‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 52 sur 64 · LE CONSULAT (10 NOVEMBRE 1799-18 MAI · texte numérisé non relu

LE CONSULAT (10 NOVEMBRE 1799-18 MAI

Confltitatlon de l'an TIII. — Siéyès, qui avait fait, avec Bonaparte, le 18 brumaire, tenait une constitution toute

1. Mignet, Éloge de M. Gérando. — Remarqués diverses,— Sous le Directoire, secte nouvelle, les théophilanihropes, dont la Réveillère-Lépeaox est le chef; établissement à Paris du Conservatoire des arts et métiers en 1798; première exposition des produits de l'industrie, 2to exposants (septembre 1798): organisation de l^ole polytechnique (1797)* rétablissement de l'impôt du sel à raison d'un sou par livre (1799).

3. Principaux ouvrages à consulter : Histoire du Consulat et de l^Empirty par M. Thiers; trf., par Lacretellej Histoire de la France et de Napoléon ûonapartey de 1797 à 1815, par Thibaudeau; Histoire di France dtpuis le

prête; il la proposa. Elle était fort habilement calculée pour concilier la république et la monarchie, de manière- à n'avoir ni les agitations de l'une ni le despotisme de l'autre. Mais ses rouages trop compliqués ne convenaient ni à la société de ce temps-là, pressée de se sentir gouverner, ni au général Bonaparte, qui avait le génie et la force nécessaires pour tirer la France du chaos. Le plan de Siéyès fut donc abandonné, du moins en ce qui regardait l'organisation du pouvoir exécutif, qui était le point capital, et le 15 décembre 1799 la constitution de l'an VIll fut promulguée.

La mode des choses romaines durait encore. On eut des consuls, des sénateurs, des tribuns, des préfets, et bientôt on aura un empereur. Les consuls étaient au nombre de trois, élus pour dix ans et rééligibles, mais le premier avait seul toutes les prérogatives du pouvoir ,les deux autres n'avaient que voix consultative. Ces trois consuls furent Bonaparte, Cambacèrès et Lebrun.

Conseil d'État, Tribunat, Corps lé^fUlatlf. — Dans les trois constitutions de la Constituante et delà Convention, le pouvoir exécutif avait été subordonné au pouvoir législatif. Cette fois le contraire arrivait. Les lois, préparées, sur l'ordre des consuls, par un Conseil d'État, dont les membres, nommés par les consuls, pouvaient être révoqués par enx, étaient discutées par le Tribunat, composé de 100 membres, votées ou rejetées par le Corps législatif, qui comptait 300 députés. Le Tribunat exprimait sur les lois faites ou à faire, sur les abus à corriger, les améliorations à introduire, etc., des vœux que le gouvernement prenait ou ne prenait point en considération. Quand une loi, après l'examen des tribuns, était portée au Corps législatif, où trois conseillers d'État, orateurs du gouvernement, devaient la défendre, trois orateurs du Tribunat venaient ou la soutenir ou la combattre. Aucun membre du Corps législatif n'avait le droit d'intervenir au débat. Ils votaient en silence, comme un grand jury national, sur une cause contradictoirement débattue.

Ainsi, par défiance du pouvoir exécutif, la Convention l'avait divisé en créant cinq directeurs , par défiance du pouvoir

18 brumatre, par M. Bignon ; Histoire det cabinets de V Europe pendant le Consulat et l'Empire^ par M. ÂrmaDd Lefebvre; le Mémorial de Saint- Hélinet et les OEwres de Napoléon ; les Mémoires et la corre»poniiance du roi Joseph ; Correspondance de Napoléon : Napoléon ou Hecueil par ordre chronologique de ses Lettres, Discours, etc., par Kermoysan.

législatif, la eonstitutioD de TaDVllIle divisait, en donnant rinitiati^e des lois au gouvernemeni, la discussion aux tribuns, le vote aux législateurs.

lie ftiénal eonMrvatear. — Un corps fut placé entre les deux pouvoirs législatif et exécutif, le Sénat conservateur composé de 80 membres nommés à vie. 11 veillait au maintien de la constitution, jugeait tous les actes contraires à la loi organique, et choisissait sur la liste nationale les membres du Tribunat et du Corps législatif.

Le pouvoir électoral subsistait, mais transformé. Tous les Français âgés de vingt et un ans accomplis et inscrits surles registres publics étaient électeurs ; les électeurs de chaque arrondissement communal choisissaient un dixième d'entre eux pour dresser une liste de notabilités communales, et c'est dans cette liste que le premier consul prenait les fonctionnaires publics de Tarrondissement. Les citoyens portés sur la liste communale nommaient un dixième d'entre eux pour former la liste départementale, dans laquelle le premier consul choisissait les fonctionnaires du département. Les élus de la liste départementale formaient d'un dixième d'entre eux la liste nationale. Tous ceux qui y étaient compris pouvaient être élevés aux fonctions publiques nationales. C'était dans cette troisième liste de notabilités que le Sénat allait prendre les membres du Tribunat et du Corps législatif. Les assemblées, qui discutaient et votaient les lois, étaient donc le produit d'une élection à quatre degrés. On n'avait qu'un simula- ' crede gouvernement représentatif, et les moins clairvoyants pouvaient reconnaître la dictature derrière cette ombre transparente de la liberté.

Les sénateurs avaient 25 000 francs de dotation annuelle, les tribuns, 15 000; les législateurs, 10 000.

Soumise à l'approbation du peuple, la constitution de Tan VllI fut acceptée par 3011 107 suffrages contre 1567.

Réori^anisatlon admlnifltratiTe. — Pour achever l'œuvre de la constitution, de nombreuses lois organiques étaient nécessahres ; le premier consul se hâta de les proposer au Tribunat et au Corps législatif. Une des plus importantes fut celle qui constitua le département à l'image de l'État laimême. Les départements étaient administrés par des directoires électifs, sur lesquels le pouvoir central avait peu d'action et qui eux-mêmes n'agissaient point ou agissaient mal; il fit revivre les intendants sous le nom romain de préfet,

et concentra dans les mains de ce fonctionnaire qui releva directement du ministère de l'intérieur, toute l'autorité executive. A côté de lui il, plaça, dans le conseil de préfecture, une sorte de conseil d'État départemental, et dans le conseil général, une sorte de corps législatif qui, s'il ne faisait pas de loi, exprimait au moins le vœu du département. Le souspréfet eut aussi un conseil d'arrondissement; le maire de chaque commune, un conseil municipal. Ainsi l'action était réservée à un seul, la délibération à plusieurs : c'était juste et bon.

