‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 58 sur 103 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

PHILIPPE ni LE HARDI ET PHILIPPE IV LE BEL (1270-131(l)'.

Philippe m ( 1270-1S65 )f ayrandiMcmeiit do domalBe royal. — Le règne du fils aîné de saint Louis est peu connu , malgré sa durte de quinze années. Il comniença sous les murs de Tunis , d'où Philippe III rapporta le corps de son père, après un traité imposé aux musulmans, qui sCe reconnurent tributaires du roi de Sicile et payèrent les frais de la guerre.

On peut cependant suivre encore sous ce prince la marche ascendante de la royauté qui, sans nouvelle guerre, par extinction de diverses races féodales, réunit à son domaine le Valois, le Poitou, le comté de Toulouse et le comtat Venaissin. Mais Philippe lïl fit abandon au pape de ce dernier fief et de la moitié d'Avignon. Le comte de Foix. vaincu et pris dans sa capitale , fut contraint de promettre fidèle obéissance et de céder une partie de ses terres. La domination du roi de Fnince approchait ainsi des Pyrénées \ elle les franchit même. Philippe fit épouser à son fils Théritière du royaume de Navarre , et s'il ne réussit pas à faire proclamer roi de Castille un prince soumis à son influence, ni à placer la couronne d'Aragon sur la tète de son second fils Charles, il montra du moins ses armes dans la Catalogne, où il prit la forte place de Girone. Ainsi, la royauté capétienne , conquérante dans l'intérieur du royaume depuis Louis VI, tâchait de le devenir au dehors. C'était trop tôt , parce que la première œuvre n'était pas achevée, et devait l'être avant qu'il fût possible de commencer la seconde.

1. Principaux ouvrages contemporains : Chronique» de Guillaume de Nnngis et de son premier continuateur ; Chroniques de Saint-Denit^ et la Chronique rimie de- Godefroy de Paris, qui a été retrouvée de nos jours. Ouvrages modernes : la France $ou» Phtlippt le Jkl, par M. Edgar Boa-

tarie.

366 PHILIPPE m, PHILIPPE IV LE. BEL.

>j^^ • Cettp expédition en Catalogne, qui tourna mal, n'avait et d'ailleurs pour cause qu'un intérêt de famille. Philippe von-

( lait punir don Pèdre , roi d'Aragon , de l'appui donné par lai

V aux Siciliens révoltés contre Charles d'Anjou, après le meur-

V. ^ tre de tous les Français résidant en l'île. Ce massacre avaii eu lieu pendant les vêpres du lundi de Pâques, de là son nom de Vêpres sicUiennea (1282).

Une ordonnance de Philippe III obligea les avocats des

fx justices royales, dont les statuts furent rédigés en 1274, k jurer tous les ans qu'ils ne défendraient que des causes justes. Le premier exemple d'un roturier fait noble par le roi se trouve dans les lettres d'anoblissement accordées par Philippe III à son argentier RaouïTên 1272. j^ vuv ' > •' '*' ^ Philippe IV (1285-1314). Goerre* de Gvyeitiieyft <|e Flandre. — Philippe IV, surnommé le Bel, n'avait que dix-sept ans quand il succéda à son père (1285); il se débar- ^ "^ rassa dès qu'il le put, par des traités, des guerres inutiles ; et , au lieu de conquêtes , s'occupa d'agrandir son domaine " par des acquisitions à sa portée. Son mariage avec l'héritière de la Navarre et de la Champagne lui avait déjà valu deux grandes provinces. Une sentence du parlement qui dépouilla les héritiers de Hugues de Lusignan lui assura encore la Marche et l'Angoumois. Enfin son deuxième fils épousa l'héritière de la Franche-Comté . Ainsi , par mariages , déshérences ou conquêtes , toute la France entrait peu à peu dans le domaine royal. Mais de puissants vassaux restaient encore : le duc de Bretagne, -le comte de Flandre, et surtout le duc de Guyenne. Philippe s'attaqua d'abord au dernier. C'était un adversaire redoutable , puisqu'il était en même temps roi d'Angleterre. Heureusement , Edouard !•', qui venait de dompter les Gallois et qui menaçait l'indépendance de l'Ecosse , était trop occupé dans son île pour passer sur le continent. Aussi l'armée royale put faire de rapides progrès en Guyenne ; une flotte française alla môme piller Douvres; une autre armée, conduite par le roi en personne, entra dans la Flandre , dont le comte s'était déclaré pour le roi d'Angleterre, et battit les Flamands à Furnes (1297). L'intervention du pape Boniface VIII amena, entre les deux rois , une paix qui fut scellée par un mariage. Une fille de Philippe le Bel épousa le fils d'Edouard h' et porta dans la maison d'Angleterre des droits à la couronne de France, qu'Edouard III fera bientôt valoir (1299).

