DES LEUDES
Charles le Chauve (84=0-87?). Jusqu'à présent, nous avons fait l'histoire des Gaulois, des Gallo-Romains et des Francs ; à partir du traité de Verdun, nous commençons l'histoire des Français. La France, en effet, a reçu maintenant, sauf les Northmans qui, au reste, se montrent dé^à sur les côtes et ne s'y établiront qu'en petit nombre, toutes les races dont sa population s'est formée, et tous les éléments celtique, romain, chrétien, germanique , de la combinaison desquels sortira sa civilisation. Le mélange est môme déjà assez avancé pour qu'on ne distingue plus le Gallo-Romain du Franc, le civilisé du barbare. Tous ont mômes mœurs et à peu près môme langue. L'idiome français s'est montré officiellement au traité de Verdun ; le droit cesse d'être personnel et devient local ; les coutumes remplacent le code romain ou ceux des barbares; il n'y a guère d'esclaves, il y a peu d'hommes libres; on ne verra bientôt plus que des serfs et des seigneurs.
Mais cette France n'a plus l'étendue de la Gaule, le traité de Verdun l'a rejetée derrière l'Escaut et la Meuse, derrière la Saône et le Rhône ; et les populations établies à l'intérieur de ces étroites limites, les trouvent trop vastes encore : elles voudraient vivre à l'écart, pour elles-mêmes et non plus pour soutenir une vaste domination qui les écrase et qu'elles ne comprennent pas. L'empire de Charlemagne s'est brisé en trois royaumes, la France va se briser en principautés féodales, dont quelques-unes aspireront même à jouer le rôle d'Etats complètement indépendants. Les chefs des Basques et ceux des Bretors prendront le titre de roi.
Le fils de Judith et de Louis le Débonnaire , Charles le
1. Ouvrages à consulter : les Annales de Saint-Bertin ; Depping. Histoire des expéditions maritimes des Normands.
Chauve, roi de France depuis 8^0, n'était qu'un ambitieux vulgaire Le temps lui fut largement départi, comme il l'avait été à Gharlemagne, car il régna 37 ans ; il n'en sut rien faire. Les embarras, il est vrai, étaient grands. L'année même où l'on se battait pour et contre l'Empire, à Fontanet, Asnar, comte de Jacca, s'attribuait la souveraineté de la Navarre, et les Northmans brûlaient Rouen; en 8<»3, ils pillaient Nantes, Saintes et Bordeaux. Kn même temps, les Aquitains se soulevaient pour avoir un roi national ; les Bretons avaient trouvé le leur dans Noménoé que Charles faisait bien excommunier par ses évêques, mais qui battait ses lieutenants; la Septimanie avait son chef dans Bernard. Les Sarrasins et les pirates grecs ravageaient le midi, tandis que les Northmans dévastaient le nord et l'ouest; enfin pour combler la mesure de maux que ce siècle malheureux avait à porter, les Hongrois, successeurs des Huns et des Avares, vont arriver par l'est.
Les Northmaus. — Ces pirates redoutés étaient des hommes que la faim, la soif du pillage, l'amour des aventures, chassaient chaque année des stériles régions de la Norvège, delà Suède et du Danemark. En trois jours, un vent d'est amenait leurs barques à deux voiles aux bouches de Ja Seine. Chaque flotte obéissait à un konung ou roi. Mais il n'était roi que sur mer et dans le combat : car, a l'heure du festin, toute la troupe s'asseyait à la même table, et les cornes remplies de bière passaient de main en main sans qu'il y eût ni premier ni dernier. Le roi de mer était partout suivi avec fidélité et toujours obéi avec zèle, parce que toujours il était réputé le plus brave entre les braves, comme celui qui n'avait jamais dormi sous un toit de planches, qui n'avait jamais vidé la coupe auprès d'un foyer abrité.
