XX PRÉFACE
ceux qui lui devront obéissance ; nulle sentence n'est légitime, si elle n'est rendue par les pairs de l'accusé. Ces principes et bien d'autres, combattus, étouffés, reparaissent sans cesse. U y a toujours quelque voix qui les rappelle et empêche la prescription ; c'est le sire de Pecquigny aux états de 1357; le sire de la Roche aux états de 1484 et bien d'autres aux états d'Orléans et de Pontoise, dans les deux assemblées de Blois, surtout à celle de 1614, dont les cahiers renferment presque toutes les demandes de 1789. Ainsi la tradition des garanties publiques et des droits nationaux ne se perdait point. Chaque génération les transmettait à la génération suivante, et elle allait ainsi, grossissant à travers les siècles, à mesure que se développait la vie nationale, et que le sentiment des intérêts généraux s'élevait au-dessus du sentiment des intérêts particuliers.
Les rois n'avaient entendu qu'avec déplaisir cette voix des députés du pays, et pour l'étouffer ils cessèrent, à partir de 1614, de les réunir. « H n'est pas bon, disait Louis XIV, que quelqu'un parle au nom de tous. » Mais du pied même de leur trône, cette voix parla encore, faible et timide, pourtant puissante, par les échos qu'elle trouvait. Le parlement, « la cour du roi, » essaya de sortir de l'obscurité de ses fonctions judiciaires , pour s'élever à un rôle politique. Il s'appela « le protecteurné du peuple, » et si, devant Louis XIY, il garda le silence, après lui il s'enhardit au point d'agiter tout le dix-huitième siècle de ses querelles avec la cour.
Le parlement seul eût été impuissant. Cette aristocratie de fonctionnaires pouvait parler pour le peuple , elle ne pouvait le faire agir. Mais l'éducation nationale s'était faite. Par le travail des bras et de l'intelligence, le tiers état avait gagné, à chaque géiiération, en richesses et en lumières. Au moyen âge il n'y avait qu'une richesse, la terre, et les seigneurs la tenaient; le travail libre en avait enfin créé une autre, les capitaux^ et ils
PUBPACE. XXI
étaient aux inams dés bourgeois ^ A la suite de TaifiMnce était venue Fétude, les esprits s'éclairaient. La France n'avait pas eu Luther et sa réforme religieuse qui l'eussent rejetée en arrière , mais elle avait eu Descartes et sa réforme philosophique qui l'avaient poussée en avant. Elle était restée catholique^ sans l'inquisition, et une renaissance presque aussi brillante que celle de l'Italie avait ouvert à l'esprit les voies où se trouvaient l'art, la science, la vérité. Toutes ces grandes choses produisirent dans les esprits intelligents un ébranlement qui, avec le concours heureux de génies supérieurs, nous valut le plus grand âge de notre littérature et pour la seconde fois la domination intellectuelle de l'Europe.
Louis XIY, survenu au milieu de cette fête de l'esprit firahçais, y mit l'ordre et la discipline. Mais les nobles égards qu'il montra à ceux qui n'avaient que les dons de rintêîligence, tournèrent contre son système politique. Corneille était à peine dans. le palais de Richelieu quelque chose de plus qu'un domestique à faire des vers; Racine, Roilèau, Molière» furent presque les amis du grand roi. Curieux enchaînement des choses! Louis XIV qui constitué lé pouvoir absolu était obligé d'encourager l'industrie et la littérature, deux forces destinées à renverser ce qu'il édifiait : car l'une donnait au tiers état la richesse qui fera demander des garanties; et l'autre les lumières qui feront revendiquer des droits.
Au dix-septième siècle la littérature était renfermée dans le domaine de l'art, et l'opposition ne sortait pas de la sphère des c^'oyances religieuses. Les opposants étaient les protestants, les jansénistes : le grand pamphlet du temps est écrit contre les jésuites. Au dix-huitième siècle, le pouvoir absolu ayant compromis les intérêts ma* tériels que multipliaient chaque jour le commerce et
1. Les capitaux dont les titres sont nêgodés à ]& Bourse valent bien aujourd'hiiî 30 milliards possédés par 2 millions de personnes.
XXII PRéFACB
rindustrie, rojpposition passa dans le domaine des idées politiques, et la littérature, expression de ce besoin nouveau, envahit tout et prétendit tout régler. Les forces les plus viriles de Tesprit français semblèrent tournées à la recherche du bien public. On ne travailla plus à faire de beaux vers, mais à lancer de belles maximes. On ne peignit plus les travers de la société pour en rire, mais pour changer la société même. La littérature devint une arme que chacun, les imprudents comme les habiles, voulut manier, et qui, frappant de toutes parts, sans relâche, fit de terribles et irrémédiables blessures. Par une étrange inconséquence, ceux qui. avaient le plus à souffrir de cette invasion des gens de lettres dans la politique, étaient ceux qui y applaudissaient le plus. Cette société du dix-huitième siède, frivole, sensuelle, égoïste, avait au moins au milieu de ses vices le culte des choses de l'esprit. Jamais les salons ne furent aussi animéâ, la politesse aussi exquise, la conversation aussi brillante. Le talent y tenait presque lieu de naissance, et la noblesse, avec une témérité chevaleresque qui rappelle celle de Fontenoy, essuyait, le sourire sur les lèvres, le feu de cette polémique ardente que des fils de bourgeois dirigeaient contre elle.