Par cette paix, les deux rois se lieraient leurs alliés : Phiippe les Écossais, Edouard le comte de Flandre. Ce comte, Ârayé, vint se remettre lui-même aux mains de Philippe, t la Flandre fut réunie au domaine (1300). Toute la cour alla visiter la nouvelle conquête. Elle fut eçue avec grande pompe : les Flamands, pour faire honneur i leurs nobles visiteurs, mirent leurs plus beaux habits, étaèrent toutes leurs richesses. L'entrée à Bruges surtout fut nagnifique. Les femmes des bourgeois montrèrent dans leur ioilette tant d'or et de bijoux que la reine se sentit blessée [ians sa vanité de femme. « Je croyais, dit-elle, qu'il n'y avait [ju'une reine en France, j'en vois six cents. » La Flandre, BD effet, était le pays le plus riche de l'Europe, parce que c'était celui où l'on travaillait le plus. Sur cette terre plantureuse, les hommes avaient poussé comme les moissons ; les villes y étaient nombreuses, la population active, industrieuse, affectionnée à l'Angleterre, d'où elle tirait la laine nécessaire à ses fabriques, comme les villes de la Guyenne, surtout Bordeaux, l'étaient parce que l'Angleterre achetait leurs vins. Les draps de Flandre se vendaient dans toute la chrétienté, jusqu'à Gonstantinople; et les villes des Pays-Bas étaient le marché où les denrées du nord venues de la Baltique s'échangeaient contre celles du midi venues de Venise et d'Italie par le Rhin.

Sur un sol qu'il avait fallu couper de mille canaux pour Tétancher, entre tant de villes défendues parleurs murailles, et mieux encore par une population habituée au travail, à ia peine, mais aussi fiëre de son nombre, de sa force, de ses richesses, la chevalerie n'avait pas eu beau jeu, et il y avait peu de féodalité en Flandre. Toutes ces villes avaient leurs privilèges; il n'était pas prudent d'y toucher.

Embarras UnaBelem de Philippe le Beli altévatlon «let BioBBaiee. — La royauté française était, sous Philippe le Bel, ^^i|ne époque^ de transition qui la rendait nécessahrement tracasjaà^'e ét'^ oppressive. Les temps de la féodalité étaient passés où le roi n'avait ni agents administratifs à payer, parce qu'il n'administrait pas, ni armée à solder, puisque les vassaux devaient servir gratuitement. Le domaine royal comprenait maintenant, au lieu de quatre ou cinq villes, les deux tiers de la France. Les premiers Capétiens n'avaient pas rendu une seule ordonnance générale : il nous en reste un nombre considérable pour le seul règne de Phi*

lippe le Bel. II fallait donc des baillis, des sénéchaux, d< prévôts pour maintenir Tordre et faire exécuter les lois, ' tabellions pour légaliser les actes, des juges pour la jo^ des conseillers pour le gouvernement. Or, tous ces voulaient être payés de leurs peines. La guerre, au lieu dé faire à courte distance, se transportait aux Pyrénées, sur Garonne, sur TEscaut; au lieu d^un combat, citait ni campagne. Les troupes féodales devenaient insuffisantBj Pour les garder sous le drapeau au delà du terme fixé par M conditions de leur tenure, le roi leur offrait une solde, et, l besoin, il enrôlait des mercenaires, gens plus sûrs et d^a service plus exact. Pour la guerre de Flandre il fallut flotte. Aux navires du Poitou et de la Normandie leroijoign 16 galères génoises dont il paya fort cher les services. " roi d'Angleterre envoya une fois 10 000 livres sterlingà Vea^] pereur d'Allemagne, autant au comte de Gueldre, presque tf. double au duc de Brabant, et une vaste coalition se prépail contre la France ; il fallait que les livres tournois déOssen , ce qu'avaient fait les livres sterling.

