‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 39 sur 64 · Discours de réception de l'Académie française · texte numérisé non relu

Discours de réception de l'Académie française

laquais, demanda une réparation. Le gentilhomme, par une seconde lâcheté, obtint du ministre qu'on enfermât à la Bastille 1 impertinent roturier qui osait appeler un grand seigneur'. Bientôt relâché^ mais à condition de passer à Tétran-

statue de Voltaire au Théâtre-Français.

Ker, Voltaire se rendit en Angleterre « pour apprendre à penser. » 11 y resta trois ans, et en rapporta Locke, Newton, Shakespeare, avec un culte ardent pour la liberté de Tesprit

1. Sur Voltaire, Montesquieu et Rousseau et sur toute la littérature du dix-huitième siècle, dont nous ne pouvons indiquer ici que l'influence sociale, voyez les leçons de M. Villemain, les Histoires de la littérature fran^ çaite, par MM. Demogeot et Nisard, et l'Histoire de la littérature françaiii à l'étranger^ par M. Sayons.

«iît LA FRANCE VERS »774.

Cl de la parole, bien plus que pour la liberté poliMque. A son retour, ses pièces de théâtre, Brutus, la Mort de César ^ mirent sur notre scène un reflet du grand tragique anglais, et ses Lettras anglaises popularisèrent les idées du sage philosophe et du grand astronome. Ce ne fut pas sans persécutions. Le dernier ouvrage fut brûlé par la main du bourreau.

Voltaire, qui devait au sentiment chrétien deux de ses chefs-d'œuvre, Zdire et Tancrèdey attaquait TÉglise avec acharnement, et ses premiers, ses plus constants efforts furent dirigés contre le pouvoir spirituel qui empêchait de penser, bien plus que contre Tautorité civile qui n'empêchait que d'agir*. Pour cette guerre, il fit alliance avec les souverains et se couvrit de leur protection. Il fut en correspondance avec la grande Catherine de Russie et avec beaucoup de princes allemands ; \\ séjourna à la cour de Frédéric II, prince sceptique et lettré, dont il corrigeait les vers français. Il finit par s'établir à l'extrémité de la France, sur la frontière même, pour la pouvoir passer au moindre indice de péril, à Ferney près de Genève. De là s'échappaient, emportés par tous les vents, poésies légères, épîtres, tragédies, romans, ouvrages d'histoire, de science, de philosophie, qui en quelques jours faisaient le tour de l'Europe.

En bien, en mal. Voltaire représentait son siècle. Ainsi le désordre des mœurs lui était indifférent, et, si de brillants dehors le couvraient, il était bien près de l'estimer une élégance de plus. Mais, en vieillissant avec le siècle, il prit, comme lui, des pensées plus sérieuses. Le mal social devint son ennemi personnel et l'amour de la justice sa plus ardente passion. Il secourut, il défendit les victimes de déplorables erreurs judiciaires; .il dénonça sans relâche les nombreux défauts de la législation, de la jurisprudence, de l'administration publique ; et toutes les réformes qu'il sollicita dans l'ordre civil ont été accomplies après lui. Il eut en quelque sorte, pendant cinquante années, le gouvernement intellectuel de l'Europe, et il ajustement mérité la haine de ceux qui croient que le monde doit rester immobile, l'admiration de ceux qui regardent la société comme obligée de travailler sans cesse à son amélioration matérielle et morale. Le cardinal de

1. n écrit en 1774 : < le 24 août, anniversaire de la Saint - Barthélémy, joar où j'ai toujours la fièvre. * [Lettres inédites de Voltaire^ recueillies par M. de Cayrol, n» 888.)

LA FRANCE VEB8 1774. 423

Bernis rappelait en 1775, « le grand homme du siècle, » et ce cardinal avait raison.

