CHAPITRE VII
Partage de la monarchie franque cuire les qnatre fils de Clovis. — A la mort de Clovis, l'État qu'il avait fondé comprenait toute la Gaule moins la Gascogne, où aucune troupe franque ne s'était montrée, et la Bretagne, que surveillaient des comtes, ou chefs militaires, établis à Nantes, à Vannes et à Rennes. Les Alamans, dans l'Alsace et la Souabe, étaient plutôt associés à la fortune des Francs que soumis a
l'autorité de leur roi. Les Burgondes, après avoir un instant payé tribut, s'y étaient, du vivant même de Clovis, refusé ; et les villes de l'Aquitaine, faiblement contenues par les garnisons franques laissées a Bordeaux et à Saintes, étaient restées presque indépendantes.
Quant à la nation victorieuse, unie seulement pour la conquête et le pillage, elle s'était contentée de chasser les Visigoths de l'Aquitaine sans les y remplacer; la guerre terminée, les Francs avaient regagné, avec le butin, les anciennes demeures dans le nord. Clovis lui-même s'était fixé à Paris, position centrale entre le Rhin et la Loire, d'où il pouvait plus facilement surveiller la Bretagne, l'Aquitaine, les Burgondes et les tribus franques de la Belgique.
Les quatre fils de Clovis firent quatre parts de son héritage et de ses leudes ou fidèles, de manière que chacun d'eux eût une portion à peu près égale du territoire au nord de la Loire, où la nation franque s'était établie, et aussi une partie des cités romaines de l'Aquitaine qui payaient de riches tributs. Childebert fut roi de Paris, avec Poitiers, Périgueux, Saintes et Bordeaux; Clotaire, roi de Soissons avec Limoges; Glodomir, roi d'Orléans avec Bourges ; Thierry, toi de Metz avec Gahors et l'Auvergne.
Ces divisions singulières préparaient des querelles qui bientôt éclatèrent; et comme, par suite de ces partages, toutes les provinces étaient devenues des provinces frontières, il n'y en eut pas une qui échappât au pillage et à la dévastation. Les vieilles inimitiés des cités gauloises furent aussi par là réveillées, et leurs milices se livrèrent plus d'une fois de sanglants combats, à la faveur des querelles de leurs maîtres.
Conquête de 1» Thurftuge (53©) et de la Bur^ondle (534). — Pendant quelques années, l'impulsion donnée par Clovis continua. Thierry repoussa victorieusement des Danois qui étaient descendus aux bouches de la Meuse, et, en 530, il fit la conquête de la Thuringe. Ce pays avait trois rois, trois frères: Baderic, Hermanfried etBerthaire. Hermanfried avait une femme méchante qui semait la guerre civile entre les frères. Poussé pa# elle, il tua Berthaire, mais il n'osa attaquer Baderic. Un jour, au moment du repas, il trouva la moitié seulement de sa table couverte ; et comme il demandait ce que cela signifiait: « 11 convient, dit sa femme, que celui qui se contente de la moitié d'un royaume n'ait que la moitié d'une table. » Hermanfried, excité par ces paroles et par d'autres
semblables, envoya secrètement des messagers à Thierry pour rengager à attaquer son frère, lui disant : « Si tu le mets à mort, nous partagerons son pays. » Baderic, en effet, tomba sous le glaive ; mais Hermandfried ne tint pas au roi Thierry ce qu'il avait promis, de sorte qu'il s'éleva entre eux une grande inimitié.