Je ne parle pas du luxe que les progrès de l'industrie, df| commerce et des arts avaient développé, et qui rendait li vie plus coûteuse, surtout à la cour. En un mot, les dé-j penses croissaient chaque jour et les impôts restaient le», mêmes, c'est-à-dire de jour en jour plus insuffisants- Ausâ j Philippe le Bel, toujours à court d'argent, sera-t-il obligé de , chercher tous les moyens de s'assurer des ressources; el^ comme la science financière est née d'hier, ces moyens mal choisis seront ruineux pour les peuples, sans profiter beaucoup au gouvernement. Ainsi, il dépouillera les banquiers de ce temps, les juifs et les Lombards, ce qui fera cacher, l'argent; il battra de la fausse monnaie, ce qui rendra le commerce impossible ; il promulguera des lois somptuaires; ce qui ruinera l'industrie; il mettra des impôts sur les Flamands, ce qui les soulèvera; sur le clergé, ce qui amènera la querelle avec Boni face VIII : ou bien il délruira l'Ordre du Temple pour s'approprier ses richesses, ce qui attachera un souvenir sanglant à son nom. Un seul moyen élal( honnête et bon, il vendit la liberté à beaucoup de serfs de - ses domaines et convertit ses droits en redevances pécuniaires.

Les considérations qui précèdent ne rendent pas compte seulement du règne de Philippe le Bel, elles expliquent le

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PHILIPPE m, PHILIPPE IV LE BEL.- 369

qttatonième siècle tout entier. Tous ses rois ont été fauxmonnayeurs parce que tous eurent continuellement besoin d'argent et ne surent en trouver que de cette manière ; mais nous n^entendons, en disant cela, excuser ni la fraude, ni les exactions, ni les Tiolences. Sortir d*une difficulté en sortant de l'honnête, ce n'est pas gouverner ; malgré les explications que nous avons données, Philippe le Bel gardera très-justement sa mauvaise réputation.

Momvelle ^«erre de Fl»B4re (1809-1804). Bataille 4e Gowrtnby (1808). — Philippe avait donné pour gouverneur aux Flamands Jacques de Châtillon, qui pensait n'avoir pas k ménager des vaincus, surtout ies vaincus si riches. Ce peuple, peu tolérant et accoutumé i plus de prudence de la part de ses comtes, se souleva. Dans Bruges seule, 3000 Français furent égorgés. Philippe envoya Robert d'Artois avec ODe nombreuse armée pour venger cette injure. 20000 Flamands attendirent bravement cette chevalerie près de Go urtray, derrière un canal. Avant l'action, les Flamands confessèrent leurs péchés, les prêtres dirent une messe solennelle ; et tous s'inclinant, prirent de la terre et la portèrent à leur bouche ; ils juraient ainsi de combattre jusqu*à la mort pour les franchises du pays. Ce recueillement de toute une armée est d'ordinaire de mauvais augure pour les assaillants. Ceuxci s'avançaient sans ordre, sûrs de vaincre et ne faisant pas ^ ces vilains l'honneur de croire qu'ils oseraient les regarder en face. En vain le connétable Raoul de Nesle recommanda la prudence. On lui demanda s'il avait peur, a Sire, répliqua-t-ii au comte Robert, si vous venez où j'irai, vous viendrez bien avant, i Et il s'élança de toute la vitesse de son cheval. On n'avait même pas pris la précaution de faire reconnaître la position des Flamands. Les premiers rangs de la lourde colonne des chevaliers, lancés à fond de train, vinrent tomber dans le canal qui couvrait la ligne ennemie. Ceux qui tenaient la tète, pressés par ceux qui suivaient, étaient précipités, et les Flamands n'avaient qu'à plonger leurs longues lances dans cette masse confuse d'hommes et de chevaux pour tuer sans péril. Une sortie qu'ils firent par les deux bouts du canal acheva la déroute : 200 seigneurs de haut lignage et 6000 hommes d'armes périrent. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c^est que le duc de Bourgogne, les comtes de Saint-Paul et de Glermont, avec 2000 hauberts, ! avaient fui, laissant le connétable, le comte d'Artois et tant

de nobles batailleurs, abattus, détranchës et tués par la main dés vilains. \hkU^^^'''

La bataille de Mansourah avait déjà montré la|f^|£3i£.indisciplinable etrimpéritie militaire des chevaliers; mais elle avait été livrée en Orient, et Téloignement avait grandi les^ vaincus ; la bataille de Gourtray , perdue par la fleur de la chevalerie française contre les manants, eut un grand retentissement, sans toutefois guérir la noblesse de sa folle présomption. Les défaites de Grécy, de Poitiers, d'Azincourt seront dues aux mêmes causes. Dépouillée par la royauté de ses privilèges, la noblesse féodale perdra, sur les champs de bataille, le prestige qui Tavait si longtemps entourée, et verra, pour achever sa ruine, s'élever à côté d'elle une autre armée, celle du roi et du peuple.

