CHAPITRE III
Formation de la province narbonaliie (125}. — Rome n'osa attaquer les Gaulois chez eux qu'après avoir dompté leurs colonies de la Cisalpine et de l'Asie Mineure. Sa domination s'étendait déjà jusqu'au Taurus, et elle avait une province en Afrique, elle occupait l'Espagne, qu'elle ne possédait pas encore un pouce de terrain dans cette Gaule qui touchait à S3S portes. Cependant il lui fallait à tout prix s'assurer une route par terre d'Italie en Espagne. Les Grecs de Marseille, depuis longtemps alliés de Rome par crainte et par h .ine de Carthage, lui en fournirent le moyen. Cette riche et commerçante cité avait couvert de ses comptoirs tout le littoral gaulois de
. la Méditerranée. Provoqués par ses empiétements, les Gaulois du voisinage se soulevèrent. Marseille recourut en toute hâte au sénat, et une armée romaine, après avoir écrasé les Ligures, donna leurs terres aux Massaliotes (154). De nouvelles plaintes amenèrent une seconde fois, en l'année 125, les légions contre les Salves : ils furent vaincus. Cette fois, Rome garda ce qu'elle avait conquis ; elle eut une nouvelle province entre le Rhône et les Alpes. Sextius lui donna une capitale, en fondant, près d'une source d'eaux thermales, la ville d'Aix (AquK Sex/ia?, 122). Les Édues, entre la Saône et la Loire (Bourgogne), demandèrent aussitôt à entrer dans l'alliancè de Rome. Les Allobroges (Savoie et Dauphiné), plus rappro-
v chés de la nouvelle province, vinrent au contraire l'attaquer : 20000 barbares restèrent sur le champ de bataille (121). L'année suivante, les Romains franchirent à leur tour l'Isère; mais le roi des Arvernes, Bituit, les rappela en jetant sur leurs derrières 200000 Gaulois. Quand le roi barbare, monté sur son char d'argent et entouré de sa meute de combat, vit le petit nombre des légionnaires : « 11 n'y en a pas, dit-il, pour un repas de mes chiens ; » mais la discipline, la tactique, surtout les éléphants vainquirent cette multitude. Quelque temps après.
Bituit, attiré à une conférence, fut enlevé, chargé de chaînes et conduit à Rome. Tout le pays que le Rhône enveloppe, depuis le lac Léman, fut réuni à la province qui, les années suivantes, fut étendue jusqu'aux Pyrénées. Les Voikes Tectosages, maîtres de Toulouse, acceptèrent le titre de fédérés, et la colonie de Narbo Martius (Narbonne) dut veiller sur les nouveaux sujets. Sa position près de l'embouchure de l'Aude en fit bientôt la rivale de Marseille (118). Béziers fut colonisé plus tard.
Cette province transalpine, gardée par ses deux colonies, Aix et Narbonne, couverte par les Tectosages et les Édues, récents alliés de Rome, était comme un poste avancé, d'où le sénat contenait et surveillait les nations gauloises.
Les Cimbres et les tentons (11©) j bataille d'Aix (102). — L'invasion des Cimbres et des Teutons faillit emporter cette domination récente. Trois cent mille de ces barbares, reculant devant un débordement de la Baltique, franchirent le Rhin, inondèrent la Gaule, et, arrivés sur les bords du Rhône, y écrasèrent successivement cinq armées romaines. Mais, au lieu de franchir les Alpes, ils passèrent les Pyrénées et allèrent user leur temps et leurs forces contre les belliqueux Celtibériens. Ce fut le salut de Rome. Elle eut le temps d'envoyer Marius garder sa province gauloise. Il plaça son camp sur la rive gauche du Rhône, et, pour en assurer les approvisionnements qui ne pouvaient lui arriver quand les passes du fleuve n'étaient point praticables, il creusa un canal qui permit aux vaisseaux de Marseille et de l'Italie d'éviter les dangereusas embouchures du Rhône. Il imposa à ses soldats tant de travaux qu'on ne les appelait plus que les mulets de Marius. Mais, dans ces pénibles ouvrages, ils reprirent la force, la discipline, la confiance que de molles habitudes leur avaient fait perdre; et quand les barbares reparurent, Marius ne craignait plus de se mesurer avec eux.