« Or, un jour, ayant rassemblé les Francs, le roi Thierry leur dit: « Rappelez-vous, je vous prie, que les Thuringiens « sont venus attaquer vos pères, qu'ils leur enlevèrent tout ce « qu'ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par « le nerf de la cuisse ; firent périr d'une mort cruelle deux « cents jeunes filles, les liant par le bras au cou des chevaux, « qu'on forçait à coups d'aiguillons acérés de s'écarter chacun « de son côté, en sorte qu'elles furent mises en pièces. D'aii- « très furent étendues sur les ornières des chemins et clouées « en terre avec des pieux; puis on faisait passer sur elles des « chariots chargés, et, leurs os ainsi brisés, ils les laissaient « pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux. » A ces paroles, les Francs demandèrent tout d'une voix à marcher contre les Thuringiens. Thierry prit avec lui pour le seconder son frère Clotaire et son fils Théodebert, fit un grand massacre des Thuringiens, et réduisit leur pays en sa puissance.
a Tandis que les rois francs étaient en Thuringe, Thierry voulut tuer son frère. Il fit tendre, dans sa maison, une toile d'un mur à l'autre, cacha derrière des hommes armés e manda son frère, comme pour conférer avec lui sur quelque importante affaire. Mais la toile étant trop courte, les pieds des hommes passaient par-dessous et Clotaire les vit avant d'entrer; aussi garda-t-il ses armes et se fitril bien accompagner. Thierry comprit que son projet était découvert, il inventa une fable ; on parla de chose et d'autre ; et ne sachant pas de quoi s'aviser pour expliquer le motif qui lui avait fait appeler son frère, il lui donna un grand plat d'argent. Clotaire partit après l'avoir remercié de son présent. Pendant qu'il retournait à son logis, Thierry se plaignit aux siens d'avoir perdu son plat, sans aucun profit ; il finit par dire à son fils Théodebert: t Va trouver ton oncle, et prit-le de te céder le c présent que je lui ai fait. » L'enfant y alla et obtint ce qu'il demandait; Thierry était très-habile en de telles ruses.
« Lorsqu'il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le trouver, en lui donnant sa foi qu'il ne courait aucun danger; et il l'enrichit de présents très-honorables. Mais un
jour qu'ils causaient sur les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui, tomba du haut du mur et rendit l'esprit. »
Conquête du pays des Burff ondes (534). — Clovis avait rendu les Burgondes tributaires; mais Clotilde n'était pas satisfaite; la mort de Gondebaud, en 517, ne put encore apaiser sa haine ; et un jour elle dit à Glodomir et à ses antres fils: a Que je n'aie pas à me repentir, mes très-chers enfants, de vous avoir nourris avec tendresse ; soyez, je vous prie, indignés de mon injure, vengez la mort de mon père et de ma mère. » Ils marchèrent en effet contre les deux rois des Burgondes, Gondemar et Sigismond. Le dernier avait récemment fait étrangler son fils pendant qu'il dormait. Les Burgondes furent défaits et Sigismond fut pris; Glodomir le fit jeter dans un puits avec sa femme et son autre fils. Mais un jour qu'il poursuivait trop vivement l'ennemi, il fut lui-même entouré et tué à Véseronce près de Vienne (524).
La conquête de la Burgondie fut ajournée par cette mort; mais, en 532, Clotaire et Childebert préparèrent une nouvelle expédition et invitèrent leur frère Thierry à marcher avec eux. Le roi d'Àustrasie refusa. « Si tu ne veux pas aller en Burgondie avec tes frères, lui dirent ses leudes, nous te quitterons et les suivrons à ta place. » Thierry avait une autre expédition en vue ; les gens de l'Auvergne avaient essayé de se soustraire à sa domination, puis de se donner à Childebert; il comptait les en punir, c Suivez-moi en Auvergne, dit-il à ses fidèles, et je vous conduirai dans un pays où vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez désirer, d'où vous enlèverez des troupeaux, des esclaves et des vêtements en abondance. Seulement ne suivez pas ceux-ci. » Clotaire et Childebert marchèrent donc seuls en Burgondie, ils assiégèrent Autun, et, ayant mis en fuite Gondemar, occupèrent tout le pays (534).
Pendant ce temps-là, Thierry tenait parole à ses leudes ; il leur abandonnait l'Auvergne, qui fut effroyablement dévastée.