a II savait gouverner le vaisseau comme un bon cavalier manie son cheval. A l'ascendant du courage et de Thabileté, se joignait pour lui l'empire que donnait la superstition ; il était initié à la science des runes. 11 connaissait les caractères mystérieux qui, gravés sur les épôes, devaient procurer la victoire, et ceux qui, inscrits à la poupe et sur les rames, devaient empêcher le naufrage. Égaux sous un pareil chef, supportant légèrement leur soumission volontaire et le poids de leur armure de mailles qu'ils se promettaient d'échanger pour un égal poids d'or, les pirates danois cheminaient gaiement sur la route des cyyfies, comme disent les vieilles poésies nationales. Tantôt ils côtoyaient la terre, et guettaient leur ennemi
dans les détroits, les baies et les petits mouillages, ce qui leur fit donner le nom de vikings ou enfants des anses; tantôt ils se lançaient à sa poursuite à travers l'Océan. Les violents orages des mers du nord dispersaient et brisaient leurs frêles navires; tous ne rejoignaient pas le vaisseau du chef au signal du ralliement; mais ceux qui survivaient à leurs compagnons naufragés n'en avaient ni moins de confiance, ni plus de souci; ils se riaient des vents et des flots qui n'avaient pu leùr nuire, c La force de la tempête, chantaient-ils, aide le bras de nos c rameurs; l'ouragan est à notre service; ils nous jettent où « nous voulons aller. » (Aug. Thierry.)
Souvent quelques-uns d'eux, au milieu du cliquetis des armes et à ia vue du sang, entraient dans une sorte de folie furieuse qui doublait leurs forces et les rendait insensibles aux blessures, comme s'ils eussent vu s'ouvrir à leurs yeux le palais de leur dieu Odin et les salles resplendissantes du Walhalla. D'autres affectaient dans les tortures une indomptable énergie, et chantaient, au milieu des bourreaux, leur chant de mort. Ainsi le fameux Lodbrog, plongé dans une fosse remplie de vipères, jetait fièrement à ses ennemis ces paroles :
« Nous avons combattu avec l'épée ! J'étais jeune encore quand, à l'orient, dans les détroits d'Eirar, nous avons creusé un fleuve de sang pour les loups et convié l'oiseau aux pieds jaunes à un large banquet de cadavres; la mer était rouge comme une blessure qui vient de s'ouvrir, et les corbeaux nageaient dans le sang.
« Nous avons combattu avec l'épée. J'ai vu, près d'Aienlane (Angleterre), d'innombrables cadavres charger le pont des vaisseaux; nous avons continué la bataille six jours entiers sans que l'ennemi succombât; le septième, au lever du soleil, nous célébrâmes la messe desépées, Valthiof fut forcé de plier sous nos armes.
« Nous avons combattu avec l'épée ! Des torrents de sang pleuvaient de nos armes à Partohyrth (Pesth) ; le vautour n'en trouva plus dans les cadavres ; l'arc résonnait et les flèches se plantaient dans les cottes de mailles ; la sueur coulait sur la lame des épées ; elles versaient du poison dans les blessures, et moissonnaient les guerriers comme le marteau d'Odin.
« Nous avons combattu avec l'épée ! La mort me saisit, la morsure des vipères a été profonde ; je sens leurs dents au fond de ma poitrine. Bientôt, j'espère, le glaive me vengera - dans le sang d'jElla. Mes fils frémiront à la nouvelle de ma
mort ; la colère leur rougira le visage ; d'aussi hardis guerriers ne prendront pas de repos avant de m'avoir vengé.
« Il faut finir, voici le Dysir qu'Odin m'envoie pour me conduire à son joyeux palais. Je m'en vais, avec les Ases, boire l'hydromel à la place d'honneur. Les heures de ma vie sont écoulées, et mon sourire brave la mort, *
Le fanatisme religieux se joignait au fanatisme guerrier; ils aimaient à verser le sang des prêtres et faisaient coucher leurs chevaux dans les églises. Quand ils avaient ravagé une terre chrétienne: <r Nous leur avons chanté, disaient-ils, la messe des lances; elle a commencé de grand matin, et elle a duré jusqu'à la nuit. » Charlemagne avait vu de loin ces terribles envahisseurs; sous Louis le Débonnaire, ils s'enhardirent, Quelques-uns s'établirent à demeure, en 836, dans l'Ile de Walcheren, et de là allèrent mettre à contribution les pays riverains de la Meuse et du Wahal. A partir de 843, on les voit arriver chaque année. Ils remontaient par l'embouchure des fleuves, par l'Escaut, la Somme, la Seine, la Loire et la Gironde, jusque dans l'intérieur du pays. Nombre de villes, même des plus importantes, comme Orléans et Paris, furent prises et pillées par eux, sans que Charles pût les défendre. Du Rhin à l'Adour, et de l'Océan aux Cévennes et aux Vosges, tout fut pillé. Ils prirent même l'habitude de ne plus retourner pendant l'hiver dans leur pays. Ils s'établirent à demeure dans l'ile d'Oyssel, au-dessus de Rouen , à Noirmoutiers, à l'embouchure de la Loire et dans le fleuve même, à l'ile Bière, près de Saint-Florent. C'était là qu'ils apportaient leui* butin, de là' qu'ils partaient pour des expéditions nouvelles. /\
ÉdU de Slersen — Les chroniqueurs, ne compre-
nant pas cette apathie de la nation des Francs, naguère si brave , et qui maintenant se laissait piller par quelques aventuriers, ne purent l'expliquer qu'en supposant un immense massacre à Fontanet.
