‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 8 sur 103 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

Tous les pays ont eu des communes et des serfs ; la France seule a composé de toute sa population roturière le tiers état qui est encore en formation dans le reste de FEurope. C'est une société nouvelle qui commençait et nous en portions le drapeau.

Ainsi ces esclaves qui, aux temps anciens, n'étaient que des choses, des instruments de travail, instrument tvm vocale^ achetés et vendus pêle-mêle avec le bœuf, le cheval et la charrue, insirummtum mutum; qui, au moyen âge, ont retrouvé leur personnalité et sont devenus des hommes, montent encore : les voilà citoyens. Enrichis par le commerce, éclairés par la science qu'ils ont demandée aux universités, et préparés au maniement des affaires, publiques par la gestion des intérêts municipaux, ils sont appelés par Philippe le Bel à la vie politique. Peu à peu ils s'installent, par leurs chefs, dans le ministère, dans le parlement, dans le grand conseil, à la cour des comptes, à la cour des aides, dans toutes les charges de finance et de judicature. De là ils régentent le royaume, quelquefois le roi, mais aussi, par peur de la féodalité, ils dirigent le prince vers le pouvoir absolu et Ty établissent.

Au commencement du quatorzième siècle, les États généraux où ils siègent disposent de la couronne : ils font le roi; en 1357, en 1484, ils veulent presque le défaire. Mais la féodalité était trop puissante encore , la forte autorité d'un seul trop nécessaire; ces tentatives avortent. Elles n'étaient point sorties d'ailleurs de la conscience réfléchie et générale du pays, mais de la pensée hardie de quelques hommes, à la vue des épouvantables misères où la France était plongée.

La royauté, en effet, oubliant un moment ce qui avait fait sa fortune et redevenant chevaleresque, féodale, avait mené le pays aux abîmes; il s'en tire de lui-même, après d'inexprimables souffrances. Avertie du moins par cette

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cruelle leçon, la royauté aescead de sou cheval de ba^ taille, dépose la hache d'armes et la lance qui avaient si mal servi à Philippe YI et au roi Jean ; elle se fait hbur- . geoise ; elle rappelle ses conseillers roturiers. La noblesse n'a pour ceux-ci que des dédains, des insultes, et, de temps à autre, les envoie au gibet ou dans l'exil, en prenant leurs biens; mais ces petites gens vont toujours, s'abritant de, la royauté qui a besoin de leur intelligence et qui n'a rien à craindre de leur faiblesse ; ils vont, tenant en main leur évangile politique, la loi romaine, propageant leur droit roturier qui repose sur l'égalité, par opposition au droit féodal qui repose sur le privilège, et un jour ils bannissent un comte d'Armagnac, condamnent à mort un duc d'Alençon, font brûler un maréchal de Retz ou jettent un bâtard de Bourbon à la rivière, cousu dans un sac sur lequel ils ont écrit : « Laissez passer la justice du roi. »

D'où leur viennent cette confiance et cette force? C'est qu'ils ont fait du roi le grand juge de paix du pays, et qu'ils lui ont donné trois choses avec lesquelles on a loutle reste : le vœu public, l'argent, l'armée, Le moyen âge ne connaissait ni les armées permanentes, ni les impôts perpétuels. Le roi y vivait de son domaine et n'avait de soldats que ceux que les seigneurs lui amenaient pour un temps et un but déterminés. Les conseillers de Charles Vil, remontant à travers dix siècles, allèrent prendre à l'empire romain son double système de taxes et d'armées permanentes. Ce système était né à Rome en même temps que le pouvoir absolu et Tavait affermi; il eut chez nous les mêmes efiets. Louis XI acheva de détruire l'aristocratie féodale; Charles VIII et François I* rentndnèrent à leur suite dans de bintaines expéditionis et Tassouplirent dans les camps à la discipline militaire. Au seizième siède, la féodalité n'était plus que la noblesse de France.

