremment avec l'évoque, à qui certaines causes furent réservées. Francs, Gallo-Romsûns, Burgondes^ Wisigoths, étaient jugés par I^i,:Inai9^ dfaprès leur loi particulière et leurs coutumes. Il perceyait-tes revenus publics, convoquait le ban des hommes libres et les conduisait à l'armée. On réunit quelquefois plusieurs cités sous la surveillance supérieure d'un duc, lequel eut alors sous ses ordres plusieurs comtes. Ainsi les rois barbares respectaient moins l'indépendance des cités que ne l'avaient fait lesempereurs. Ilsessayèrent môme de rétablir la fiscalité romaine qui était tonibée avec l'empire ; mais cette tentative, comme toutes celles que firent quelques-uns de ce^ rois ou de leurs ministres pour mettre un peu d'ordre dans cette société, irrita ptfofondé-

ment les grands, surtout ceux d'Austrasie plus étrangers aux "^ . v coutumes romaines. ]l^

Les Francs avaient en effet apporté de la Germanie une'f^ "|( . idée qu'on ne connaissait plus dans Tempire, celle de la souveraineté de la nation. Pour les questions importantes, le roi était obligé dans les premiers temps, de réunir rassemblée générale [champ de Mars), à laquelle tous les hoinmes libres étaient tenus d^assister. C'est là aussi qu'en souvenir de l'ancienne fraternité d'armes qui avait existé en Germanie, les Francs venaient offrir au prince leurs dons > annuels. Dans chaque comté, dans chaque centurie, les hommes libres formaient la cour du comte ou du centenier, pour rendre la justice. Ces habitudes de liberté et d'égalité s'alliaient mal avec les allures despotiques da régime impérial. Tous ceux qui en souhaiterait le retour, Chilpéric, Bru- Vf / / nehaut, Ëbroïn, périrent à la peine.

Aristocratie mllttalre. — Mais cette victoire ne profita qu'aux grands, qui peu à peu formèrent, au milieu de la nation une noblesse puissante, d'autant plus redoutable qu'elle se donna un chef dans le maire du palais. Le roi vivant entouré d'une foule nombreuse de leudes, il y avait toujours autour de lui beaucoup de bruit et de tumulte. Pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos, on institua de bonne heure un maire du palais, élu par les grands et juge detoutes les querelles qui s'élevaient dans la demeure royale. Il n'avait que la police du palais et le commandement des leudes ; il prit peu à peu les fonctions que le roi s''ennuyait de remplir, , ,

eton verra le maire du palais, surtout en Austrasie, contrain- \

dre les Mérovingiens à se résigner au rôle de rois fainéants.^ • '

Loip barbare*. — Chaque tribu germanique avait sa loi.^v ^ Celle des Wisigoths et des Burgondes se rapproche beaucoup de la loi romaine, sous laquelle vivaient le clefgé et les Gallo-Romains. Nous avons encore les lois des Âlamans, des Bavarois, des Ripuaires et des Salions. Trois caractères principaux les distinguent de la loi romaine. D'abord elles ne forment qu'une législation pénale, c'est-à-(Jire qu'elles no\ , ' s'occupent que des délits, ce qui accuse une société singulière-î ^'| , . ment violente. En second lieu, elles permettent de racheter/ toute blessure à prix d'argent, par une amende oû'composition {Vèrgeld), dont le prix diffère d'après la condition de l'offensé. Enfin elles admettent la preuve des faits par le témoignage d'un certain nombre de parents ou d'amis.