La péri de France la flor E des baronJf mit li meillor Ainsi trovèrent Paenz terre Vuide de gent, bonne à conquerre.
Il y a quelque chose de vrai dans ces paroles. Les cinquantetrois expéditions de Charlemagne avaient usé la race franque; et ses conquêtes, où toujours quelques-uns de ses guerriers
s'établissaient, l'avaient dispersée sur la surface des trois royaumes. Les dissensions des fils de Louis le Débonnaire l'avaient achevée. Maintenant on ne trouvait plus d'hommes libres, et par la grande consommation que tant de guerres en avaient faite, et parce que, au milieu de l'anarchie croissante, les hommes libres avaient déjà presque tous renoncé à une indépendance qui les laissait dans l'isolement et par conséquent dans le péril, pour se faire les vassaux d'hommes pablesde les détendre. L'éditde Mersen, en 847, portait: « Tm^ homme libre pourra se choisir un seigneur, soit le roi, soit unjj de ses vassaux , et aucun vassal du roi ne sera obligé de le suivre à la guerre, si ce n'est contre l'ennemi étranger. » Ainsi les sujets pouvant marchander l'obéissance, le roi, dans les guerres civiles, restait désarmé, impuissant; et, comme il était aussi incapable de se faire obéir des grands que de protéger les petits, ceux-ci se groupaient autour de ceux-là. Les 4 vassaux du roi diminuaient, ceux des grands augmentaient. De tous côtés on oubliait l'intérêt national pour ne songer qu'au sien propre. Rouen s'inquiétait peu des malheurs de Bordeaux, Saintes de ceux de Paris: et voilà comment, à cette époque, ainsi qu'aux derniers jours de l'empire romain et par la môme cause, l'absence d'un sentiment énergique et commun à tous, le patriotisme, des bandes peu nombreuses pouvaient ravager impunément un grand pays. Charles essaya de les renvoyer en leur donnant de l'or : c'était le moyen le plus sûr de les attirer. L'empire romain en avait agi de même avec les barbares, et on sait quel succès ce moyen avait eu.
Associés des Northmans. — Les vrais Northmans ne pouvaient être bien nombreux, car ils venaient de loin et par mer. « Mais, comme dit un chroniqueur du temps, beaucoup d'habitants du pays, oubliant qu'ils avaient été régénérés dans les eaux saintes du baptême, se précipitaient dans les erreurs ténébreuses des païens ; ils mangeaient avec eux la chair de chevaux immolés à Odin et à Thor, puis s'associaient à leurs * forfaits. » Et ces renégats étaient les plus à craindre. Ils servaient de guides aux envahisseurs, savaient déjouer les ruses de leurs concitoyens pour tromper l'avidité des barbares , et avaient encore nioins de respect et de pitié que ceux-ci pour le culte et le peuple qu'ils avaient désertés. Parfois même quelques-uns des grands se faisaient payer par ces Northmans pour ne les point inquiéter dans leurs courses, et prélevaient, la dlme du pillage de la France.