Chaque arrondissement ou sous-préfecture eut un tribunal civil, et, pour les finances, un receveur particulier; chaque département, un tribunal criminel et un receveur général ; 27 tribunaux d'appel furent répandus sur la surface du territoire, et une Cour de cassation maintint l'uniformité de la jurisprudence. Cette organisation administrative de la France était l'achèvement de l'œuvre de Louis XIV par la centralisation poussée à ses dernières limites ; elle a, dans ses traits généraux, survécu à toutes nos révolutions . : dix gouvernements sont tombés, mais la notion de l'État souverain s'est dégagée de toutes les ruines, et quelque nom qu'aient porté ceux qui ont eu le pouvoir, toujours les libertés locales ont été étouffées ou maintenues sans force. Cette centralisation excessive résulta d'abord du besoin de fonder notre unité nationale; elle parut ensuite une nécessité, quand la France, à raison de sa position géographique et des haines de l'étranger , fut obligée de prendre une position de combat. Mais la liberté y périt et beaucoup de nos malheurs en sortirent, parce que Paris où se concentra la vie politique put imposer sa volonté, ses capnces et ses révolutions au pays tout entier.

Efforts poor réeonellier et éteindre les partis.

Kn sortant du premier conseil tenu après le 18 brumabre, Siéyès avait dit : « Messieurs, nous avons un maître. » Mais, si l'on excepte ceux en petit nombre qui, comme lui, voyaient déjà le dictateur dans la toge du consul ; si l'on excepte encore les royalistes et les Jacobins , qui rêvaient deux choses impossibles, la France entière accueillit avec satisfaction la nouvelle du coup d'État et ces paroles de Bonaparte : « Qu'il n'y ait plus ni Jacobins, ni modérés, ni royalistes, mais partout des Français, i Les consuls provisoires montrèrent, par leurs premières mesures, un grand esprit de conciliation.

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Les proscrits* de fructidor, Garaot, Portalis, Simôon, etc., les conventionnels, Barrère, Vadier, furent rappelés, la loi des otages et celle qui établissait Tirnpôt forcé i»t>gressiP rapportées, les prêtres détenus pour refus de serment élargis. Une tempête avait jeté les émigrés sur la côte de Calais, et la loi condamnait à mort tout émigré trouvé sur le sol de la république. Bonaparte leur rendit la liberté. Il fit plus, il ferma la liste de Témigration et déclara les ci-devant nobles admissibles aux emplois publics, mais en garantissant leurs propriétés aux acquéreurs des biens nationaux. En même temps, au nom de la liberté des cultes, il rouvrit les églises.

A Tétonnement des incrédules, ce puissant homme de guerre se montrait un administrateur consommé. En quelques jours il avait touché à tout , et à tout il avait imprimé une vie nouvelle. Aussi ce gouvernement provisoire, où tout le monde avait vu d'ailleurs un gouvernement définitif, avait inspiré assez vite la confiance au commerce pour que les banquiers de Paris lui prêtassent les premiers fonds dont il avait eu besoin '. Alors les- armées , dont la misère éiaài extrême , avaient reçu quelque soulagement. Les campagnes avaient été purgées des bandits qui les infestaient, et les agitations révolutionnaires du Midi avaient été apaisées. Les royalistes, qui avaient cru, malgré les souvenirs du 13 vendémiaire et du 18 fructidor, que Bonaparte travaillait pour Louis XVIII, et que Tépée de connétable suffirait à son ambition , trompés dans leurs espérances, avaient relevé dans Touest le drapeau de Tinsurrection. Il étouffa par d'énergiques mesures cette nouvelle guerre civile. D'Autichamp, Susanet, firent leur soumission (17 janvier 1800). Georges Cadoudal capitula et passa en Angleterre. Mais, se défiant de la presse , qui avec de bonnes lois et la résolution de les exécuter n'est pas un danger, et qui souvent est un secours ou un conseil, il supprima une foule de journaux. Treize seulement, à Paris, eurent la permission de paraître et furent avertis qu'ils auraient au premier écart le sort des autres.

1. SuiyaDt le rapport du ministre de la police de l'an VIII il y avait alors 145 000 émigrés. (OEuvres de Napoléon III^ 1. 1, p. 46.) -

2. Elle fut remplacée par une subvention extraordinaire additionnelle aux contributions. Il abolit en même temps les réquisitions en nature.

S. Le 5 pour cent était coté, le 8 brumaire, à il francs 36 centimes; le 30 brumaire, il monta à 22 francs. Le 20 brumaire, Gaudin, ministre des finances, trouva dans le trésor 67 000 francs, restes d'une avance de 300000 obtenue la veille.

Les années, en souveoir même de ce qu'elles avai^t souffert et de ce qu'elles avaient accompli pour la république, renfermaient beaucoup de républicains; mais elles avaient eu tant à se plaindre, soldats et généraux, d^ Tincurie du Directoire, que le coup de main qui les débarrassait des « avocats et des bavards » y fut bien accueilli. £onq)arte s'occupa d'ailleurs activement de les réiH'ganiser et de soulager l'affreuse misère qui les décimait. Moreau , qui avait accepté le . singulier rôle de garder les directeurs prisonniers au Luxembourg, tandis que Bonaparte allait à Saint-Cloud terminer la révolution , reçut en récompense le commandement des armées réunies du Rhin et de l'Helvétie. Masséna semblait moins sûr; on le tira du théâtre de sa gloire récente, et il fut relégué à l'armée d'Italie dont ledénûment passait toute idée.

Marcnffo (14k Jaln IfitOO). — Le lendemain du jour où la constitution de Tan VllI avait été mise en action, le premier consul , rompant avec tous les usages de la diplomatie ,.afîn de frapper davantage l'esprit public , avait écrit au roi d'Angleterre la lettre suivante :

c Appelé, sire, par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la république, je crois convenable, en entrant en charge d'en faire part directement à Votre Majesté.

c La guerre, qui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?

« Gomment les deux nations les plus éclairées de FEurope, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance , peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure , le bonheur des familles ? Gomment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires?*

Gette lettre était très-digne et très-habile. Bonaparte en écrivit une semblable à l'empereur d'Allemagne : mais l'Autriche, qui tenait toute l'Italie et comptait la garder, l'Angleterre, qui ne voulait à aucun prix laisser Malte et l'Egypte à la France, rejetèrent ces ouvertures, la première en termes modérés, la seconde avec une violence de paroles qui montrait toute la haine de son premier ministre , William Pitt, pour la France*.