Le président de Montesquieu (1689-1755), esprit plus calme, plus grave quoiqu'il eût écrit les Lettre$ persanes, moquerie profonde et redoutable tout en paraissant l^ère (1721), passa vingt années à composer un seul livre, V^spritdes Lois, mais c'était un monument immortel qu'il élevait. « Le genre humain avait perdu ses titres, dit Voltaire, M. de Montesquieu vient de les retrouver. » Montesquieu cherche et donne la raison des lois civiles et des lois politiques ; il expose la nature des gouvernements ; et s'il n'en condamne aucun, si les changements l'inquiètent peu, ses préférences sont bien claires pourtant, c'est la liberté anglaise qu'il offre à l'admiration de la France. Quand il visita la Grande-Bretagne en 1729, il écrivit; c A Londres, liberté et égalité. » Il se trompait de moitié pour l'Angleterre ; mais soixante ans avant 178v) il donnait la devisQ de la Révolution.

Rousseau, fils d'un horloger de Genève (1712-1778), no commença d'écrire qu'au milieu d'une vie déjà longue, toute remplie de fautes, de misères et de contradictions. A trentehuit ans, il composa son premier Discours contre les sciences et les arts. C'était une déclaration de guerre à la civilisation; son second livre sur Y Origine de Vinégalité parmi les hommes en fut une autre à l'ordre social tout entier. Dans VÉmiley il traça un plan chimérique d'éducation ; dans le Contrat social, il proclama le principe de la souveraineté nationale et du suffrage universel, plaçant à côté de grandes vérités de grandes erreurs, mais exprimant toujours les unes et les autres avec une singulière éloquence.

Le dix-huitième siècle, à la fois si vieux et si jeune, avait bien des sentiments de convention ; il ne connaissait du cœur humain que les relations de plaisir; de la nature que les décorations d'opéra ou de boudoir et les ifs de Versailles. Rousseau donna à cette société frivole une secousse vigoureuse qui la ramena aux sentiments naturels ; dans sa Nouvelle Héloise, il lui ouvrit les yeux sur la nature réelle et les passions véritables; il créa la poésie dont le dix-neuvième siècle a vécu.

A ne s'attacher qu'au point de vue politique, on peut dire que l'influence de ces trois hommes allait se retrouver aux trois grandes époques de la Révolution : celle de Voltaire dans l'élan universel de 1789, celle de Montesquieu dans les

k^k LA FRANCE VEBS 1774.

eiïorts des constitutionnels de TAssemblée nationale, celle de Rousseau dans la pensée, sinon dans les actes des rêveurs farouches de la Convention.

Près de ces grands écrivains, dans une région moins agitée, mais quelquefois plus haute, se tenait Bufibn', sereine et majestueuse intelligence, comme la nature même dont il se fit le peintre inimitable.

Derrière les chefs étaient les soldats; Diderot, écrivain fougueux et inégal, d'Alembert, grand géomètre, essayaient

Le vieaz château de Montbard.

d'organiser Parmée des philosophes. Ils fondaient TEncyc/op^die, dont le premier volume parut en 1751, immense revue de toutes les connaissances humaines, qui y étaient toutes exposées d'une manière nouvelle, souvent menaçante pour Tordre social, toujours hostile à la religion. De redoutables déclamateurs allaient plus loin encore : Helvétius, dans son livre de VEsprit, le baron. d'Holbach, dans son Système de la nature, Lamettrie, dans son Homme-Machine y l'abbé Raynal, dans son Histoire philosophique des deux Indes. Mais il faut une place à part pour le chancelier d'Agues-

1. Buflbn est né à Montbard »dont il possédait le ehàteaa (1707); il f |»tis« presque tonte fa Yie et on y a élevé sa statue en 1965.

seau, dont les belles ordonnances de réformation composent le code Louis XV ; pour le moraliste Vauvenargues, qui a écrit cette ligne : « Les grandes pensées viennent du cœur » ; pour Tabbé de Condillac, puissant analyste ; pour son frère, Pabbé de Mably, publiai s te hardi; enfin pour le marquis de Condorcet qui, condamné plus tard avec les Girondins,

composa, en attendant la mort, une Esquisse des progrès de resprit humain^ où il suivait Thumanité, cette voyageuse infatigable qui s'avance chaque siècle plus forte, plus heureuse et plus libre sur la route que Dieu lui a monbréè. ' lies éeoiiomiste§. — Les philosophes s'attaquaient à tout ; les économistes ne prétendaient toucher, qu'aux intérêts matériels. Au dix-septième siècle, on croyait une na-

