‹ Histoire de FranceChapitre 23 sur 82 · Aug. Thierry : Essai sur l'histoire du tiers état, p · texte numérisé non relu

Aug. Thierry : Essai sur l'histoire du tiers état, p

2. L'abbaye de Saint-Victor, bâtie par Cassien et longtemps un foyer de science religieuse, a été plusieurs l'ois rebâtie et restaurée. Elle ne présente rien de remarquable.

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hommes libres propriétaires, les colons attachés au sol qu'ils cultivaient, les esclaves domestiques ou agricoles. Dans le système de pénalité des Francs, la vie d'un Gallo-Romain n'était estimée que la moitié de celle d'un barbare. Les Gallo-Romains libres vivaient presque tous dans les cités, suivant les habitudes de la société grecque et romaine, les riches de leurs revenus, les pauvres du peu d'industrie et de commerce qui subsistaient encore. Les barbares, au contraire, dédaignaient le séjour des villes, pour rester, comme de l'autre côté du Rhin, à l'air libre, sous les grands arbres, a portée des terrains de chasse. Les plus riches propriétaires gallo-romains suivirent l'exemple des maîtres du pays. Ils quittèrent le triclinium et les couronnes de fleurs, les bains parfumés et les moelleux tapis de TOrient, le poète et le parasite qui égayaient leurs repas, les jeux du cirque et les discussions de la curie, qui occupaient leurs loisirs, pour les longues chasses, les bruyantes orgies et la fière indépendance des barbares. Alors une importante révolution fut accomplie. La prépondérance qui appartenait aux villes, dans l'antiquité, passa aux campagnes, où l'aristocratie s'établissait, et le moyen âge aura, en place de la vie municipale qui développe la civilisation et la liberté, le règne des châteaux et cette noblesse terrienne qui partout a montré de brillantes qualités militaires, mais partout aussi a tenu, pendant des siècles, le paysan courbé sur son sillon, l'artisan sur son métier, dans la misère, l'ignorance et la servitude.

l^es barbares ; condition des terres et des personnes; wehrgeld — Après la conquête, les Francs avaient pris une partie considérable des terres gauloises. Ces terres, franches de tout tribut et dont la possession n'imposait à leurs propriétaires que le service militaire dans les guerres nationales, formèrent le domaine propre du guerrier, ou ce qu'on appela les alleux. Les rois, les chefs influents qui s'étaient réservé des domaines considérables, payèrent dans la suite les services de leurs compagnons, qu'ils nommaient leurs fidèles ou leurs leudes, avec des terres cédées pour la vie, et généralement, depuis le traité d\Andelot (587), à perpétuité. Mais ils attachèrent à cette session

!. J'expose dans le texte l'état des personnes et des terres en Gaule, tel qu'on le fait généralement d'après les travaux de MM. (iui/ot. Naudet. Pardessus. Guérard, etc. J'aurais à dire sur cette double question, sur le traité d'Andelot et sur l'histoire politique des Mérovingiens des choses fort différentes. Mais il faudrait pour la discussion et les preuves une place dont je ne dispose pas ici. Je m'en tiens donc à l'histoire convenue tout en faisant des réserves que j'espère bien expliquer ailleurs.

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l'obligation du service militaire et de certains devoirs à remplir vis-à-vis d'eux , en échange delà protection qu'ils assurèrent à leurs vassaux envers et contre tous. Ces terres protégées, mais dépendantes, formèrent les bénéfices. Les terres tributaires étaient celles que les Francs avaient laissées aux anciens propriétaires à condition d'un tribut en argent ou en nature. Pour les personnes, on distinguait :

1° Les hommes libres, divisés en deux classes : propriétaires d'alleux, qui ne devaient rien à personne, mais étaient obligés, vis-à-vis du roi, à quelques dons ; vis-à-vis de la nation, au service militaire dans les guerres nationales ; leudes, qui avaient les bénéfices et qui étaient astreints à de certains devoirs envers ceux de qui ils les tenaient. Les leudes royaux, parmi lesquels le roi choisissait habituellement les ducs et les comtes qu'il envoyait commander les armées, les provinces ouïes villes, étaient ceux qui avaient reçu directement du roi leur bénéfice. Ces leudes royaux qui, vivant dans l'intimité du prince, en obtenaient des domaines considérables, et les chefs qui avaient eu assez de terres pour en distribuer à leurs fidèles, formaient une aristocratie dont la force et les prétentions iront chaque jour en croissant.