t. Cette réponse de Pitt amena une réplique de Bonaparte, dans laquelle

Il fallait donc faire la guerre. Bonaparte, content d*ayoir mis, par sa modération, Topinion publique de son côté, se prépara à la faire glorieuse et décisive. En Italie, Masséna n'avait que 36 000 hommes contre les 120 000 Autrichiens du baron Mêlas ; il fut écrasé par des forces supérieures, et une partie de son armée fut rejetée sur le Var; avec le reste, 15 à 18 000 hommes, il s'enferma dans Gènes et y soutint ce siège mémorable qui est, après Zurich, le plus beau fleuron de sa couronne militaire. Pendant qu'il y retenait près de deux mois, jusqu'au k juin, l'armée autrichienne, lui prenant ou tuant plus de soldats qu'il n'en avait luimême, de grands événements rendus possibles par cette héroïque défense s'accomplissaient derrière lui*. La ligne d'opération des Autrichiens s'étendait de Strasbourg à Nice ; mais la Suisse restée entre nos mains, s'enfonçait comme un coin dans cette ligne et l'ouvrait à nos coups. En trompant l'ennemi sur nos mouvements, nous pouvions déboucher par le Rhin supérieur, derrière le maréchal de Kray, ou par les Alpes, derrière le baron de Mêlas. Bonaparte conçut ce double dessein, mais Moreau, pour ce qui le concernait, ne l'exécuta qu'à demi. Pourtant il réussit à franchir le Rhin et à concentrer ses forces vers SchafTouse, battit à Stokach, à Engen et à Mœsskirch les Autrichiens de Kray (3-5 mai),et les rejeta dans le camp retranché d'Ulm. Tandis qu'il les y tenait enfermés, Bonaparte, par une des plus grandes combinaisons de guerre qui eussent encore été exécutées, firanchissait luimême les Alpes.

Pour arrêter Mêlas, qui menaçait le Var, et Kray, qui menaçait le Rhin, le Premier Consul avait annoncé à grand bruit la formation d'une armée de réserve de 60 000 hommes à Dijon. Les espions des puissances coururent dans cette ville, ils y virent quelques invalides qui instruisaient quelques conscrits, et écrivirent partout que l'armée de réserve

le Premier Consul repoussa réternelle accusation lancée contre la France d'avoir attaqué la première, et prouva, ce qui ne fait plus de doute mainnant pour pepsonne, que la France avait pris les armes en 1792 uniquement pour résister à une conspiration européenne tramée contre sa sûreté. 11 est juste d'ajouter qu'il était impossible que cette coaliUoa des intérêts du passé contre les intérêts nouveaux ne se formât pas.

1. Dans le dernier mois du siège on n'avait plus de viande. Après s'être nourri de cheval et des animaux les plus immondes, on fut réduit an paia d'avoine, puis à on aliment sans nom. formé d'amidon et de graine de Un. « Avant de se rendre, disaient les soldats, il nous fera manger jusqu'à nos bottes. • On en fat bien près.

était une ruse de guerre pour effrayer les généraux autrichiens et ralentir leurs progrès. Cependant Parmée de réserve existait; elle se formait sur tous les chemins de France, avec des corps isolés partis de la Vendée, de Toulon, de Marseille, de Paris, qui recevaient en route munitions, chevaux, fusils, vêtements, et s'acheminaient lentement, sans hruit, vers Genève et Lausanne. Au. commencement de mai tous ces corps étaient en Suisse, et Bonaparte, suivant des Tuileries les mouvements de Mêlas, qui s'enfonçait de plus en plus dans la Ligurie, voyait se réaliser Tévénement quUl avait prévu. Un jour, avant de partir, couché sur des cartes, il y posait des signes de différentes couleurs pour figurer la position des corps français et autrichiens, et disait devant son secrétaire étonné : « Ce pauvre M. de Mêlas passera par' Tunn, se reliera vers Alexandrie.... Je passerai le Pô, je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia,et je le battrai là.... » Et en prononçant ces mots, il posaitundes signes à San-Giuliano*. C'était toute la campagne prophétisée d'avance.

11 quitta Paris le 6 mai, se montra à Dijon et courut vers Genève. Le général du génie Marescot avait été chargé de faire la reconnaissance des Alpes. Il se prononçait pour le grand Saint-Bernard, mais il considérait l'opération comme très-difficile. « Difficile, soit, répondit le Premier Consul, mais est-elle possible? — Je le crois, à condition d'efforts extraordinaires. — Eh bien 1 partons. ». On démonta les canons qui furent placés sur des traîneaux à roulettes; on divisa les affûts, les munitions, pour les faire transporter à dos de mulets, car il y avait dix lieues de route impraticable aux voitures.

Le passage commença dans la nuit du 14 au 15 mai. Une avant-garde de six beaux régiments, commandés par Lannes, partit à minuit. On devançait le lever du soleil pour n'avoir pas à crain()re les avalanches, plus fréquentes après la chaleur du jour. U fallait huit heures pour arriver au couvent du Saint-Bernard. Les troupes y trouvèrent des provisions que le Premier Consul y avait fait porter d'avance et que les religieux leur distribuèrent. Après quelques instants de

1. Thiers, Histoire du Contulat €t de VEmpire, 1. 1, p. 357. Ce grand ou- Trage, à raison des sources consultées par 1 auteur et qui n'ont été accessibles qo'& Itti, tient liea bien sooYent ois documents originaux.

repos, on descendit en deux heures au village de Saint-Reim, où la route commençait Les joturs suivants, les divisions, les affûts, les munitions passèrent Les pièces, surtout celles de douze, et les obusiers offrirent de grandes difficultés. Des troncs de sapins creusés les reçurent ; cent hommes s^attelaient à chacun de ces traîneaux ; la musique jouait dans les passages difficiles ou bien on battait la charge ; tout passa. Mais un obstacle imprévu arrêta Tarmée. Lannes marchait sur Ivrée, il trouva la route fermée par un fort inexpugnable, telui de Bard. Tous les efforts tentés pour le prendre furent inutiles : le Premier Consul accourut lui-même, reconnut rimpossibilité d'enlever ce roc, mais le fit tourner par un sentier de chèvres que Tinfanterie et la cavalerie suivirent. Quant à Tartillerie, il n'y avait pour elle d'autre route qu'au pied même du fort. Aussi le commandant de Bard écrivait à Mêlas qu'il ne laisserait point passer un canon. On couvrit la route de paille et de fumier, on entoura les pièces d'étoupes, les canonniers les traînèrent, et on traversa la nuit, sous les projectiles ennemis, ce dangereux dé-, filé. 40000 hommes étaient en Italie, 20000, qui arrivaient par d'autres passages, allaient les rejoindre. En 1796, Bonaparte avait tourné les Alpes, en 1800 il les franchissait, et cette fois avec des espérances plus grandes d'un inmiense et prompt succès, car il s'établissait par cette manœuvre sur les derrières de Mêlas; il le coupait de l'Autriche; il l'épouvantait de son audace ; il Pavait ^vaincu avant même de l'avoir rencontré.