128 éTAT DE LA GAULE AU SIXIEME SIÈCLE.

soit de Taccusô soit de Taccusateur (cojuratoreit, institution d'où est sorti le jury). Le juge P^^jJ/^ÇâoûJ!^ cependant le combat, ou duel judiciatrey et lesyépreoyèft' ]^r Peau froide, par Teau bouillante et pa^jQj^^te rouget Dans l^p^f^gner cas, Taccusé, jeté pieds et fJômgsires dans jifiyjS^Sjsfâîi^ d'eau, était regardé comme coupable sMl 'MraageaïÇTeau qui avait été religieusement consacrée ne pouvant, dit- on, rien conserver d'impur; dans le second, il plongeait sa main au fond d'un vase rempli d'eau en ébuUition, pour y prendre un anneau que le juge y avait jeté. S'il la retirait sans qu'il y eût trace de brûlure, il était acquitté. C'était le jugement de Dieu. Pour l'épreuve par le fer rouge? il fallait porter quelques pas une barre de fer rougie au feu ; si, trois jours après, la main était sans blessure ou si la blessure offrait un certain aspect, l'accusé était innocent. Les tortup^ et les sllOD^cgs étaient réservés pour l'esclave et le serf corivtifnfcï/s d un crime. L'homme libre n'était habituellement soumis qu'au vergeld.

Voici cependant un exemple contraire, à la suite d'un duel judiciaire que raconte Grégoire de Tours (liv.X): « La vingtneuvième année du roi Contran, comme ce ?^V^2È^)SfW^ dans laforêt des Vosges, il y trouva les restes d'unÎMffl^^on avait tué. Le garde de la forêt, interrogé pour savoir qui avait osé tuer le buffle dans une forêt royale, nomma Ghaudon, chambellan du roi. Gontran le fit charger de liens et conduire à Châlons où il fut confronté avec le chambellan. Celuici nia avoir commis cette action, le roi ordonna que le combat décidât entre eux. Chaudon était vieux; il présenta son neveu pour combattre à sa place. Les deux adversaires furent menés au champ clos. Là, le jeune homme, poussant fortement 3a lance contre le garde, lui perça le pied et le fît ton>-

• ber; mais comme il se précipitait sur lui pour lui couper la gorge avec son couteau, l'autre lui plongea le sien dans le

• Ygntre, et tous deux restèrent mort sur la place. A cette vue, I Chaudon s'enfuit en grande hâte pour gagner l'asile de l'é- ' glise de Saint-Marcel. Mais Gontran cria.aU'on le prît avant

qu'il l'eût atteint, le fît attacher à un jj^dleiau et lapider. » On voit là, sans parler de ces trois hommes envoyés à la mort pour un buffle par le plus débonnaire dés Mérovingiens, le droit exercé par les vieillards et les femmes de se faire remplacer, et le sort qui attendait celui dont le champion avait été vaincu.

BTAT DE LA GAULK AU SIX^MË SIBGLB. 1S9

Ii»l MU««e. ^ Celte loi, rédigée en latin sur la rite gaur che du Rhio, avant te baptême de Cioris, est précédée d'un prologue écrit postérieurement par quelque clerc d'origine franque, et où se montre à nu tout ce qu'il y avait de sauvage encore dans ce peuple, mémo dans ses lettrés, et aussi de sincère dévotion envers TÉglise; « Vive le Christ qui aime les Francs I qu'il garde leur royaume et remplisse leur chef de la lumière de sa grâce; qu'il protège l'armée, qu il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et de la félicité ; que le Seigneur Jésus dirige dans la voie de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ; car cette nation est cel]|q' au^j^tite en nombre, mais brave et forte, secoua le dur jou^des Romains, et qui, après avoir reconnu la sain* télé du baptême, orna somptueusement d'or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer ou fait déchirer par les bètes. »

Un article fameux de la loi salique décrétait qu'une femme ne pouvait hériter de la terre salique ou patrimoniale, pour laquelle le Franc devait le service militaire. Cette exclusion était aaturelle , plus tard on assimila le royaume à la terre salique, et les femmes, en France, ont été toujours exclues du trône*