2° Le lite, qui, de même que le colon romain, ne pouvait être capricieusement arraché du domaine qu'il cultivait comme fermier, et pour lequel il payait au propriétaire une redevance fixe.

3° Uesclave, à qui Ton ne reconnaissait plus la liberté personnelle que le lite et le colon gardaient encore.

Dans le système de pénalité des lois barbares, où tout, le meurtre comme le vol, se compensait avec de l'or ( tcehrgeld, argent de la défense), la vie d'un Gallo-Romain est toujours estimée la moitié du prix de la vie d'un Franc.

Voici quelques exemples de cette curieuse hiérarchie sociale marquée par le prix du sang, sorte d'appréciation qui, à force d'être appliquée dans cette société livrée à toutes les passions ' brutales, était devenue la règle.

Pour le meurtre du barbare libre, compagnon ou leude du roi, tué dans sa maison par une bande armée, chez les Saliens 1800 sols

Le duc chez les Bavarois, l'évêque chez les Alamans 960

I. M. Guérard a évalué le sou d'or à 9 fr. 28 c. valeur réelle, et à 99 fr. 53 c. valeur actuelle.

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L'évêque chez les Ripuaires, le Romain, leude

du roi, chez les Saliens 900 sols.

Les parents du duc chez les Bavarois 640

Tout leude du roi, un comte, un prêtre né

libre, un juge libre 600

Un diacre chez les Ripuaires 500

Chez les Alamans et les Saliens 400

Le Salien ou le Ripuaire libre 200

Le barbare libre des autres tribus 1 60

L'esclave bon ouvrier en or 150

Le Romain propriétaire, le lite germanique,

l'esclave ouvrier en argent . . . 100

L'affranchi 80

L'esclave barbare 55

L'esclave forgeron 50

Le serf de l'église du roi et le Romain tributaire 45

Le gardien de porcs 30

L'esclave chez les Bavarois 20

Gouvernement. — La royauté était à la fois élective et héréditaire, c'est-à-dire que le roi était élu, mais toujours choisi dans la famille des Mérovingiens. Ces rois sont quelquefois appelés les princes chevelus. Les raser, c'était les déposer. « On dépouillait un roi franc de sa chevelure, dit Chateaubriand, comme un empereur de son diadème. Les Germains, dans leur simplicité, avaient attaché le signe de la puissance à la couronne naturelle de l'homme. » Au delà du Rhin, les rois n'avaient eu qu'une autorité fort restreinte. Après la conquête, les Gallo-Romains, surtout les évêques, cherchèrent à donner à ces princes quelques idées d'ordre et d'administration. Le territoire fut divisé en comtés et les comtés en centuries. Dans chacune des anciennes cités gallo-romaines, un officier du roi, un comte, vint rendre la justice, concurremment avec Tévêque, à qui certaines causes furent réservées. Francs, Gallo-Romains , Burgondes, Visigoths, étaient jugés par lui, mais d'après leur loi particulière et leurs coutumes. Il percevait les revenus publics, convoquait le ban des hommes libres et les conduisait à Tarmée. On réunit quelquefois plusieurs cités sous la surveillance supérieure d'un duc, lequel eut alors sous ses ordres plusieurs comtes. Ainsi les rois barbares respectaient moins l'indépendance des cités que ne l'avaient fait les empereurs. Ils essayé rent même de rétablir la fiscalité romaine qui était tombée avec

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l'empire ; mais cette tentative, comme toutes celles que firent quelques-uns de ces rois ou de leurs ministres pour mettre un peu d'ordre dans cette société, irrita profondément les grands, surtout ceux d'Austrasie, plus étrangers aux coutumes romaines.