4S8 LA FRANCB VERS 1774.

iion d'autant plus riche qu'elle achetait moins et vendait-da^ yantage. Quesnay montra que les métaux précieux sont le signe de la richesse, non la richesse même, et il mit celle-ci dans l'agriculture. Goumay réclama pour l'industrie. La théorie de l'Écossais Adam Smith, qui vécut longtemps en France, fut plus générale; pour lui la ri chasse était dans le travail, et le travail avait trois modes d'application : Tagriculture, l'industrie et le commerce ; ses élèves en reconnurent un qua* trième : le travail intellectuel, je veux dire les arts, les lettres et les sciences.

L'École militaire.

Ainsi la pensée de l'homme, longtemps renfermée dans les spéculations purement métaphysiques, ou bornée au culte désintéressé des Muses, prétendait aborder maintenant les plus difficiles problèmes qui intéressent la société humaine. Et tous, philosophes comme économistes, cherchaient la solution du côté de la liberté. De l'école de Quesnay était sorti l'axiome célèbre : « Laissez faire, laissez passer, > qui fut un moment appliqué, quand les édits de 1754 et de 1764 reconnurent la liberté «du commerce des grains, que Turgot va de nouveau proclamer. Le marquis

d'Argenson avait dit la même chose sous une autre forme : « Pas trop gouverner. »

Arts. — Il y a deux parts à faire dans la littérature du dix-huitième siècle : Tune sérieuse, l'autre frivDle. Les arts n'ont que celle-ci. La recherche exclusive de la grâce fait oublier la beauté des lignes et des types. On produit de charmants ouvrages, on décore avec esprit et une coquette élégance les hôtels des riches : on ne fait ni une grande statue ni un grand tableau. Et comme on déserte Versailles pour vivre dans les boudoirs, les architectes réduisent leurs plans aux proportions modestes d'une société qui ne sait plus avoir le grand air de l'âge précédent.

Cependant Ange Gabriel (1782*) éleva les deux charmantes colonnades de la place de la Concorde, en s'inspirant de la colonnade du Louvre; l'École militaire, jolie construction que rimmensité du champ de Mars écrase ; la salle d'opéra de Versailles et le château de Compiègne ; Robert de Cotte (1735), la colonnade de Trianon ; Soufflet (1780), le Panthéon; Servandoni (1766), le portail de Saint-Sulpice, trop vanté et n'ayant pas la simple grandeur de celui du Panthéon; Antoine, le pesant édifice appelé l'hôtel des Monnaies.

Les sculpteurs ont moins laissé; ce sont : G. Goustou (1745), Pigalle (1785), la statue de Voltaire à l'Institut et le tombeau du maréchal de Saxe, à Strasbourg; Bouchardon (1762), plusieurs statues à Saint-Sulpice et la lourde fontaine de la rue de Grenelle.

Les peintres ont plus de valeur, surtout Watteau (1721), bien qu'il ne représente qu'un art conventionnel avec ses bergères d'opéra; Carie Vanloo (1765), dont on vante VÉnée portant Anchise, et J. Vernet (1707), célèbre par ses marines. Mais Boucher (1760), que ses contemporains osaient appeler le Raphaël français, est justement à demi oublié, ainsi que ses figures a nourries de roses, j»

Sciences. — Les sciences plus austères préparent leur avènement et leur empire en commençant, pour le monde physique, cet immense travail d'investigationque les lettres avaient entrepris pour le monde moral. Mais les grandes découvertes et les grands hommes, sauf Buffon, n'appartiennent point au règne de Louis XV. 11 eut Réaumur, qui

Page 1