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CHAPITRE X

CLOTAIRE II ET DAGOBERT, SEULS ROIS DES FRANCS, ANARCHIE > APRÈS EUX (613-687).

Clotaire II, seul roi (613-698) : Constitution perpétuelle de 615. — Par la mort de Brunehaut et des enfants de Thierry II, le fils de Frédégonde était enfin seul roi ; l'héritage de Glovis était encore une fois réuni ; il le semblait du moins. Les maires du palais de Burgondie et d'Austrasie venaient de faire jurer au roi qu'il ne les dépouillerait pas de leurs fonctions, et qu'il n'interviendrait pas dans l'élection à cette charge, exclusivement réservée aux leudes. — Il y eut cependant un effort considérable fait en 615 pour organiser cette société. Soixante-dix-neuf évêques se réunirent à Paris avec les leudes des trois royaumes, et le roi sanctionna, par un édit * ou constitution perpétuelle, les décisions de cette assemblée. L'élection des évêques était réservée au clergé et au peuple des diocèses, le roi n'ayant que le droit de confirmer l'élection, après quoi le métropolitain consacrait l'élu ; le clerc n'était justiciable que de son évêque ; les impôts directs établis par Chilpéric, Frédégonde et Brunehaut, étaient abolis ; mais les péages sur les routes et les droits à l'entrée des villes subsistaient; les juges des comtés devaient toujours être pris parmi les propriétaires du pays : mesure extrêmement favorable à l'aristocratie, car les grands propriétaires se trouvaient investis du pouvoir judiciaire, qui alors semblait réunir tous les . autres.

Bien des articles de cette constitution étaient dirigés contre la royauté au profit de la double aristocratie ecclésiastique et militaire qui se formait : « Le roi, y était-il dit, n'établira aucun nouvel impôt. 11 n'envahira pas la succession de ceux qui

t. Ouvrages à consulter : Chronique de Frédegaire; les Vies de Dagobert, de saint Léger et de Pépin le Vieux, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, par M. Guizqt. %

meurent intestats, et la laissera revenir à leurs légitimes héritiers. Il n'accordera plus d'autorisation pour enlever des monastères les riches veuves et les religieuses dont on voudrait s'approprier les biens par le mariage. Il restituera aux leudes tout ce qu'ils pourraient avoir perdu pendant les derniers troubles. Il ne recevra pas les appels des clercs et maintiendra l'entière indépendance des tribunaux ecclésiastiques. »

Les chroniqueurs ne savent rien du règne de Clotaire II, qu'ils représentent pourtant comme doux et bon envers tout le monde, savant dans les lettres, craignant Dieu, magnifique protecteur des églises, des prêtres et des pauvres ; se livrant seulement avec trop d'ardeur à la chasse et au plaisir, à cause de quoi il fut blâmé par ses leudes. Est-ce à dire que le barbare ait disparu? « Les Saxons s'étant révoltés, dit un autre chroniqueur, iMes dompta si pleinement par les armes, qu'il fit périr tous les mâles de cette race, dont la taille surpassait la longueur de son épée ; il voulait que le souvenir toujours vivant de cette mortelle épée étouffât l'audace de leurs enfants. » Voilà une bien fière conduite. Mais il y a quelque raison de croire que cette épée de Clotaire II n'était pas si terrible.

En 622 , Clotaire II donna son fils Dagobert pour roi aux Austrasiens, sous la direction du maire Pépin de Landen ÔTT Pépin le Vieux, et de saint Arnoulf, évêque de Metz. Ces deux personnages, ancêtres de la maison Carlovingienne, étaient rapprochés par le mariage de leurs enfants : Anségise, fils d'Arnoulf, avait épousé une fille de Pépin de Landen, et de cette union naquit Pépin d'Héristal.