Les Francs avaient en effet apporté de la Germanie une idée qu'on ne connaissait plus dans l'empire , celle de la souveraineté de la nation. Pour les questions importantes, le roi était obligé, dans les premiers temps, de réunir l'assemblée générale, à laquelle tous les hommes libres étaient tenus d'assister (champ de mari). C'est là aussi qu'en souvenir de l'ancienne fraternité d'armes qui avait existé en Germanie, les Francs venaient offrir au prince leurs dons annuels. Dans chaque comté, dans chaque centurie, les hommes libres formaient la cour du comte ou du centenier, pour tendre la justice. Ces habitudes de liberté et d'égalité s'alliaient mal avec les allures despotiques du régime impérial. Tous ceux qui en souhaitèrent le retour, Ghilpéric, Brunehaut, Ébroïn, périrent à la peine.

Aristocratie militaire. — Mais cette victoire ne profita qu'aux grands, qui peu à peu formèrent, au milieu de la nation, une noblesse puissante, d'autant plus redoutable qu'elle se donna un chef dans le maire du palais. Le roi vivant entouré d'une foule nombreuse de leudes, il y avait toujours autour de lui beaucoup de bruit et de tumulte. Pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos, on institua de bonne heure un maire du palais, élu par ies grands et juge de toutes les querelles qui s'élevaient dans la demeure royale. Il n'avait que la police du palais et le commandement des leudes ; il prit peu à peu les fonctions que le roi s'ennuyait de remplir, et on verra le maire du palais, surtout en Austrasie, contraindre les Mérovingiens à se résigner au rôle de rois fainéants.

Lois barbares. — Chaque tribu germanique avait sa loi. Celles des Visigoths et des Burgondes se rapprochent beaucoup de la loi romaine, sous laquelle vivaient le clergé et les Gallo- Romains. Nous avons encore les lois des Alamans, des Bavarois, des Hipuaires et des Saliens. Trois caractères principaux les distinguent de la loi romaine. D'abord elles ne forment qu'une législation pénale, c'est-à-dire qu'elles ne s'occupent que des délits, ce qui accuse une société singulièrement violente. En second lieu, elles permell nt de racheter toute blessure à prix d'argent, par une amende ou composition wehr— geld), dont le prix diffère principalement d'après la condition

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de l'offensé. Enfin elles admettent la preuve des faits par le témoignage d'un certain nombre de parents ou d'amis, soit de l'accusé, soit de l'accusateur. Le juge peut ordonner cependant le combat, ou duel judiciaire, et les épreuves par l'eau froide, par l'eau bouillante et par le fer rouge. Dans le premier cas, l'accusé, jeté pieds et poings liés dans une cuve pleine d'eau, était regardé comme coupable s'il surnageait, l'eau qui avait été religieusement consacrée ne pouvant, dit-on, rien conserver d'impur ; dans le second, il plongeait sa main au fond d'un vase rempli d'eau en ébullition, pour y prendre un anneau que le juge y avait jeté. S'il la retirait sans qu'il y eût trace de brûlure, il était acquitté. C'était le jugement de Dieu. L'épreuve par le fer rouge était analogue ; il fallait prendre et porter quelques pas une barre de fer rougie au feu; si, trois jours après, la main était sans blessure ou la blessure d'un certain aspect, l'accusé était innocent. Les tortures et les supplices étaient réservés pour l'esclave et le serf convaincus d'un crime. L'homme libre n'était habituellement soumis qu'au

Voici cependant un exemple contraire, à la suite d'un duel judiciaire que raconte Grégoire de Tours (liv. X) : « La vingtneuvième année du roi Gontran, comme ce prince chassait dans la forêt des Vosges, il y trouva les restes d'un buffle qu'on avait tué. Le garde de la forêt, interrogé pour savoir qui avait osé tuer le buffle dans une forêt royale, nomma Ghaudon, chambellan du roi. Contran le fit charger de liens et conduire à Châlons où il fut confronté avec le chambellan. Celui-ci nia avoir commis cette action, le roi ordonna que le combat décidât entre eux. Chaudon était vieux ; il présenta son neveu pour combattre à sa place. Les deux adversaires furent menés au champ clos. Là, le jeune homme, poussant fortement sa lance contre le garde, lui perça le pied et le fit tomber ; mais comme il se précipitait sur lui pour lui couper la gorge avec son couteau, l'autre lui plongea le sien dans le ventre, et tous deux restèrent morts sur la place. A cette vue, Chaudon s'enfuit en grande hâte pour gagner l'asile de l'église de Saint-Marcel, Mais Gontran cria qu'on le prit avant qu'il l'eût atteint, le fit attacher à un poteau et lapider. » On voit là, sans parler de ces trois hommes envoyés à la mort pour un buffle par le plus débonnaire des Mérovingiens, le droit exercé par les vieillards et les femmes de se faire remplacer et le sort qui attendait celui dont le champion avait été vaincu.

