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CHAPITRE XV

DEMEMBREMENT DU HOYAUMB DE FRANCE PAR LES USURPATIONS DBS LEUDES (843*887)' .

ClArlefl le Chauve (84,9-699).— Jusqu'à présent, nous avons fait Thistoire des Gaulois, des Gallo-Romains et des Francs ; à partir du traité de Verdun, nous commençons Thistoire des Français. La France, en effet, a reçu maintenant,

l. Oavragfts à consulter : les Annales de saint Berfin; Depping, Histoire des 9stfidUi<ini maritime» desNùrmtmd*.

t88^Jl^^OÉMBMBREMENT DtJ ROYAUME DE FRANCE

' Sj|u f les Northmans, qui au reste, se montrent déjà sur les côtes et ne s^y établiront qu'en petit nombre, toutes les races dont sa population s'est formée, et tous les éléments celtique, romain, chrétien, germanique, de la combinaison desquels sortira sa ciyilisation. Le mélange est même déjà assez avancé pour qu^on ne distingue plus le Gallo-Romain du Franc, le civilisé du barbare. Tous ont mômes mœurs et à peu près même langue. L'idiome français s'est mcmtré officiellement au traité de Verdun; le droit cesse d'être personnel et devient local ; les coutumes remplacent le code romain ou les codes barbares ; il n'y a guère d'esclaves, il y a peu d'hommes libres ; on ne verra bientôt plus que des serfs et des seigneurs.

Mais cette France n'a plus l'étendue de la Gaule, le traité de Verdun l'a rejetée derrière l'Escaut et la Meuse, derrière la Saône et le Rhône; et les populations établies à l'intérieur de ces étroites limites, \d^ trquyeiit trop vastes encore : elles voudraient vivre à l'écj^; pour elles-mêmes et non plus pour soutenir une vaste domination qui les écrase et qu'elles ne comprennent pas. L'empire de Charlemagne s'est brisé en trois royaumes, la France va se briser en principautés féodales, dont quelques-unes aspireront môme à jouer le rôle d'États complètement indépendants. Les chefs des Basques et ceux des Bretons prendront le titre de roi.

Le fils de Judith et de Louis le Débonnaire, Charles le Chauve, roi de France depuis 840, n'était qu'un ambitieux vulgaire. Le temps lui fut largement départi, cbmme il l'avait été à Charlemagne, car il régna 37 ans ; il n'en sut rien faire. Les embarras, il est vrai, étaient grands. L'année même où l'on se battait pour et contre l'Empire, à Fontanet, Asnar, comte de Jacca, s'attribuait la souveraineté de la Navarre, et les Northmans brûlaient Rouen; en 843, ils pillaient Nantes, Saintes et Bordeaux. En même temps, les Aquitains se soulevaient pour avoir un roi national : les Bretons avaient trouvé le leur dans Noménoé, que Charles faisait excommunier par ses évoques, mais qui battait ses lieutenants; la Septimanie avait son chef dans Bernard. Les Sarrasins et les pirates grecs ravageaient le midi, tandis que les Northmaos dévastaient le nord et l'ouest; enfin pour combler la mesure des maux que ce siècle avait à porter, les Hongrois, successeurs des Huns et des Avars, vont arriver par Test.

lie* iVoFtlimaHs. — Pirates redoutés, les Northmans étaient des hommes que la faim» la soif du pillage, l'amour des

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areûturos, chassaient chaque année des stériles régions de la Norvège, de la Suède et du Danemark. En trois jours, un vent d'est amenait leurs barques à deux voiles aux bouches de la Seine. Chaque flotte obéissait à un kuning ou roi. c Mais il n'était roi que sur mer et dans le combat: car, à rheure du festin, toute la troupe s*asseyait à la même table, et les cornes remplies de 1>Tèrè passaient de mam en main sans- qa*il y eût ni premier ni dernier. Le rot de mer était partout suivi avec fidélité et toujours obéi avec zèle, parce que toujours il était réputé le plus brave entre les braves, ' comme cekii qui n*avait jamais vidé la, coupe d\tn foyer ^' '

