CHAPITRE VIII
LES FILS ET LES PETITS-FILS DE CLOTAIRE 1er (561-613).
Nouveau partage en 561. — Après la mort de Glotaire Ier (561), la monarchie fut de nouveau divisée en quatre royaumes: ceux de Paris, de Soissons, de Metz et de Burgondie. La mort prématurée du roi de Paris, Gharibert, les réduisit à trois en 567. Ce dernier partage eut plus de durée que les précédents, parce qu'il répondait à des divisions réelles, à des nationalités distinctes. Gontran commanda aux Burgondes, Sigebert aux Francs austrasiens ou orientaux, et Chilpéric à cette population mêlée de Francs et de Gallo-Romains, qu'on
appela Neustriens ou les Occidentaux. Quant à l'Aquitaine, elle resta divisée entre les trois rois, chacun voulant sa part de ces belles contrées du midi et des riches cités dont les tribus rempliraient son trésor. Mais Paris avait déjà assez d'importance pour qu'aucun d'eux ne consentit à le laisser a un de ses frères. Il fut décidé qu'il appartiendrait à tous les trois, et que chacun n'y pourrait entrer qu'avec la permission des deux autres.
De ces trois personnages, Gontran eut le rôle le moins éclatant, mais l'existence la plus longue; il put voir les sanglantes catastrophes dont les deux autres royaumes furent le théâtre.
Un chroniqueur du septième siècle, Frédégaire, fait le récit suivant, qui, en ce temps-là, courait parmi le peuple: « Une nuit que Childéric, père de Clovis, reposait près de sa femme Basine, celle-ci lui dit: « 0 roi, lève-toi, et ce que tu verras « dans la cour du logis, tu viendras le dire à ta servante. d Childéric se leva et vit passer des bêtes qui ressemblaient à des lions, à des licornes et à des léopards. Il revint vers sa femme et lui dit ce qu'il avait vu; et Basine lui dit: a Maitre, t va derechef, et ce que tu verras, tu le raconteras à ta ser- « vante. » Childéric sortit de nouveau et vit passer des bêtes semblables à des ours et à des loups. Ayant raconté cela à sa femme, elle le fit sortir une troisième fois ; il vit alors des chiens et d'autres animaux inférieurs qui se roulaient et se déchiraient les uns les autres. Alors Basine dit à Childéric : « Ce que tu as vu de tes yeux arrivera en vérité : il nous a naitra un fils qui sera un lion par son courage ; les fils de « notre fils ressembleront aux léopards et aux licornes ; mais « ils engendreront à leur tour des enfants semblables aux ours t et aux loups pour leur voracité. Ceux que tu as vus pour la c dernière fois viendront pour la fin et la ruine du royaume. »
Cette fois encore l'imagination populaire avait rencontré juste. Nous aussi, nous avons vu passer les lions et les léopards, et nous voici avec les ours et les loups dévorants.
Sous les fils de Clovis, l'esprit de conquête animait encore * les Francs; maintenant il n'y aura plus, pendant un siècle et demi, que l'esprit de discorde.
Opposition de la IVeastrie et de lMustraftle; Frédégonde et Brunehaut. — Dans l'Austrasie (Belgique et Lorraine), plus rapprochée du Rhin par où les barbares étaient venus, et couverte d'une plus nombreuse population franque,
les coutumes germaniques dominaient; et une foule de petits chefs y formaient une aristocratie puissante et guerrière, jalouse de ses rois. La Neustrie (Ile-de-France, Normandie, etc.), plus romaine parce qu'elle renfermait moins de barbares et plus d'anciennes cités, accordait davantage à l'autorité de ses rois et conservait quelques souvenirs, quelques usages de l'administration impériale. Cette différence de mœurs et de situation amena entre la Neustrie et l'Austrasie une opposition politique, qui éclata d'abord dans la rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, l'une épouse de Chilpéric, l'autre épouse de Sigebert; plus tard, dans celle d'Ébroïn et des maires d'Aus trasie.