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Eioi «nllqae.— Cette loi, rédigée en latin sur la rive gauche du Rhin, avant le baptême de Clovis, est précédée d'un prologue écrit postérieurement par quelque clerc d'origine franque, et où se montre à nu tout ce qu'il y avait de sauvage encore dans ce peuple, même dans ses lettrés, et aussi de sincère dévotion envers l'Église : « Vive le Christ qui aime les Francs ! qu'il garde leur royaume et remplisse leur chef de la lumière de sa grâce ; qu'il protège l'armée, qu'il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et la félicité ; que le Seigneur Jésus dirige dans la voie de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ; car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d'or et de pierreries précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés parle feu, massacrés, mutilés par le fer ou fait déchirer par les bêtes. »

Un article fameux de la loi salique décrétait qu'une femme ne pouvait hériter de la terre salique ou allodiale, pour laquelle le Franc devait le service militaire. Cette exclusion était naturelle , plus tard on assimila le royaume à la terre salique, et les femmes en France ont été toujours exclues du trône.

Désorganisation de l'esclavage. — Par le progrès croissant des doctrines morales, l'esclavage antique avait déjà perdu quelque peu de sa rigueur, quand l'Église, en prêchant le dogme de la fraternité humaine et de la commune rédemption, lui porta le plus rude coup. Les affranchissements se multiplièrent et l'esclavage fut moins à la discrétion du maitre. L'invasion, qui désorganisa tout, désorganisa aussi l'esclavage, d'autant plus que cet état contre nature a besoin pour se maintenir de la législation la plus sévère. Le barbare, vainqueur impérieux, ne distinguait pas toujours la foge de la tunique, le maître de l'esclave. Dans le commun malheur, l'intervalle qui les séparait diminua. Le luxe disparaissant, et les mœurs germaniques prenant le dessus, les esclaves domestiques furent moins nombreux. Relégués aux champs, ils se rapprochèrent de la condition du colon ; et la plupart devinrent serfs de la glèbe, c'est-à-dire attachés au sol et ne devant qu'un travail réglé, au lieu d'un service arbit-aire. Cette classe nouvelle s'accrut par en bas et par en haut. Les esclaves s'y élevèrent, les colons et les hommes libres ruinés y tombèrent. Au neu-

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vième et au dixième siècle cette transformation sera opérée ; alors il n'y aura plusguère d'esclaves, seulement des serfs; mais il faudra huitsiècles encore pour détruire cette seconde servitude.

Ilistoire du comte Leudaste'. — L'aventureuse histoire d'un personnage qui, sorti de la plus basse condition, s'éleva au plus haut rang, fera mieux connaître cette société barbare en nous la montrant en action.

Leudaste était né serf de la maison royale. Un intendant de Gharibert l'enrôla dans les bas services du palais ; à la première occasion favorable, il s'enfuit. Trois fois on le ramena, autant de fois il s'échappa. Le fouet et le cachot n'y faisant rien, on lui fendit l'oreille, ce qui le marquait d'un signe de flétrissure indélébile. Il se sauva encore. Gharibert, en ce temps-là, venait d'épouser une servante du palais, Markowefe, fille d'un cardeur de laine. Leudaste sut intéresser la nouvelle reine au sort d'un ancien compagnon d'esclavage. Elle lui confia la garde de ses chevaux ; de là il parvint au titre de comte des écuries de la reine: ce qui le mettait non-seulement au rang des hommes libres, mais au niveau des robles francs. L'habileté avec laquelle il exploita la faveur de Markowefe lui valut assez de richesses pour qu'à la mort de sa protectrice il fût en état d'acheter, par ses présents, au roi Charibert, la charge de comte des écuries royales, puis enfin celle de comte de Tours.