Ce fut près d'Aix que la horde rencontra Marius. Il était campé sur une colline où l'eau manquait. Quand ses soldats se plaignirent de la soif, il leur montra de la main une rivière qui baignait le camp des barbares. <• C'est là, leur dit-il, qu'il faut en aller chercher au prix de votre sang. » Cependant l:s valets de l'armée, qui n'avaient d'eau ni pour eux ni pour leurs bêtes, descendirent en foule vers la rivière; ks barbares, se croyant attaqués, coururent prendre leurs armes, et revinrent, frappar.t leurs boucliers en mesure et marchant en cadence au son de cette mus:que sauvage. Mais, en passant la
La porte de Béziers à Narbonne '.
I. François Ier ayant fait élever les fortifications de la ville avec les débris de ses édifices romains, il en résulte, que les murailles, surtout aux envi ton s de la porte de Béziers, présentent une suite de bas-reliefs, d'inscriptions et de fragments antiques mêlés aux pierres de taille.
rivière, ils rompirent leur ordonnance, et ils n'avaient pas eu le temps de la rétablir, lorsque les Romains fondirent sur eux de leur poste élevé, et les heurtèrent avec tant de force, qu'ils les obligèrent, après un grand carnage, à prendre la fuite. Parvenus a leurs chariots, ils trouvèrent un nouvel ennemi, auquel ils ne s'attendaient pas : c'étaient leurs femmes, qui frappaient également et les fuyards et ceux qui les poursuivaient; elles se jetaient au milieu des combattants, et, de leurs
Arc de triomphe à Orange '.
mains nues, s'efforçaient d'arracher aux ennemis leurs épées et leurs boucliers.
Les Romains, après ce premier succès, regagnèrent leur poste à la nuit tombante; mais l'armée ne fit pas entendre, comme il était naturel après un si grand avantage, des chants
1. Cet arc de triomphe est attribué à Marius, plus vraisemblablement à César. Sa hauteur est de if)rn,,2<i. sa largeur de 24~,35. L are du milieu a y mètres sous clef et 5 mètres d'ouverture; les petits ont 6'n.7 sur 3 de largeur.
de joie et de victoire. Ils passèrent toute la nuit dans le trouble et la frayeur, car leur camp n'avait ni clôture ni retranchement. Il restait encore un grand nombre de barbares qui n'avaient pas combattu ; toute la nuit ils poussèrent des cris horribles, mêlés de menaces et de lamentations : on eût dit des hurlements de bêtes féroces. Les cris de cette multitude immense faisaient retentir les montagnes voisines et jetaient la terreur dans le camp romain; Marius lui-même, frappé d'étonnement, s'attendait à une attaque nocturne, dont il craignait le désordre. Mais ils ne sortirent de leur camp ni cette nuit ni le lendemain; ils les employèrent à se préparer au combat.
Cette seconde bataille, livrée deux jours après la première, ne fut pas plus heureuse pour les barbares; attaqués en face par les légions, surpris en arrière par un lieutenant de Marius, ils ne purent résister. Le massacre fut horrible, comme dans toutes ces mêlées de l'antiquité, où l'on se battait à l'arme blanche, homme a homme. Plutarque raconte que les corps consommés dans les champs par les pluies qui tombèrent pendant l'hiver, engraissèrent tellement la terre, que l'été suivant elle fut d'une fertilité prodigieuse, et que les Marseillais firent enclore leurs vignes avec les ossements dont la plaine était jonchée (102).
lies Silènes et les Helvètes; César en Gaule (58). — Rome aurait sans nul doute profité de la victoire de Marius pour s'étendre dans la Gaule, où, pendant l'invasion même des Cimbres, elle avait mis la main sur la riche cité de Toulouse, si des troublés civils n'avaient presque aussitôt désolé l'Italie et ébranlé pendant quarante années la république. Cette conquête que Rome abandonnait, un peuple germain voulut la faire. Les Suèvcs reprirent la route qu'avaient suivie les Cimbres, et 120 000 guerriers, avant-garde de ce grand peuple, pénétrèrent, sous Arioviste, dans la vallée de la Saône. Les Édues et les Séquanes (Bourgogne et Franche-Comté) implorèrent à Rome protection contre eux. Dans le même temps, les Helvètes (la Suisse), sans cesse harcelés par les Germains, voulaient quitter leur pays et traverser la Gaule pour aller s'établir sur les bords de l'Océan. Rome avait alors pour consul un des plus éclatants génies que le monde ait connus, Jules César. 11 voulait renverser la liberté menteuse de Rome républicaine. Mais il lui fallait de l'or pour acheter ce peuple dégradé, de la gloire militaire pour gagner les soldats. Une grande guerre pouvait seule lui donner tout cela. Il se fit donc
nommer gouverneur de la Narbonaise avec la mission de soutenir les Helvètes et de chasser les Suèves.