Daçoberf, seul roi (6*3-638) : Apogée de la grandeur de* Francs mérovingiens. — Dagobert, qui succéda à son père, en 628, fut le plus puissant et est resté le plus populaire des rois mérovingiens, c Prince terrible, dit son biographe, envers les rebelles et les perfides, tenant fermement le sceptre royal, et s'élevant comme un lion contre les factieux. 9 Sous lui, les Vascons ou Basques, qui habitaient au sud de la Garonne, furent vaincus et promirent une obéissance qui ne sera, il est vrai, qu'illusoire. Judicaêl, duc des Bretons, vint à la villa royale de Clichy faire acte de soumission. Au delà du Rhin, la plus grande partie des Frisons et des Saxons payait le tribut, et les Thuringiens, les Alamans, les Bavarois recevaient docilement les ordres du roi. L'empire des Francs s'étendait donc du Wéser aux Pyrénées, et de l'Océan i 8

occidental aux frontières de la Bohême. Aussi Dagobert apparait-il comme chef de tous les barbares établis dans les provinces de l'ancien empire d'Occident. Il était Pallié des empereurs de Constantinople , et on le voit intervenir dans les affaires des Visigoths d'Espagne, auxquels il donna un roi ; dans celles des Lombards d'Italie, qu'il força de respecter leur reine Gondeberge, sa parente, et d'attaquer les Vénèdes, ses ennemis. Enfin, ce fut sur la terre des Francs que les Bulgares fugitifs vinrent chercher un asile.

A l'intérieur, Dagobert s'appliqua à rendre bonne justice.

Crypte de Saint-Denis'.

Il visitait lui-même ses royaumes pour réprimer les désordres. « Sa venue, dit Frédégaire, frappait de terreur les évêques et les grands, mais elle comblait les pauvres de joie. » Il fit écrire les lois des peuples barbares, ses sujets, et reprit

I. Cette crypte est placée sous le chœur. Les chapelles du rond-point sont du temps de Suger; certaines parties sont même d'une époque antérieure. Le plus ancien monument, celui de Clovis, n'est que de la fin du douzième siècle ou du commencement du treizième. Les premiers qui soient contemporains des personnages dont ils portent le nom, datent du règne de saint Louis. En 1793, ces sépultures royales furent violées, et ce qu'elles renfermaient détruit. ' H

môme aux églises et aux couvents grand nombre de domaines usurpés sur le fisc royal. Néanmoins, il était libéral envers le clergé. Il fit abandon à saint Martin de l'impôt dû par la cité de Tours, et au monastère de Wissembourg d'une partie de la basse Alsace, dont les habitants ne payèrent plus le tribut qu'à l'abbé. L'impôt ira ainsi se transformant de plus en plus en cens privé, et, pendant toute la période féodale, il n'y aura pas d'impositions publiques.

Dagobert fonda l'abbaye de Saint-Denis, où la plupart des rois de France après lui furent enterrés, il encouragea le peu d'arts qui restaient encore et montra un luxe que n'avaient point connu ses farouches prédécesseurs. Sa mollesse l'a fait surnommer le Salomon des Francs. Le nom de l'orfèvre saint Kloi, son ministre, est resté attaché au sien.

Symptômes d'une décadence prochaine. — Le règne de Dagobert, qui fut comme un temps de repos entre la période des conquêtes et celle de la décadence, vit aussi commencer les revers. Ce prince fut contraint de céder la plus grande partie de l'Aquitaine à son frère Charibert. Dix mille familles bulgares s'étant réfugiées en Bavière, il ne sut s'en

i>arrasser qu'en les faisant égorger. Les Vénèdes, établis dans la Bohême et la Moravie, avaient pillé les marchands francs et refusaient réparation. Dagobert fit marcher une armée austrasienne contre eux ; elle fut battue et ils ravagèrent impunément la Thuringe. De son vivant, mais surtout après sa mort, les défections se multiplièrent. Alors les Saxons refusèrent le tribut, les Thuringiens se révoltèrent, les Frisons se donnèrent un duc, les Bavarois et les Alamans ne prêtèrent plus qu'une obéissance purement nominale. Dans l'intérieur même de la Gaule, la domination franque recula jusqu'à la Loire. Les chefs nationaux des Gascons et des Aquitains régneront dans le bassin de la Garonne. La Bourgogne méridionale se donnera également des chefs indigènes ; et dans les provinces qui leur resteront fidèles, les rois trouveront à côté d'eux des officiers tout-puissants qui les dépouilleront de leur autorité.

