XIV PRÉFACE
Un ennemi jusqu'alors invincible s'approche : l'islamisme, parti du fond de l'Arabie, s'est étendu, en moins d'un siècle, du Gange aux Pyrénées. Il veut abaisser encore cette barrière. Ses rapides cavaliers passent la Garonne, franchissent la Loire; c'en est fait de l'Europe chrétienne. Les Francs arrêtent ce fougueux élan et rejettent par de là les monts l'invasion brisée et depuis ce jour impuissante.
La papauté , récemment affranchie de la suprématie des empereurs byzantins, était menacée de retomber sous celle des rois lombards. Il n'était pas bon, en un temps où toutes les questions allaient être des questions religieuses, où la société entrait et s'enfermait dans l'Église, où les peuples s'inclinaient avec une docile obéissance devant toute parole descendue de la chaire de saint Pierre , il n'était pas bon que le chef de la chrétienté courût le risque, en n'ayant pas l'indépendance politique, de devenir entre les mains d'un prince un instrument d'oppression. Pépin et Gharlemagne préparèrent son indépendance temporelle.
Le monde barbare flottait vague , indécis , s'abandonnant sans règle aux influences multiples qui agissaient sur lui , sans vie commune , par conséquent sans force et sans durée. Charlemagne le prend dans ses puissantes mains, le façonne, l'organise, et sur cette masse réfractaire cherche à répandre le souffle de vie. Il constitue l'Europe germanique et chrétienne , et , en plaçant à Rome son point d'appui, il montre que c'est sur la civilisation antique épurée et transformée par le christianisme qu'il faut s'appuyer. Il relève, pour le malheur de l'Italie, l'empire d'Occident; mais il crée l'Allemagne qui avant lui n'était pas, et il attache a la France cette suprématie européenne que les Mérovingiens lui avaient fait un instant entrevoir et qu'elle n depuis tant de fois exercée.
PRÉFACE
Gharlemagne meurt; son œuvre se brise : est-il mort tout entier? Non, car sa grande image plane au-dessus des temps féodaux , comme le génie de Tordre invitant sans cesse les peuples à sortir du chaos pour chercher Punion sous un chef glorieux et fort. Combien le souvenir du grand empereur n'a-t-il pas aidé les rois à reconstituer leur pouvoir et l'État ï
Sous Gharlemagne, presque toute PKurope chrétienne était le pays des Francs, et les vieilles provinces du nordest de la Gaule le centre de leur empire. Mais son successeur laisse tomber de sa tête cette couronne trop lourde. L'empire se divise en royaumes, les royaumes à leur tour se démembrent, la France, ramenée des bords du Rhin derrière la Meuse , n'est plus qu'un confus pêle-mêle de petits États indépendants; les ténèbres redescendent sur le monde. Quand elles se dissipent, une société nouvelle apparaît : la société féodale. Là est le vrai point de départ de la civilisation moderne , et ce point est surtout en France.
La révolution féodale, sans nul doute, fut générale dans l'Europe germanique, mais c'est en France qu'elle se précisa davantage. C'est la féodalité française qui s'implanta en Angleterre avec Guillaume le Bâtard ; dans l'Italie méridionale , avec Robert Guiscard ; dans le Portugal , avec Henri de Bourgogne; à la Terre-Sainte, avec Godefroy de Bouillon. Ce sont les seigneurs français qui rédigèrent la vraie charte de féodalité, les assises de Jérusalem; qui créèrent les tournois, les ordres militaires, la chevalerie et le blason ; qui imaginèrent cet idéal de courage, de pureté, de dévouement et de galanterie dont il est resté dans les mœurs modernes des traces ineffaçables. C'est en France , on un mot, que la féodalité et la chevalerie, ou la société aristocratique, ont eu leur plus haute expression, ainsi que la monarchie absolue l'aura plus lard , et pius tard encore