Mêlas était dans la plus profonde ignorance de tous ces mouvements, et refusa longtemps d'y croire. Lorsque enfin il n'en put douter, lorsqu'il sut que Bonaparte était entré à Milan, au milieu des transports de l'admiration et de l'enthousiasme, il concentra rapidement tous ses corps pour se faire jour avant d'être enveloppé. Le 9 juin il se heurta contre Lannes à Montebello, et ne put passer. Trois tentatives sur Plaisance, pour s'emparer du pont de cette ville sur le Pô, avaient également échoué. Enfermé entre ce fleuve, l'Apennin et l'armée française, il se décida à livrer une grande bataille. Elle eut lieu non loin d'Alexandrie, près de ce village de San-Giuliano que Bonaparte désignait aux Tuileries conmie le théâtre de la victoire, et près de celui de Marengo, dont elle a rendu le nom immortel.

Le choc fut terrible, désespéré. Bonaparte n'avait point

toutes ses forces sous la main, car, pour empêcher Mêlas de lui échapper, il avait dû répandre autour de lui ses troupes comme un vaste réseau, et il en avait derrière le Tessin, vers i' Apennin et à Plaisance. 11 y eut trois batailles dans cette journée. La première, livrée de quatre à dix heures du matin, par Lannes et Victor, avec 15 000 hommes contre 36 000, fut perdue. Les Français, pliant sous la mitraille de 200 bouches à feu, et la pression d^une immense cavalerie, abandonnèrent le village de Marengo. A ce moment, Bonaparte arrive avec la garde consulaire ; il place au milieu de la plaine 800 grenadiers d'élite, formés en carré, comme une citadelle vivante. Parleur feu meurtrier, ils arrêtent quelque temps la cavalerie lancée contre eux. Mais il faut reculer pour se con centrer. Lannes met deux heures à faire trois quarts de lieue ; la garde consulaire elle-même recule. Mêlas croit tenir lavictoire ; il rentre dans Alexandrie, laissant son chef d'étatmajor achever Tennemi, et envoie à tous les cabinets de l'Europe des courriers porteurs de la bonne nouvelle.

Il était trois heures de Taprès-midi et la seconde bataille était encore perdue. Mais Desaix.. détaché la veille vers Novi, pour y chercher l'ennemi qu'on ne savait pas être à Marengo, avait entendu l'épouvantable canonnade ; il s'était arrêté, puis comprenant bien vite que le devoir du lieutenant est de courir au feu du général, il revenait et parut avec sa division, sur le champ de bataille, au moment.où les Autrichiens, formés en colonne serrée, s*efforçaient de gagner la route de Plaisance, leur seule voie de salut. Bonaparte commence alors une troisième action, c Mes amis, dit-il aux soldats, c'est assez reculer; vous savez que j'ai l'habitude de coucher sur le champ de bataille. » Et il lance Desaix avec ses 6000 hommes de troupes fraîches sur le front de la colonne autrichienne, pendant que tout le reste de l'armée fond sur ses flancs. Desaix, perte à jamais regrettable, tombe dès les premiers coups, frappé d'une balle dans la poitrine *. Mais ses soldats se précipitent avec fureur sur les Autrichiens pour le venger. Kellermann charge au galop avec ses escadrons. Marmont démasque à l'improviste une batterie de 12 pièces. La colonne autrichienne, ébranlée en tête, est cou-

1. nTfot taé roide et ne put prononcer let belles paroles qu'on lai a prêtées. (}téfno{res de Marmont.)

pée en deux tronçons. L'un d'eux est pris, l'autre est en désordre. La panique gagne la cavalerie autrichienne ; bientôt tout fuit et Mêlas est réduit à capituler. L'Italie est reconquise (4 juin 1800).

Hohenlinden (8 décembre 1800). — Si en Allemagne Moreau n'avait pas eu d'aussi brillants succès, il gardait pourtant l'offensive, forçait les Autrichiens à quitter leur camp retranché d'Ulm, en menaçant par la victoire d'Hochstedt, leur ligne de retraite, et pénétrait jusqu'à Munich, de sorte que l'Autriche, qui n'avait plus d'armée en Italie, était encore en Allemagne impuissante à arrêter les Français. Elle se décida à traiter; mais l'Angleterre survint avec ses subsides, et le cabinet de Vienne, traînant en longueur les conférences du Lunéville, Bonaparte résolut de conquérir la paix par une campagne d'hiver. Moreau reçut l'ordre de recommencer le 28 novembre les hostilités et de franchir l'Inn pour marcher sur Vienne pendant que Macdonald déboucherait du pays des Grisons dans le Tyrol, et que Brune forcerait le Mincio et l'Adige. Tout réussit à souhait.

En Italie, Brune força les Autrichiens à repasser l'Adige ; et Macdonald, descendant sur leurs derrières par le Splûgen, menaça leurs communications. Pendant ces opérations, 6000 Français ou Cisalpins s'emparaient de la Toscane, où renaît un prince autrichien, et Murât chassait les Napolitains des États pontificaux.

Mais ce fut en Allemagne que se portèrent les grandscoups. Moreau commandait une magnifique armée de 100000 hommes, parfaitement organisée . Il était à Munich, tenant la ligne de risar, et les Autrichiens à Braunau, tenant celle de l'Inn. Entre les deux fleuves s'étend une grande forêt dont le village de Hohenlinden, au milieu d'une éclaircie, occupe le centre. Ces plateaux boisés s'inclinent au nord et descendent au Danube par terrasses successives qui finissent en un sol bas et marécageux. Les deux généraux prirent en même temps l'offensive, et tous deux par leur droite: Moreau dirigeant Richepanse sur Wasserbourg, où il devait passer l'Inn, et l'archiduc se proposant de tourner la ligne française en surprenant le passage du bas Isar. Les Autrichiens n'avaient pas prévu les difficultés de leur plan ; ils y trouvèrent tant d'obstacles, qu'au milieu de l'exécution ils s'arrêtèrent et résolurent d'aborder de front les hautes terrasses dont ou Tient de parler, tandis que la masse principale de leur

année marcherait directement sur Hohenlinden au travers de la forêt.

Si Moreau eût tenu, comme Bonaparte savait si bien le faire, sous sa main ou à sa portée, toutes ses forces, il lui eût été facile de détruire ses adversaires; mais il ne sut amener que 50000 hommes contre 70000. Du moins il les battit, grâce à d'habiles combinaisons de détail, qui attirèrent Tennemi dans un labyrinthe, surtout à Taudace de Richepanse,

Lunéville.

qui se jeta intrépidement sur le centre ennemi entassé dans la forêt en longues colonnes, le coupa, s'établit dans la trouée quUl avait faite, arrêtant l'ennemi d'un côté, et de l'autre le poussant sur Ney, qui l'attaquait en tête. 8000 tués ou blessés, 12000 prisonniers, 87 pièces de canon furent les résultats de cette brillante victoire. Six jours après, Moreau franchissait l'Inn, puis la Salza, la Traun, et s'emparait de Lintz sur le Danube, de Steyer sur l'Enns. 11 était aux portes de

Vienne. L'Autriche Tarrèta en promettant d'accepter lescon- • ditionsde la France.