I*e Xorthman Hastlnys. — Le plus redoutable de ces pirates fut Hastings, qui ravagea les bords de la Loire, de 845 à 850, saccagea Bordeaux, Saintes, menaça Tarbes, qui célèbre encore aujourd'hui, le 21 mai, une victoire gagnée sur eux , tourna l'Espagne , et toujours pillant, arriva jusqu'aux côtes d'Italie. Il était attiré par le grand nom et les richesses de la capitale du monde chrétien ; mais il prit Luna pour Rome. Hastings envoya dire au comte et à l'évêque que ses compagnons, vainqueurs des Francs, ne voulaient pas de mal aux peuples d'Italie, qu'ils ne demandaient qu'à réparer leurs barques avariées, et que lui-même, fatigué de cette vie errante, il désirait trouver h repos dans le sein de l'Église. L'évêque et le comte ne refusèrent rien ; Hastings reçut même le baptême ; mais les portes de la ville restaient fermées. A quelque temps de là, le camp retentit de gémissements : Hastings était dangereusement malade ; des envoyés vinrent le dire et déclarer en môme temps que le moribond avait l'intention d'abandonner à l'Église tout son butin à condition que son corps fût enseveli en terre sainte. Les cris de douleur des Northmans annoncèrent bientôt la mort de leur chef. On leur permit d'entrer dans la ville pour apporter son cadavre, et les funérailles furent préparées dans l'église même. Mais, au moment où l'on déposait le corps au milieu du chœur, Hastings se dressa tout à coup, abattit l'évêque à ses pieds, pendant que ses compagnons, tirant leurs armes cachées, massacraient prêtres et soldats. Maître de Luna, Hastings reconnut son erreur. On lui fit entendre que Rome était à une grande distance, et qu'il ne la prendrait pas aussi facilement. Il remit à la voile avec son butin, et reparut au bout de quelques mois aux bouches de la Loire.
Robert le Fort. — Charles le Chauve avait réuni une partie du pays, entre la Seine et la Loire, sous le commandement de Robert le Fort, ancêtre des Capétiens, afin d'opposer une résistance plus efficace aux Northmans et aux Bretons, un grand nombre de ceux-ci ayant pris l'habitude de se joindre aux pirates. Robert vainquit deux fois les Bretons et battit un corps de Northmans tout chargés encore du butin de la Brie et de la ville deMeaux. Ce fut ce valeureux chef que Hastings rencontra au retour d'Italie. Il venait de saccager le Mans, quand Robert et le duc d'Aquitaine l'atteignirent à Brissarthe (Pontrsur-Sarthe), près d'Angers. Les païens n'étaient que kOO moitié Northmans, moitié Bretons; à l'approche de Robert,
ils se jetèrent dans une église et s'y barricadèrent. C'était le soir. Les Français remirent l'attaque au lendemain. Robert avait déjà ôté son casque et sa cotte de mailles, quand les Northmans, ouvrant soudainement les portes, se précipitent sur sa troupe dispersée. Robert rallie les siens, repousse l'ennemi dans l'église et veut l'y suivre. Mais il combattait tête nue et la poitrine découverte ; il fut blessé mortellement sur le seuil même. Le duc Rainulf tomba à côté de celui que les chroniques du temps appellent le Machabée de la France (866). Hastings, délivré de ce redoutable adversaire, remonta toute la Loire et pénétra jusqu'à Clermont-Ferrand. On ne trouva d'autre moyen d'en débarrasser la France que de lui donner le comté de Chartres (882). Encore l'abandonna-t-il, à près de 70 ans, pour se remettre à courir les aventures.
Commencement de» grands fiefs. — Les Northmans furent le plus grand mais non le seul embarras de Charles le Chauve : le Breton Noménoè" repoussa toutes ses attaques, se fit couronner roi, et laissa son titre à son fils Hérispoë. Les Aquitains avaient élu pour chef le fils de leur dernier roi, Pépin IIT que Charles le Chauve avait dépossédé. Chassé à cause de ses vices, Pépin s'allia aux Northmans et aux Sarrasins pour piller ses anciens sujets, fut pris et enfermé dans un cloître. Charles recouvra pour quelque temps l'Aquitaine, la perdit, la recouvra encore et la donna à un de ses fils. Mais les vrais maîtres du pays étaient déjà Raymond, comte de Toulouse, qui dominait aussi sur le Rouergue et le Quercy ; Walgrin, comte d'Angou- Iéme; Sanche Mitara, duc de Gascogne, avec Bordeaux pour capitale; Bernard, marquis de Septimanie; Rainulf, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers; Bernard Plantevelue, comte d'Auvergne, qui tous fondèrent des maisons héréditaires. Au nord de la Loire, Charles avait de même été contraint de constituer pour Robert le Fort le grand-duché de Francey d'où la troisième race sortira; au nord de la Somme, le comté de Flandre, en faveur de son gendre Baudoin Bras de Fer; et, entre la Loire et la Saône, le puissant duché de Bourgogne, pour Richard le Justicier. Ainsi, sous le petit-fils de Charlemagner non-seulement l'Empire était divisé en royaumes, mais les royaumes se? démembraient déjà en fiefs.
