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CHAPITRE IX

ÉTAT DE LA GAULE AU SIXIEME SIÈCLE 1

Désordre» et ténèbres de ce temps. — L'humanité a traversé peu d'époques aussi malheureuses que le sixième et le septième siècle de notre ère. L'indiscipline, les brutales violences des barbares, l'absence de tout ordre, le réveil des antiques rivalités de ville à ville, de canton à canton, et partout enfin une sorte de retour à l'état de nature, voilà ce que montrent les documents de cette triste époque. On avait toujours à craindre le pillage, l'incendie ou quelque attaque soudaine et le meurtre. De sorte que, en outre du mal que faisait la violence présente, il y avait encore les perpétuelles inquiétudes que causait la pensée des violences futures, les barbares se faisant aussi peu scrupule de prendre la liberté que les biens des vaincus. Ainsi, lorsque Chilpéric envoya sa fille en Espagne pour la marier au roi des Goths, il fit enlever à Paris un grand nombre d'habitants de condition distinguée, qui durent, bon gré mal gré, quitter leur patrie, leur famille, pour faire cortège a sa fille. Chaque année ces rois barbares se faisaient la guerre, et chaque année aussi faisaient la paix. Alors ils se livraient mutuellement des otages : c'étaient toujours des fils de riches Gallo-Romains, qui, à la première rupture, étaient des deux côtés réduits en servitude. On a vu plus haut l'histoire d'Attale, un de ces otages.

Ajoutons, pour achever le tableau de ces temps déplorables, que toute culture de l'esprit s'arrête ; que la langue latine se déforme dans ces bouches grossières; que rois et chefs, nul, hors de l'Église et des administrations municipales, ne s'inquiète plus de savoir lire et écrire. La civilisation recule et semble sur le point de disparaître sous les ruines amoncelées par les barbares.

« . Ouvrages à consulter : Estais sur V Histoire de France, par M. Guizot j Récits mérovingiens, par M. Aug. Thierry.

ÉTAT DE LA GAULE AU VIe SIÈCLE

Frédégaire. le continuateur de Grégoire de Tours, reconnaît avec tristesse le progrès croissant de la barbarie. Le, pieux évêque était lui-môme bien inculte, et demandait déjà grâce pour les fautes de son style; du moins l'esprit vivait en lui. « J'aurais souhaité, dit Frédégaire, qu'il me fût échu en partage une pareille faconde et que je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement à une source dont les eaux tarissent. Le monde se fait vieux, la pointe de la sagacité s'émousse ; aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des âges précédents; aucun n'oserait y prétendre. »

Trois société» en Gaule. — Quand l'invasion eut passé sur la Gaule, brisant les liens antiques, et apportant de nouvelles idées politiques et sociales, comme elle avait amené de nouveaux peuples, trois sociétés se trouvèrent en présence, dont l'une servit de lien aux deux autres ; les Gallo-Romains, les barbares, et entre eux, se recrutant des deux côtés, l'Église.

I^e clergé : importance tlu rôle des évêques. — L'Église était allée au-devant des barbares; elle conquit ses vainqueurs, les amena au pied de ses autels, leur fit courber la tête sous sa parole et sous sa main. Mais au contact de cette barbarie, elle prit elle-même quelque rudesse. Des Germains, des Francs, aspirèrent aux honneurs de Fépiscopat, et portèrent dans les basiliques des mœurs qu'elles ne connaissaient point. Le grand mouvement intellectuel qui animait naguère la société religieuse se ralentit, puis s'arrêta; les ténèbres descendirent sur l'Église même. Cependant le clergé conserva quelque tradition de la culture ancienne, quelque teinture des lettres ; et, si sa science diminua, son influence s'accrut, dans les villes, où l'évêque fut le chef véritable ; auprès des rois qui trouvaient dans ses rangs d'habiles conseillers; auprès des grands qui payaient ses prières par de riches aumônes, préférant faire pénitence avec des terres données à l'Eglise plutôt qu'avec de bons exemples donnés à leurs fidèles. Armés de l'excommunication, les évêques inspiraient aux plus violents de ces hommes, même aux rois, une crainte salutaire; et ils ajoutèrent à leur autorité morale un pouvoir réel, en obtenant de Clotaire Ier ou de Glotaire II le droit de recevoir, concurremment avec le comte ou gouverneur de la cité, la dénonciation des crimes de vol, de sédition et d'incendie.

Cette ingérence du clergé dans les affaires du siècle était heureuse, car il y avait plus de lumières, d'impartialité et de douceur dans ces tribunaux que dans ceux des barbares.