« Il savait gouverner le vaisseau comme un bon cavalier ma« nie son cheval. A Tasceodant du courage et de Thabileté, se joignait pour lui Tempire que donnait la superstition ; il était initié à la science des runes. 11 connaissait les caractères mystérieux qui, gravée sur les épées, deuiient procurer la vie- c toire, et ceux mk/iM/îr/fc^ |i^l|Lp*btpè'Ét sur les rames, f^ ' devaient empêcha le j|âlrfi*àge. Egaux, sous un pareil cbefT supportant légèrement leur soumission volontaire et le poids de leur armure de mailles quMls se promettaient d'échanger pour un égal poids d'or, les pirates danois cheminaient gaiement sur la roule des cygneiy comme disent les vieilles poé- ^ sies nationales. TantôUUj^toyaieo^ la terre, et guettaient VV n ^^ • leur ennemi dans les adroits, les ^cii^i^et les petits ~ mouil-^u'* /- "i •'' lagep, ce qui leur fit donner le nom dé wikings ou enfants ^ des^t^îl^ tantôt ils se lançaient à sa poursuite à travers rOcéan. Les violents orages des mers du nord dispersaient et brisaient leurs frêles navires ; tous ne rejoignaient pas le vaisseau du chef au signal du ralliement; mais ceux qui survivaient à leurs compagnons naufragés n'en avaient ni moins de confiance ni plus de souci ; ils^ se riaient des vents et des fiots qui n'avaient pu leur nuire, f La force de la tempête, « chantaient-ils, aide le bras de nos rameurs; Touragan esta < notre service ; ils nous jettent où noiis voulons aller. » (Aug. Thierry.) f» ,/i .• - t4» '*

Souvent quelques-uns, au milieu du cliquetis /des armes et à la vue du sang entraient dans une sorte de folie furieuse qui doublait leurs forces et les rendait insensibles aux blessures, comme s'ils eussent vu s'ouvrir à leurs yeux le palais de leur dieu Odin et les salles resplendissantes du Walhalla. D'autres afTectaiciit dans les tortures une indomptable éner-

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gie, et chantaient, au milieu des boii/reaux, leur chant de mort. Ainsi, le fameux Lodbrog, plongé dans une fosse remplie de vipères, jetait fièrement à ses ennemis ces paroles ;

f Nous avons combattu avec Tépée 1 J'étais jeune encore quand, à Torient, dans les étoiles d'j|ji;^i|M0us avons gfiis^jl un fleuve de sang pour les loups et convl^'oiseau aux pieds iaunes à un large banquet de cadavres; la mer était rouge comme une blessure qui vient de s'ouvrir, et les corbeaux nageaient dans le sang. ^^^ j'^^

€ Nous avons combattu avec Tépée 1 J'ai vu, près d'Aieo* lane (Angleterre), d'innombrables cadavres charger le pont des vaisseaux ; nous avons continué la bataille six jours entiers sans que l'ennemi succombât; le septième au lever du soleil, nous célébrâmes la messe des épées, Valtbiof fut forcé de plier sous nos armes.

« Nous avons combattu avec l'épée I Des torrents de sang pleuvaient de nos armes à Partohyrth (Peslh); le vautour n'en trouva plus dans les cadavres ; l'arc résonnait, et les flèches se plantaient dans les cottes de mailles ; la sueur coulait sur la lame des épées; elles versaient du poison dans les blessures et moissonnaient les guerriers comme le marteau d'Odin.

« Nous avons combattu avec l'épée l La mort me sûsit, la morsure des vjpènes a^ ^été profonde ; je sens, leurs dents au fond de ma poitrfnèlTSientôt, j'espère, le gl|iQ%^iS6^engera dans le sang d'Ella. Mes fils frémiront à la nourelle de ma mort; la colère leur rougira le visage; d'aussi hardis guer^ riers ne prendront pas de repos avant de m'avoir vengé. ^

c II faut finir, voici le Dysir qu'Odin m'envoie pour me conduire à son joyeux palais. Je m'en vais, avec les Ases, boire l'hydromel à la place d'honneur. Les heures de ma vie sont écoulées, et mon sourire brave la mort. » ^'^

