‹ Histoire de FranceChapitre 18 sur 82 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

INVASION DES BARBARES j LES FRANCS AVANT CLOVIS (2U-481) *.

l£<>ca<lence du lVmpire. — L'empire romain avait vécu quatre siècles, deux avec honneur et prospérité, deux dans la misère et la honte. Quatre siècles pour un empire, c'est une courte durée. Mais les empereurs avaient dégradé les âmes par la peur; et ces âmes sans ressort virent avec l'apathique et lâche indifférence qu'elles avaient montrée contre le despotisme la ruine imminente de l'empire et rapproche des barbares. A la fin du quatrième siècle, il n'y avait plus de courage ni de discipline parmi les soldats, plus de patriotisme parmi les citoyens, que ruinaient les exactions, chaque jour croissantes, d'un gouvernement chaque jour plus incapable de protéger les sujets. Enfin le christianisme n'avait pas eu le temps d'arrêter l'effroyable dépravation des mœurs, et il était lui-même un élément de dissolution pour l'empire.

Les Gaulois, désarmés depuis quatre cents ans, ne savaient donc plus tenir une épée, et les descendants de ces terribles compagnons des brenns fuyaient, comme des troupeaux timides, en face de quelques Germains. Ne sachant pas se défendre, ils ne savaient môme pas s'unir. Chacun vivait pour sa ville, pour soi : Lyon ne s'inquiétait point des malheurs de Trêves, Bordeaux de ceux de Reims; et ainsi, dès que la

i. Ouvrages à consulter : Gibbon, Histoire de la décadence, et de la shule de tenu ire romain; Grégoire de Tours, Histoire ecclésiastiqve des Francs; Aug. Thierry, Lettres sur l'Histoire de Frau:e; Ozanam. Éludes germa-

IlijHCS.

INVASION DES I3AKI3ARES

mince ligne de soldats qui bordait le Rhin était percée, les barbares couraient impunément le pays. Que fut-ce donc quand l'Italie, elle-même menacée, rappela à son secours ce qui lui restait de légions, et que la barrière du Rhin ne fut même plus gardée ?

Origine des Francs. — Dès le milieu du troisième siècle avant notre ère, les Germains avaient formé sur la rive droite du Rhin deux formidables confédérations : au sud, celle des tribus suéviques, qui s'appelèrent les Alamans (les hommes) ; au nord, celle des Saliens, des Sicambres, des Bructères, des Chérusques, des Cattes, etc., qui prirent le nom de Francs (les braves). La première mention qu'on trouve de ceux-ci dans les écrivains romains est de l'an 241. Aurélien, alors tribun légionnaire, battit un corps de Francs, et comme ses soldats furent appelés, après ce succès, à marcher en Orient, contre les Perses, ils chantaient :

Mille Francos, mille Sarmatas semel occidimus, Mille, mille, mille, mille Persas quaerimus.

Course de Francs Jusqu'en Afrique (256); Francs établis par Probus sur le Pont-Euxiii (277). — En 256, une bande de Francs traversa toute la Gaule, franchit les Pyrénées, pilla l'Espagne pendant douze ans, puis alla se perdre en Afrique. Probus, qui reprit les cités gauloises envahies par les Francs, à la mort d' Aurélien, transporta une colonie de ce peuple sur la mer Noire (277). Mais fatigués bientôt de cet exil, ils se saisirent de quelques barques, passèrent les détroits, franchirent la Méditerranée, en pillant tour à tour les côtes d'Asie, de Grèce et d'Afrique, jusqu'aux colonnes d'Hercule, et tournant l'Espagne et la Gaule, vinrent conter à leurs compatriotes des bords du Rhin la faiblesse du grand empire qu'ils avaient impunément traversé de part en part.

Invasion en Gaule et établissement sur la Meuse an temps de Julien. — Puisqu'ils allaient si loin, ils ne devaient pas se faire faute d aller plus près, dans les provinces gauloises qui bordaient la rive gauche du Rhin (358). Dès que la vigilance de Rome se relâchait, ils passaient le fleuve et dévastaient la Belgique. Julien eut fort à faire contre eux et trouva qu'ils avaient si bien ruiné les bords de la Meuse, que le mieux était de les leur abandonner pour qu'ils les repeuplassent. Ainsi les Francs avaient été les premiers à passer le

Rhin, les premiers à s'établir dans la Gaule comme auxiliaires et alliés de l'empire; ils furent les derniers à y fonder un État.