Aventures d'Attale. — Nous emprunterons encore à Grégoire de Tours un récit qu'il place après ces événements et qui montre les mœurs du temps et la triste condition des plus riches Gallo-Romains, mêlés malgré eux aux affaires des rois barbares, dont ils payaient souvent les caprices au prix de leur liberté.
La guerre- d'Auvergne avait brouillé Thierry et Childebert.
« Ils se réconcilièrent, et s'étant prêté serment de ne point marcher l'un contre l'autre, ils se donnèrent mutuellement des otages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces otages, il se trouva beaucoup de fils de sénateurs. De nouvelles discordes s'étant élevées entre les rois, leurs otages furent réduits en servitude et condamnés aux travaux publics, ou devinrent les serviteurs de ceux qui les avaient en garde. Un bon nombre s'échappèrent et retournèrent dans leurs pays; parmi ceux qui demeurèrent en esclavage se trouva Attale, neveu du bienheureux Grégoire, évêque de Langres; il servait un barbare qui habitait le territoire de Trêves. Le bienheureux Grégoire envoya >des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu'on l'eut trouvé, on apporta au maître des présents ; il les refusa en disant: « De la race dont il est, il me faut dix livres d'or pour jk sa rançon. » Lorsque les serviteurs furent revenus, Léon, attaché à la cuisine de l'évôque, lui dit: « Si tu veux me per- « mettre de partir*, peut-être viendrai-je à bout de le tirer de « captivité. » Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au lieu qu'on lui avait indiqué. Il voulut enlever secrètement le jeune homme, mais ne put y parvenir. Alors il dit à un de ceux qu'il avait amenés avec lui : « Viens me vendre « à ce barbare , le prix sera .pour toi ; » l'homme accepta volontiers et le vendit douze pièces d'or. «Que sais-tu faire? » lui demanda son nouveau maître : « Je suis habile à faire tout ce « qui se mange à la table, et je ne crains pas qu'on en trouve « un qui m'égale dans ce talent-là ; quand tu voudrais donner un « festin au roi, je suis en état de composer des mets royaux. » — «Eh bien, voilà le jour du Soleil qui approche (c'est ainsi « que les barbares appellent le jour du Seigneur); ce jour-là « mes voisins et mes parents sont invités à ma maison ; fais- « moi un repas duquel ils disent: Nous n'aurions pas attendu a mieux de la maison du roi. » Léon répondit: « Que mon « maître ordonne qu'on me rassemble une grande quantité de « volailles, et je ferai ce qu'il me commandera »
« On lui donna ce qu'il avait demandé. Le jour du Seigneur venu, il fit servir les choses les plus délicieuses. Les convives louèrent beaucoup le festin ; le maître remercia son serviteur, et lui donna autorité sur tout ce qu'il possédait. Léon fut chargé de distribuer à tous ceux qui étaient avec lui leur nourriture. Gomme il prenait grand soin de plaire en tout à son maître, le barbare avait en lui une entière confiance. Au bout d'un an, Léon se rendit dans la prairie situés proche de la maison où
Attale était à garder les chevaux, et se couchant à terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu'on ne s'aperçût pas qu'ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme: * Il est « temps que nous songions à retourner dans notre patrie ; je « t'avertis donc, lorsque, cette nuit, tu auras ramené les che- « vaux dans l'enclos, de ne pas te laisser aller au sommeil, a mais, dès que je t'appellerai, de venir, et nous nous met- « trons en marche. » Le barbare avait invité ce soir-là à un festin beaucoup de ses parents, au nombre desquels était son gendre. Quand ils eurent quitté la table vers le milieu de la nuit et qu'ils se furent retirés dans leurs chambres, Léon porta un breuvage au gendre de son maître, qui tout en buvant lui parla ainsi: « Dis^moi donc, toi, l'homme de confiance de mon « beau-père, quand te viendra l'envie de prendre ses chevaux a et de t'en retourner dans ton pays? * Ce qu'il disait par jeu et en s 'amusant; et lui de même en riant répondit avec vérité : * C'est mon projet pour cette nuit, s'il plaît k Dieu. » A quoi l'autre lui dit: « Eh bien, je vais recommander k mes servi- « teurs d'être vigilants pour que tu ne m'emportes rien. » Ils se quittèrent en riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela Attale, et, les chevaux sellés, lui demanda s'il avait des armes. Attale répondit: « Non, je n'ai que cette petite lance. » Léon entra dans la demeure de son maître, et prit son bouclier et sa framée. Celui-ci demanda qui était là: « C'est Léon ton « serviteur; je presse Attale de se lever en diligence pour con- « duire les chevaux au pâturage, car il est lk endormi comme « un ivrogne. » L'autre dit: a Fais ce qu'il te plaira. » Et se rendormit.