Invasion des Avars et des Lombards (562-576). —
Un nouveau peuple, arrivé de l'Asie par la route des Huns, avait pénétré dans la vallée du Danube , et , la remontant , se heurta contre l'empire franc. Sigebert» chargé, comme roi d'Austrasie, de défendre les frontières orientales, battit une première fois les Avars en 562. Mais six ans plus tard ils pénétrèrent jusqu'en Bavière et en Franconie , vainquirent Sigebert et le firent captif. Il faut cependant que leur victoire n'ait pas été bien décisive, car ils relâchèrent leur prisonnier et rentrèrent dans la Pannonie. Dans le même temps, les Lombards, depuis peu maîtres de l'Italie, envahissaient les États de Gontran. A trois reprises différentes, ils pénétrèrent jusqu'aux bords du Rhône (570-576). L'empire franc était trop près encore de son origine pour se laisser déjà entamer. Les Lombards furent rejetés au delà des Alpes, comme les Avars l'avaient été au delà des pays germains.
Meurtre de CSalswtnthe (568). — Pendant que le roi d'Austrasie combattait pour la cause commune , ses frères profitaient de son absence pour piller ses provinces occidentales. A cette injure, Chilpéric en ajouta une autre : il fit étrangler sa femme Galswinthe , sœur de Brunehaut. Toutes deux étaient filles du roi des Visigoths , Athanagilde , qui avait cru acheter, par cette double union, Tamitié des Francs. Si Brunehaut, femme d'un cœur viril, avait accepté sans répugnance l'hymen avec un de ces chefs qui , aux yeux des Goths , amollis par le doux climat d'Espagne, étaient des barbares, Galswinthe, moins ambitieuse de la puissance, avait vu avec terreur arriver le jour où il .lui avait fallu quitter sa mère, pour aller chercher bien loin vers le Nord un époux inconnu. Notre plus habile historien a raconté , d'après un poète du temps , Fortu-
natus , cette touchante histoire , et J>eint cette douce figure qui se détache si bien sur ce fond de barbarie. « Quand les ambassadeurs francs se présentèrent pour saluer la fiancée de leur roi , ils la trouvèrent sanglotante sur le sein de sa mère. Tout durs qu'ils étaient , ils furent émus et n'osèrent parler de voyage. Ils laissèrent passer deux jours , et le troisième ils vinrent se présenter devant la reine en luiannonçant cette fois qu'ils avaient bâte de partir, lui parlant de l'impatience de Chilpéric et de la longueur du chemin. La reine pleura et demanda encore pour sa fille un jour de délai. « Un seul jour « encore, et je ne demanderai plus rien; savez-vous que là où o vous emmenez ma fille , il n'y aura plus de mère pour elle ! » Mais tous les retards possibles étaient épuisés , Athanagilde interposa son autorité de roi et de père , et, malgré les larmes de sa mère, Galswinthe fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission de la conduire à son futur époux.
o Une longue file de cavaliers , de voitures , de chariots et de bagages traversa les rues de Tolède et se dirigea vers la porte du Nord. Le roi suivit lé cortège de sa fille jusqu'à un pont jeté sur le Tage , à quelque distance de la ville; mais la reine ne put se résoudre à retourner si vite, et voulut aller au delà. Quittant son propre char, elle s'assit auprès de Galswinthe , et, d'étape en étape, de journée en journée, elle se laissa entraîner à 100 milles de distance. Chaque jour elle disait : «C'est jus- « que- là que je veux aller,» et, parvenue à ce terme, elle passait outre. A l'approche des montagnes, les chemins devinrent difficiles , elle ne s'en aperçut pas , et voulut encore aller plus loin. Mais comme les gens qui la suivaient grossissaient beaucoup le cortège , augmentaient les embarras et les dangers du voyage , les seigneurs goths résolurent de ne pas permettre que leur reine fît un mille de plus. 11 fallut se résigner à une séparation inévitable, et de nouvelles scènes de tendresse, mais plus calmes, eurent lieu entre la mère et la fille. La reine exprima en paroles douces sa tristesse et ses craintes maternelles : « Sois heureuse , dit-elle , mais j'ai peur pour toi ; « prends garde , ma fille, prends bien garde. » A ces mots, qui s'accordaient trop bien avec ses propres pressentiments, Galswinthe pleura : « Dieu le veut, il faut que je me soumette. » Et la triste séparation s'accomplit.