E,e Franc Arbogast (392). — Non-seulement les Francs s'établissaient paisiblement dans l'empire, mais quelques-uns d'entre eux s'y élevaiei t aux plus hautes charges. Lorsque Théodose eut vaincu l'usurpateur Maxime au profit de Valentinien II, il donna à ce jeune homme, comme principal ministre, le Franc Arbogast, qui venait de délivrer la Gaule des Germains et qui remplit de barbares tous les offices civils et militaires. Valentinien ne supporta pas longtemps cette tutelle, il voulut retirer au comte tous ses emplois : a Je tiens ma charge de Théodose, répondit Arbogast en présence de toute la cour, lui seul peut me l'ôter. » Valentinien , saisi d'une violente colère, se jeta sur lui l'épée a la main. Quelques jours après, l'empereur fut trouvé mort dans son lit (15mai 392).

Arbogast ne pouvait espérer que Théodose laisserait ce meurtre impuni; n'osant se proclamer lui-même empereur, il jeta la pourpre sur les épaules d'un de ses secrétaires, le rhéteur Eugène, et tous deux cherchèrent à rallier à leur cause ce qui restait de païens. Cette conduite souleva contre eux la population chrétienne; une seule bataille, près d'Aquilée, mit fin a cette domination. Eugène, fait prisonnier par Théodose, fut mis.à mort; Arbogast se tua lui-môme (394).

l^a. grande invasion (-40G) : royaumes des Bur* gondes (413) et des Visigoths (419). — Cependant, la grande invasion avait lieu. Vers la fin de l'année 406, pendant que les légions étaient occupées en Italie à repousser Radagaise, qui avait conduit 200 000 barbares dans la péninsule, des Suèves, des Alains, des Vandales s'avancèrent vers le Rhin. Les Francs établis sur Ja rive gauche voulurent barrer la route à ces nouveaux venus, et tuèrent 20 000 Vandales dans une grande bataille; mais, les alliés des vaincus survenant, les Francs furent défaits, et le 31 décembre de la même année la horde franchit le fleuve. Après d'immenses ravages, le flot destructeur passa par-dessus les Pyrénées et alla inonder l'Espagne. Mais derrière ce premier ban de barbares, d'autres étaient venus a la curée. Les Burgondes, sous leur roi Gondicaire, s'arrêtèrent dans l'est, et Honorius, les trouvant plus pacifiques que leurs devanciers, leur accorda, ce qu'au reste il ne pouvait leur refuser, toutes les terres qui i :->

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s'étendent du lac de Genève au confluent du Rhin et de la Moselle (413).

Vers le môme temps, les Visigoths qu'Alaric avait amenés des bords du Danube en Italie furent conduits par son frère Ataulf dans la Gaule méridionale. Ce chef barbare se fit Ro^ main du mieux qu'il put, et s'efforça de relever les ruines qu'il avait aidé à faire. Il épousa Placidie, sdeur de l'empereur Honorius , renversa deux usurpateurs qui avaient pris la pourpre en Gaule, et commença, au profit de l'empire, la conquête de l'Espagne sur les Suèves et les Alains. Mais il fut assassiné à Bancelone (415), et son successeur Wallia, moins désintéressé, continua cette guerre pour son propre compte. Les Visigoths, maîtres de l'Aquitaine jusqu'à la Loire et de la plus grande partie de l'Espagne, eurent alors un empire qui semblait devoir durer longtemps, et dont Toulouse fut la capitale (419).

Les Francs Salions sons Clodion (*2S ) et Mérovée (*A8)| bataille de Châlons (451). — Lors de la grande invasion de 406 , les Francs avaient essayé d'arrêter les envahisseurs. N'y ayant pas réussi et l'empire s'abandonnant lui-même , ils avaient voulu au moins en avoir leur part, et on les voit quelques années plus tard s'avancer dans l'intérieur du pays. En 428, les Francs Saliens avaient pour roi Clodion qui résidait à Dispargum , dans le pays de Tongres (le Limbourg). Nous ne parlons pas du chef qu'on . lui donne pour prédécesseur, Pharamond, parce que son nom ne se rencontre pas dans les histoires les plus dignes de foi *. Clodion prit Tournai et Cambrai, mit à mort tous les Romains qu'il y trouva ; et, s'avançant vers la Somme, arriva près de Hesdin (448). Ils s'étaient établis derrière une enceinte de chariots, sur des collines que baignait une petite rivière et, croyant les Romains bien loin, célébraient le mariage d'un de leurs chefs. Tout le camp était en fête et ne songeait pas à se garder. Il retentissait du bruit des chants et des danses, et au-dessus s'élevait la fumée des grands feux où les viandes cuisaient. Tout à coup Aétius parait : ses soldats débouchent en files serrées et au pas de course sur une chaussée étroite. Ils traversent le pont de bois jeté sur la rivière et attaquent avant que l'ennemi ait eu le temps de former ses lignes. Der-