Ire campagne (58) j soumisitlon de la vallée de la Madne. — César commença par les Helvètes; il les arrêta par une grande bataille sur les bords de la Saône, et les força de retourner dans leur pays. Cette première expédition achevée, César se trouva en face d'Arioviste. Il lui fit proposer une entrevue : « Si j'avais besoin de César, répondit le Germain, je serais allé vers lui; César a besoin de moi, qu'il vienne. * Le proconsul ayant répliqué par des menaces : o Personne ne s'est encore attaqué à moi, dit le barbare, qu'il ne s'en soit repenti. Quand César le voudra, nous mesurerons nos forces, et il apprendra ce que sont ces guerriers qui, depuis quatorze ans, n'ont pas dormi sous un toit. » Les soldats de César s'effrayaient au récit que faisaient les habitants de la haute taille et de l'indomptable courage des Germains. 11 les mena cependant contre eux, et une bataille acharnée mit les barbares en fuite. Arioviste repassa le fleuve, blessé, avec quelques-uns des siens; et, à cette nouvelle qui répandit la joie dans la Gaule, le reste de la nation des Suèves rentra dans ses forêts. Deux guerres formidables avaient été terminées en une seule campagne (58). 9
IIe et III' camvaçnes ; conquête de la Belgique (5 ?), de rirraorlqne et de l'Aquitaine (5tt). — Les Belges, inquiets de voir les légions si près d'eux, s'armèrent, et au printemps César rencontra, sur les bords de l'Aisne, 300000 barbares renommés comme les plus braves de la Gaule. Une diversion décida les Bellovaques (Beauvais) k courir à la défense de leurs foyers ; les autres peuples suivirent ce fatal exemple, et César n'eut qu'à faire charger sa cavalerie pour changer cette retraite en une fuite désordonnée. Pendant tout un jour, les Romains tuèrent sans péril pour eux-mêmes (57).
La coalition dissoute, il fallait dompter l'un après l'autre tous ces peuples; les Suessions, les Bellovaques et lesAmbiens (Soissons, Beauvais et Amiens) ne résistèrent même pas ; mais les Nerviens (Hainaut) attendirent les légions derrière la Sambre et faillirent les exterminer. Toute l'armée nervienne se fit tuer, a De nos 600 sénateurs, disaient les vieillards à César, il en reste 3; de 60 000 combattants, 500 ont échappé.» Cette journée, une de celles où César ne combattit pas seulement pour la victoire, mais pour la vie, mit la Belgique à ses pieds. Les Atuatiques seuls (entre Namur et Liège) étaient encore en
armes; il força leur principale ville; 53 000 furent vendus. Pendant cette expédition, le jeune Crassus, détaché avec une légion, parcourait le pays compris entre la Seine et la Loire sans rencontrer de résistance. Dès la seconde campagne (57), la Gaule semblait soumise.
César était en Illyrie, quand il apprit qu'une de ses légions avait failli être exterminée dans le Valais, et que toute l'Armorique (Bretagne) était soulevée. 11 accourut et attaqua luimême les Vénètes (Morbihan) qui, comptant sur leurs 200 vaisseaux, acceptèrent une bataille navale où toute leur flotte fut détruite. Ce désastre, dans lequel succomba l'élite de la nation, amena la paix. En même temps Sabinus, au nord, avait dispersé l'armée des Aulerques (le Mans), des Éburoviques (Évreux), des Unelles (Saint-Lô), et des Lexoves (Lisieux). Au sud, Crassus avait pénétré sans obstacle jusqu'à la Garonne, franchi ce fleuve, battu 50 000 hommes et reçu la soumission de presque toute l'Aquitaine. Cette année (56), la Gaule entière, des Pyrénées à la mer du Nord, avait vu les légions victorieuses.