Le fanatisme religieux se {joignait au fanatisme guerrier; ces pirates aimaient à verser le sang des prêtres et faisaient coucher leurs chevaux dans les églises. Quand ils avaient ravagé une terre chrétienne : « Nous leur avons chanté, disaient-ils, la messe des lances ; elle a comâiencé de grand matin, et elle a duré jusqu*à la nuit. » Charlemagne avait vu de loin ces terribles envahisseurs ; sous Louis le Débonnaire ils s'enhardirent. Quelques-uns s*établirent à demeure, en 837, dans l'île de Walcheren, et de là allèrent mettre à contribution les pays riverains do la Meuse et du Wahal. A

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partir de 843, on les Toit arriver chaque année. Ils remon'» taient par rembouchuredes fleuves, par TEscaut, la Somme, ia Seine, la Loire et la Gironde, jusque dans Tintérieur du pays. Nombre de villes, même des plus importantes, comme, Orléans et Paris, furent prises et pillées par eux, sans que Charles pût les défendre. Du Rhin à TAdour, et de TOcéan aux Cévennes et aux Vosges, tout fut pillé. Ds prirent même rhabitade de ne plus retourner pendant Thiver dans leur pays. Ils s'établirent à demeure dans Plie d'Oyssel, au-dessus de Rouen, à Noirmoutiers, à Tembouchure de la Loire et dans le fleuve môme, à Ttle Bière, près de Saint-Florent. C'était là qu'ils apportaient leur butin, de là qu'ils partaient pour des expédiions nouvelles.

ÉdUtVt^W^'Mu (849). -—Les chroniqueurs, ne comprenant pas cette apathie de la nation des Francs, naguère si brave, et qui maintenant se laissait piller par quelques aventuriers, ne purent l'expliquer qu'en supposant un immense massacre à Fontanet.

lA péri de France la flor £ des baroDz tuit 11 meillor Ainsi trovèrent Paenz terre Vuide de gent^ bonne à conquerre.

11 y a quelque chose de vrai dans ces paroles. Les cin-> quante-trois expéditions de Gharlemagne avaient usé la race franque; et ses conquêtes, où toujours quelques-uns de ses . guerriers s'établissaient, l'avaient dispersée sur la surface des trois royaumes. Les dissenjsions des fils de 'Louis le Débonnsdre l'avaient achevée. Maintenant on ne trouvait plus d'hommes libres, et par la grande consommation que tant de guerres en avaient faite, et parce que, au milieu de Tanarchie croissante, les hommes libres avaient presque tous renoncé à une indépendance qui les laissait dans l'isoiement et par conséquent dans le péril, pour se faire les vassaux d'hommes capables de les défendre. L'édit de Mersen, en 847, portait: « Tout homme libre pourra se choisir un seigneur, soit le roi, soit un de ses vassaux, et aucun vassal du roi ne sera obligé de le suivre à la guerre, si ce n'est contre l'ennemi étranger. » Ainsi les sujets pouvant marchander l'obéissance, le roi, dans les guerres civiles restait désarmé, impuissant; et comme il était aussi incapable de se faire obéir des grands que de protéger les petits, ceux-ci se grou*

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paient autour de ceux-là. Les vassaux du roi diminuaient, ceux des grands augmentaient. De tous côtés on oubliait Tintérêt national pour ne songer qu'au sien propre. Rouen B^inquiétait peu des malheurs de Bordeaux, Saintes de ceux de Paris : et voilà comment, à cette époque, ainsi qu'aux derniers jours de Tempire romain et par la même cause, Tabsence d'un sentiment énergique et commun à tous, le patriotisme, des bandes peu nombreuses pouvaient ravager impunément un grand pays. Charles essaya de les renvoyer en leur donnant de Tor : c'était le moyen le plus sûr de les attirer. L'em^^ pire romain en avait agi de môme avec les barbares et on saw quel succès avait eu ce moyen. \4 \^\c

Asioeiés des Morthmans. -* Les vrais Northmans^olie pouvaient être bien nombreux, car ils venaient de loin et par mer. f Mais, comme dit un chroniqueur du temps, beaucoup d'habitants du pays, oubliant qu'ils avaient été régénérés dans les eaux saintes du baptême, se précipitaient dans les erreurs ténébreuses des païens; ils mangeaient avec eux la chair de à chevaux immolés à Odin et à Thor, puis s'associaient à leurs t. forfaits. » Et ces renégats étaient les plus à craindre. Us servaient de guides aux envahisseurs, savaient déjouer les ruses de leurs concitoyens pour tromper l'avidité des barbares, et montraient encore moins de respect et de pitié que ceux-ci pour le culte et le peuple qu'ils avaient désertés- Parfois même quelques-uns des grands se faisaient payer par ces Northmans pour ne les point inquiéter dans leurs courses, et prélevaient la dlme du pillage de la France.