Bataille de Mona-en-Pnelle (1304). — Philippe le Bel prit d'énergiques mesures pour réparer le désastre de Gourtray. 11 força nobles et bourgeois à porter aux monnaies royales leur vaisselle d'or et d'argent, qu'il paya en espèces falsifiées. Il ordonna que toute terre valant 100 livres de rentes donnerait un cavalier, que 100 feux de vilains donneraient 6 sergents à pied, et que tout roturier ayant 25 livres de rente servirait de sa personne. Il vendit la liberté à beaucoup de serfs, la noblesse à plusieurs roturiers. Aussi, en deux mois, il réunit 10 000 hommes d'armes et 60000 fantassins. G'était l'effort de la royauté, et il était grand ; celui du peuple fut plus grand encore : des villes de Flandre il sortit cette fois 80 000 combattants. Avec de telles armées des deux côtés la lutte devait être terrible et décisive; on le sentit, et, ne voulant rien risquer, on passa l'année 1303 à s'observer. Philippe alors était au plus fort de sa querelle avec Boniface YIII; une nouvelle défaite eût pu lui être fatale; il laissa même l'année suivante (1303) les Flamands prendre l'offensive. Mais le pape étant mort cette année, Philippe attaqua la Flapdre par terre et par mer (1304). Sa flotta battit près de Zirickzée celle des Flamands, et luimême vengea à Mons-en-Puelle (ou plutôt en Pevèle) la défaite de Courtr^y. Il croyait les ^voir abattus. A quelques jours de là ils revinrent aussi nombreux lui. demanda une nouvelle bataille, f Mais il pleut donc des Flamands! » s'écria le roi ; il aima mieux traiter que les eombattre encore. On lui promit de l'argent; on lui céda Douai, Lille, Bétbune, Orohiea, avec toute la Flandre wallonne, G^est^à«dire parlant

français* entre la Lys et TEscaut. A ce prix il rendit aux Flamands leur comte, qui ne promit que Thommage féodal. Ainsi la royauté française reculait devant la démocratie flamande, comme la royauté allemande presque à la même époque, devant la démocratie helvétique. Les communes de France, étant restées isolées, succombèrent; en Flandre, en Suisse, elles s'unirent et triomphèrent.

Démêlés aTce BoaifAce TIIl. — Les différends de Philippe le Bel avec Boniface VIII avaient commencé, en 1296, au sujet des impôts mis par le roi sur les églises de France. Uannée suivante, la concorde parut rétablie, et Boniface VIII scella sa réconciliation avec la maison de France en prononçant la canonisation de saint Louis, mais la querelle se ranima bientôt par Tintervention hautaine du pontife dans les affiaiires intérieures du pays. Un de ses légats, Bernard Saisset, évêque de Pamiers, brava le roi en face. Les temps de Grégoire VII étaient passés : le roi fit arrêter Tévôque, sous prétexte de complot contre son autorité, et demanda à Farebevêque de Narbonne, son métropolitain, de le dégrader canoniquement. L'archevêque en référa au pape, qui menaça le roi d'excommunication pour avoir osé porter la main sur un évêque. En même temps, il lança la bulle Auscultaf fili^, dans laquelle il lui reprocha d'accabler son peuple, clercs et laïques, d'exactions cruelles, de le molester par les changements de la monnaie, d'empiéter sur la juridiction ecclésiastique, d'arrêter l'effet des sentences épiscopales, de dévorer les revenus des églises vacantes sous le prétexte abusif du droit de régcde^. En outre le pontife laissait entrevoir cette prétention qu'il y avait dans le royaume un pouvoir placé au-dessus du roi, celui du saint-siége. c Dieu, disait Boniface, nous a constitué, quoique indigne, sur les rois et les royaumes, pour arracher, détruire, disperser, édifier, planter en son nom et par sa doctrine. Ne te laisse donc pas persuader que tu n'aies pas de supérieur et que tu ne sois pas soumis au chef, de la hiérarchie ecclésiastique ; qui pense ainsi est un insensé; qui le soutient est un infidèle. »

lijes Reproches du pontife sur la m^uyaiçe administration de Philippe le Bel étaient fondés; mais ni le roi ni le pape

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