et \* campagnes; expéditions au delà du RhSn et en Bretagne (55-54); soulèvements partiels en Gaule
(54-53). — Mais durant l'hiver^SO 000 Usipiens et Tenctères franchirent le Rhin. Malgré les neiges, César repassa précipitamment les Alpes. Les Germains, trompés par une trêve, furent surpris, et la horde, acculée sur la langue de terre qu'enveloppent à leur confluent le Rhin et la Meuse, périt presque entière. Cette invasion et les secours que, l'année précédente, les Armoricains avaient reçus de l'île de Bretagne, apprirent à César que, pour n'être pas troublé dans sa conquête, il devait isoler la Gaule de la Bretagne et de la Germanie. Il passa donc le Rhin, effraya les tribus voisines, et revint frapper un autre coup sur la Bretagne. Le débarquement fut difficile ; on prit terre, cependant, après un combat au milieu des flots. Mais on était alors à l'époque de la pleine lune; la marée, favorisée par un vent violent, dispersa une escadre qui amenait à César sa cavalerie, et brisa ses navires de charge. Il se hâta de battre les insulaires pour repasser bien vite, mais avec honneur, sur le continent. « Ils disparurent, dit un ancien chroniqueur, comme disparaît sur le rivage de la mer la neige qu'a touchée le vent du midi. »
Cette retraite ressemblait trop à une fuite pour que César n? recommençât pas cette expédition. Il reparut Tannée sui-
vante dans la Bretagne. Cette fois, il força les Bretons de lui livrer des otages et de lui promettre un tribut. annuel.
Ambiorix. — Dans sa première campagne, César avait refoulé les Helvètes dans leurs montagnes, les Suèves au delà du Rhin, c'est-à-dire asservi Test de la Gaule; dans la seconde, le nord avait été conquis; dans la troisième, l'ouest; dans la quatrième, il avait montré aux Gaulois, par ses deux expéditions de Bretagne et de Germanie, qu'ils n'avaient rien à attendre de leurs voisins; et il venait, dans la cinquième, de renouveler cette leçon en portant de nouveau dans la Bretagne ses aigles victorieuses. On regardait donc la guerre des Gaules comme finie ; elle n'avait pas encore commencé. Jusqu'alors, quelques peuples av ient séparément combattu ; ils vont se lever tous à la fois. César, pour les tenir asservis, avait cependant appelé à son aide l'expérience si profonde des généraux romains en fait de domination. Partout il avait favorisé l'élévation de quelques ambitieux qui lui livraient l'indépendance de leurs cités, ou formé un parti romain qui, dominant l'assemblée publique et le sénat, gênait leur action et trahissait leurs conseils. Un autre moyen d'influence dont il s'était habilement saisi, était la tenue des états de la Gaule, réunion annuelle des députés de tous les peuples. La paix la plus profonde semblait donc régner. Ce calme trompeur et l'apparente résignation des chefs gaulois, aux états qu'il tint à Samarobriva, chez les Ambiens, lui inspirèrent une entière sécurité, et la disette ayant rendu les vivres rares, il dispersa ses huit légions sur un espace de plus de cent lieues.
Cependant il existait un vaste complot dont un chef éburon, Ambiorix et le Trévire Indutiomar étaient l'âme. On devait prendre les armes dès que César serait parti pour l'Italie, appeler les Germains et assaillir les légions dans leurs quartiers, en coupant rigoureusement entre elles les communications. Le secret fut bien gardé ; mais un mouvement prématuré des Carnutes retint César en Gaule. Ambiorix, qui le crojait déjà au delà des Alpes, éclata de son côté par le massacre de toute une légion et l'attaque du camp de Q. Cicéron. Dans le môme temps, Indutiomar, chez les Trévires, soulevait le peuple et menaçait le camp de Labiénus. Au nord et à l'est de la Loire, le mouvement devint général. Les Édues et les Hèmes restaient seuls traîtres à la cause nationale.