Alors Leudaste se crut tout permis: exactions, violences, outrages. La mort de Gharibert délivra les habitants de ce fléau : la ville entra dans le lot de Sigebert, et Leudaste alla vivre dans le palais de Chilpéric, où il chercha à prendre auprès de Frédégonde l'ascendant qu'il avait eu auprès de Markowefe (567). Cinq ans après, un homme d'une .noble famille d'Auvergne fut élu évôque de Tours par le peuple et le clergé de cette ville , dont il avait gagné l'affection durant un pèleri nage au tombeau de saint Martin. C'est le gràve et pieux personnage auquel nous devons tant de précieux détails sur ce temps, l'historien des Francs, saint Grégoire de Tours. Le roi Sigebert confirma ce choix heureux. Grégoire dut bientôt à sa naissance, à son caractère ferme et sérieux, à sa dignité, une influence considérable, même au delà des murs de sa ville épiscopale. Les troupes de Chilpéric étant entrées dans la cité en 574, Leudaste fut rétabli dans son office ; mais, en face de

i. Voyez pour plus de détails deux forts beaux récits de M. Aug. Thierry; j'en copie plusieurs passages.

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Grégoire, il se contint quelque temps. L'assassinat deSigebert, en le délivrant de toute crainte, lui rendit son assurance, et il recommença les violences et les brutalités de sa première administration. Souvent il lui arrivait, quand il siégeait comme juge, d'injurier le plaideur et même l'assistance, de faire enchaîner un prêtre ou frapper du bâton un guerrier franc. Dans ces moments-là, l'ancien serf ne distinguait plus ni vainqueurs ni vaincus. Quant au bon droit, il n'y en avait, bien entendu, qu'avec de l'argent.

Grégoire supporta patiemment, pendant deux années, ces violences. A la fin, une députation partie secrètement de Tours alla tout dévoiler au roi Ghilpéric, et Leudaste, après une enquête, fut destitué. Dès lors, il voua une haine mortelle à l'évêque qui l'avait fait chasser et à Frédégonde qui ne l'avait pas soutenu. Il combina un plan pour les perdre tous deux; il se concerta avec un prêtre, Rikulf, qui ambitionnait la place de Grégoire, et avec un sous-diacre du même nom qui ambitionnait autre chose, puis alla trouver Chilpéric et accusa l'évêque de vouloir livrer Tours au roi d'Austrasie et de répandre sur Frédégonde des bruits injurieux. La colère du roi fut extrême à cette double révélation. Il exigea que Leudaste produisit des témoins. L'ancien comte désigna deux amis de Grégoire qui parleraient, disait-il, si on les mettait à la torture, et le sous-diacre Rikulf qui parlerait sans cela.

Leudaste espérait que Ghilpéric mettrait dans cette affaire tout l'emportement de sa passion barbare, et que, content de son seul témoignage et de celui du diacre Rikulf, sans plus ample informé, il chasserait Frédégonde et tiendrait l'évêque en disgrâce. Mais, entre Frédégonde et Ghilpéric, il y avait des liens d'affection et de crimes qu'il n'était pas facile de briser. Instruite de l'accusation formée contre elle, elle eut assez d'empire sur Ghilpéric pour obtenir que tout fût examiné avec calme et lenteur. Elle se sentait un ennemi et voulait le trouver. Un synode de tous les évêquès de Neustrie fut convoqué au domaine royal de Braine pour juger Grégoire.

Quand le synode s'ouvrit, toute la population gallo-romaine des environs accourut, témoignant sa sympathie pour l'évêque; les Francs eux-mêmes le saluaient avec respect. Berthramn , évêque de Bordeaux, exposa les faits de la cause; et, interpellant Grégoire, le requit de déclarer s'il était vrai qu'il eût proféré des imputations contraires a l'honneur de la reine, « En vérité, je n'ai rien dit de cela, » répondit l'évêque de Tours.