Alors une immense enquëte^ commence. Les uns recherchent et signalent les vices de Torganisation sociale; ils lèvent le voile sous lequel se cachaient les plaies profondes qui énervent le pays, qui Tépuisent, qui vont le tuer si Ton n'y porte remède ; les autres ne tiennent même pas compte du vieil édifice où la société s*est abritée si longtemps; par là pensée, ils le jettent bas et voudraient sur le sol nivelé construire une société nouvelle. Cette voix de la France est entendue au delà de ses frontières; les gouvernements se réveillent, rois et ministres se mettent à Fœuvre, ils creusent des canaux, ils font des routes, ils encouragent Tindustrie, le commerce et l'agriculture. Partout on parle de justice et de bienfaisance ; ;
PRéPAOB. XXIII
mais la France, qui a sonné la cloche d'alarme, montré le péril, indiqué le remède et décidé les princee à commencer la moitié de la fftche, les réformes matérielles, ne peut, pour elle-même, rien obtenir. Turgof, Necker fsont renvoyés comme de dangereux utopistes ; Galonné lui-même tombe le jour où il prononce le mot de réforme des abus. L'ancien régime ne veut rien céder ; il perd tout. La révolution édate, et elle proclame les idées qui sont aujourd'hui le fondement de notre droit public et privé, que la République et l'Empire semèrent par l'Europe avec nos victoires, et qui feront le tour du monde, parce qu'un seul mot les résume, justice.
On a dit bien souvent du génie littéraire de la France que son caractère distinctif est le bon sens , la raison ; j'ajouterais à un certain point de vue, l'impersonnalité ; car Rabelais et Montaigne, Descartes et Molière, Pascal, Voltaire et Montesquieu écrivent pour le monde autant que pour leur patrie. Le but qu'ils poursuivent, c'est le vrai; leur ennemi personnel, le faux; et les types immortels qu'ils dessinent appartiennent à l'humanité bien plus qu'à la France. Dans ce sens, notre littérature, comme nos arts, est, de toutes les littératures, la plus humaine, parce qu'elle est la moins exclusivement nationale.
C'est aussi le caractère distinctif du génie politique de la France et de son histoire. Rien de ce qui est outré n'y dure longtemps. La féodalité s'arrête et recule avant d'avoir fait de notre pays une autre Allemagne; les communes se transforment avant d'avoir fait de la France une autre Italie, de sorte que nous n'avons eu ni l'anarchie féodale dont lune ne s'est dégagée que de nos jours, ni l'anarcdiie municipale qui a si longtemps livré l'autre à l'étranger. La royauté absolue, nécessaire pour niveler le sol, n'a pu s'éterniser, comme elle le pensait, dans son droit dÛvin, pas plus que le radicalisme, ne s'éternisera dans ce qu'il ose appeler son droit révolutionnaire.
XXÏV PBÉFACE.
Cette marche oscillante et continue fait le charme de notre histoire, parce qu'on y reconnaît la marche même de l'humanité. Ce n'est pas que la France ait mené le monde ; mais, elle s'est maintes fois trouvée à Tavant-garde et elle a tenu le drapeau sur lequel les autres se sont souvent guidés. Ils. suivaient de loin, essayant de résister à la pénétrante influence ; ils parlaient bien haut de nos fautes et de nos travers ; ils réveillaient leurs plus patriotiques souvenirs et exaltaient leurs gloires nationales ; mais la première langue qu'ils apprenaient après celle du foyer domestique, était la nôtre*, et le premier regard qu'ils jetaient hors de leur frontière et de leur histoire tombait sur notre France.
Après la bataille de Salamine, les chefs grecs se réunirent pour décerner le prix de la valeur. Chacun s'attribua le premier, mais tous accordèrent le second à Thémistocle*.
1. « La France a deux bras avec lesquels ello remue le monde, sa langue et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de sou caractère. C'est grâce à cette double influence qu'elle exerce une magistrature réelle sur les autres nations. » (Joseph deMaistre, Correspondance,i.l.) Dans le mois de mai 1867^ il aété imprimé en Allemagne 16 ouvrages français et 34 traductions d'ouvrages fnmçais, total &0. Toutes les publications de l'Allemagne dans les autres langues étrangères mortes ou vivantes, qui y sont relatives, dépassent à peine le chiffre des précédentes. Elles sont au nombre de 53, savoir: 20 pour le latin, 7 pour le grec, 13 pour l'anglais, 5 pour l'italien, 5 pour le danois, le suédois, etc. Londres a ouvert, en 1868, un théâtre français à l'exemple de Saint-Pétersbourg et de bien d'autres capitales.
2. Je n'ai rien avancé en tout ceci, qu'un des historiens les plus renommés de l'Allemagne contemporaine, Léopold Ranke, n'ait dit lui-même dans son ouvrage : Franxœsische Geschiehte, vornehmlich im xvi und xvii Jahrhundert (Berlin, 1852-1854), où il
. représente la France comme ayant reçu la mission de reviser, d'époque en époque, les grandes lois de la vie européenne, les institutions qu'elle avait le plus contribué à faire prévaloir autour d'elle. La Gazette de Prusse appelait naguère (1861) la France- la mère des libertés, » et M. de Gavour nommait : « les hommes immortels de la Constituante, les bienfaiteurs de l'humanité. » Discours au sénat italien, 9 avrill861.
PREFACE. XTV
C'est avec une tristesse profonde que je retrouve, après la fatale guerre de 1870 et l'abominable insurrection de 1871, ces pages et ces souvenirs de gloire. Et pourtant, le vieax et noble pays qui, par la bouche de Mirabeau, s*était donné pour dnvise : « le Droit est le souverain du monde, » vaut bien ces parvenus d'hier dont la barbarie savante, la froide cruauté et les conquêtes iniques ont eu leur légitime expression dans Todieuse formule qui ne semblait plus de notre âge ; « la Force prime le Droit. »