Malgré sa vigilance, César ne savait rien. Depuis douze jours, une de ses légions était détruite; depuis une semaine, un de
ses lieutenants, Q. Cicéron, était assiégé, et pas un messager n'avait pu arriver jusqu'au quartier général, à Samarobriva (Amiens). Un esclave gaulois passa cependant, et apprit au proconsul l'extrémité où son lieutenant était réduit. César n'avait sous la main que 7000 hommes, et les assiégeants étaient au nombre de 60 000 ; néanmoins il attaqua et dégagea le camp de Cicéron où il n'y avait pas un soldat sur dix qui fût sans blessure. Labiénus fut également heureux contre les Trévires (Trêves) : il tua Indutiomar. Mais Ambiorix, quoique traqué comme une bète fauve, et poursuivi de retraite en retraite, échappa. Son peuple (habitants du Limbourg) paya pour lui : il fut exterminé.
V Ie campagne; révolte générale, Verclnçétorix (5 2).
— Ces exécutions augmentèrent la haine du nom romain, et, durant l'hiver que César passa en Italie, un nouveau soulèvement fut préparé. Pour que l'engagement fût irrévocable, on porta les drapeaux militaires dans un lieu écarté, et, sur ces enseignes, les députés de tous les peuples ligués jurèrent de prendre les amies dès que le signal serait donné. Il partit du pays des Carnutes (Chartres). Tous les Romains établis à Génabum (Orléans), grande ville de commerce sur la Loire, furent égorgés; le même jour, la nouvelle en fut portée par des crieurs disposés sur les routes jusqu'à Gergovie (près de Ciermont), à 150 milles de distance.* Là vivait un jeune et noble Arverne, Vercingétorix, dont le père avait autrefois voulu userper la royauté. Dès qu'il apprit le massacre de Génabum, il souleva son peuple, se fît investir du commandement militaire, et, déployant l'activité que réclamaient les circonstances, il provoqua la réunion d'un conseil suprême des cités gauloises. De la Garonne à la Seine, tous les peuples répondirent à son appel; on lui déféra à lui-même la conduite de la guerre. Ainsi les Arverneset le centre de la Gaule, restés jusqu'à présent étrangers à la lutte, allaient y prendre le premier rôle.
Vercingétorix poussait activement les préparatifs, et donnait à la ligue une organisation qui avait jusqu'à présent manqué * à toutes les tentatives des Gaulois. Son plan d'attaque fut habile : un de ses lieutenants, Luctère, descendit au sud pour envahir la Narbonaise, tandis que lui-même marchait au nord contre les légions; mais sur son chemin il s'arrêta pour soulever les Bituriges, clients des Édues, et ce délai permit à César d'arriver d'Italie. En peu de jours il organisa la défense de la province, chassa l'ennemi , franchit les Cévennes malgré
six pieds de neige, et porta la désolation sur le territoire arverne. Puis, repassant les montagnes, il longea le Rhône et la Saône à marches forcées, traversa, sans se faire connaître, tout le pays des Édues (Bourgogne), et arriva au milieu de ses légions. L'audace et la prodigieuse activité du proconsul avaient déjoué le double projet du général gaulois.
Les premiers coups de César furent contre Génabum (Orléans) . Une attaque impétueuse des légions au milieu même de la nuit réussit; tout fut tué ou pris. Sur le pont de Génabum, César passa la Loire et enleva encore la première ville des Bitur ges qu'il rencontra, Noviodunum (Nouan ou Neuvi-sur-Baranjon). Vercingétorix, accouru pour la sauver, vit sa chute; il comprit qu'avec un tel adversaire il fallait une autre guerre. En un seul jour, vingt v iles des Bituriges furent par eux-mêmes livrées aux flammes ; les autres peuples imitèrent cette héroïque résolution. On voulait affamer l'ennemi, mais on n'alla pas jusqu'au bout; la capitale du pays, Avaricum (Bourges), fut épargnée; aussitôt César y courut. En vingt-cinq jours on construisit des tours d'attaque et une terrasse longue de 300 pieds sur 80 de hauteur. César raconte que*, dans une tentative des assiégés pour détruire ses ouvrages, un Gaulois, placé en avant d'une porte, lançait sur une tour embrasée des boules de suif et de poix pour activer l'incendie. Frappé par un trait parti d'un scorpion, il tomba; un autre prit aussitôt sa place, un troisième succéda à celui-ci également blessé à mort, puis un quatrième, et, tant que l'action dura, ce poste mortel ne fut pas vide un seul instant. La place fut prise cependant, et de kO 000 soldats ou habitants qu'elle renfermait, 800 à peine échappèrent.