Édit de Pistes (8GS). — Charles faisait cependant de loin en loin un effort pour retenir à son service et à celui de l'État la classe des hommes libres. En 862, l'édit de Pistes ordonna un recensement des hommes obligés au service mili-
taire. Les peines les plus sévères furent prononcées contre ceux qui les priveraient de leurs chevaux et de leurs armes, et contre les ingénus eux-mêmes qui, pour se délivrer de cette charge se donneraient à l'Église.
Guerre* étrangère».^ Ce prince, si faible chez lui, voulut pourtant s'agrandir au dehors; ce roi, qui ne pouvait porter sa couronne, entreprit d'en gagner d'autres.
A la mort de l'empereur Lothaire, en 855, son héritage avait été partagé entre ses trois fils. L'aîné eut l'Italie, le second la Lotharingie, le troisième, la Provence. Celui-ci ne vécut que jusqu'en 863, le roi de Lotharingie jusqu'en 869, et aucun d'eux ne laissa d'enfant. Charles le Chauve essaya, à leur mort, de mettre la main sur leurs domaines. Il échoua d'abord en 863, mais réussit en 870, et partagea la Lorraine avec son frère Louis le Germanique. Malgré la faiblesse et la honte de son règne, Charles le Chauve refaisait donc, au moins d'un côté, la France que le traité de Verdun avait mutilée.
Edit de Kiersy (897). — Au lieu de continuer dans cette voie, Charles ambitionna encore la couronne impériale devenue vacante en 875. Il alla se la faire donner à Rome par le pape, prit au retour celle d\\ royaume des Lombards, à Milan, et, son frère Louis le Germanique étant mort, il prétendit ajouter ses États aux siens, l'Allemagne à la France. A ce même moment les Northmans lui prenaient Rouen. Il fut battu sur le Rhin ; l'Italie aussi lui échappait. Pour décider ses vassaux à le soutenir dans cette querelle, il les réunit à la diète de Kiersy-sur-Oise, et y signa un capitulaire qui reconnut en droit l'hérédité des fiefs et des offices. Cet acte dépouillait à la fois la royauté des pouvoirs qu'elle avait conférés et des terres qu'elle avait temporairement cédées. Il constituait l'hérédité des fonctions publiques (voy. le chap. xvm). Charles mourut dans cette expédition d'Italie, au pied du montCenis.
Ironie le Bègue (S??-8?0). Kouifi III et C«rloman
(8XO-884:). — Le fils de Charles le Chauve, Louis le Bègue, roi d'Aquitaine depuis 867, lui succéda comme roi de France. Il fut sacré à Compiègne par, l'archevêque de Reims, Hincmar, le membre le plus éminent du clergé de France en ce temps-là. Pour se concilier les grands, il leur abandonna une partie des domaines qui restaient encore à la couronne, concessions que ses deux fils, Louis III et Carloman, multiplièrent encore. Ces deux princes régnèrent de bon accord, l'un en Neustrie, l'autre en Aquitaine et en Bourgogne. Le mal ne con-
tinua pas moins d'empirer. Le duc Boson se fit proclamer, en 879, roi de Provence, et ils ne purent le renverser. Charles le Chauve avait, en 870 , acquis la moitié de la Lorraine ; ils l'abandonnèrent et ce pays retourna à l'Allemagne, qui ne nous
Charles le Chauve ».
en a rendu qu'une faible partie. Deux victoires sur les Northmans, notamment celle de Saucourt en Vimeu, jetèrent pourtant un peu de gloire sur le nom de ces princes. Mais ces avantages momentanés n'empêchaient pas les brigandages de
.Cette gravure reproduit une miniature servant de frontispice au livre d'Heures de Charles le Chauve, qui est conservé au musée des souverains, au Louvre.
recommencer aussitôt. En 882, le célèbre Hastings se fit abandonner le comté de Chartres, et Garloman donna de l'argent aux autres pour les renvoyer. « Ils promirent la paix, dit tristement le chroniqueur, pour autant d'années qu'on leur compta de 1000 livres pesant d'argent. * Les deux rois moururent à peu de distance l'un de l'autre par suite d'accidents : Louis, en 882, Carloman deux ans plus tard.