A la faveur des guerres de religion et de minorité,

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elle essaye de ressaisir le pouvoir. Richelieu fait rouler sur Tâchafaud ses plus hautes têtes et jette à terre ses dernières forteresses ; elle retombe décimée, ruinée dans les antichambres de Louis XIV, qui la décore de titres et de cordons, mais Tenchaîne au char triomphant de la royauté.

Tout en opérant cette révolution intérieure, la France agissait au dehors : Charles YUI, par son expédition dltalie, avait ouvert les grandes guerres qui, mêlant les peuples, les intérêts et les idées, avaient établi, au point de vue politique, la solidarité des nations européennes, que la France avait essayé de former à deux moments du moyen âge : du temps des Gi^oisades, au point de vue religieux; du temps de Gharlemagne, dans une première et grandiose ébauche d'organisation sociale. Au seizième siècle, au dix-septième, elle défend la liberté de TEurope contre la maison d'Autriche. Sous Louis XIY, elle la menace, mais len dédommage par le prodigieux éclat de sa civilisation, qui se reflète jusque dans les régions les plus lointaines.

A cette époque de grandeur inespérée, la société française a pris une forme nouvelle. Le successeur de Hugues Gapet, l'héritier de cette humble couronne que quelques évêques et seigneurs donnaient et retiraient, règne sur vingt millions d'hommes et signe ses ordonnances de la formule : « Tel est mon bon plaisir. » Gomme l'empereur romain, il est la loi vivante, lex animata. Il remonte inême plus haut que l'Empire, jusqu'à ces monarchies orientales où le despotisme politique et religieux, pour être plus sûr de l'aveugle obéissance des peuples, attribue au prince une part de la divinité. lise dit le vicaire de Dieu sur la terre ; il proclame son droit divin; il se met à part de l'humanité. Les peuples voisins acceptent la théorie npuvelle que la France formule et pratique. Le droit divin des rois est partout affirmé ; et l'Europe, avec une étrange docilité, modèle toutes ses

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royautés sur celk de Versailles. Louis XIV n'est assurément pas un grand homme, mais il est bien certainement un grand roi et le plus grand que l'Europe ait vu.

Quand, dans l'histoire du monde, un fait considérable se produit avec persistance, ce fait a des causes nécessaires; c'est par là qu'il devient légitime. Mais sur la terre il n'y a rien d'éternel. Les peuples, réunions d'êtres actifis et libres, ont des besoins toujours nou* veaux; pour eux, l'immobilité serait la mort. Nées des besoins généraux et contraintes, pour durer, de les satisfaire, les constitutions doivent se plier aux transformations qui s'opèrent dans les idées et les habitudes, comme l'enveloppe élastique et souple qui, suivant la croissance, cède et s'étend autour du germe qu'elle protège. Pour imposer la paix et Tordre à tant de volontés discordantes et de passions ennemies, pour associer tant d'éléments contraires, il fallait qu'un pou- Yoir unique se subordonnât tous les autres ; il fallait que les foyers locaux de vie indépendante s'éteignissent , et que la France se sentit vivre en un seul homme, avant de sentir s'agiter en elle la vie nationale; il fallait enfin que Louis XIV pût dire : « L'État, c'est moi, » pour que Siéyès pût lui répondre : « L'État, c'est nous*. »

Pendant que la royauté du droit divin montait, entourée d'hommages légitimes, à ce Capitole, dont la roche Tarpéienne est si proche, un sourd et long travail s'opérait encore dans le bas de la société. Le moyen âge, au milieu de son anarchie et de ses violences, avait eu de grandes et fortes maximes de droit public ; nulle taxe ne peut être levée qu'après le consentement des contribuables, nulle loi n'est valable si elle n'est acceptée par

1. Quelques écrivains regrettent aujourd'hui ce travail de nivellement opéré par la royauté. J'avoue n'y avoir nul regret ; j'en ai beaucoup cependant que notre pays n'ait pas eu et ne garde paâ eneore de v'wihtyk et forUs libertés municipales.

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