Les provisions que César trouva dans Avaricum le nourrirent le reste de l'hiver; le printemps venu, il détacha Labiénus avec quatre légions contre les Sénons (Sens) et les Parises (Paris), tandis que lui-môme conduisait le reste de l'armée contre les Arvernes (Auvergne). Mais Vercingétorix couvrait Gergovie; une attaque réussit mal, 46 centurions y périrent. César se déci'da à rejoindre Labiénus; cette marche ressemblait à une fuite. Les Édues, croyant que César ne s'en relèverait pas, massacrèrent dans toutes leurs villes ses recrues et les marchands italiens. Cette défection mettait l'armée dans un tel péril, que plusieurs conseillaient au proconsul de regagner la province. Mais, s'il était vaincu en Gaule, il était proscrit à Rome. Il rejeta donc tout projet de retraite et s'enfonça har-
bk CONQUÊTE DK LA GAULK FA H LKS ROMAINS.
diluent au nord, laissant 100 000 Gaulois «Mitiv lui et la Narbonaise.
La ligue du nord avait pris pour chef l'Aulerque Camulogène, vieux guerrier habile et actif, qui avait porté àLutèce (Paris) son quartier général. Cette ville, alors renfermée tout entière dans une île de la Seine , était défendue au sud par les marais de la Bièvre. Quand Labiénus voulut attaquer de ce côté, il ne put même approcher de la place. Il rétrograda jusqu'à Afelodunwn (Melun), saisit toutes les barques qu'il trouva sur le fleuve, enleva le bourg et passa sur l'autre rive pour attaquer Lutèce par le nord. Gamulogène, craignant d'y être forcé, brûla la ville et les ponts, puis se retira sur les hauteurs de la rive gauche. Il savait que les Bellovaques s'armaient sur les derrières de Labiénus, et il voulait forcer ce général à recevoir bataille, adossé à un grand fleuve et enveloppé par deux armées. Mais Labiénus trompa sa vigilance et passa la Seine sur un point où Gamulogène ne pouvait lui opposer que le tiers de ses forces. Le vieux chef essaya de rejeter les Romains dans le fleuve; une action sanglante s'engagea; Camulogène y périt avec presque tous ses guerriers. A ce succès Labiénus ne gagnait que sa retraite ; il se hâta d'atteindre le territoire sénon. Gésar y était déjà arrivé.
Une nouvelle assemblée de tous les députés de la Gaule confirma à Vercingétorix le commandement suprême. Trois peuples évitèrent seuls d'y paraître: les Lingons (Langres), les Renies (Reims) et les Trévires (Trêves). Par leur moyen, Gésar, qui manquait de cavalerie, soudoya plusieurs bandes de Germains qu'il monta avec les chevaux de ses tribuns et des cavaliers. 11 rencontra Vercingétorix non loin de la Saône. Les cavaliers gaulois avaient juré qu'ils ne reverraient jamais leurs femmes ni leurs enfants, s'ils ne traversaient au moins deux fois les lignes romaines. César courut les plus grands dangers et laissa même son épée aux mains de l'ennemi. Mais ses légionnaires reçurent bravement cette charge furieuse, et poursuivirent à leur tour l'ennemi qui s'enfuit en désordre jusque sous les murs d'Alésia.
Siège 4lMlé»ia (52). — Alésia (Alise, dans la Côte-d'Or, ou Alaise, à 12 kil. au N. de Salins), assise sur le plateau d'une colline escarpée, passait pour une des fortes places de la Gaule. En avant de ses murs, sur les flancs de la colline, Vercingétorix traça un camp pour son armée, qui comptait encore 80 000 fantassins et 10 000 cavaliers. César conçut l'audacieuse
CONQUÊTE DE LA GAULE t*A H LES ROM AINS. bl>
pensée de terminer d'un coup la guerre en assiégeant à la fois la ville et l'armée. Alors commencèrent de prodigieux travaux. D'abord un fossé de 20 pieds de large sur 11 000 pas de développement ; derrière celui-là, un second fossé de 15 pieds de profondeur, puis un troisième dans lequel il jeta une rivière. Le dernier bordait une terrasse de 12 pieds de haut, surmontée de créneaux, palissadée sur tout son pourtour de troncs d'arbres fourchus, et flanquée de tours à 80 pieds de distance l'une de l'autre. En avant des fossés il plaça 5 rangées de chevaux de frise, 8 lignes de pieux enfoncés en terre, et dont la pointe était cachée sous des branchages ; plus près encore du camp ennemi il sema des chausses-trapes armées d'aiguillons acérés. Tous ces ouvrages furent répétés du côté de la campagne, où la contre-vallation avait un circuit de 16 milles. Cinq semaines et moins de 60 000 hommes suffirent à cette tâche.