« Léon, étant ressorti, munit d'armes le jeune homme, et, par la grâce de Dieu, trouva ouverte la porte d'entrée qu'il avait fermée au commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour la sûreté des chevaux; ils rendirent grâces au Seigneur, prirent leur monture, et s'en allèrent en toute hâte. Lorsqu'ils furent arrivés au bord de la Moselle, ils trouvèrent des hommes qui les voulurent arrêter; mais ayant laissé leurs chevaux et leurs vêtements, ils passèrent l'eau sur des planches, et, la nuit venue, entrèrent dans la forêt où ils se cachèrent. Ils marchèrent trois jours et trois nuits sans trouver de nourriture ; alors, par la permission de Dieu, ils rencontrèrent un arbre couvert de prunes, et en mangèrent, ce qui les soutint un peu et leur permit de continuer leur route. Ils entrèrent en Champagne. Comme ils appro-
chaient de Reims, ils entendirent un bruit de chevaux et dirent: « Couchons-nous à terre, afin que les gens qui viennent « ne nous aperçoivent pas. » Ils se jetèrent derrière un grand buisson de ronces, tenant leurs épées nues à la main. Les cavaliers ralentirent leur course en arrivant près de ce buisson, et l'un d'eux dit: « Malheur à moi! je ne puis retrouver ces « misérables! Mais par mon salut, si je les rattrape, l'un sera o attaché au gibet, et je ferai hacher l'autre en pièces à coups « d'épée. » C'était leur maître qui parlait ainsi ; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche, et il les aurait trouvés en route, si la nuit ne l'en eût empêché. Quand il fut reparti, les autres se mirent en route et, entrés dans la ville, se rendirent à la maison du prêtre Paulelle qui était lié d'une vieille amitié avec le bienheureux Grégoire. Léon lui donna le nom de son maître. « Voilà, s'écria le prêtre, ma vision vérifiée ! « J'ai vu cette nuit deux colombes, l'une blanche, l'autre noire, « qui sont venues en volant se poser sur ma main. » Ils dirent au prêtre : « Dieu nous le pardonnera malgré la solennité de ce * jour; nous vous en prions, donnez-nous quelque nourriture, « car voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que « nous n'avons goûté ni pain, ni rien de cuit. » Le prêtre leur donna du pain trempé dans du vin, puis cacha les deux jeunes gens et s'en alla à matines. Cependant le barbare avait retrouvé leurs traces : il suivit Paulelle à l'église, mais, trompé par le prêtre, il s'en retourna. Les jeunes gens demeurèrent deux jours dans cette maison, et ayant repris des forces, s'en allèrent, pour retourner chez saint Grégoire. Le pontife, réjoui en voyant ces jeunes gens, pleura sur le cou de son neveu Attale. Il délivra Lépn et toute sa race du joug de la servitude, lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre, le reste de ses jours, avec sa femme et ses enfants. »
Guerres contre le* Vi»igotks et les Ostrogothti ; expéditions an delà des Alpes (539) et des Pyrénées (542). — Le roi des Ostrogoths, le puissant maître de l'Italie, Théodoric, qui avait déjà arrêté les succès de Clovis, enleva, en 523, le Valais aux Burgondes, et le Rouergue, le Vivarais et le Velay aux Francs. Mais il mourut en 526, et les Francs, prenant alors l'offensive, ravagèrent toute la Septimanie (531). Cette province resta néanmoins aux Visigoths, qui la garderont deux siècles; et ce sera par cette porte des Pyrénées que les Arabes entreront sur les terres des Francs. En 533, les Austrasiens reprirent le Rouergue, le Velay et le Gévaudan ;
trois ans après, Vitigès, roi des Ostrogoths, céda aux Francs la Provence pour obtenir leur alliance contre les Grecs. Théodebert, en effet, qui succéda en 534 à Thierry, son père, dans la royauté d'Austrasie, conduisit une nombreuse armée en Italie, battit les Goths, qui l'avaient payé, les Grecs qui l'avaient appelé; ensuite pilla le pays tout à Taise.