Paix de IjanéTllle (février 1801). — Deux mois après Ja bataille de Hohenlinden, la paix fut signée à Lunéville. L'Empereur acceptait les bases du traité de Gampo-Formio, qui donnait la rive gauchç du Rhin à la France, et rejetait TAutriche derrière FAdige. Il reconnaissait les républiques batave, helvétique, ligurienne et cisalpine, cette dernière possédant toute la vallée du Pô, depuis la Sésia et le Tanaro jusqu'à TAdriatique, et le nouveau royaume d'Étrw rie, formé pour la branche espagnole de Parme, aux dépen du grand-duc de Toscane, frère de l'Empereur (9 févrw» 1801).

La cour de Naples, menacée par une armée que Murât conduisait, se hâta de promettre qu'elle fermerait ses ports aux Anglais, et reçut garnison française dans Otrante, Tarente et Brindes. Nous avions déjà des troupes à Livourne et à Ancône; l'Italie étatt donc tout entière à notre discrétion. L'Espagne s'engageait à forcer le Portugal, par une invasion, à déserter l'alliance anglaise. Le czar, saisi d'admiration pour le Premier Consul , lui offrait son amitié. Ainsi, en quinze mois, la France, réorganisée à l'intérieur, avait brisé la seconde coalition et imposé la paix au continent.

Malheureusement les nouveaux États italien s, étaient sans force par eux-mêmes. Pour les soutenir et les défendre contre l'Autriche restée à Vérone et à Venise, il faudra la main de la France. Forcé d'intervenir sans cesse au delà des Alpes , le Premier Consul finira par trouver plus simple de faire de l'Italie une autre France, et ces empiétements amèneront une guerre nouvelle. Pouvait-il agir autrement? Sans doute, car soixante-dix ans plus tôt, Chauvelin montrait que la solution de ce difficile problème se trouvait là où nous l'avons mise, dans la grandeur de la maison de Savoie ; et un des historiens de la diplomatie impériale a pu appeler le traité de Lunéville « l'origine de tous nos malheurs aussi bien que de toutes nos gloires. »

Continuation des hofltilités avee l'An|rll®^^'>^* — L'Angleterre seule s'obstinait dans sa haine. Abandonnée de l'Autriche, elle luttait encore , se croyant insaisissable. Mais les yeux commençaient à s'ouvrir ; on comprenait pourquoi cette puissance, qui gagnait à la guerre quand tous les autres y perdaient, se refusait à poser les armes. Les idées

qui yiQgt ans auparavant avaient armé contre elle les États du Nord , reparaissait dans les conseils des rois. Le czar Paul !•', gagné par d'adroites flatteries du Premier Consul, qui, au moment où les Anglais prenaient Tîle de Malte, la lui avait. cédée; le roi de Prusse, à qui Bonaparte avait envoyé le lendemain du 18 brumaire , son aide de camp Duroc avec des paroles pleines des prévenance ; les rois de Suède et de Danemark , dont TAngleterre molestait le commerce, dont elle insultait le pavillon, avaient renouvelé la ligue armée des neutres (16 décembre 1800). L'Angleterre y répondit en mettant l'embargo sur tous les navires des puissances alliées qui se trouvaient dans ses ports, et le 21[mars 1801 les amiraux Nelson et Parker, forçant le passage du Sund , vinrent livrer, sous les murs de Copenhague, une bataille bravement soutenue par les Danois. Pour épargner à leur capitale Tborreurd^un bombardement, ils signèrent une suspension d'armes. Cette exécution audacieuse et la mort du czar Paul !«', assassiné dans son palais par ses courtisans, mirent fin à la ligue des neutres. Alexandre, fils et successeur de Paul !«', abandonna sa politique, et la France se retrouva seule à défendre la liberté des mers. Mais les Anglais, avec leurs 195 vaisseaux de ligne et leurs 250 frégates, avaient sur mer une telle supériorité de forces, que, loin d'être en état de lutter contre eux, nous ne pouvions même envoyer des secours à Malte, quUls bloquaient, à l'armée d'Egypte, qu'ils menaçaient.

Perte de l'ÉnriPte. — Kléber, à qui Bonaparte avait, en partant, confié le gouvernement de sa conquête et l'armée, était un excellent général; mais esprit frondeur, chagrin , il n'était grand qu'au milieu du danger. La perspective de rester abandonné en Egypte l'irrita profondément, et, après le tort de se laisser aller au découragement, il eut celui de répandre le même esprit dans l'armée. On ne parla bientôt que de sortir d'Egypte à tout prix, et une armée turque de 80 000 hommes survenant, il signa avec le commodore Sidney-Smith la convention d'El-Arish , par laquelle les troupes devaient être ramenées en France sur des vaisseaux anglais. Le cabinet britannique, trompé par ce découragement, désavoua son représentant, et exigea que l'armée se rendit à discrétion Kléber retrouve alors son énergie : il culbute les Turcs à la sanglante journée d'Héliopolis ( 20 mars 1800) , reprend le Caire , qui s'était

soulevé derrière lui, et rétablit par ces coups de vigueur la domination française en Egypte. Mais il tomba sous le poignard d'un assassin, le même jour où Desaix mourait à Marengo (14 juin).

Le commandement passa aux mains du général Menou, administrateur babile et général incapable. Il laissa les Anglais débarquer dans la presqu'île d'Aboukir, au nombre de 10000, les attaqua trop tard et avec des forces trop inférieures (21 mars 1801). La défaite de Canope (9 avril) le contraignit de céder le Caire et Alexandrie. Nous occupions TÉgypte depuis trois ans, quand celte convention malheureuse nous força de l'évacuer (2 septembre 1801).

Paix d'Jkiiilens(mars 1602).— C'était pour les Anglais un grand succès : un autre l'avait précédé, la capitulation de Malte, après un blocus de vingt-six mois. Mais l'Angleterre ^fléchissait sous le poids d'une dette de 12 milliards et des immenses misères auxquelles ses classes laborieuses étaient condamnées par la cherté des vivres; au dehors elle voyait avec effroi la marine de la France renaître sous la puissante impulsion du Premier Consul. Gantheaume avait deux fois, avec une escadre, couru impunément toute la Méditerranée. Le contre-amiral Linois venait de livrer, en vue même de Gibraltar, le beau combat d'AIgésiras, où avec trois vaisseaux, il en avait battu six et détruit deux. Enfin, et cela était plus grave, Bonaparte préparait à Boulogne une immense quantité de chaloupes canonnières pour une descente en An* gleterre (voyez p. 583), et le vainqueur d'Aboukir, chargé de brûler « ces coquilles de noix, • avait éprouvé un échec. La crainte fit taire pour un moment les rancunes implacables de l'aristocratie angJaise, et, le 25 mars 1802, la paix d'Amiens fut signée. Toutes les acquisitions continentales de la France, toutes les républiques fondées par ses armes étaient reconnues. L'Angleterre restituait les colonies françaises, rendait Malte aux chevaliers de Saint- Jean, le Cap aux Hollandais> elle ne gardait que Tîle espagnole de la Trinité et Ceyian.