Avant que les lignes fussent achevées, Vercingétorix renvoya sa cavalerie, qui lui devenait inutile et qu'il ne pouvait nourrir, promettant de tenir 30 jours, mais appelant les peuples gaulois à se lever en masse. Sa voix fut entendue ; 248 000 guerriers d'élite se rassemblèrent de tous les points de la Gaule pour délivrer leurs frères, ils vinrent se briser contre l'inexpugnable rempart des légions. Après avoir supporté plusieurs assauts inutiles, César attaqua lui-môme, repoussa les Gaulois, tailla en pièces leur arrière-garde, et jeta dans leurs rangs une terreur panique qui les dispersa. Cette fois, la Gaule était bien vaincue, et pour toujours.
La garnison d'Alésia îr avait plus qu'à accepter la capitulation qu'il plairait au vainqueur d'accorder. Vercingétorix, espérant adoucir le proconsul en faveur de ses frères, vint se livrer lui-même. Monté sur son cheval de bataille et couvert de sa plus riche armure, il sortit seul de la ville, arriva au galop jusqu'en face du tribunal de César, et, sautant à bas de son cheval, jeta aux pieds du Romain, impassible et dur, son javelot, son casque et son épée. Les licteurs l'emmenèrent. César lui fit attendre six ans son triomphe et la mort.
VIIe campagne ; derniers mouvement* (51); mesures prises pour pacifier la Gaule (50). — César n'osa pourtant pas aller hiverner au delà des Alpes : il fallait surveiller les Gaulois du nord et de l'ouest, qui n'avaient pris qu'une faible part à la dernière lutte et qui armaient en secret. Au milieu de l'hiver il tomba sur les Bituriges (Bourges), et, portant dans tout le pays le fer et la flamme, il força cette
population à fuir chez les nations vois;nes. Les Carnutes (Chartres) qui remuaient furent aussi sévèrement châtiés Les Bellovaques (Beau va' s) s'étaient levés en masse : le proconsul écrasa au passage d'une rivière leur meilleuré infanterie, et les força d'implorer sa dénonce ; toutes les cités du nord-est livrèrent comme eux des otages. César parcourut la Belgique, et rejeta encore une fois Ambiorix au delà du Rhin ; puis il retourna demander des otages aux cités armoricaines et étoufTer l'insurrection entre la Loire et la Garonne Bientôt il n'y eut plus de guerre que chez les Cadurques (Cahors) à Uxellodunum (Cap-de-Nac? ); ce fut en coupant l'eau aux assiégés qu'on les força de se rendre. César, qu'une telle guerre à la longue aurait ruiné, voulut faire un terrible exemple ; il fit trancher les mains à tous ceux qu'il trouva dans Uxellodunum.
Cette odieuse exécution fut le dernier acte de la terrible lutte qui décida que les Gaulois ne resteraient pas livrés au libre développement de leur génie national. Leur civilisation indigène était plus avancée que les récits habituels ne le feraient croire; et s'il n'est pas possible de dire ce que, laissée à son essor, cette civilisation fût devenue, il est toujours permis d'honorer une résistance héroïque et de plaindre la fin prématurée d'un grand peuple.
Pour Rome, la guerre des Gaules ferma glorieusement la liste des cor.quêtes de la république romaine. César y avait employé 8 anr.ées, 10 légions et les inépuisables ressources de la discipline romaine, de son génie militaire, de son incomparable activité. La Gaule domptée par les armes, il passa une année entière (50) à la gagner, à lui faire oublier sa défaite. Point de confiscations, d'impôts onéreux; aucune de ces mesures violentes et vexatoires dont tant de proconsuls avaient donné l'exemple. Elle fut réduite en province ; mais les villes conservèrent leurs lois et leur gouvernement ; le seul signe * de la conquête fut un tribut de 40 millions de sesterces 7 79'* 000 fr.).