DcMri^MiiMitloB de l'cvclavaire. — Par le progrès croissant des doctrines morales, la servitude antique avait déjà perdu de sa rigueur, quand TËglise, en préchant le dogme de la fraternité humaine et de la commune rédemption, lui porta le plus rude coup. Les affranchissements se multiplièrent et l'esclave fut moins à la discrétion du maître. Puis vint riûvasion, qui, désorganisant tout, désorganisa aussi l'esclavage, d'autant mieux que cet état contre nature a besoin pour se maintenir de la législation la plus sévère. Le barbare, vainqueur impérieux, ne distinguait pas toujours la toge d» la tunique. Dans le commun malheur, Tintervalle qui sépa-^ rait le maître de l'esclave diminua. Le luxe disparaissant et les mœurs germaniques prenant le dessus, les esclaves domestiques furent moins nombreux, l^elégués aux champs/ ' ils se rapprochèrent 4&J|gcûndition du colon ; et la plupart devinrent serfs de la gfëbe^^st-à-dire attachés au sol et ne devant qu'un travail réglé, au lieu d'un service arbitraire. Cette classe nouvelle s'accrut par en bas et par en haut. Les esclaves s'y élevèrent, les colous et les hommes libres ruinés

130 ETAT DE LA GAULB AU SlliàMB 81ÈGLS.

y tombèrent. Au neuf ième et au dixième siècle cette transformation sera opérée; alors il n'y aura plus guère d'esclaves, il y aura seulement des serfs; mais il faudra huit siècles encore pour détruire cette seconde servitude.

lltoioive d« o^mte I^enda^te*. — L'aventureuse histoire d'un personnage qui, sorti de la plus basse condition, s'éleva au plus haut rang, fera mieux connaître cette société barbare en nous la montrant en action.

Leudaste était né serf de la maison royale. Un intendant de Gharibert l'enrôla dans les bas services du palais ; à la première occasion favorable il s'enfuit*i!|^ro» fois^nj^amena, autant de fois il s'échappa. Le %u^et \e/s^lOi n'y faisant rieu, on lui fendit l'oreille, ce \ùi le marquait d'un

/.«. < ^j signe de flétrissure indélébile. Il se sauva encore. Gharibert, * ^^ «^en ce temps4à, venait d'éjipjisenj^UÇ;^ itersonne du palais, Markowefe, fille d'un xliTàènv de lamei Leudaste sut intéresser la nouvelle reine au sort d'un ancien compagnon d'esclavage. Elle lui confia la garde de ses chevaux ; de là il parvint au titre de comte des écuries de la reine : ce qui le mettait non-seulement au rang des hommes libres, mais aa niyfiHu des nobles francs. L'habileté avec laquelle il exploita la faveur de Markowefe lui valut assez de richesse pour qu'à la mort de sa protectrice il fût en état d'acheter, par ses présents au roi Gharibert, la charge de comte dès écuries royales, puis enfin celle de comte de Tours.

Alors Leudaste se crut tout permis : exactions, violences, outrages. La mort de Gharibert délivra les habitants de ce fléau : la ville entra dans le lot de Sigebert, et Leudaste alla vivre dans le palais de Ghilpéric, où il chercha à prendre auprès de Frôdégonde l'ascendant qu'il avait eu auprès de Markowefe (567). Ginq ans après, un homme d'une noble famille d'Auvergne fut élu évêque de Tours par le peuple et le clergé de cette ville, dont il avait gagné l'aflection durant un pèlerinage au tombeau de saint Martin. G'est le grave et pieux personnage auquel nous devons tant de précieux détails sur ce temps, l'historien des Francs, saint Grégoire de Tours. Le roi Sigebert confirma ce choix heureux. Grégoire dut bientôt à sa naissance, à son caractère ferme et sérieux, à sa dignité, une influence considérable, même au delà des

t. Voyoz pour plus de détails doux Uaax récits de M. Aug. Thierry; j'en extrais plusieurs pas^iàges* .

tokT Dfe LA CUktiLfe M SIXlèHB SIBCLB. 181

mort de sa viUe épiseopale. Les troupes de Chilpéric étant entrée dans la» cité en 574, Lewlaste fut rétabli dans son office; mais, en face de Grégoire, il se contint quelque temps. L^aseassinat de Sigebert, en le délivrant de toute cnânte, lui rendit son assurance, et il recommença les violencea étales brutalités de sa p^m^rM<lniinistration. Sou- ▼eotUlut^wiTait, quand il ^ftfelyf comme juge, dMnjurier le pKRfew'CT même l'assistance, de faire enchafner un prêtre ou Ihipper du bâton un guerrier franc. Dans ces momentslà, Tancien serf ne distinguait plus ni vainqueurs ni vain- / eus. Quant au bon droit, il n'y en avait, bien entendu, qu'a^y ^ V vec de Ta^nt. l -