• Un partage se fit dans ce nombreux cortège. Cavaliers et chariots se divisèrent, les uns continuant à marcher en avant, les autres retournant vers Tolède. Avant de monter sur le char
qui devait la ramener en arriérera reine des Goths s'arrêta au bord de la route , et , fixant ses yeux vers le chariot de sa fille , elle ne cessa de le regarder, debout et immobile, jusqu'à ce qu'il disparût dans l'éloignement et dans les détours des chemins. Galswinthe, triste mais résignée , continua sa route vers le Nord. Son escorte , composée de seigneurs et de guerriers des deux nations, Goths et Francs, traversa les Pyrénées, puis les villes de Narbonhe et de Carcassonne, sans sortir du royaume des Goths qui s'étendait jusque-là; ensuite elle se dirigea par la route de Poitiers et de Tours , vers la cité de Rouen , où devait avoir lieu la célébration du mariage. Aux portes de chaque grande ville , le cortège faisait halte , et tout se disposait pour une entrée solennelle : les cavaliers jetaient bas leurs manteaux de route , découvraient les harnais de leurs chevaux , et s'armaient de leurs boucliers suspendus à l'arçon de la selle ; la fiancée du roi de Neustrie quittait son lourd chariot de voyage pour un char de parade , en forme de tour et tout couvert de plaques d'argent....
« Les noces de Galswinthe furent célébrées avec autant de magnificence et d'appareil que celles de sa sœurBrunehaut. Il y eut môme cette fois, pour la mariée, des honneurs extraordinaires; et tous les Francs de la Neustrie, seigneurs et simples guerriers, lui jurèrent fidélité comme à un roi. Rangés en demi-cercle, ils tirèrent tous à la fois leurs épées, et les brandirent en l'air en prononçant une vieille formule païenne qui dévouait au tranchant du glaive celui qui violerait son serment. Ensuite le roi renouvela solennellement sa promesse de constance et de foi conjugale ; posant sa main sur une chasse qui contenait des reliques, il jura de ne jamais répudier la fille du roi des Goths, et, tant qu'elle vivrait, de ne prendre aucune autre femme. »
Il tint sa promesse quelques mois ! Avant d'arriver , Galswinthe avait une rivale, Frédégonde, dont le nom seul rappelle tout ce qu'il y a jamais eu de sécheresse et d'implacable cruauté dans le cœur d'une femme. Repoussée un instant dans l'ombre d'où elle était sortie par l'arrivée de la fille du roi des Goths, elle reprit bientôt sur Ghilpéric l'ascendant qu'elle avait exercé déjà. Galswinthe osa se plaindre, puis demanda à retourner dans son pays; Ghilpéric craignit de perdre les trésors qu'elle avait apportés. Une nuit, un serviteur affidé fut introduit dans sa chambre, et l'étrangla pendant qu'elle dormait.