La maladie décima son armée. Mais les barbares ne comptaient pas les morts, ils ne comptaient que le butin. Celui que Théodebert rapporta fut si considérable, que Ghildebert et Glotaire, pour garder leurs leudes, durent leur en promettre un aussi riche en Espagne. Ils passèrent les Pyrénées et prirent Pampelune. Saragosse les arrêta. Ils furent battus dans -, la retraite (542).
Mort violente de presque tons les princes francs (5241-558). — En ce temps-là les princes ne vieillissaient guère; les excès les tuaient jeunes, quand la main de leurs proches les épargnait. Des quatre fils de Clovis, Glodomir, roi d'Orléans, avait été tué le premier en 524, au moins celui-là par l'ennemi. Il laissait trois fils que Clotilde, leur aïeule, accueillit. Un jour Ghildebert envoya secrètement vers son frère Clotaire et lui fit dire : « Notre mère garde avec elle les fils de notre frère et veut leur donner le royaume ; il faut que tu viennes promptement à Paris, pour que nous décidions si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si nous les tuerons pour partager ensuite le royaume de notre frère. > Fort réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Ghildebert avait déjà répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord de mettre ces enfants à la place de leur père. Ils dépêchèrent donc, au nom de tous deux, des messagers à la reine qui lui dirent: « Remets-nous les enfants, que nous les élevions au trône. » Elle, remplie de joie, et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya en disant: « Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. » Les enfants, étant allés, furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs. Alors Ghildebert et Glotaire envoyèrent à la reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra en disant: « Tes fils nos seigneurs, ô très-glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter les enfants ; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés. » c Consternée à ce message, et en même temps émue d'une
100 LES FILS DE CLOVIS (t 1 1 561).
grande colère, en voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation, et ne sachant dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit imprudemment: a Si on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir t morts que tondus. » Arcadius s'inquiéta peu de sa douleur, et ne chercha pas à pénétrer ce qu'elle penserait ensuite ; il revint en diligence près de ceux qui l avaient envoyé, et leur dit : « Vous pouvez continuer, avec l'approbation de la reine, « ce que vous avez commencé, » Aussitôt Glotaire prit par le bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et lui enfonça son couteau sous l'aisselle. L'autre, aux cris de son frère, se jeta aux pieds de Ghildebert, lui disant avec larmes : « Secours-moi a mon très- bon père, afin que je ne meure pas comme mon c frère. » Childebert se laissa toucher et dit: « Je te prie, mon « très-cher frère, aie la générosité de m'accorder sa vie ; si tu « veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter, ce que t tu demanderas. » Mais Glotaire l'accabla d'injures: « Re- « pousse-le loin de toi, ou tu mourras certainement à sa « place : c'est toi qui m'as excité à cette affaire, et tu es si « prompt à reprendre ta foi ! » Childebei t, à ces paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Glotaire, qui lui enfonça son couteau dans le côté et le tua. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs, et, après qu'ils furent morts, Clotaire monta à cheval et s'en alla, sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux. La reine fit emporter les corps de ses petits-fils sur un brancard et les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur, à l'église Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même manière. L'aîné avait dixans, l'autre sept.
c Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se consacra à Dieu, se coupa les cheveux de sa propre main, et fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre. »
A la mort de Thierry, en 53^, Clotaire et Ghildebert auraient bien traité son fils Théodebert comme ils avaient traité les enfants de Glodomir. Mais Théodebert, déjà en âge d'homme, d'ailleurs plein de bravoure et aimé de ses leudes, était en état de se défendre. Ce fut le prince mérovingien le plus actif et le plus brillant. Après sa singulière expédition d'Italie, il en méditait une autre contre Constantinople ; et on ne sait trop ce qui fût arrivé, si, fa sant tourner tête à l'invasion qui, de-
puis un siècle et demi, allait de l'est à l'ouest, il Peût ramenée du fond de l'Occident, et eût jeté sur la seconde Rome la masse désordonnée et puissante des nations germaniques. Mais il périt à la chasse. Quelque temps auparavant, sa femme Deuterie, jalouse de la beauté de sa propre fille, l'avait mise dans un chariot attelé de taureaux sauvages qui la précipitèrent du haut d'un pont, de sorte qu'elle périt dans le fleuve.
Théodebert était mort en 547 ; Théodebald, son fils, âgé de quatorze ans, mourut en 553. Clotaire s'empara de son héritage. Le nouveau roi d'Austrasie eut presque aussitôt à empêcher une défection des Saxons qui refusaient de payer leur tribut de 500 vaches, « Gomme il s'avançait contre eux avec une armée, ils lui apportèrent des paroles de soumission, mais ses soldats l'obligèrent à les chasser sans réponse. Ils, revinrent encore offrant la moitié de tout ce qu'ils possédaient ; et Clotaire disait à ses leudes : « Renoncez, je vous prie, à « votre projet, car le droit n'est pas de notre côté. Si vous « voulez aller absolument à ce combat, je ne vous suivrai « pas. » Eux alors, irrités, se jetèrent sur lui, déchirèrent sa tente, l'accablèrent d'injures et, l'entraînant de force, voulaient le tuer. Il les suivit donc, mais ils furent battus. » On doit se bien représenter ces mœurs et cet esprit indompté des guerriers francs, pour comprendre l'abaissement où tomberont successivement les deux royautés mérovingienne et carlovingienne.
Clotaire Ier, seul rot des Franc* (558-561). — En
558, le roi de Paris, Childebert, mourut- Clotaire recueillit encore cet héritage et se trouva seul roi des Francs. Il ne régna que trois ans sur toute la monarchie de Clovis. Ghramne, son fils, avait formé quelque complot contre lui avec Childebert. Son oncle mort, il courut se réfugier en Bretagne ; son père l'y poursuivit, battit les Bretons qui voulaient le défendre, et, l'ayant pris, le fit attacher avec sa femme et ses enfants dans la cabane d'un paysan, a laquelle on mit le feu.
Il ne survécut lui-même qu'une année à ce fils, et mourut dans sa villa de Compiègne1 où il venait souvent faire, dans
I. Les rois francs n'habitaient guère les cites. Ils allaient d'une de leurs riUai à l'autre, consommant en chacune les provisions qui y avaient été amassées. Voici la description que donne M. Augustin Thierry de la villa de Braine : « C'était une de ces immenses fermes où les rois des Francs tenaient leur cour et qu'ils préféraient aux plus belles villes de la Gaule. L'habitation royale n'avait rien de l'aspect militaire des châteaux du moyen âge : c'était un vaste bâtiment entoure de portiques d'architecture romaine.
l'immense forêt qui l'enveloppe, ces grandes chasses qui plaisaient tant aux premiers Mérovingiens. A l'approche de la mort, sous le coup de la douleur, ce barbare se sentit enfin
1 orét Je Compiègnc.