Grégoire supporta patiemment, pendant deux années, ces violences. A la fin, une députation, partie secrètement de Tours, alla tout dévoiler au roi CfaUpéric, et Leudaste, après une enquête, fut destitué. Dès lors, il voua une haine mortelle à Tévèque qui Favait fait chasser et à Frédégonde qui ne Pavait pas soutenu. Il combina un plan pour les perdre tous deux ; il se concerta avec un prêtre, Rikulf, qui ambitionnait la place de Grégoire, et avec un sous-diacre du même nom qui ambitionnait autre chose, puis alla trouver Chilpéric et accusa Tévêque de vouloir livrer Tours au roi d'Austrasie et de répandre sur FVédégonde des bruits injurieux. La colère du roi fut extrême à cette double révélation. Il exigea que Leudaste produisît des témoins. L'ancien comte désigna (ieax amis de 'Gfèjgoire qui parleraient, disait-il, si on les mettait à la torture, et le sous^diacre Rikulf qui parlerait sans cela.

Leudaste espérait que Chilpéric mettrait dans cette 9ttàm tout remportement de sa passion barbare, et que, content de son seul témoignage, et de celui du sous-diacre Rikulf, sans pins aâiple informé, il chasserait FVédégonde et tiendrait Té- Tèque en disgrâce. Mais, entre Frédégonde et Chilpéric, il y avait dos liens dWection et de crimes quUi n^était pas fecile de brîser. Instruite de Faccusation formée contre elle, elle eut assez d'empire sur Chilpéric pour obtenir que tout fût examiné avec calme et lenteur. Elle se sentait un ennemi et voulait le trouver. Un synode de tous les évêques deNeustrie fut convoqué au domaine royal de Braine pour juger Grégoire.

Quand le synode s'ouvrit, toute la population gallo-romaine des environs accdarnt, témoignant sa sympathie pour Tévè^

!ia2 JBTÀT DE LA OàULK AU SIXIBMË. SIÈCLE.

que; les Francs oux«-]nèiDeB le saluaient avec respect. 6ei^ .ihram, évêquede Bordeaux, exposa les faits de la cause; el, ioterpellant Grégoire, le requit de déclarer s'il était vrad qu'il eût proféré des imputations contraires k Tbonneur de la reine. « En vérité, je n*ai rien dit de cela, » répondit Tévôque de Tours. — c Le léger murmure de satisfaction que ce» paroles excitèrent dans rassemblée se traduisit au dehors en trépignements et en clameurs. Malgré la présence du, roi, les vassaux francs, étrangers à Tidée que se faisaient les Romains de la majesté royale et de la sainteté des audiences judiciaires, intervinrent tout h coup dans le débat par des acclamations empreintes d'une rude liberté de langage. c Pourquoi impute-t-on de pareilles choses à un prètm de € Dieu? — D'où vient que le roi poursuit une semblable afc faire? «— Est-ce que Pévèque est capable de tenir des pro- « pos de cette espèce, môme sur le compte d'un esclave? Ah! « Seigneur Dieu, prête secours à ton serviteur. » A ces cris d'opposition, le roi se leva, mais sans colère, comme habitué de longue main à la brutale franchise de ses leudes. Élevant la voix pour que la foule du dehors entendit son apologie, il dit à l'assemblée : « L'imputation dirigée contre ma femime c est un outrage pour moi ; j'ai dû le ressentir. Si vous c trouvez bon qu'on produise des témoins à la charge de « l'évèque, les voilà ici présents; mais s'il vous semble que c cela ne doive pas se faire, et qu'il faille s'en remettre à la « bonae foi de l'évèque, dites*le; j'écouterai volontiers ce « que vous aurez ordonné. »

