‹ Histoire de FranceChapitre 31 sur 82 · PAR LE SOULÈVEMENT DES PEUPLES · texte numérisé non relu

PAR LE SOULÈVEMENT DES PEUPLES

de recueillement religieux qui prouve que les peuples étaient venus à cette lutte suprême, comme pour un jugement de Dieu. « Tout espoir de paix étant enlevé, dit un historien de ce temps, Nithard, petit-fils lui-même de Gharlemagne, Louis et Charles firent dire à Lothaire qu'il sût que le lendemain même, à la deuxième heure du jour , ils en viendraient au jugement du Dieu tout-puissant. Lothaire, selon sa coutume, traita insolemment les envoyés et répondit qu'on verrait bien ce qu'il savait faire. Au point du jour, Louis et Charles levèrent leur camp, et occupèrent, avec le tiers de leur armée, le sommet d'une hauteur voisine du camp de Lothaire et attendirent son arrivée. Alors un grand et rude combat s'engagea sur les bords d'une petite rivière. Lothaire, vaincu, tourna le dos avec tous les siens. Après l'action Louis et Charles délibérèrent sur ce qu'on devait faire des fuyards. Les deux rois, prenant pitié de leur frère et de son peuple, étaient d'avis de leur témoigner en cette occasion la miséricorde de Dieu. Le reste de l'armée y ayant consenti, tous cessèrent de combattre et rentrèrent dans leur camp vers le milieu du jour. Le lendemain, qui était un dimanche, après la célébration de la messe, ils enterrèrent également amis et ennemis, et soignèrent également tous les blessés, selon leur pouvoir. Ensuite les rois et l'armée, affligés d'en être venus aux mains avec un frère et avec des chrétiens, interrogèrent les évêques sur ce qu'ils devaient faire.

a Tous les évêques se réunirent en concile, et il fut déclaré dans cette assemblée, qu'on avait combattu pour la seule justice, que le jugement de Dieu l'avait prouvé manifestement, et qu'ainsi quiconque avait pris part à l'affaire, soit par conseil, soit par action, comme instrument de la volonté de Dieu, était exempt de tout reproche. »

J'entre dans ces détails pour montrer l'influence que les évêques avaient prise et le caractère nouveau de ces guerres, où ne se trouve plus la férocité des Francs. Mais cet adoucissement des mœurs amène un affaiblissement du courage. Ces guerriers, au milieu desquels se tiennent des conciles, vont laisser quelques bandes de Northmans ravager impunément leur pays, comme des troupes deloups affamés devant qui toutfuirait.

Grâce aux sentiments chrétiens des vainqueurs , ou à la résistance des vaincus, plus grande que ne le dit l'historien, la bataille de Foiltanet fut peu décisive, et la guerre continua. Louis et Charles se rencontrèrent à Strasbourg pour

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resserrer leur union contre Lothaire, et se jurèrent alliance devant leurs soldats, l'un en langue tudesque ou allemande, l'autre en langue romaine ou française. Le serment de Strasbourg est le premier monument de notre langue formée de la combinaison, en quantités inégales, des trois idiomes celte, latin et allemand qui ont été parlés en Gaule, le latin primant de beaucoup les deux autres. Cette alliance fut célébrée par des fêtes militaires où Ton a voulu voir l'origine des tournois, mais qui font "plutôt songer aux brillantes fantasia de nos Arabes d'Algérie.

Il était donc bien évident que Louis et Charles avaient la ferme résolution de briser l'empire. Lothaire se décida à traiter. Cent dix commissaires parcoururent toutes les provinces et en dressèrent le tableau, afin qu'on pût en faire un partage équitable. Il fut accompli à Verdun (843). Les trois principaux peuples de l'empire, Germains, Gallo-Francs et Italiens, se séparèrent pour toujours, les premiers sous Louis, les seconds sous Charles, les troisièmes sous Lothaire. Le nom d'empereur, titre sans puissance, resta attaché à la possession de Rome et de l'Italie : seulement, pour rendre moins inégale la part de Lothaire, on lui abandonna une bande de territoire longue et étroite, qui alla de la Meuse au Rhin, de la Saône et du Rhône aux Alpes (Belgique, Lotharingie ou Lorraine, comté de Bourgogne, Dauphiné et Provence). ' Ce traité réduisait la Gaule d'un tiers et lui enlevait pour la première fois sa limite naturelle du Rhin et des Alpes : il pèse encore sur nous depuis mille ans. Les efforts de François Ier, de Henri II, de Richelieu, de Louis XIV et de la Révolution n'ont pu le déchirer tout à fait. Nous n'avons repris encore que la vallée du Rhône, la Lorraine, l'Alsace, et nous avons perdu la plus grande partie de la Flandre qu'il nous donnait. Charles le Chauve, qui signa cette convention fatale, fut donc, à vrai dire, le premier roi de la France moderne, comme Louis le Germanique fut le premier roi d'Allemagne; pour Lothaire, il continua le royaume d'Italie, qui devait tant de fois encore s'éteindre et renaître.

Ainsi, le déchirement était accompli. Quelques hommes d'un . esprit élevé portèrent le deuil de cette unité de l'Europe chrétienne que le traité de Verdun venait de dissoudre; il nous en reste un poétique témoignage dans les vers suivants de Florus, diacre de l'Église de Lyon :

« Un bel empire florissait sous un brillant diadème ; il n'y

avait qu'un prince et qu'un peuple ; toutes les villes avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles fréquents; les jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints, et l'esprit des enfants se formait à l'étude des lettres. L'amour d'un côté, de l'autre la crainte, maintenaient partout le bon accord : aussi la nation franque brillait-elle aux yeux du monde entier. Les royaumes étrangers, les Grecs, les barbares et le sénat du Latium lui adressaient des ambassades. La raee de Romulus , Rome elle-même, la mère des royaumes, s'était soumise à cette nation. C'était là que son chef, soutenu de l'appui du Christ, avait reçu le diadème par le don apostolique. Heureux s'il eût connu son bonheur, l'empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clef du ciel pour fondateur! Déchue maintenant, cette grande puissance a perdu à la fois son éclat et le nom d'empire; le royaume, naguère si bien uni, est divisé en trois lots, il n'y a plus personne qu'on puisse regarder comme empereur; au lieu de roi, on voit un roitelet, et au lieu de royaume un morceau de royaume. Le bien général est annulé, chacun s'occupe de ses intérêts, on songe à tout; Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur, habiles à se réunir, ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d'une telle division. 11 n'y a plus d'assemblée du peuple, plus de loi; c'est en vain qu'une ambassade arriverait là où il n'y a point de cour. Que vont devenir les peuples voisins du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô, tous anciennement unis par les liens de la concorde , maintenant que l'alliance est rompue ? Ils seront tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu fera-t-elie suivre tous ces maux? A peine est- il quelqu'un qui y songe avec effroi, qui médite sur ce qui se passe et s'en afflige. On se réjouit au milieu du déchirement de l'empire, et l'on appelle paix un ordre de choses qui n'offre aucun des biens de la paix. » /

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