La nouvelle du traité d'Amiens fut accueillie en France et en Angleterre avec une joie sans mélange. La paix avec le continent n'avait jamais été qu'une trêve ; la paix véritable était celle qui amenait l'Angleterre à reconnaître la grandeur, de la France; Bonaparte avait dit, après le 18 brumaire: c La révolution est finie. » Maintenant, c'ét it des guerres de la révolution qu'on disait : « Elles sont terminées! j Le Pre-

mier Consul le pensait lui-même. « A Amiens, a-Ml dit plus tard, je croyais de très-bonne foi le sort de la France, celui de l'Europe et le mien fixés; la guerre finie, j'allais me donner uniquement à Tadministration de la France, et je crois que j'eusse enfanté des prodiges. »

CSlorieiiBe adminlstrmtioii de Bonaparte. Ije Concordat (1801). — Déjà ces prodiges commençaient : Bonaparte était au comble de la gloire. Pour la seconde fois il venait de donner à la France une paix glorieuse. L'Egypte étaifr perdue, Malte aussi, et une expédition pour faire reconnaître aux noirs de Saint-Domingue l'autorité de la métropole allait échouer. Mais ces lointains désastres éveillaient à peine un écho en France. On les oubliait en voyant, sous la main habile et ferme du Premier Consul, les partis se calmer, et partout l'ordre renaître. Il renouvelait pour l'industrie la puissante impulsion de Colbert, en s'efforçant d'habituer la Frahce à fabriquer elle-même les produits qu'elle ne pouvait plus acheter aux Anglais. Le morcellement des grands domaines vendus comme biens nationaux avait fait arriver un morceau de terre à beaucoup de mains qui n'en avaient ja. mais eu, et l'agriculture doublait ses^ produits. Le commerce était encouragé, malgré l'extension donnée chaque jour au système protecteur par l'aggravation des tarifs de douane * ; les finances étaient réorganisées, la Banque de France établie, le budget, pour la première fois depuis un siècle, mis en équilibre, et les routes, les ponts, réparés, les arsenaux remplis. A Paris, trois ponts étaient jetés sur la Seine : celui des Arts, et ceux qui prirent plus tard les noms immortels d'Austerlitz et d'Iéna. Entre les vallées de la Somme et de l'Oise, il faisait creuser le canal de Saint-Quentin ; entre la France et l'Italie, il traçait la magnifique route du Simplon ; il faisait étudier celles du mont Cenis et du mont Genèvre, et il fondait des hospices sur îa cime des Alpes. Le Code civil se discutait sous ses yeux, et il élaborait le projet d'une puissante organisation de l'instruction publique, l'Université, celui d'une grande institution de récompenses nationales, la Légion d'honneur.

1. Importations en l'an VIII, 325 millions: exportalions, 27 1; importations en Tan IX (1801), 417 millions; exportations, 305. Le recensement de l'an IX donna, pour soixante-sept départements, 22 297 413 habitants. Ces mêmes départements n'avaient, en 1789, que 21 176413 habitants. Augmeo'' tation : 1 lOOOOO àmet oa i sur id.

Une merveilleuse activité, une puissance de travail inouïe, lui faisaient tout voir, tout comprendre, tout faire. Les arts, les lettres, recevaient de lui de précieux encouragements. Etranger aux rancunes des dix dernières années, il rappelait les émigrés par une amnistie, mais en donnant une consécration nouvelle aux ventes faites par TÉtat des biens nationaux ; il rappelait les prêtres, il relevait les autels et signait avec le cardinal Consalvi, légat de Pie VU (15 juillet 1801), le Concordat par lequel il crut fonder la paix religieuse*. D'après cet acte célèbre, la France devait être divisée en 10 archevêchés et 50 évêchés; un traitement payé par TÉtat était substitué à l'ancienne dotation territoriale du clergé. Le gouvernement avait la police du culte, la nomination des évêques et archevêques; mais au pape seul appartenait le droit de leur donner Tinstitution canonique. Bonaparte inaugura la paix religieuse (le 18 avril 1802) avec une grande pompe, dans Téglise Notre-Dame. Chateaubriand, dans le ^enie du Christianisme, avait préparé, avec un magnifique langage, cette restauration du culte catholique.

Ainsi le Premier Consul essayait d'effacer les haines et de rallier tous les partis dans un seul sentiment, celui de la grandeur de la France. D'ailleurs, tout en enchaînant la révolution à son char, il en conservait les principes dans son Code civil, c'estrà-dire qu'il la rendait impérissable. Malheureusement, de jour en jour le maître se montrait davantage et supportait moins la contradiction. A l'aide du Sénat, transformé en une sorte de pouvoir supérieur à la constitution, il brisait l'opposition du Corps législatif et du Tribunat, en éliminant ceux de leurs membres qui se montraient contraires à son gouvernement, Chénier, Daunou, Benjamin Constant, etc. ; ce qui voulait dire que les autres^ ne devaient plus avoir d'autre opinion que celle du chef de l'État. En vertu d'un sénatus-consulte, il dépoHait sans jugement 4es malheureux, restes impurs, pour la plupart de la révolution, mais innocents du crime dont on les accusait ; ce qui signifiait que la justice ne serait pas plus respectée que la liberté, quand le Premier Consul penserait avoir intérêt à la violer.

i . Le Concordat rencontra une opposition très-vive aa sein du Tribunat, qui fut privé des membres les moins dociles au pouvoir par le nouveau coup d'État du 12 mars 1801. Cependant il fut adopté, avec les articles or-

fianigves qui le complétaient, par les tribuns, aussi bien que par le Corps égisfatif (8 avril 1802). i r *«

Quelques hommes, comme Siéyès, de Tracy, Garât, Cabanis, avaient gardé du dernier siècle et da la Constituante Tbabitude de remonter, en toutes choses, aux principes : il livrait leur métaphysique aux sarcasmes, les poursuivait du nom dUdéoîogues et réservait la fortune, les honneurs à ceux qui le servaient bien et ne discutaient pas. Mais il faut aussi le reconnaître, ces injustices commises en vue de la paix publique et les vives allures du Premier Consul, ses déterminations promptes, sa puissante initiative qui montraient toute la vie du gouvernement concentrée en lui seul, blessaient peu de monde et, comme on avait Tordre avec la gloire, loin de s'irriter de la liberté ajournée, on répétait avec lui que c la France était soustraite à Tesclavage de Fanarchie, » et on se félicitait de ce qu'elle eût trouvé un génie supérieur pour conduire 3es destinées.