E,es maires du palais. — Il a déjà été question (p. 122) de ces officiers, qui, d'abord simples juges de toutes les querelles qui éclataient dans le palais du roi, devinrent peu à peu les chefs des leudes, c'est-à-dire de l'aristocratie, et en même temps les principaux ministres des rois. En 613, quand les grands livrèrent Brunehaut au fils de Frédégonde, les maires

du palais eurent soin de stipuler pour eux-mêmes. « Varnachaire, dit le chroniqueur de ce temps (Frédégaire), fut institué maire du palais de Bourgogne et reçut du roi le serment de n'être jamais dégradé. Radon dans F Austrasie et Gondelaud en Neustrie eurent la même charge. » Non-seulement la mairie devient un office viager, mais elle va devenir, en Austrasie au moins, héréditaire, de sorte que les fonctions de la royauté seront, d'un côté, entre les mains du maire, et le titre, de l'autre, entre celles du roi.

lies fils de Dagobert (638-656). — Quand Dagobert mourut (638), ses deux fils étaient encore enfants; l'un, Sigebert III, régna en Austrasie sous la tutelle du maire Pépin de Landen; l'autre, Glovis II, sous celle d'Erkinoald en Neustrie et de Flaochat en Bourgogne. Sigebert mourut en 656, et Grimoald, fils et successeur de Pépin dans la mairie d' Austrasie, se crut assez assuré de l'appui des grands pour faire roi son propre fils. Il fit transporter en Irlande, où on l'enferma dans un monastère, l'enfant de trois ans, Dagobert, qui eût dû recueillir l'héritage de Sigebert II, et produisit un prétendu testament, par lequel le roi mort adoptait pour fils et instituait comme héritier du royaume le fils de Grimoald. Le sang des Mérovingiens était encore respecté. Glovis II renversa l'usurpateur et réunit toute la monarchie (656); mais il mourut la même année.

Une légende s'attache à son nom, celle des énervés de Jumiéges. Glovis II, dit-elle, vainqueur de ses deux fils révoltés contre lui, les énerva « en leur faisant brûler les jarrets. » Ce supplice ne les tua pas. Mais dès lors étiolés, sans force, ils languirent sous les yeux de leur père, que les remords et la honte saisirent. Un jour il les fit placer en un bateau sur la Seine et les abandonna au courant, remettant à Dieu de les conduire. Le courant les porta jusqu'à la presqu'île où saint Philibert venait de fonder le monastère de Jumiéges. Les moines recueillirent les énervés et montrèrent longtemps leur tombeau. C'est le symbole de cette race mérovingienne, étiolée et caduque avant l'âge, que l'Église va recevoir et garder.

Le maire Ébroïn (657-681) f sa lutte contre les grands et contre l'Austrasie, saint Léger. — Le plus âgé des trois fils de Glovis II avait quatre ans. Le maire Erkinoald laissa la royauté indivise entre eux. Glotaire III, l'ainé, parut régner sous la tutelle de sa mère, la reine Bathilde, esclave anglo-saxonne que des pirates étaient venus vendre sur

les côtes du pays des Francs. Bathilde n'oublia pas son origine, et durant les dix années de son pouvoir, elle s'efforça d'adoucir la condition des esclaves et des pauvres. Mais les grands se lassèrent de cette autorité d'une femme qu'ils trouvaient toujours entourée d'évôques. En 664, ils égorgèrent son principal

Abbaye de Jumiéges *.

conseiller, l'évêque de Paris, et Bathilde se retira dans le monastère de Chelles* qu'elle avait bâti.

1. L'abbaye de Saint-Philibert fut renversée par les Northmans, puis rebâtie par Guillaume Longue-Êpée et Richard II, ducs de Normandie. Elle devint alors une des plus riches, et, à cause de son école, une des plus célèbres de France. Il n'en reste aujourd'hui que de fort belles ruines. Ronsard a raconté dans sa Franciade l'histoire des énervés, dont les principaux traits étaient sculptés sur les murs de l'abbaye. Mais cette légende ne date peut-être que du dixième siècle. Guillaume de Jumiéges n'en parle même pas.

2. Cette abbaye, qui, rebâtie au treizième siècle, était très-considérable et très-riche, n'existe plus. On montre à Chelles. dans l'église de Saint-André, les reliques de sainte Bathilde et le chef de saint Éloy.