Charles le Cros roi et empereur (SS^-SS?). — Ils avaient un frère, Charles le Simple ; les grands lui préférèrent un petit-fils de Louis le Débonnaire, Charles le Gros alors empereur et roi de Germanie. Tout l'héritage de Charlemagne se trouva réuni dans ses mains. Mais les temps étaient changés. Cet homme chargé de tant de couronnes ne put même intimider les Northmans.
Sfégrede Paru (885-886). — Il avait déjà cédé la Frise à un de leurs chefs. Un autre, le fameux Rollon, espèce de géant qui n'allait jamais qu'à pied, n'ayant pu trouver de cheval capable de lui servir de monture, vint prendre Rouen, Pontoise, et tuer le duc du Mans. A l'approche de ses compatriotes, le nouveau comte de Chartres, l'ancien pirate Hastings, courut les rejoindre et tous marchèrent sur Paris, qu'ils avaient déjà trois fois pillé. Mais Paris venait d'être fortifié ; de grosses tours couvraient les ponts (Petit-Pont et Pont-au- Change), qui réunissaient l'île de la Cité aux faubourgs des deux rives ; la Seine était donc barrée aux 700 grandes barques que les Northmans voulaient conduire jusqu'en Bourgogne, où ils n'étaient pas encore allés. Les habitants, encouragés par leur évêque Gozlin et par leur comte Eudes, fils de Robert le Fort, résistèrent pendant dix-huit mois. L'attaque commença le 26 novembre 885. La tour du Grand-Pont sur la rive droite n'étant pas encore achevée, les Northmar s l'assaillirent. Deux jours durant on s'y battit avec acharnement ; l'évêque Gozlin y fut blessé d'un javelot. Les Northmans repoussés, s'établirent autour de l'église Saint-Germain FAuxerrois, en un camp retranché. Des transfuges leur avaient appris tout ce que l'on connaissait encore de la science militaire des Romains. Ils construisirent d'abord une tour roulànte k trois étages ; mais quand ils voulurent l'approcher des murs, les Parisiens tuèrent à coups de flèches ceux qui la faisaient mouvoir. Alors ils s'avancèrent avec des béliers, les uns sous des mantelets mobiles, qu'on avait couverts de cuirs frais, pour les mettre à l'abri du feu, les autres firent la tortue avec leurs
boucliers. Arrivés au bord du fossé, ils y jetèrent, pour îe combler, de la terre, des fascines, des arbres entiers, môme les cadavres de leurs captifs, qu'ils égorgeaient sous les yeux des assiégés. Pendant que les plus éloignés écartaient les défenseurs des créneaux par une grêle de traits et de balles de plomb, les plus rapprochés du mur ébranlaient la tour avec , les béliers ; rien ne réussit. Les Parisiens versaient à longs flots Thuile bouillante , la cire et la poix liquide ; leurs catapultes lançaient des pierres énormes qui brisaient les mante- Iets et les boucliers peints, ou des crampons de fer qui les enle vaientet découvraient l'assaillant, aussitôt criblé de traits. Trois bateaux enflammés, lancés contre le pont, furent arrêtés parles piles en pierres qui le portaient, et ne purent y mettre le feu-
Cette résistance inespérée durait depuis plus de deux mois quand une crue subite du fleuve emporta, dans la nuit du 6 février 886, une partie du Petit-Pont. Les Northmans se ruèrent aussitôt sur la tour de la rive gauche, qui était maintenant isolée de la ville. Douze hommes seulement y restaient. Ils se défendirent toute une journée, puis se retirèrent sur les débris du pont et y combattirent encore. Ils se rendirent enfin sur la promesse qu'ils auraient la vie sauve. Dès que les barbares tinrent ces braves gens, ils les égorgèrent. Un d'eux de grande mine, leur parut un chef ; ils décidèrent de l'épargner, mais, lui, il voulut partager jusqu'au bout le sort de ses compagnons. « Vous n'aurez jamais, leur' dit- il, rançon pour ma tête, » et il les força de le tuer.