I. Grégoire de Tours ne le connaît point. Des chroniqueurs plus récents sont moins embarrassés. Non-seulement ils - connaissent Pharamond, mais ils savent que les Francs descendent certainement de Francus, fils d'Hector.

rière les guerriers qui combattaient, d'autres entassaient pêlemêle sur les chariots tous les apprêts du festin , et les mets et les grandes cruches de bière couronnées de feuillage. Mais il " fallut céder et fuir; les chariots restèrent aux mains des vainqueurs, avec la blonde épousée. Glodion ne survécut pas à sa défaite.

Mérovée, parent de Clodion,, lui succéda comme chef des Saliens ; et trois ans après, les Francs se joignirent à tous les barbares cantonnés en Gaule et au reste des Romains, pour arrêter la formidable invasion des Huns.

Ces Huns, arrivés depuis trois quarts de siècle du fond de l'Asie, étaient pour tous un sujet d'effroi et d'horreur. Ils n'avaient rien de commun avec les peuples de l'Occident, ni les traits de la figure, ni les habitudes de la vie. Leur visage osseux était comme percé de deux petits trous d'où sortaient des regards sinistres ; leur nez était plat et large, leurs oreilles énormes et écartées, leur peau brune, la barbe rare. «Ce sont des bêtes à deux pieds, » disait Ammien Marcellin. Ils erraient à travers les steppes immenses, dans des chariots énormes ou sur de petits chevaux infatigables. Leur nourriture était le lait de leurs juments *ou un peu de chair qu'ils mangeaient après l'avoir mortifiée entre la selle et le dos de leur monture.

Ce furent ces hommes qui, se jetant sur l'Europe dans la seconde moitié du quatrième siècle, ébranlèrent tout le monde barbare et le précipitèrent sur l'empire romain. Les Goths fuyaient devant eux, quand ils passèrent le Danube ; les Vandales, les Burgondes, quand ils passèrent le Rhin. Après une halte d'un demi-siècle au centre de l'Europe, les Huns se remirent en mouvement.

Attila, roi de ce peuple, contraignit toutes les tribus qui erraient du Rhin à l'Oural, de le suivre. Quelque temps, il hésita sur lequel des deux empires il irait porter la colère du ciel. Il se décida pour l'Occident, passa le Rhin, la Moselle, la Seine, et marcha sur Orléans. Les populations fuyaient devant lui dans une indicible épouvante, car le fléau de Dieu ne laissait pas pierre sur pierre là où il avait passé. Metz et vingt cités avaient été détruites : Troyes seule avait été sauvée par son évêque, saint Loup. Il voulut avoir Orléans, la clef des provinces méridionales ; et l'innombrable armée enveloppa la ville. Son évêque, saint Aignan, soutint le courage des habitants, en leur promettant un puissant secours. Aétius, en ef-

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fet, arrivait avec toutes les nations barbares campées dans la Gaule, aux dépens desquelles la nouvelle invasion se faisait. * Attila pour la première fois recula ; mais afin de choisir un champ de bataille favorable à sa cavalerie, il s'arrêta dans les plaines datalau niques, entre Méry-sur-Seine et Châlons- sur- Marne ; là eut lieu un choc effroyable. Dans une première rencontre, les Francs, qui faisaient l'avant-garde d'Aétius , et les Gépides, qui étaient à l'arrière de l'armée d'Attila, se battirent avec un tel acharnement, que 15 000 restèrent sur la place. Le jour de la grande mêlée, 165 000 combattants jonchèrent ce champ de carnage. Attila était vaincu. Il s'enferma dans un camp qu'entouraient comme une enceinte tous ses chariots, et au matin, dit le Goth Jornandès, l'historien de cette guerre, les vainqueurs virent, au milieu de ce camp, un immense bûcher formé de selles de chevaux, Attila au sommet, des Huns au pied, la torche à la main, prêts à y mettre le feu, si l'enceinte était forcée : tel un lion, poursuivi par les chasseurs jusqu'à l'entrée de sa tanière, se retourne, les arrête et es épouvante encore de ses mugissements. Les alliés n'osèrent affronter le désespoir des Huns , et laissèrent Attila rentrer en Germanie (451). L'année suivante il se dédommagea par une invasion dans la haute Italie ; il mourut au retour, d'un coup de sang, et son empire tomba avec lui, mais non le terrible souvenir de son nom et de sa cruauté. Les Visigoths, dont le roi avait péri, et les Francs de Mérovée, avaient eu, avec Aétius, le principal honneur de cette mémorable journée des champs catalauniques.