Erkinoald était mort en 659; Ébroïn avait eu sa place. C'était un ambitieux plein de talent qui se proposa de relever la royauté dont il disposait, puisqu'il n'y avait alors que des enfants sur le trône : Clotaire III, en Neustrie et en Bourgogne, et, depuis 660, Childéric II, en Austrasie. Les leudes avaient ce qu'ils désiraient: des rois sans pouvoir. L'aristocratie, c'est-à-dire l'anarchie, triomphait. Ébroïn entreprit de mettre un terme à cette turbulence des grands : il exila les uns, dépouilla les autres, en fit périr beaucoup, et, avec un remarquable esprit de gouvernement, refusa de donner les charges de ducs et de comtes à ceux qui possédaient de grands biens dans les provinces dont ils demandaient le commandement.

A la mort de Clotaire III, en 670, au lieu de convoquer au moins les principaux de la nation pour proclamer un nouveau roi, il plaça sur le trône, de sa seule autorité, un troisième fils de Clovis II, Thierry III. Ainsi la charge de maire du palais, que les grands avaient portée si haut, pour s'en faire au besoin une arme contre la royauté, se tournait contre eux, et Ébroïn reprenait les desseins de Brunehaut contre l'aristocratie franque. Celle-ci n'était pas disposée à descendre du rang où elle s'était placée. Dans les trois royaumes, leudes et évêques s'armèrent contre Ébroïn, sous la direction de Léger, évoque d'Autun. Surpris par une agression soudaine, il n'eut le temps ni de se défendre, ni de fuir. Le maire et son roi furent arrêtés, tonsurés, enfermés comme moines, Thierry a Saint-Denis, Ébroïn au monastère de Luxeuil; Childéric II d'Austrasie fut seul roi (670).

Mais la querelle recommença bientôt entre eux et leur nouveau roi ; saint Léger, accusé de trop de complaisance pour les grands, fut enfermé au môme lieu qui servait de prison ;i Ébroïn. Les deux ennemis se réconcilièrent pour un moment. La mort de Childéric II, tué avec sa femme et son fils par un noble neustrien qu'il avait fait battre de verges, leur ouvrit les portes du cloître de Luxeuil (673). Il y eut alors une telle confusion « qu'on crut que la venue de l'Antéchrist était proche. » Ébroïn, comme le plus habile, réussit le premier à dégager de ce chaos son pouvoir. Il recommença la lutte au nom d'un fils supposé de Clotaire III, Clovis, battit les leudes, fit crever les yeux à Léger, plus tard le fit décapiter, ce qui valut à l'évêque le titre de saint (678), puis, abandonnant son faux roi, reprit Thierry III.

Ébroïn avait dompté l'aristocratie en Neustrie et en Bourgogne. Mais celle 'd'Austrasie n'était pas si facile à abattre. Après la mort violente de Dagobert II, assassiné en 679, les grands d'Austrasie renonçant à des rois qui ne savaient pas les défendre, ou qui les opprimaient, avaient donné à leur maire v Martin, et à son cousin Pépin d'Héristal, tous deux petits-fils de Pépin de Landen et de Tévôque Ârnoulf, le titre de ducs des Francs. Nombre de leudes neustriens avaient fui en Austrasie. Une armée sortit, en 680 de ce pays pour attaquer Ébroïn, mais elle fut défaite à Leucofao en Laonnais, et Martin, attiré à une conférence, fut tué en trahison par Ébroïn. Le maire du palais de Neustrie fut lui-môme assassiné Tannée suivante, et avec lui tomba le dernier défenseur de la royauté mérovingienne.

Bataille de Teslry (68?), chute Irrémédiable des rois de la première race et de» Francs nenstrieni, prépondérance des Francs austrasiens ou rlpuaires. — Berthaire, qui voulut continuer l'œuvre d'Ébroïn, n'avait ni son énergie ni ses talents. Quand Pépin lui demanda le rappel des leudes neustriens réfugiés en Austrasie , il répondit bien qu'il irait les chercher lui-même, et il entraîna à sa suite une armée nombreuse; mais la France romaine, comme on commençait à appeler la Neustrie, fut vaincue à Testry (près de Péronne), par la France teutonique. Cette bataille mit réelle- * ment fin à la première dynastie des rois francs. Car si les rois mérovingiens portèrent encore ce titre jusqu'en 752, ce fut sans y joindre môme une ombre du pouvoir. Dans cet espace de soixante-cinq ans, aucune réclamation ne s'éleva en faveur de cette race abâtardie, qui semble même avoir peine à vivre. Presque tous meurent adolescents. Ceux qui atteignent trente ans sont des vieillards, et l'on s'étonne de les voir arriver à ce grand âge.

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