Meurtre de Slgebert (595).— Brunehaut voulut aussi-
tôt la venger; elle poussa son époux à la guerre. Mais Gontran s'interposa. On remit l'affaire au jugement du peuple assemblé, et sa sentence obligea Ghilpéric à livrer à Brunehaut cinq villes d'Aquitaine qu'il avait constituées comme douaire à Galswinthe , le lendemain des noces. En 573, il essaya de revenir sur cette cession et envahit les domaines de Sigebert en Aquitaine. Le roi d'Austrasie accourt, traînant à sa suite une immense armée venue d'outre-Rhin, et qui semblait une invasion nouvelle. Ghilpéric, épouvanté, céda encore, mais, à peine Sigebert avait-il renvoyé ses bandes sauvages , que de nouvelles provocations le ramenèrent en Neustrie. Cette fois ce fut pour en finir avec son frère. Rien ne put l'arrêter. \\ entra dans Paris, et les Neustriens s'engagèrent à le prendre pour roi. Chilpéric ne conservait que Tournay ; Sigebert voulut le lui enlever. Au moment de partir, il vit arriver un pieux personnage, Germain, évèque de Paris, qui s'efforça d'arracher de son cœur la pensée mauvaise que le roi de Metz y avait laissée entrer, a Roi Sigebert, lui dit l'évêque, si tu pars sans intention de mettre ton frère à mort, tu reviendras vivant et victorieux; mais si tu as une autre pensée, tu mourras ; car le Seigneur a dit : « La fosse que tu prépares afin que t ton frère y tombe te fera tomber toi-même. » Sigebert ne répondit rien et alla recevoir à Vitry , sur la Scarpe, les acclamations des Neustriens qui le proclamaient roi , puis il marcha contre Tournay. Mais Frédégonde veillait sur son époux et sur elle-même : deux soldats, fanatisés par elle, se rendirent à Vitry, où ils demandèrent à saluer Sigebert et à Tentretenir en secret. Comme il les écoutait, ayant chacun d'eux à ses côtés, ils le frappèrent à la fois dans le flanc avec de longs couteaux empoisonnés. Il ne poussa qu'un cri et tomba .mort (575). Chilpéric était délivré.
/ Meurtre de Chilpéric et de deux de ses fil» (584). —
Brunehaut, alors à Paris avec ses trésors et son tout jeune fils, qui fut Childebert II, était à la merci de Chilpéric. Le roi de Neustrie prit les trésors et s'inquiéta peu de l'enfant. Un des fidèles de Sigebert pénétra dans le palais où il était gardé, le cacha dans une grande corbeille, et se laissant, à l'aide d'une corde, glisser du haut des murs, le conduisit à Metz par des chemins détournés, il n'avait que cinq ans, les ieudes le proclamèrent néanmoins roi et lui donnèrent un maire du palais pour gouverner à sa place. Cette minorité était favorable à leurs désirs d'indépendance.
Cependant Frédégonde épouvantait la Neustrie de ses assassinats. Son mari avait deux fils d'un premier mariage, Mérovée et Clovis , dont les droits devaient primer ceux de Clotaire, fils de Frédégonde. Mérovée commit l'imprudence d'épouser Brunehaut; la marâtre saisit ce prétexte pour lui aliéner son père et le poursuivit avec un tel acharnement , que le malheureux se fit tuer par un des siens ou tomba sous les coups d'un affidé de la reine. Ses amis périrent dans d'atroces supplices. L'évôque de Rouen , qui avait béni ce mariage , fut lui-même égorgé dans son église , sur les marches de r autel , pendant qu'il offrait le sacrifice de la messe. Clovis tomba après, puis une de ses sœurs et Audowère, leur mère.
Ainsi se vérifiaient les paroles d'un évêque : * Après le synode qui s'était tenu à Paris , raconte Grégoire de Tours , j'avais déjà dit adieu au roi, et me préparais à m'en retourner chez moi. Ne voulant cependant point partir sans avoir salué Tévêque d'Alby, j'allai le chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine ; nous nous éloignâmes un peu pour causer , et il me dit : « Ne vois-tu pas au-dessus de ce toit ce que j'y aperçois? — J'y vois, lui dis-je , un second petit bâtiment que le roi a dernièrement fait élever au-dessus. » Il reprit : N'y vois-tu pas autre chose? — Non, » dis-je; et, supposant qu'il parlait ainsi par manière de jeu, j'ajoutai : « Si tu vois quelque chose de plus, montre-le-moi.» Alors, poussant un profond soupir : il me dit : « Je vois le glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette, maison. » Et véritablement les paroles de l'évêque ne furent pas menteuses. »
Chilpéric lui-même fut peut-être une des victimes de Frédégonde. Un soir qu'il revenait de la chasse, à sa villa royale de Chelles , comme il descendait de cheval , la main appuyée sur l'épaule d'un des leudes, il fut poignardé par Landéric, un des serviteurs de la reine (584) ; d'autres , il est vrai , accusent Brunehaut.