vaincu : t Quel est ce roi du ciel, s'écria-t-il, qui fait ainsi p6rir les plus grands rois de la terre? »
quelquefois construit en bois poli avec soin et orné de sculptures qui ne manquaient pas d'élégance. Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, soit barbares, soit romains a'originc. D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique des armes, jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur, depuis la broderie en soie et en or jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du lin. La plupart de ces familles étaient gauloises, nées sur la portion du sol que le roi s'était adjugée comme part de conquête, ou transportées violemment de quelque ville voisine pour coloniser le domaine royal, des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et des granges. Les maisons des cultivateurs et les masures des serfs du domaine complétaient le village royal qui ressemblait parfaitement, quoique sur une plus grande échelle, aux villages de l'ancienne Germanie. » Ang. Thierry. Bent* des temps mérovingiens, %. X, p. 363.
Sainte Iladejonde. — Au nombre des femmes de Clotaire, il s'en trouva une dont l'histoire peut nous reposer de tant de scènes sanglantes. Radegonde était fille de ce Berthaire, roi de Thuringe, qui était tombé sous les coups de son frère, et elle-même avait fait partie du butin de Clotaire. Ce prince, frappé de sa beauté précoce, la fit élever avec soin, et plus tard la prit pour épouse. Radegonde avait vu avec horreur cet hymen qui lui donnait le titre de reine. Ses souvenirs la reportaient sans cesse au milieu de sa famille égorgée, et elle ne les oubliait qu'en se dérobant aux honneurs de son
rôle officiel pour vivre au milieu des pauvres, subvenir a leurs besoins, soigner leurs plaies les plus rebutantes, ou bien écouter un clerc lettré et causer longuement avec quelque évêque des saintes Écritures. « C'est une nonne, disait brutalement Clotaire, et non une reine. »
Le cloître, en effet, était l'asile où cette âme déli- .
cate et aimante voulait fuir les passions grossières qui l'entouraient Un jour que le roi fit tuer le dernier frère qui lui restait, elle courut à Noyon et trouva Tévêque saint Médard à l'autel : « Je t'en supplie, très-saint père, lui dit-elle, consacre-moi au Seigneur. » Il y avait à craindre toute la colère du roi ; l'évêque hésita, car l'église était pleine de guerriers francs qui le menaçaient. Mais la reine, revêtant aussitôt un habit de recluse, le somma de donner à Dieu celle qui voubit rompre sans retour avec le siècle; et il la consacra diaconesse par l'imposition des mains.
Clotaire se montra d'abord fort irrité. Vaincu, cependant, à
I. L'église bâtie par sainte Radegonde fut détruite par un incendie en 1083, rt aussitôt reconstruite. Le tombeau de la sainte est dans une crypte placée sons l'abside. .
la longue, par la patiente résistance des évêques, il permit à la fille des rois thurjngiens de fonder un monastère de femmes à Poitiers, dont elle est devenue la patronne. Elle s'y renferma en 550 pour n'en plus sort r que morte en 587. Durant cette longue réclusion, elle mêla toujours aux bonnes œuvres et a l'austérité des exercices religieux la culture des lettres ; toujours aussi elle garda ses chers souvenirs du foyer domestique, et nous les retrouvons dans les mauvais vers du plus grand poëte de ce temps, Fortunatus, qui se fit ordonner prêtre pour ne la point quitter. «
Ainsi la nature humaine ne perd jamais ses droits ; au milieu du plus furieux déchaînement des passions mauvaises, il reste encore des sentiments purs et délicats. Au sixième siècle, c'était l'Église qui offrait un refuge a ces âmes tendres ou élevées que la barbarie croissante épouvantait : le cloitre pour ceux qui cherchaient le recueillement et la solitude; le clergé régulier pour les vertus plus actives, pour ceux qui ne craignaient pas d'aller porter a des hommes de sang des paroles de paix, de justice et d'amour. Voilà pourquoi les plus mauvais siècles du moyen âge restent supérieurs en moralité aux plus beaux siècles du paganisme, et comment l'humanité avance, alors même qu'on la croit précipitée dans les abimesA