Ea machine infernale (dée. 1800). — Ces sentiments de gratitude et de confiance éclatèrent quand les incorrigibles des partis extrêmes, n'espérant plus le vaincre autrement, recoururent à l'odieuse et lâche ressource de l'assassinat. Le complot républicain d'Aréna et de Céracchi, auquel la police se mêla trop, fut prévenu (octobre 1800). Mais Bonaparte faillit périr par la machine infernale qui éclata sur son passage, dans la rue Saint-Nicaise, comme il se rendait à l'Opéra (2k décembre 1800). Cinquante-deux personnes furent tuées ou blessées. C'était l'œuvre de quelques royalistes. Le gouvernement l'attribua aux Jacobins, et 130 individus furent déportés ; les auteurs véritables connus plus tard, furent punis de mort.

lie eonsnlat à vie (3 août 1603). — Des tentatives de cette sorte ont pour effet d'affermir ce qu'elles veulent renverser. Tout le monde se dit qu'il fallait que la France prolongeât le pouvoir de celui que les partis menaçaient, et que le pacificateur du continent méritait une récompense nationale, la plus belle qu'on pût lui décerner, la plus utile au pays, celle qui lui permettrait de mûrir de longs projets. Peu de temps après la paix d'Amiens, les sénateurs ayant proposé de proroger de dix ans ses pouvoirs consulaires, le peuple lui donna le consulat à vie, avec le droit de se choisir un successeur (2 août 1802).

Pour mettre les institutions en harmonie avec les nouveaux droits accordés au Premier Consul, la Constitution de l'an VIII fut remaniée. Les listes de notabilités furent supprimées

et remplacées par des collèges électoraux à vie, ce qui ne valait pas mieux. Le Sénat, investi du pouvoir constituant, obtint le droit de régler par des sénatus-consultes tout ce qui n'aurait pas été prévu par les lois organiques, le droit de suspendre le jury, de dissoudre le Corps législatif et le Tribunaty de mettre les départements hors de la constitution. Un conseil privé, composé de consuls, de ministres, de deux sénateurs, de deux conseillers d'État et de deux grands officiers de la Légion d'honneur, dut être consulté sur la ratification des traités, et eut mission de rédiger les sénatusconsultes organiques. Le Tribunat, réduit à 50 membres, ne fut plus, à vrai dire, qu'une section du Conseil d'État. Nous avons oublié, comme tout le monde les oubliait déjà, les deux autres consuls, témoins silencieux du gouvernement de leur coUègue. Ils furent comme lui nommés à vie et n'en restèrent pas moins obscurs. 3 577 259 suffrages sur k 568 885 adoptèrent le sénatus-consulte organique de la Constitution de l'an X. Dans le petit nombre des votes négatifs se trouvait celui de Masséna.

Politique extérieure du Premier CJonsnl % cliang^emeni» en Italie (1802). —'Les républiques nées de l^ nôtre modifièrent, à l'exemple de la France, leurs constitutions. Les Cisalpins avaient déjà donné à Bonaparte la présidence de leur gouvernement (janv. 1802) ; la république ligurienne lui demanda de choisir son doge. Cette influence du Premier Consul en Italie était acceptée des puissances étrangères, comme une conséquence de nos victoires. La réunion à la France du Piémont, qui forma sept départements nouveaux (sept. 1802), l'occupation du duché de Parme et de l'île d'Elbe étaient prévues et furent efiectuées sans opposition, mais non sans exciter de sourdes colères. C'était l'inauguration d'une politique absolument contraire à celle de nos premières assemblées et qui allait devenir fatale àlaFrance. Médiation eMftoiMe (1602). — La Suisse était livrée à de déplorables agitations. Bonaparte, invoqué conmie médiateur par le gouvernement de ce pays, lui envoya 20 000 hommes qui rétablirent l'ordre matériel, et lui donna une constitution dont l'Europe put admirer la sagesse (9 février 1803). Notre antique alliance avec les cantons fut renouvelée, et 16000 Suisses entrèrent au service delà France. Malheureusement, il ajouta à cette médiation modérée des paroles altières et menaçantes pour l'Angleterre.

luterf entlon en Allema^çiie. — Son intervention dans les affaires bien autrement compliquées de PAllemagne fut aussi vive et, pour nous, encore plus malheureuse. La diplomatie allemande fut, il est vrai, contrainte de renoncer à ses lenteurs prov.erbiales pour marcher du même pas que le jeune conquérant, qui menait les négociations comme les batailles. Des indemnités avaient été promises aux princes allemands qui avaient perdu leurs domaines sur la rive gauche du Rhin. Le clergé les fournit. On sécularisa les trois éleetor?ts ecclésiastiques,' et ces puissants évêchés, ces riches abbayes, débris du moyen âge, qui valaient des principautés, on les donna aux princes dépossédés. Des villes impériales perdirent aussi leurs anciens privilèges pour passer sous Tautorité d'un prince. Le chaos de TAllemagne fut simplifié ; il le sera bien plus encore après Austerlitz et léna. Mais l'Allemagne verra plus clair alors dans ses intérêts et se trouvera avoir été mise par la main de la France sur la voie de cette unité, cause de tous nos malheurs.

Expédition de Saint- Domingrue. — Le Premier Cionsul s'était promis de relever notre marine et notre commerce, il était donc naturellement conduit à la pensée de relever aussi notre empire colonial. Il fit d'abord un sacrifice habile: il vendit la Louisiane aux Américains pour 60 millions et il justifia cet acte, qu'on lui reprochait, par des parole^ profondes : « Il faut, pour l'intérêt de la France, que l'Amérique soit grande et forte. Je lis plus loin que vous dans l'avenir ; je me prépare des vengeurs. » Et les Américains l'auraient été, si en 1812 il les avait attendus (voy. ci-dessous).

Saint-Domingue, la reine des Antilles, qui, avant 1789, exportait pour 160 millions de produits, n'était plus entre nos mains. Les doctrines libérales de la Constituante, jetées sans précaution au milieu de cette colonie florissante, y avaient causé d'incalculables malheurs : les noirs y avaient massacré les blancs, et cette terre, couverte de sang et de ruines, était retournée à la barbarie.