Ce prince , que Grégoire de Tours appelle un Néron, un Héronde, avait pourtant, au milieu de tous ses vices et de sa barbarie, des instincts d'administration et quelque curiosité littéraire. 11 faisait des vers, fort mauvais assurément, mais d'où je conclus qu'il lisait des poètes que bientôt personne ne lira plus, et il trouvait bien beau l'ordre qu'avaient établi les empereurs. Il est vrai que ce qu'il prisait surtout, c'était leur système financier. « Le roi Chilpéric, dit Grégoire de Tours, fit faire dans tout son royaume des rôles d'impositions nouvelles
et très-pesantes, ce qui fut cause que beaucoup quittèrent leurs cités et abandonnèrent leurs propriétés.... 11 avait été ordonné que chaque propriétaire de terre payerait une emphore de vin par demi-arpent. On avait imposé , sur les autres terres et sur les esclaves, beaucoup d'autres contributions ou prestations qu'il était impossible de supporter. > Les peuples protestaient par de fréquentes révoltes , contre le retour de cette fiscalité dévorante qui avait entraîné la ruine du vieil empire. Mais il fallut des malheurs domestiques, la mort de plusieurs enfants pour persuader au roi et à Frédégonde que la colère du ciel était sur leur maison , à cause de ces tributs; ils firent alors brûler les rôles.
Le roi Contran. — Tant de meurtres effrayèrent le débonnaire Gontran. «r Pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les rois, il se rendit un jour à l'église, où tout le peuple était assemblé pour la messe, fit faire silence par un diacre, et dit : « Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici pré- « sents , gardez-moi une fidélité inviolable , et ne me tuez pas c comme vousavez tué dernièrement mes frères. Que je puisse e au moins pendant trois ans élever mes neveux, de peur qu'il « n'arrive après ma mort que vous périssiez avec ces petits « enfants, puisqu'il ne resterait de notre famille aucun homme « fort pour vous défendre. » A ces mots, tout le peuple adressa des prières au Seigneur. » ( Grégoire de Tours. )
Entre Frédégonde et Brunehaut, il y avait en effet de quoi trembler pour un pacifique. Cependant Frédégonde avait déféré à Gontran la tutelle de son fils , le jeune Clotaire II , mais il se sentait de tous côtés entouré de périls. Il craignait Frédégonde, il craignait Brunehaut rentrée en Austrasie , où elle avait pris un grand ascendant sur son fils, il craignait les leudes qui, de jour en jour, voulaient moins s'assujettir à la royauté ; et un vaste complot venait de s'organiser dans le midi. L'Aquitaine, restée toute romaine , avait essayé de se séparer des contrées barbares du nord en se donnant un roi particulier, Gondowald. Cet aventurier, qui se disait fils de Clotaire Ier, périt, mais après avoir été sur le point de réussir (585).
Traité d'Andelot ( 587 ). — Un autre complot plus formidable fut secrètement formé en 587, parmi les leudes d' Austrasie et de Burgondie. Il s'agissait d'assassiner les deux rois et de se partager ensuite le pays. Un des assassins, arrêté au moment où il levait le couteau sur Gontran , avoua tout. Les conjurés périrent, et parmi eux , nombre de ducs et de comtes.
Childebert et Gontran effrayés eurent une entrevue à Andelot ( dans la Haute Marne , à 20 kilomètres nord-est de Chaumont ) , pour régler tous leurs différends. 11 fut décidé que l'héritage de celui des deux qui mourrait sans enfants passerait au survivant; que les leudes ne pourraient plus, selon leur caprice , porter d'un roi à l'autre leur fidélité ; mais en retour on leur garantit la possession de leurs bénéfices. C'était le premier pas vers le régime féodal.