« Les évoques, ravis et un peu étonnés de cette modération et de cette docilité du roi Ghilpéric, lui permirent aussitôt de faire comparaître les témoins à charge dont il annonçait la présence ; mais il n'en put présenter qu'un seul, le sousdiacre Rikulf. Les deux amis de Grégoire, désignés par Leudaste, persistaient à dire qu'ils n'avaient rien à déclarer. Quant à Leudaste, profitant de sa liberté et du désordre qui présidait à l'instruction de cette procédure, non-seulement il n'était point venu à l'audience, mais de plus il avait eu la précaution de s'éloigner du théâtre des débats. Rikulf, auda* deux jusqu'au bout, se mit en devoir de parler; mais les membres du synode l'arrêtèrent, en s'écriant de toutes parts : « Un clerc de rang inférieur ne peut être cru en justice contre un évêque. » (Augustin Thierry.) . La {preuve testimoniale ainsi écartée, il ne restaii plus qu'à

sVn tenir ù ht parote et aa serment de reocnsé; le voi, Mêle à sa ipnomesse, n'objecta rien pour Je fond, mais il chicana. SOT la fbrpie; soit par un caprice diaiagiaatioii, soit que de> vagnes souTenirs de quelque vieille superstition germanique lui retinssent & l'esprit sous, des formes chrétiennes, il you* lut que la justification de rôvèque Grégoire fût accompagnée d'actes étranges et capaUes de la foire ressembler à une sorte d'épreuve, magique. Il exigea que l'évèque dit la messe tnna fois de suite à ûois autels différrats et qu'à l'issue de chaque messe, debout sur les d^rés de l'autel, il jurât qu'il n'avait point tenu les propos qu'on lui attribuait.

Les trois messes furent dites, et les trois serments prêtés sur trois autels. « Aussitôt après, le ooncile rentra en séance ^ Ghilpéric avait déjà repris sa place, le président de l'assemblée resta debout et dit avec une gravité m^jeatueuse : « O < roi, l'évèque a accompli toutes les choses qui lui avaient c été prescrites; son innocence est prouvée; et maintenant c qu'avons-*nous à faire ? Il nous reste à te priver de la coipr^ t munion chrétienne, toi et Berthram, l'accusateur d'un d€^ tt ses frères. » Frappé de cette sentence inattendue, le ro4 changea de visage, et de l'air confus d'un écolier qui rejeta, sa faute sur des complices, il répondit : a Mais je n'ai ra« t conté autre chose que ce que j'avais entendu dire. — Qui t est^^e qui l'a dit le premier? répliqua le président du conc cile d'un ton d'autorité plus al^olu. — C'est de Leudaste c que j'ai tout appris, » dit le roi encore ému d'avoir entendu retentir à ses oreilles le terrible mot d'excommunication. ,

L'ordre fut donné sur-le-champ d'amener Leudaste à là Larre de l'assemblée ; mais on ne le trouva ni dans le palais maux environs; il s'était esquivé prudemment. Les évoques résolurent de procéder contre lui par contumace, et de le déclarer excommunié. Quand la délibération fut close, le président du synode se leva et prononça l'anatbème selon les formules sacrées :

c Par le jugement du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en vertu de la puissance accordée aux apôtres et aux successeurs des apôtres de délier et de lier dans le ciel et sur la terre, tous ensemble nous décrétons que Leudaste, semeuç de scandale, accusateur de la reine, faux dénonciateur d'un évèque, attendu qu'il s'est soustrait à l'audience pour s^ toustraûre à son jugement, sera désormais séparé du giron