Cependant on ne parlait par tout le pays que du grand courage des Parisiens, et quelques-uns s'enhardissaient à faire comme eux. Plusieurs bandes de pirates qui avaient quitté le siège furent battues, et le conseiller de l'empereur Charles, le duc Heinrich, vint jeter un secours dans la place; mais les païens maintenaient le blocus. La misère devint extrême dans la ville ; beaucoup de gens mouraient. L'évêque Gozlin, le comte d'Anjou « passèrent au Seigneur. » Le brave comte Eudes s'échappa pour presser l'arrivée de l'Empereur et, quand il le vit en marche, revint bravement s'enfermer avec les siens. Le secours promis parut enfin : le duc Heinrich le conduisait. Voulant reconnaître lui-même les lieux, il s'avança trop loin ; son cheval tomba dans une fosse creusée et cachée par l'ennemi, il y fut tué; ceux qui le suivaient se débandèrent, Paris était donc encore une fois abandonné à lui-même. Les Northmans crurent que le découragement y
régnait, et qu'ils auraient bon marché d'un peuple épuisé. Ils tentent un assaut général ; partout ils sont repoussés. Ils veulent incendier la porte de la grosse tour, et y entassent un immense bûcher ; mais les Parisiens font une sortie soudaine et repoussent les assaillants et l'incendie.
Au bout de longs mois, Charles arriva, enfin, avec une armée sur les hauteurs de Montmartre. Les Parisiens pleins d'ardeur attendaient le signal du combat, quand on leur dit que l'Empereur achetait encore à prix d'argent la retraite de cet ennemi qu'ils avaient à demi vaincu, et lui permettait d'aller hiverner en Bourgogne, c'est-à-dire ravager cette province. Du moins refusèrent-ils de tremper en rien dans ce honteux traité, et lorsque les barques des Northmans se présentèrent pour franchir les ponts, ils refusèrent de les laisser passer. Il fallut que les pirates traînassent leurs embarcations sur la grève en faisant un grand détour pour éviter l'héroïque cité (887).
Cette année-là Paris avait glorieusement conquis son titre de capitale de la France, et son chef, le brave comte Eudes, allait y fonder la première dynastie nationale.
Déposition de Charles le Gros (887). — Le contraste entre le courage de cette petite cité et la lâcheté de TEmpereur tourna tout le monde contre l'indigne prince. Il fut déposé à la diète de Tribur (887), et, depuis ce jour, l'Allemagne-, l'Italie et la France n'ont plus jamais eu un maître commun. L'empire carlovingien était irrévocablement démembré ; ses débris avaient servi à former sept royaumes : France, Navarre, Bourgogne cisjurane, Bourgogne transjurane, Lorraine, Italie et Germanie.
Établissement du régime féodal. — Mais ce n'était pas seulement l'Empire qui était démembré, c'était aussi le royaume et la royauté. L'hérédité des fiefs et des bénéfices avait couvert la France d'une multitude de petits rois. Ainsi, en 887, le duc de Gascogne possédait presque tout le pays au sud de la Garonne ; les comtes de Toulouse, d' Auvergne, de Périgord, du Poitou et du Berry, les provinces entre la Garonne et la Loire. A l'est et au nord de ce fleuve tout appartenait au comte du Fores, au duc de Bourgogne, au duc de France et aux comtes de Flandre et de Bretagne, qui exerçaient sur leurs terres les droits régaliens. Au roi, il restait seulement quelques villes qu'il n'avait pas encore été contraint de donner en fief.
Ce déchirement de TÉtat continuait dans l'intérieur même des grands fiefs. Les ducs, les comtes, étaient tout aussi impuissants que le roi contre les Northmans ou les Sarrasins, et les populations que leurs chefs ne savaient plus amener à de communs efforts, prenaient peu à peu l'habitude de ne compter que sur elles-mêmes. Après avoir fui longtemps à l'approche des païens, dans les bois, au milieu des bêtes fauves, quelques gens de cœur avaient tourné la tête et refusé d'a-
Chàteau de Tancarville '.
bandonner tout leur avoir sans essayer de le défendre. Gà et là dans les gorges des montagnes, au gué des fleuves, sur la colline qui dominait la plaine, s'étaient élevés des retranchements, des murailles, où les braves et les forts se tenaient.
1. Ce château, dont il ne reste plus qu'une tour en ruines, s'élevait sur un promontoire escarpé de la rive gauche de la Seine contre lequel la barre vient se briser avec violence, et que Ton appelait le nez de Tancarville. De là on dominait toute la navigation du fleuve. Les sires de Tancarville étaient héréditairement chambellans et connétables des ducs de Normandie. Le dernier des Tancarville périt à Azincourt. Les ruines de l'antique manoir appartiennent aujourd'hui à la maison de Montmorency.
