‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 6 sur 103 · PREFACE. XI · texte numérisé non relu

PREFACE. XI

de courage, de pureté, de dévouement et de galanterie dont il est resté dans les mœurs modernes des traces ineffaçables. C'est en France, en un mot, que la féodalité et la chevalerie, on la société aristocratique, ont eu leur plus haute expression, ainsi (pie la monarchie absolue Taura plus tard, et plus tard encore la démocratie, comme si ce peuple de France était chargé, au nom et au profit des nations, d'expérimenter toute constitution politique jusque dans ses dernières conséquences.

La féodalité, si oppressive dans son âge de décadence, avait eu son temps de légitimité, quand elle arrêtait la seconde invasion des barbares, celle des Northmans, Hongrois et Sarrasins, car toute puissance s'établit par ses services et tombe par ses abus. EUe eut aussi son âge héroïque, au siècle des Croisades, lorsque des millions d'hommes se levèrent pour marcher à la conquête d un tombeau. Les Croisades sont le plus grand fait du moyen âge, et elles appartiennent presque toutes à la France, comme la trêve de Dieu qui les prépare^. L'Orient le sait bien; pour lui, depuis ce temps-là, tout Européen est un Franc, et l'historien des Croisades don* nait à son livre le titre de Gesta Dei per Francos,

Le moyen âge est alors à son apogée, et c'est en notre pays qu'il atteint toute sa grandeur. L'Italie a d'illustres pontifes, mais un saint est sur le trône de France, c'est le fils aine de l'ÏIglise^. Le clergé est partout puissant,

1. M. Kluckhohn (GesbhicfUe des GoUesfriedens) fait cette remarque que la rapide propagation de la trêve de Dieu fut due à la France, « dont le génie sympathique cherche et propose tout de suite au monde les remèdes qu'il a trouvés aux maux de la société. >

2. Le roi de France était hien plus qu*aucun autre des rois successeurs de Gon3tantin^ Vévêque extérieur. « Vous êtes prélat ecclésiastique, > disait un archevêque de Reims à Charles Yll. Le roi, quel qu'il fût, était, en effet, chanoine de Saint-Martin; il portait, à r.on sacre, la dalmatique des prêtres sous son manteau royal, et, comme eux, il communiait sous les deux espèces. Je n'ai pas besoin de rappeler qu'on lui croyait le don miraculeux de guérir les écroueUes.

XII pkéface.

mais où trouve-t-on plus nombreuses, plus vivantes, ces leçons d'égalité et de respect pour Tintelligence que TÉglise donnait à la société féodale, en conservant le système de l'élection, perdu ailleurs, et en appelant les derniers des enfants du peuple dans ses chaires pontificales, ce qui les faisait les égaux des plus grands de la terre ? Où rinstitut monastique, avec les heureuses conséquences qu'il avait alors, a-t-il pris une pareille extenhion? Un moine français, saint Bernard, gouverne l'Europe. Et quel ordre peut rivaliser avec cet ordre de Gîteaux, dontle chef s'appelaitrabhé des abbés, commandaitàplus de trois mille monastères, et de qui relevaient les ordres militaires de Galatrava etd'Alcantara en Espagne, d'Avis et du Christ en Portugal? Un art nouveau que la Grèce et Rome n'avaient point connu, qui n'est ni allemand ni arabe, quoique l'Orient en ait peut-être donné l'inspiration première, élève ces montagnes de pierres ciselées à jour, dont la masse tout à la fois imposante et légère nous ravit encore d'admiration. Paris, « la cité des philosophes, » est le foyer de toute lumière. On accourt des régions les plus lointaines à ses écoles, qui ont tiré la science du fond des monastères et la sécularisent. Les grandes renommées ne se font qu'à son Université, qui compte vingt oiille écoliers, et où les plus illustres docteurs de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Angleterre sont tour à tour élèves et maîtres. Le latin est leur idiome, et la scolastique est leur science. Mais la langue de Villehardouin et de Joinville aspire à l'universalité, grâce aux croisés qui l'ont portée partout, grâce aux troubadours et aux trouvères qui ont versé à l'Europe un large flot de poésie. « Elle court parmi le monde, dit, en 1275, un Italien qui traduit en français une chronique de son pays. Et le maître de Dante s'en sert pour écrire son Trésor^ parce* cpie « la parlure de France est plus commune à toutes gens. » La domination intellectuelle de l'Europe nous appartient déjà.