I«e Morthman Has linges. — Le plus redoutable de ces pirates fut Hastings, qui ravagea les bords 4e la Loire, de 843 à 850, saccagea Bordeaux, Saintes, menaça Tarbes, qui célèbre encore aujourd'hui, le 21 mai, une victoire gagnée sur eux, tourna l'Espagne, et toujours pillant, arriva jusqu'aux côtes d'Italie. Il était attiré par le grand nom et les richesses de la capitale du monde chrétien; mais il prit Luna pour Rome. Hastings envoya dire au comte et à l'évèque que ses compagnons, vainqueurs des Francs, ne voulaient pas de mal au peuple d'Italie, qu'ils ne demandaient qu'à réparer leurs barques ^va^iées, et que lui-même, fatigué de cette vie errante, il désirait trouver le repos dans le sein de l'Église. L'évèque et le comte ne refusèrenl rien; Hastings reçut môme le baptême; mais les portes de la ville restaient fermées. A quelque temps de là, le camp retentit de^émissements : lias-

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(ifigs était dangereusement malade ; des envoyés vinrent le dire et déclarer en même temps que le moribond avait l'intention d^abandonner à PÉglise tout son butin à condition que son corps fût enseveli en terre sainte. Les cris de douleur des Northmans annoncèrent bientôt la mort de leur chef. On leur permit d'entrer dans la ville pour apporter son cadavre, «t les funérailles furent préparées dans Téglise même. Mais, au moment où Ton déposait le corps au milieu du cbœur, Hastings se dressa tout à coup, abattit Tévêque à ses pieds, pendant que ses compagnons, tirant leurs armes cachées, massacraient prêtres et soldats. Maître de Luna, Hastings reconnut son erreur. On lui fit entendre que Rome était à une grande distance , et qu'il ne la prendrait pas aussi facilement, il remit à la voile avec son butin, et reparut au bout de quelques mois à l'embouchure de la Loire.

Bobcrt le Fort. — Charles le Chauve avait réuni une partie du pays, entre la Seine et la Loire, sous le commandement de Robert le Fort, ancêtre des Capétiens, afin d'opposer une résistance plus efficace aux Northmans et aux Bretons, un grand nombre de ceux-ci ayant pris l'habitude de se joindre aux pirates. Robert vainquit deux fois les Bretons et battit un corps de Northmans tout chargés encore du butin de la Brie et de la ville de Meaux. Ce fut ce valeureux chef que Hàs- Ungs rencontra au retour d'Italie. Il venait de saccager le Mans, quand Robert et le duc d'Aquitaine l'atteignirent à Brissarthe (Pont-sur-Sarthe), prés d'Angers. Les païens n'étaient que 400, moitié Northmans, moitié Bretons ; à l'approche de Robert, ils se jetèrent dans une église et s'y barricadèrent. C'était le soir. Les Français remirent l'attaque au lendemain. Robert avait déjà été son casque et sa cotte de maille, quand les Northmans, ouvrant soudainement les portes, se précipitent sur sa troupe dispersée. Robert rallie les siens, repousse Tennemi dans l'église et veut l'y suivre. Mais il combattait la tête nue et la poitrine découverte; il fut blessé mortellement sur le seuU même. Le duc Rainulf tomba à côté i de celui que les chroniques du temps appellent le Machabée de ia France (865). Hastings, délivré de ce redoutable adversaire, remonta toute la Loire et pénétra jusqu'à Clermont- Ferrand. On ne trouva d'autre moyen d'en débarrasser la France que de lui donner le comté de Chartres. Encore l'abandonna-t-il, à près de soixante-dix ans, pour se remettre à courir les avcntjares.

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