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« Le léger murmure de satisfaction que ces paroles excitèrent dans l'assemblée, se traduisit au dehors en trépignements et en clameurs. Malgré la présence du roi, les vassaux francs, étrangers à l'idée que se faisaient les Romains de la majesté royale et de la sainteté des audiences judiciaires, intervinrent tout à coup dans le débat par des exclamations empreintes d'une rude liberté de, langage. « Pourquoi impute-t-on de pareilles c choses à un prêtre de Dieu ? — D'où vient que le roi poursuit e une semblable affaire? — Est-ce que Tévêque est capable de « tenir des propos de cette espèce, même sur le compte d'un « esclave? Ah! Seigneur Dieu, prête secours à ton serviteur. » A ces cris d'opposition, le roi se leva, mais sans colère, et comme habitué de longue main à la brutale franchise de ses leudes. Élevant la voix pour que la foule du dehors entendit son apologie, il dit à l'assemblée : a L'imputation dirigée o contre ma femme est un outrage pour moi; j'ai dû le ressen- « tir. Si vous trouvez bon qu'on produise des témoins à la « charge de l'évôque, les voilà ici présents; mais, s'il vous « semble que cela ne doive pas se faire, et qu'il faille s'en re- « mettre à la bonne foi de l'évêque, dites-le; j'écouterai vo- « lontiers ce que vous aurez ordonné. »

« Les évêques, ravis et un peu étonnés de cette modération et de cette docilité duroiChilpéric, lui permirent aussitôt de faire comparaître les témoins à charge dont il annonçait la présence ; mais il n'en put présenter qu'un seul, le sous-diacre Rikulf. Les deux amis de Grégoire, désignés par Leudaste, persistaient à dire qu'ils n'avaient rien à déclarer. Quant à Leudaste, profitant de sa liberté et du désordre qui présidait à l'instruction de cette procédure, non-seulement il n'était point venu à l'audience, mais de plus il avait eu la précaution de s'éloigner du théâtre des débats. Rikulf, audacieux jusqu'au bout, se mit en devoir de parler; mais les membres du synode l'arrêtèrent, en s'écriant de toutes parts: « Un clerc de rang inférieur ne peut être cru « en justice contre un évêque. » (Augustin Thierry.)

La preuve testimoniale ainsi écartée, il ne restait plus qu'à s'en tenir à la parole et au serment de l'accusé ; le roi, fidèle à sa promesse, n'objecta rien pour le fond, mais il chicana sur la forme ; soit par un caprice d'imagination, soit que de vagues souvenirs de quelque vieille superstition germanique lui revinssent à l'esprit sous des formes chrétiennes, il voulut que la justification de l'évêque Grégoire fût accompagnée d'actesétran.gers et capables de la faire ressembler à une sorte d'épreuve

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magique. Il exigea que l'évôque dit la messe trois fois de suite à trois autels différents, et qu'à l'issue de chaque messe, debout sur les degrés de l'autel, il jurât qu'il n'avait point tenu les propos qu'on lui attribuait.

Les trois messes furent dites, et les trois serments prêtés sur trois autels, a Aussitôt après, le concile rentra en séance; Chilpéric avait déjà repris sa place, le président de l'assemblée resta debout et dit avec une gravité majestueuse : « 0 roi, o l'évôque a accompli toutes les choses qui lui avaient été a prescrites ; son innocence est prouvée ; et maintenant qu'a- « vons-nous à faire? Il nous reste à te priver de la communion « chrétienne, toi et Berthramn, l'accusateur d'un de ses frères.» Frappé de cette sentence inattendue, le roi changea de visage, et de l'air confus d'un écolier qui rejette sa faute sur des complices, il répondit : « Mais je n'ai raconté autre chose que ce que j'avais entendu dire. — Qui est-ce qui l'a dit le premier? répliqua le président du concile d'un ton d'autorité plus absolue.—C'est de Leudaste que j'ai tout appris, a dit le roi encore ému d'avoir entendu retentir à ses oreilles le terrible mot d'excommunication.