PRÉFACV. Xni

La ciyilisation ne marche |Mis en ligne droite ; elle a des temps d'arrêt et des reculs qui feraient désespérer, si Ion ne savait que la vie de Thumanité est un long voyage sur une route difficile, où Féternel voyageur monte et redescend en avançant toujours. Lorsqu'au temps de saint Louis et du Docteur Angélique le moyen âge eut atteint les hautes cimes de Fart et de la science catholiques, il descendit rapidement sur la pente opposée et se perdit dans les bas-fonds du siècle suivant, un de ceux qui ont porté le plus de misères.

Le grand treizième siècle, en efiet, est clos à peine, que tout ce qu'il avait aimé et glorifié s'abaisse ou tombe. La papauté est indignement bafouée dans Anagni et retenue captive dans Av^on par cette même main de la France qui l'avait aidée à s'élever au-dessus des couronnes. Le schisme va déchirer l'Ëglise, la croisade monte sur le bûcher avec les chevaliers du Temple, et la féodalité, sourdement minée, chancelle : un seigneur redouté, le neveu d'un pape, est pendu comme un vilain, et un vilain, un argentier reçoit des lettres de no-

Quelle est donc la force qui fait toutes ces ruines autour d'elle et qui s'élève sur tant de débris? Le grand révolutionnaire, à cette époque, est le roi, comme l'aristocratie l'avait été avant Hugues Gapet, comme le peuple le sera après Louis XIV. Naguère prisonnière dans les quatre ou cinq villes de Philippe I", la royauté avait en deux siècles brisé ce cercle de forteresses féodales qui l'enfermait, et marché à grands pas, d'usurpation en usurpation, comme disaient les grands, vers l'autorité absolue ; c'est-à-dire qu'elle avait ressaisi un à un les pouvoirs publics envahis par les seigneurs, et qu'à ces indociles vassaux qvi dataient leurs chartes du règne de Dieu, en l'absence d'un roi, Deo regnanUy elle avait imposé la paix du roi, la justice du roi, la monnaie du roi, et qu'après un intervalle de trois siècles, elle avait repris

Xnr PRÉFACE.

le droit de fidre dès kis pour tout TËtat. Le dernier des capitul&ires est de Charles le Simple, la première ordonnance d'un intérêt général est de Philippe Auguste. A Tayénement des Valois, la féodalité n'avait plus que des pouvoirs administratifs et militaires.

Cette révolution par en haut avait été possible, parce qu'il s'était fait aussi une révolution par en bas. La philosophie et le christianisme avaient tué moralement l'esclavage antique ; l'invasion l'avait désorganisé, et peu à peu les esclaves étaient devenus des serfs, ne devant qu^un travail réglé au lieu d'un travail arbitraire, vivant et mourant, loin d'un maître capricieux et violent, sur le sol où ils étaient nés et où la famille agricole commençait enfin à se constituer. Cette classe nouvelle s'accrut de deux façons : les esclaves s'y élevèrent, les colons et les hommes libres dépossédés y tombèrent. Au dixième siècle, la transformation était opérée. Il restait bien peu d'esclaves, et on ne vrouvait que des serfs dans la population rurale , ainsi que dans une grande partie de la population urbaine.

Alors un autre travail commença. L'évêque Adalbéron, dans un poème latin, adressé au roi Robert, ne reconnaît que deux classes dans la société : les clercs qui prient, les nobles qui combattent ; au-dessous, bien loin, rampent les serfs et manants qui travaillent, mais ne sont rien dans l'État. Ces hommes, que l'évêque Adalbéron ne comptait pas, l'effrayaient pourtant. Il pressentait avec douleur une révolution prochaine : « Les mœurs changent, s'écrie-t-il, l'ordre social est ébranlé. » C'est le cri de tous les heureux du siècle à chaque réclamation partie d'en bas. Il ne se trompait, point; une révolution commençait, qui allait tirer les manants de la servitude pour les élever au niveau de ceux qui étaient alors les maîtres du pays ; mais il a £a.llu à cette révolution sept cents ans pour réussir.

Los villes donnèrent le signal. L'insurrection commu*

Page 1