Un édit de 862 ordonna aux comtes et aux vassaux du roi de réparer les anciens châteaux et d'en bâtir de nouveaux. Le pays en fut bientôt couvert, et souvent les envahisseurs se heurtèrent en vain contre eux Quelques défaites donnèrent de la prudence à ces audacieux ; ils n'osèrent plus s'aventurer si loin, au milieu de ces forteresses qui sortaient de terre de tous côtés ; la nouvelle invasion , gênée alors et rendue difficile, au siècle suivant s'arrêtera. Les maîtres de ces châteaux furent plus tard la terreur des campagnes, mais il les avaient d'abord sauvées. La féodalité, si oppressive dans son âge de décadence, avait donc eu son temps de légitimité. Toute puissance s'établit par ses services et tombe par ses abus (voy. chap. xvin).
Puissance de l'Église. — Au neuvième siècle, la royauté tombait, la féodalité montait ; l'une avait perdu sa force, l'autre n'avait pas encore acquis celle qu'elle aura bientôt ; l'Église seule avait toute la sienne. Rien ne lui manquait; supériorité de lumières et de moralité, foi ardente des populations, riches domaines; enfin, alors que tout se divisait et que la société civile et la société politique s'en allaient en miettes, le corps ecclésiastique montrait son unité et la vie qui l'animait dans les 56 conciles réunis en France durant les 34 années du règne de Charles le Chauve. Les évêques partant du droit de l'Église d'intervenir dans la conduite de tout homme coupable de péché, pour le redresser ou pour le punir, arrivaient logiquement à la prétention de déposer les rois et de disposer des couronnes. Ils n'étaient donc pas seulement les ministres de la religion ; ils participaient, dans ce siècle, a l'administration publique. Depuis Charlemagne, qui les avait mêlés au gouvernement de son empire, on les trouve dans toutes les affaires et parlant partout avec autorité. Ce sont eux qui dégradent ou rétablissent le Débonnaire, qui disent à Fontanet de quel côté est la justice. En 859, Charles le Chauve, menacé par quelques évêques d'être déposé, parce qu'il violait les capitulaires, ne trouvait rien à répondre à cette prétention, si ce n'est ^ue, « consacré et oint du saint chrême, il ne pouvait être renversé du trône, ni supplanté par personne, qu'après avoir été entendu et jugé par les évêques qui l'avaient sacré roi. » Ce droit, l'archevêque de Reims, Hincmar, le plus illustre personnage de ce temps, l'avait hautement revendiqué.
C'était une chose heureuse que cette puissance de l'Église
en de tels siècles; car, lorsque tout était livré au plus fort, elle rappelait qu'au-dessus de la force il y avait la justice ; en face du principe aristocratique de l'organisation féodale, elle posait celui de la fraternité humaine ; au lieu de l'hérédité et du droit d'ainesse qui prévalaient dans la société civile, elle pratiquait pour elle-même l'élection et proclamait les droits de l'intelligence. Si la prérogative qu'elle revendiquait de déposer les rois était une usurpation sur l'autorité civile, il faut reconnaître que celle-ci n'avait d'autre contre-poids que le pouvoir des évêques, et le faible, l'opprimé, d'autre garantie que la protection des églises
1. Faits divers. — Rédaction en 836 et 857 du recueil des Fausses décrétâtes, longtemps regardé comme authentique. Ces décrétâtes, extrêmement favorables à l'autorité du saint-siége, donnaient la plus grande extension au droit d'appel en cour de Rome, ce qui affaiblissait l'autorité épiscopale, réservaient au pape seul le jugement des évêques, et établissaient la juridiction directe du saint-siége pour les causes majeures « en faveur de tous le» opprimés auxquels le saint-siége doit secours, en faveur de tous les gens condamnés injustement auxquels il doit restitution. » Nombreux conciles dans ce siècle pour remédier à l'usurpation des biens ecclésiastiques. — Le concile de Troyes décide que les cadavres des excommuniés seront laissés sans sépulture. En 864, édit de Pistes contre le commerce des esclaves, ce qui prouve que l'esclavage n'avait pas complètement disparu, quoique le
S lus grand nombre des esclaves fussent déjà devenus serfs; on en trouve es traces jusqu'au milieu du treizième siècle. Un article de cet édit ordonnait déjà la démolition des châteaux, « attendu que ces lieux sont devenu» des retraites de voleurs et que les voisins en souffrent grandes vexations et pilleries. » Leur nombre au contraire ne fit que s'accroître.