13^ ÉTâT DG LA GAUtB ÀX3 SIXIÈME 8iÈei.B

de la sainte mtee Église et exclu de toute comniiiiikMi chrétienne. Dans la vie présente et dans la vie à Tenir, que nul dirétien ne lui dise salut et ne lui administre la w^aie communion du corps et du sang de Jèsu8*<]:brist; que personne ne lui fasse compagnie, ne le reçoive dans sa maison, na traite avec lui d^aucune afibire, ne boive, ne mange, ne converse avec lui, à moins que ce ne soit pour rengager à se repentir; qu^il soit maudit de Dieu le Père qui a créé Pfeomme; quHl soit maudit de Dieu le Fils qui a souffert pour Thomme; quUl soit maudit de TEsprât-Saint qui ise répand sur nous an baptême; quHl soit maudit de tous les saints qui, depuis le commencement du monde, ont trouvé grâce devant Dieu; qu*il soit maudit partout où il se trouvera : à la maison ou aux champs, sur la grande route ou dans le ssentier; qa'il soit maudit vivant et mourant, dans la veille et dans le sommeil, dans le travail et dans le repos; qu'il soit maudit dans toutes les forces et les organes de son corps ; qu^il soH mau* dit dans toute la charpente de ses membres, et que, du sommet de la tête à la plante des pieds, il n'y ait pas sur lui la moindre place qui reste saine; qu'il Soit livré au supplice avec Dathian et Abiron, avec ceux qui ont dit au Seigneur : < Retire-toi de nous, » et de même que le feu s'éteint dans Teau, qu'ainsi sa lumière s'éteigne pour jamais, à moins qu'il ne se repente et vienne donner satisfaction. » A ces derniers mots, tous les membres de l'assemblée qui avaient écouté jusque-là dans un silence de recueillement, élevèrent ensemble la voix, et êrièrent à plusieurs reprises : «Amen, que cela soit, qu'il soit anathème ! Amen, amen ! »

Ensuite on passa au jugement de Rikulf, qui fut condamné à mort. Sur la prière de Grégoire, Ghilpéric lui fit grâce de la vie; mais, avant de le laisser sortir de ses mains, Frédé* gonde le fit affreusement torturer. « Je ne crois pas, dit Pévêque de Tours, qu'aucune chose inanimée, qu'aucun métal eût pu résister à tous les coups dont ce pauvre malheureux fut meurtri. » Depuis la troisième heure du jour jusqu'à la neuvième, il resta suspendu à un arbre et les mains liées derrière le dos; à la neuvième, on le détacha et on t'étendit sur un chevalet, où il fut fouetté de bâtons, de verges et de courroies mises en double, et cela non par un ou deux hommes, mais tant qu'il en pouvait approcher de ses misérables membres, tous se mettaient à l'œuvre et frappaient. . Au milieu de ses tortures, Rikulf avoua toute l'intrigue :

iVAT DE tA GàULB AU SIXliXB SliCLB. 135

lui et Wê ecMnplices avaient espéré faire renvoyer la reine et ses deox ÛH ponr qne GIotîs, fils aîné de Chilpéric, héritât du trône ; alors Leudaete eût été fait duc et le premier dans l'État après le roi. On a tu que Frédégonde s*était souvenue de l'ambition que Leudaste avait eue pour le fils de son époux.

Cependant Leudaste fuyait déguisé. Il put arriver à Tours avant qn'on y connût la sentence portée contre lui ; il enleva ses ridiesses et se retira dans le Berry, qui appartenait au roi Contran. Mais, au premier village où il passa, la vue de ces lourds chariots tenta la cupidité des habitants. Le juge do canton se mit à leur tête, et tout fut pris. A quelque temps de là, il faillit lui-même tomber aux mains des soldats qui le cherchaient, et n*eut d'autre ressource que de gagner l'asile de Saint-Hilaire de Poitiers. Après la joie de se trouver enfin en sûreté, vint l'ennui de cette retraite dans le saint lieu. Mais beaucoup de proscrits s'y trouvaient avec lui. Il les organisa en^ bandes qui de temps à autre couraient la ville, pillaient une on deux maisons, puis revenaient jouir dans le temple du fruit de leurs rapines. Alors c'étaient de scandaleuses orgies, des j.eux, des blasphèmes et des querel* les. On le chassa enfin comme indigne de la protection dn saint.