L'ordre fut donné sur-le-champ d'amener Leudaste à la barre de l'assemblée, mais on ne le trouva ni dans le palais ni aux environs; il s'était esquivé prudemment. Les évêques. résolurent de procéder contre lui par contumace, et de le déclarer excommunié. Quand la délibération fut close, le président du synode se leva et prononça l'anathème selon les formules consacrées :

« Par le jugement du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en vertu de la puissance accordée aux apôtres et aux successeurs des apôtres de délier et de lier dans le ciel et sur la terre, tous ensemble nous décrétons que Leudaste, semeur de scandale, accusateur de la reine, faux dénonciateur d'un évêque, attendu qu'il s'est soustrait à l'audience pour échapper à son jugement, sera désormais séparé du giron de la sainte mère Église et exclu de toute communion chrétienne. Dans la vie présente et dans la vie à venir, que nul chrétien ne lui dise salut et ne lui administre la sainte communion du corps et du sang de Jésus- Christ; que personne ne lui fasse compagnie, ne le reçoive dans sa maison, ne traite avec lui d'aucune affaire, ne buive, ne mange, ne converse avec lui, à moins que ce. ne soit pour l'engager à se repentir ; qu'il soit maudit de Dieu le Père, qui a créé l'homme ; qu'il soit maudit de Dieu le Fils, qui a souf-

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fert pour l'homme ; qu'il soit maudit de l'Esprit-Saint, qui se répand sur nous au baptême ; qu'il soit maudit de tous les saints, qui, depuis le commencement du monde, ont trouvé grâce devant Dieu ; qu'il soit maudit partout où il se trouvera, à la maison ou aux champs, sur la grande route ou dans le sentier ; qu'il soit maudit vivant et mourant, dans la veille et dans le sommeil, dans le travail et dans le repos; qu'il soit maudit dans toutes les forces et les organes de son corps ; qu'il soit maudit dans toute la charpente de ses membres, et que, du sommet de la tête à la plante des pieds, il n'y ait pas sur lui la moindre place qui reste saine ; qu'il soit livré au supplice avec Dathan et Abiron, avec ceux qui ont dit au Seigneur : « Retire-toi de nous, * et de même que le feu s'éteint dans l'eau, qu'ainsi sa lumière s'éteigne pour jamais, à moins qu'il ne se repente et vienne donner satisfaction, » A ces derniers mots, tous les membres de l'assemblée qui avaient écouté jusque-là dans un silence de recueillement, élevèrent ensemble la voix et crièrent à plusieurs reprises : « Amen, que cela soit, qu'il soit anathème ! Amen, amen ! »

Ensuite on passa au jugement de Rikulf, qui fut condamné à mort. Sur la prière de Grégoire, Chilpéric lui fit grâce de la vie, mais, avant de le laisser sortir de ses mains, Frédégonde le fit affreusement torturer, a Je ne crois pas, dit l'évêque de Tours, qu'aucune chose inanimée, qu'aucun métal eût pu résister à tous les coups dont ce pauvre malheureux fut meurtri. » Depuis la troisième heure du jour jusqu'à la neuvième, il resta suspendu à un arbre et les mains liées derrière le dos ; à la neuvième, on le détacha et on l'étendit sur un chevalet, où il fut fouetté de bâtons, de verges et de courroies mises en double ; et cela, non par un ou deux hommes, mais tant qu'il en pouvait approcher de ses misérables membres, tous se mettaient à l'œuvre et frappaient.

Au milieu de ces tortures, Rikulf avoua toute l'intrigue : ils avaient espéré faire renvoyer la reine et ses deux fils pour que Glovis, fils ainé de Chilpéric, héritât du trône ; alors Leudaste eût été fait duc et le premier dans l'État après le roi. On a vu que Frédégonde s'était souvenue de l'ambition que Leudaste avait eue pour le fils de son époux.

Cependant Leudaste fuyait déguisé. Il put arriver à Tours avant qu'on y connût la sentence portée contre lui ; il enleva ses richesses et se retira dans le Berry, qui appartenait au roi Gontran. Mais, au premier village où il passa, la vue de ces

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lourds chariots tenta la cupidité des habitants. Le juge du canton se mit à leur tête, et tout fut pris. A quelque temps de là, il faillit lui-même tomber aux mains de soldats qui le cherchaient, et n'eut d'autre ressource que de gagner l'asile de saint Hilaire de Poitiers. Après la joie de se trouver enfin en sûreté, vint l'ennui de cette retraite dans le saint lieu. Mais beaucoup de proscrits s'y trouvaient avec lui. Il les organisa en bandes qui de temps à autre couraient la ville, pillaient une ou deux maisons, puis revenaient jouir dans le temple du fruit de leurs rapines. Alors c'étaient de scandaleuses orgies, des jeux, des blasphèmes et des querelles. On le chassa enfin comme indigne de la protection du saint.