Les Franc» Saliens sous Childérlc (456-481). — Mérovée eut pour successeur, en 456, son fils Ghildéric. Les Francs, qu'il irrita par sa luxure, le chassèrent et prirent à sa place, comme chef, le général romain ^Egidius. Ghildéric se réfugia dans la Thuringe, laissant dans son pays un homme qui lui était attaché, pour qu'il apaisât par de douces paroles les esprits furieux. Il lui donna un signe afin que cet homme pût lui faire connaître quand il serait temps de retourner dans sa patrie : ils divisèrent en deux une pièce d'or ; Ghildéric en emporta une moitié, et son ami garda l'autre, disant : « Quand je vous enverrai cette moitié, vous pourrez revenir en toute sûreté. » jEgidius était déjà dans la huitième année de son règne, lorsque le fidèle ami de Ghildéric, ayant secrètement apaisé les Francs, envoya à son prince des messagers pour lui remettre la moitié de la pièce qu'il avait gardée. Celui-ci re-

connut à cet indice que les Francs désiraient son retour ; quitta la Thuringe, et fut rétabli dans son pouvoir. Quelque temps après, Basine, reine de Thuringe, se rendit auprès de lui. Gomme il lui demandait par quel motif elle venait d'un pays si éloigné, on dit qu'elle répondit : * J'ai connu ton mérite et ton grand courage , c'est pour cela que je suis venue ; parce que si j'avais su qu'il y avait dans les régions au delà des mers un homme plus méritant que toi, c'est lui que j'aurais désiré connaître. » Childéric l'épousa, il en eut un fils

Le cloitre de Saiut-Trophiuie

qu'on appela du nom de Clovis. Ce fut un grand prince et un redoutable guerrier. (Grégoire de Tours.)

Childéric mourut en 481 et fut enterré à Tournay. On a trouvé, en 1653, dans son tombeau, son anneau sur lequel était gravée une tête chevelue, son stylet pour écrire, quelques abeilles d'or ou plutôt des fleurons qui avaient été fixés sur un manteau de soie rouge dont les débris tombèrent en poussière

1. Ce cloitre, un des plus beaux de France, tient à l'église de Saint-Trophime. à Arles, où se montre le mélange de l'ancien art romain et de l'architecture chrétienne des premiers âges.

INVASION DES BARBARES

au contact de l'air, un globe en cristal de roche, beaucoup de monnaies romaines et un fer de hache.

Chaos de la Gaule. — Ces aventures du chef des Saliens n'intéressaient qu'un petit peupie et un coin de la Gaule où 7 après la bataille de Châlons et la grande ligue un instant formée contre Attila, tout était retombé pour trente années dans le chaos. L'empire d'Occident était mort en 476, quand Odoacre, un chef hérule, déposa le dernier empereur, Romulus Augustule, et fonda le premier royaume barbare d'Italie. En Gaule, on ne s'en aperçut pas, car un général romain, jEgidius, que Grégoire de Tours appelle roi des Romains, gardait les pays entre la Loire et la Somme, que n'occupait encore aucun peuple barbare, et les léguera à son fils Syagrius. Les cités de l'Armorique se gouvernaient depuis longtemps d'une manière indépendante. Les Francs se pressaient en plus grand nombre dans la Belgique. Les Bretons, assaillis dans leur Ile par des pirates saxons, venaient à leur tour piller Angers, près de la Loire (465). Un des derniers empereurs avait cédé aux Visigoths tout le sud de la Gaule à l'ouest du Rhône ; ils s'emparent encore d'Arles, de Marseille et d'Aix à la gauche du fleuve (477). Des Bretons pénètrent dans le Berry, des Francs jusqu'à Narbonne, qu'ils saccagent. C'est un va-et-vient perpétuel. Les peuples se heurtent, se mêlent, du nord au sud, de l'est à l'ouest; tous cherchent fortune les armes à la main. Les pacifiques cités gallo-romaines réorganisent leurs milices, et profitent de l'universel désordre pour vider des querelles séculaires. Seulement on entend, au milieu de ce chaos, lagrande voix de l'Église qui parle de paix et d'ordre à ces furieux , et qui étend sa main pour protéger les faibles. Le concile d'Arles, en 452, interdit de mettre les affranchis en esclavage pour crime d'ingratitude, à moins que la faute n'ait été juridiquement prouvée. Le concile d'Orange (441) menace des censures ecclésiastiques celui qui essayera de ramener à la servitude les hommes affranchis par l'Église, et défend de livrer les serfs réfugiés dans les lieux saints.

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