II disparut pendant deux fins, jusqu'à ce que les amis qu'il avait à la cour de Neustrie eussent obtenu du roi et des évèques la permission pour lui de rentrer dans sa maison de Tours. Mais Leudaste n'était pas homme à tirer leçon de l'expérience. Ce retour de fortune ne lui parut pas assez complet, et il alla à la cour de Neustrie pour obtenir de rentrer dans les bonnes grâces du roi. Chilpéric l'évita quelque temps; puis, cédant aux instances, consentit à le recevoir, mais l'avertit d'agir avec prudence vis-à-vis de la reine. L'avis était bon ; Leudaste n'en tint compte. Un dimanche que lo roi et la reine assistaient ensemble à la messe, dans la basilique de Paris, Leudaste se rendit à l'église, traversa de Taîr le moins timide la foule qui entourait le siège royal, et, se prosternant aux pieds de Frédégonde, qui était loin de s'at* tendre à le voir, il la supplia de lui pardonner.

« A cette subite apparition d'un homme qu'elle haïssait taortellement, et qui semblait venir là moins pour l'implorer que pour braver sa colère, la reine fut saisie du plus violent acc^ de dépit. La rougeur lui monta au front, des larmes

ï^ ÉTAT D6 LA OAUtB AU 8iXlftVE SièCUB.

coulèrent sur ses joues, et, jetant v^rs son maii^ immolnlé à côté d'elle, un regard amèrement dédaigneux, elie s^éeria : < Puisqu'il ne me reste pas de fils sur qui je puisse me rec poser du soin de poursuivre mes injures, c'est à toi, Sei- « gneur, Jésus, que j'en remets la poursuite ! » Puis, comme poup faire un dernier appel à la conscience de celui dont le devoir était de la protéger, elle se jeta aux pieds du roi, en disant avec une expression de vive douleur et de dignité blessée ; c Malheur à moi qui vois mon ennemi et qui ne « peux rien contre lui 1 »

Le roi ordonna que Leudaste fût chassé de l'église. Au Ueu de fuir en toute hâte, il se dit que cette colère de la reine passerait avec quelques présents, et il s'arrêta dans les boutiques qui touchaient à l'église pour lui choisir étofies et bijoux. Il y était encore quand la reine sortit du temple; elle le vit, et, à peine rentrée au palais, elle dépêcha quelquesuns de ses gens pour s'assurer de sa personne^ Il en blessa un, et, quoique gravement atteint lui-imême d'un coup d'épée à l'a tête, il s'enfuit; en passant sur le pont de la Cité, il fit un faux pas, tomba, se cassa la jambe et fut saisi. Le roi et la reine délibérèrent longtemps pour trouver un supplice à leur gré. AiTaibli par le sang qu'il avait perdu, il n'aurait pu supporter de longues tortures. Ils appelèrent d'habiles médecins, afin qu'on lui rendît un corps capable de souffrir; mais la gangrène se mit dans ses blessures." Quand Frédégonde rapprit, elle le fit arracher de son lit, étendre sur le pavé, la nuque du cou appuyée contre une énorme barre de fer, puis un homme armé d'un autre barreau Ten frappa sur la gorge, jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir.

Ce récit montre que, malgré la différence d'origine, un Romain, même un serf, grâce à l'universelle désorganisation, pouvait prendre rang parmi les nobles francs; que les évoques avaient une place considérable dans cette société, et que l'Église payait quelquefois bien cher l'asile qu'elle offrait dans ses temples à tous les proscrits, par les scandales qu'ils y causaient; surtout on voit Frédégonde avec ses haines implacables. J'aurais voulu montrer encore Chilpéric lisant à Grégoire de Tours ses vers qui trébuchent sur leurs pieds, ou discutant avec lui sur la Trinité, essayant d'introduire de nouvelles lettres dans Talphabet romain pour rendre les sons gutturaux de l'allemand, et tremblant devant sa femme, tremblant devant ses soldats, qui pillent, partout où ils pas»

CLOTAIIlB It, MOOBBATf BTC* 13t

sent, amis ou ânneniîs; mais ce réeit n*est déjà que trop long.

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