ÉTAT DE LA GAULE AU VIr SIECLE,

Il était alors à l'avant-garde de la société ; et les quatre-vingttrois conciles tenus en Gaule du sixième au milieu du huitième siècle n'attestent pas seulement son activité pratique et la ferveur de son zèle, mais aussi ses constants efforts pour rendre les mœurs meilleures et mettre dans l'organisation sociale plus de justice et moins d'inégalité. Si le concile de Mâcon (585) imposait l'obligation de payer la dime ou le dixième de tous les produits de la terre aux ministres de l'Église, sous peine d'excommunication perpétuelle, c'est que l'Église était seule en ce temps-là à songer aux pauvres. Le concile de Lyon (583) avait décrété qu'il y aurait dans toutes les villes un logement séparé pour les lépreux, lesquels seraient nourris et entretenus aux frais de l'Église. Le concile de Châlons (644) défendait de vendre des esclaves chrétiens hors du royaume ; et les pères ajoutaient: « La religion réclame que les chrétiens soient rachetés entièrement des liens de la servitude. » L'assemblée d'Orléans, en 511, avait accordé aux églises le droit d'asile; ce droit, mauvais en des temps de paix, d'ordre et de justice, était précieux à une époque où le faible était la proie du fort. L'Église prenait donc courageusement les affligés sous sa protection. Elle appelait h elle la veuve, l'orphelin, le pauvre, le proscrit, etc'est parce qu'elle avait avec elle tous les faibles qu'elle fut si forte, car les faibles et les, opprimés, c'était alors à peu près tout le monde.

Ijps monastères. — A côté des églises s'élevaient les monastères. Saint Martin avait introduit en Occident la viecénobitique que saint Antoine avait, le premier, au troisième siècle, pratiquée en Orient et dans les déserts de laThébaïde. Il avait fondé, en 360, le monastère deLigugé, à 8 kilomètres de Poitiers, et, plus tard, celui de Marmoutiers, près de Tours. Vers le même temps, fut bâti celui de l'Ile Barbe, au-dessus de Lyon, et au commencement du cinquième siècle celui de Saint- Victor, à Marseille, qui furent tous deux longtemps célèbres. Dès lors les couvents se multiplièrent rapidement ; au sixième siècle, il y en avait déjà 238. Ces cénobites vivaient sans règle générale, et quelques-uns livrés aux excès d'une piété plus bizarre qu'édifiante, comme ce stylite des environs de Trêves, qui se tenait debout et pieds nus, hiver comme été, sur la cime d'une colonne d'où les évêques du voisinage eurent grand'peine à le faire descendre. Mais vers 530 saint Benoit de Nursia rédigea, pour les moines du Mont-Cassin, des statuts qui furent promptement adoptés dans toute la Gaule. Cette sage règle rejetait les

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macérations inutiles, et partageait le temps des moines entre la prière, le travail. des bras et celui de l'esprit; elle leur faisait défricher le sol, mais aussi elle leur imposait la lecture et la copie des manuscrits. « On perce le diable d'autant de coups, disait un abbé, qu'on trace de lettres sur le papier. » Un peu de vie littéraire se conserva donc au fond des monastères, et c'est de là qu'elle sortira pour se répandre sur la société, quand cette

société aura retrouvé assez de sécurité et de loisir pour se remettre à penser.

<r Une abbaye n'était pas seulement un lieu de prière et de méditation, c'était encore un asile ouvert contre l'envahissement de la barbarie sous toutes ses formes. Ce refuge des livres et du sav.oir abritait des ateliers de tout genre, et ses dépendances formaient ce que nous appelons aujourd'hui une ferme modèle* ; il, y avait là des exemples d'industrie et d'activité pour le laboureur, l'ouvrier, le propriétaire. Ce fut, selon toute apparence, l'école où s'instrusirent ceux des conquérants à qui l'intérêt, bien entendu, fît faire sur leurs domaines de grandes

1. Voyez le mémoire de M. Mignet sur cette question : Comment l'ancienne Germanie est entrée dans ta société civilisée de l'Europe occidentale. Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, t. III, p. 773.

2. L'ile Barbe est dans la Saune; son monastère a disparu, et il reste à peine dans l'île, devenue pour les Lyonnais un but de promenade et de plaisirs, quelques ruines, une abside romane et un clocher.

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entreprises de culture ou de colonisation, deux choses dont la première impliquait alors la seconde1 »

Les Gallo-Romains ; la prépondérance passe des villes aux campagnes. — Les barbares avaient renversé l'administration impériale , mais non l'organisation intérieure des cités. Cependant un comte franc était venu s'y établir pour y représenter le roi, percevoir l'impôt que les Gallo-Romains continuèrent à payer, et rendre la justice. Les vaincus gardèrent leur curie, leurs magistratures, l'usage de la loi romaine,

Saint-Victor de Marseille

et ces institutions ont, dans un très-grand nombre de villes, traversé tout le moyen âge. Mais la présence permanente de ce comte franc, investi de tous les pouvoirs du roi, porta gravement atteinte aux libertés municipales qui, à d'autres égards, furent agrandies. Ainsi, les habitants des villes reprirent le droit de porter les armes que les Romains leur avaient ôté. La société gallo-romaine présentait trois conditions principales : les

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