Il disparut pendant deux ans, jusqu'à ce que les amis qu'il avait à la cour de Neustrie eussent obtenu du roi et des évêques la permission pour lui de rentrer dans sa maison de Tours. Mais Leudaste n'était pas homme à tirer leçon de l'expérience. Ce retour de fortune ne lui parut pas assez complet, et il alla à la cour de Neustrie pour obtenir de rentrer dans les bonnes grâces du roi. Chilpéric l'évita quelque temps; puis, cédant aux instances, consentit à le recevoir, mais l'avertit d'agir avec prudence vis-à-vis de la reine. L'avis était bon ; Leudaste n'en tint compte. Un dimanche que le roi et la reine assistaient ensemble à la messe, dans la cathédrale de Paris, Leudaste se rendit à l'église, traversa de l'air le moins timide la foule qui entourait le siège royal, et, se prosternant aux pieds de Frédégonde, qui était loin de s'attendre à le voir, il la supplia de lui pardonner.

• A cette subite apparition d'un homme qu'elle haïssait mortellement et qui lui semblait venir là moins pour l'implorer que pour braver sa colère, la reine fut saisie du plus violent accès de dépit. La rougeur lui monta au front, des larmes coulèrent sur ses joues, et, jetant vers son mari, immobile à côté d'elle, un regard amèrement dédaigneux , elle s'écria : c Puisqu'il ne me reste pas de fils sur qui je puisse me report ser du soin de poursuivre mes injures, c'est à toi, Seigneur « Jésus, que j'en remets la poursuite ! » Puis, comme pour faire un dernier appel à la conscience de celui dont le devoir était de la protéger, elle se jeta aux pieds du roi, en disant avec une expression de vive douleur et de dignité blessée : « Malheur à moi qui vois mon ennemi et qui ne peux rien « contre lui ! »

Le roi ordonna que Leudaste fût chassé de l'église. Au lieu

ÉTAT DE LA GAULE AU VT SIÈCLE

de fuir en toute hâte, il se dit que cette colère de la reine passerait avec quelques présents, et il s'arrêta dans les boutiques qui touchaient à l'église pour lui choisir étoffes et bijoux. Il y était encore quand la reine sortit du temple ; elle le vit, et, à peine rentrée au palais, elle dépêcha quelques-uns de ses gens pour s'assurer de sa personne. Il en blessa un, et quoique gravement atteint lui-même d'un coup d'épée à la tête, il s'enfuit ; en passant par le pont de la Cité, il fit un faux pas, tomba, se cassa la jambe et fut saisi. Le roi et la reine délibérèrent longtemps pour trouver un supplice à leur gré. Affaibli par le sang qu'il avait perdu, il n'aurait pu supporter de longues tortures. Ils appelèrent d'habiles médecins, afin qu'on lui rendit un corps capable de souffrir ; mais la gangrène se mit dans ses blessures. Quand Frédégonde l'apprit, elle le fit arracher de son lit, étendre sur le pavé, la nuque du cou appuyée contre une énorme barre de fer, puis un homme armé d'un autre barreau l'en frappa sur la gorge, jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir.

On voit par ce récit que, malgré la différence d'origine t un Romain, même un serf, grâce à l'universelle désorganisation, pouvait prendre rang parmi les nobles francs ; que les évêques avaient une place' considérable dans cette société, et que l'É- * glise payait quelquefois bien cher l'asile qu'elle offrait dans ses temples à tous les proscrits, par les scandales qu'ils y causaient ; surtout on voit Frédégonde avec ses haines implacables. J'aurais voulu montrer encore Ghilpéric lisant à Grégoire de Tours ses vers qui trébuchent sur leurs pieds, ou discutant avec lui sur la Trinité, essayant d'introduire de nouvelles lettres dans l'alphabet romain pour rendre les sons gutturaux de l'allemand, et tremblant devant sa femme, tremblant devant ses soldats, qui pillent, partout où ils passent, ami ou ennemi ; mais ce récit n'est déjà que trop long.

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