Pouvoir de Brunehant en Austrasie, puis en B arrondie. — Gontran mourut en 593 ; Childebert II réunit les deux royaumes et essaya de prendre celui de son cousin Clotaire II, le fils de Frédégonde; ses troupes furent battues à Droissy, près de Soissons, et il n'eut pas le temps de réparer cet échec, une maladie l'ayant enlevé en 596. L'ainé de ses fils, ThéodebertII, eut Y Austrasie ; l'autre, Thierry II, laBurgondie. Brunehaut espéra régner en Austrasie sous son petit-fils, comme elle avait régné sous son fils. Mais elle irrita les Austrasiens en essayant de ramener un peu d'ordre dans l'État et de soumettre les leudes à plus d'obéissance. Se sentant haïe des grands, elle chercha à maintenir son pouvoir sur son petit-fils en le jetant dans tous les désordres. Elle fut punie de cet odieux calcul. Les compagnons de débauche du jeune roi la chassèrent (599).
Retirée en Burgondie, auprès de son autre petit-fils, elle y porta le même besoin de pouvoir, mêlant, il faut le dire, à son ambition impérieuse, des vues plus hautes que n'en avaient les princes de ce temps. Elle goûtait les arts et les lettres; elle pensait ce que ne pensaient guère tous ces Mérovingiens : que les rois n'ont pas seulement à jouir des tributs payés par les peuples, mais qu'ils leur doivent en échange de l'ordre et des travaux d'utilité publique; elle bâtissait des églises, faisait construire des routes et se souvenait de l'administration romaine qu'elle eût voulu restaurer. Malheureusement tous les moyens lui étaient bons, surtout le grand moyen de ce temps, celui qui semblait simplifier tout, l'assassinat. Ainsi fit-elle lapider saint Didier, évêque de Vienne, qui voulait arracher son petit-fils aux vices qu'elle nourrissait en lui. Elle n'osa pourtant pas porter la main sur saint Colomban, moine irlandais, d'une éloquence égale à son courage, et qui parcourait la Gaule en rappelant les moines à la discipline et quelquefois les princes à l'humanité. Comme il reprochait vivement à Thierry II ses dé-, règlements, Brunehaut le chassa du monastère qu'il venait de
fonder à Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges, et le fit embarquer sur la Loire pour le renvoyer en son pays.
Au milieu de ces intrigues de cour, il y avait des guerres de peuples. Deux fois les Neustriens avaient été vainqueurs des Austrasiens, près de Soissons, à Droissy (593), et non loin de Moret, à Latofao (596); mais ils furent mis en pleine déroute à Dormeilles, en Gâtinais (600), et près d'Ëtampes (60k) par les Burgondes: Paris fut pris. C'en était fait de Clotaire II si le roi d'Austrasie ne l'eût sauvé en traitant avec lui. Brunehaut, furieuse de voir lui échapper une vengeance poursuivie pendant trente années, s'en prit à Théodebert. Elle décida son frère Thierry à l'attaquer, mais les leudes s'y refusèrent. En 610 ils allèrent d'eux-mêmes à cette guerre. Théodebert, vaincu, fut mis à mort avec ses enfants. Son frère ne lui survécut guère (613).
Conspiration de» grands contre Brunehaut; «a mort affreuse (613). — Il n'y avait plus d'hommes pour régner en Austrasie et en Burgondie, mais quatre enfants et leur aïeule Brunehaut. Les grands frémirent à la pensée qu'ils allaient se trouver à la merci de cette femme impérieuse, et un complot s'ourdit secrètement contre elle. Elle faisait marcher les armées de ses deux royaumes contre Clotaire II, et comptait sur une victoire certaine ; elle fut livrée par ses propres soldats au fils de son implacable ennemie. Il lui reprocha la mort de dix rois, l'abandonna pendant trois jours aux insultes de son armée, puis la fit attacher à la queue d'un cheval indompté. Les quatre fils de Thierry II avaient été déjà égorgés; Clotaire II se trouva, comme son aïeul Clotaire Ier, seul roi des Francs (613). L'horrible Frédégonde, sa mère, était morte « pleine de jours » en 597.
ÉTAT DE LA GAULE AU VI^SIÈCLE