Le Premier Consul voulait recouvrer le plus riche joyau de notre ancien empire colonial. Il envoya, sous lesordi^ss du général Leclerc, son beau^frère, des forces considérables contre le noir Toussaint Louverture, qui, nommé par lui gouverneur de Saint-Domingue, après sa victoire sur les mulâtres, s'était déclaré indépendant et s'appelait le Bonaparte des noirs. La capture do cet homme remarquable fut le

DU 10 NOVEMBRE l79d AU 18 MAI 1S04. 57b

seul succès d'une expédition inopportune qui irrita profondément TAngleterre et que la fièvre jaune décima. Christophe et Dessalines, successeurs de Toussaint, favoriséspar la rupture entre TAngleterre et la France, chassèrent les Français de Tîle, et fondèrent la république d'Haïti (1804).

Rupture de la paix d'Amiens (mai 1803). — L'Angleterre avait fait la paix pour arrêter Taccroissement de la France, et la France grandissait plus dans la paix que dans la guerre. Son commerce, son industrie, prenaient un immense essor; son pavillon reparaissait sur toutes les mers et il allait faire une concurrence redoutable à ceux qui s'appelaient les maîtres de l'Océan. De plus, elle intervenait avec autorité en Allemagne et en Suisse. La Hollande était sous sa direction. Le Piémont était devenu une de ses provinces, et il semblait que la haute Italie allait en former une autre. Ainsi, disait-on, l'ambition française ne se contente plus de ce qu'on appelait naguère les frontières naturelles de la France. Elle franchit les Alpes, elle déborde sur l'Italie; bientôt elle franchira le Rhin et ses autres barrières. L'Angleterre récriminait contre chacun de ces faits de politique extérieure, qui étaient accomplis ou prévus quand elle avait signé la paix d'Amiens ; elle s'en faisait un prétexte pour ne pas restituer Malte, la clef de la Méditerranée. Bonaparte exigea cette restitution, condition principale du traité. Le ministère anglais lui répondit par une de ces indignes violations du droit des gens, qu'on ne retrouve que trop dans lliistoire de l'Angleterre : il fit saishr, sans déclaration de guerre, sur toutes les mers, 1200 navires français et bataves (13 mai 1803).

Ainsi les hostilités recommençaient. Rupture fatale qui força Bonaparte à abandonner la paix pour la guerre, qui le mena, et avec lui la France, à travers tant de gloire, à tant de misères * 1

Complot de Cadoudal et de Pieheg^rni mort da duc d^Bn^hien. — Les deux ennemis ne pouvant s'atteindre, il fallut se contenter d'abord de représailles. Bonaparte fit ar-

1. Bonaparte comprit dès le premier moment que cette guerre allait changer tout le système politique de llSurope et sa situation à lui-même. Dans les négociations qui précédèrent la rupture, il écrivait à son ministre à Londres : « .... L'Angleterre nous obligera de conquérir TEurope. Le Premier Consul n'a que trente-trois ans, il n^a encore détruit qu« des États de second ordre ; qui sait ce qu'il faudra de temps pour ressusciter rem« pire d'Occident? •

rèter tous les Anglais voyageant en France, interdit dans tous nos ports rentrée des marchandises anglaises, envoya des garnisons dans les places maritimes du royaume de Napies, et mit la main sur le Hanovre, possession continentale du roi d'Angleterre, puis il revint, et cette fois avec la pensée sérieuse de Tentreprendre, au projet de franchir le Pas de Calais et d'aller conquérir la paix dans Londres même. L'Angleterre remua tout le continent pour nous trouver des ennemis. Elle éhfanla la Russie, l'Autriche, la Suède, chercha à entraîner la Prusse, depuis huit ans notre alliée, et, joignant à la guerre légitime la guerre de guet-apens', elle soudoya la conspiration de Georges Cadoudal et de Pichegru, dans laquelle Moreau se laissa impliquer. Cadoudal vint à Paris avec quelques-uns de ses chouans pour assassiner le Premier Consul et rétablir les Bourbons. La police les prévint, et on vit le vainqueur de Hohenlinden forcé, la rougeur au froyat, de s'asseoir, comme complice, à côté d'un chef de chouans. Pichegru s'étrangla dans son cachot ; Moreau fut condamné à deux ans de prison. Cadoudal, les comtes de Rivière, de Polignac, et dix-sept autres furent condamnés à mort ; deux seulement furent exécutés avec Georges, Joséphine et Murât arrachèrent la grâce de MM. de Rivière et de Polignac. Moreau eut remise de sa peine. Il s'exila aux États- Unis et n'en revint qu'en .1813 pour diriger la dernière coalition.

Une autre tragédie précéda celle-là. Le duc d'Enghien, le dernier des Condé, fut enlevé du château d'Ettenheim, dans le grand-duché de Bade, conduit à Vincennes, livré à une commission militaire, et la même nuit, condamné et fusillé dans les fossés de la place. Le duc nia qu'il eût connu les projets de Georges, mais il ne se tenait évidemment à quatre lieues de la frontière française que pour profiter d'un mouvement préparé à Paris, dont il est possible qu'on lui eiit laissé ignorer le caractère. Il avoua être venu plusieurs fois à Strasbourg, et on lui appliqua la loi touchant les émigrés qui

1 On saisit des lettres de deux ministres anglais à Manich et i Stuttgardtj qui prouvaient que ces agents soudoyaient des assassins contre le Premier Consul) et payaient, non-seulement pour allumer la guerre civile, mais pour faire sauter les magasins à poudre, etc. Le ministère anglais avoua publiquement ses agents. Ck>nstant affirme dans ses Ménoir»^ qu'on trouva un jour à la Malmaison, sur une table de travail du Premier Consul, une t^atière en tout semblable à celle dont il se btrvait, et dontl* tabac était empoisonné.

l'empire de 1804 A 1807. 577

avaient porté les armes contre la France (20 mars 1804). 11 vêtait couvert par le droit des gens, car il n'avait pas été pris Idans une action de guerre ni sur notre territoire. Sa mort fut un acte mauvais de représailles. Le Premier Consul, entouré d'assassins partis de Londres, voulut « renvoyer aux Bourbons la terreur jusque dans Londres môme. » — c En une circonstance semblable, a-t-il écrit dans son testament, j'agirais encore ainsi, j II se trompait lui-même, ou plutôt voulait tromper la postérité, car il savait bien que cette condamnation avait eu de déplorables conséquences. La violation du droit ôte plus de force qu'elle ne paraît d'abord en donner. La Prusse prête à entrer dans notre alliance se rejeta Ters la Russie, et de ce jour la coalition renoua ses liens deux fois brisés.

Faits DiyKRS. — Importation du métier appelé la Moll-Jennir (isooj ; Chateaubriand publie le Génie du Christianiêtnê (1802); création ae VÉcoIa spéciale militaire (1803) ; essai du bateau & vapeur de TAméricain Palton sur la Seine, à Paris (1803).

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