CHAPITRE XVII
llnçue* Capet fonde la troisième race (987-996).
Louis V avait un oncle, le Carlovingien Charles, duc de la basse Lorraine ou de Lothier (Brabant, Liège, etc.), et par conséquent vassal du roi de Germanie. Mais Hugues Capet, fils ainé de Hugues le Grand et duc de France, comte de Paris et d'Orléans, de plus abbé de Saint-Martin de Tours, de Saint- Denis et de Saint-Germain des Prés, c'est-à-dire disposant des revenus et de l'influence de trois des plus riches abbayes de Frarce, se décida a prendre enfin le titre de roi que son père avait dédaigné. Le duc de Bourgogne était son frère, le duc de Normandie son beau-frère. Ces princes, réunis à Senlis aux principaux seigneurs et évôques de France, rejetèrent Charles de Lorraine, que son étroite alliance avec les Allemands faisait regarder comme un étranger, et proclamèrent Hugues Capet qui fut sacré à Noyon. « Le royaume ne s'acquiert point par droit héréditaire, avait dit l'archevêque de Reims Adalbéron, mais par noblesse de sang et sagesse d'esprit; » et il avait proposé l'élection de celui qui l'avait protégé contre les menaces de Lothaire, et que Ton n'appelait que le grand-duc. Du vivant môme de Lothaire, le pape Sylvestre II, comme deux siècles et demi plus tôt le pape Zacharie, avait condamné l'ancienne race royale; «Lothaire est roi de nom, disait-il, mais Hugues est roi de fait et par ses œuvres. » Et l'on contait que les saints eux-mêmes s'étaient mis du côté de la nouvelle dynastie ; Hugues Capet faisant bâtir une chapelle à Saint- Valéry, le saint lui était apparu et lui avait dit : « Toi et tes descendants vous serez rois jusqu'à la génération la plus reculée. »
1. Ouvrages à consulter: la Chroniqve de Raoul Glaber, liv. II-V; Vie du roi Hoberly par Helgaud ; Poème d'Adalberon sur le règne de Robert: Vie de Bouchard, comte de Melun, par Odon; Chronique de Hugues de Fleury.
LES QUATRE PREMIERS CAPÉTIENS (987-1108). 205 Réunion d'un grand fief à la couronne. — Hugues
Capet fondait une nouvelle maison qui règne encore sur plusieurs trônes de l'Europe. Mais le nom de roi au dixième siècle donnait si peu de pouvoir réel, que cette fin de la dynastie carlovingienne, et cet avènement d'une troisième race royale, causèrent peu de sensation dans les provinces éloignées. On n'y voyait que la fin d'une lutte séculaire et de longs tiraillements. C'était pourtant un grave événement. La France rompait définitivement avec l'Allemagne et avec l'Empire, et de plus, la couronne se trouvait réunie à un grand fief. Le roi devenait au moins, comme duc de France, comte de Paris, d'Orléans, etc., l'égal des plus puissants seigneurs. Que les circonstances lui viennent en aide, et il fera valoir les droits de son titre. Déjà, avec une adresse qui aura de sérieuses conséquences, il fait sacrer roi son fils, dès la première année de son règne, et prévient le retour de ces comices électoraux d'où venait de sortir sa propre royauté, mais d'où serait sortie pour la France, s ils y eussent été répétés aussi fréquemment qu'au delà du Rhin, 1 anarchie cinq ou six fois séculaire de l'Allemagne.
Opposition au nouveau roi. — Tous les grands seigneurs de Fiance n'étaient point venus à l'assemblée de Senlis. Les comtes de Flandre, de Vermandois, de Troyes, sans doute aussi ceux de Poitiers et de Toulouse, n'avaient point paru. Ils se déclarèrent pour Charles de Lorraine, mais le soutinrent mal. Charles, vaincu après une guerre qui dura deux ans et demi, fut pris et enfermé dans la tour d'Orléans, où il mourut Tannée suivante '. Hugues Capet fut moins heureux da* s l'Aquitaine. Il vainquit bien le comte de Poitiers, qui lui fit hommage, mais ce prince fut lui-môme battu par le comte de Périgord, Adelbert, qui vint jusqu'à la Loire assiéger Tours. Hugues lui ordonna de se désister de cette entreprise, et Adelb^rt n'obéissant pas, il lui envoya un messager avec cette question : « Qui t'a fait comte? — Qui fa fait roi? » répondit l'orgueilleux seigneur. Hugues Capet ne s'opiniâtra point à obtenir la soumission de ces Aquitains indociles. Il les laissa reconnaître pour roi le fils de son compétiteur Charles de Lorraine, ou mieux encore signer leur charte de ces mots : Deo régnante, pendant le règne de Dieu, en attendant un roi.
1. Son fils ainé. duc de Lothier ou de Brabant, mourut en (005, sans postérité. Deux autres fils jumeaux du duc Charles n'ont pas laissé de traces certaines de leurs destinées. Les Guises se prétendirent, au seizième siècle, les descendants de ce prince.
Inaction forcée des premiers Capétiens. — Ce roi, ils furent deux siècles à l'attendre , jusqu'à Philippe Auguste, qui rendit enfin à la royauté une partie des droits et de la force qu'elle avait perdus. Pendant la première moitié surtout de cette période de deux siècles, il y eut des rois, mais qui ne régnèrent point; ils avaient un titre, une dignité bien plus qu'une force, une puissance. Les trois premiers successeurs de Hugues Capet occupèrent le trône 112 années (996-1108), sans que l'histoire ait à peine autre chose à dire d'eux que leur nom.
Au reste, il ne faut pas demander aux premiers Capétiens plus qu'ils ne pouvaient faire. Depuis que l'hérédité des fiefs avait morcelé le territoire et que l'hérédité des offices avait divisé l'autorité, il ne restait au roi ni assez de force matérielle, ni assez d'influence pour agir hors de ses propres domaines à un autre titre qu'à celui de suzerain, tenant réunies les diverses provinces par le lien féodal qui, sans lui, eût été rompu. Sur ses domaines, il vivait comme les autres seigneurs féodaux ; il tenait sa cour de justice, cour plénière, parlement, faisait des chevauchées d'une de ses villes à l'autre, et n'interrompait ses longs loisirs que par des actes répétés de dévotion, de longues chasses dans les forêts qui avaient repris possession du pays, ou par une guerre contre quelque baron du voisinage. Pour le reste du royaume, tout y allait de soi, les seigneurs, sur leurs terres, faisant des lois et faisant la guerre, jugeant et exécutant, sans que le roi s'en mêlât. Le dernier capitulaire, c'est-à-dire la dernière loi générale pour tout le royaume, est du temps de Charles le Simple, et les plus anciens titres qui nous restent de la troisième race sont postérieurs à l'an 1100. Encore ne sont-ce, jusqu'à Philippe Auguste, que des chartes particulières. Pour trouver un document d'intérêt général, il faut descendre jusqu'à l'année 1190.
Alliance des premiers Capétiens avec l'Église. —
Ces princes avaient cependant suivi l'exemple des premiers Carlovingiens, et s'étaient étroitement unis à l'Église. S'ils ne tirèrent pas d'abord de cette alliance des résultats aussi brillants que Pépin et Charlemagne, du moins l'Église consacra leur droit et le rendit populaire. Jusqu'à Philippe Auguste, chaque roi prit soin de faire sacrer, de son vivant, son fils ainé. Hugues Capet ne porta jamais la couronne, mais la chappe d'abbé de Saint-Martin de Tours, et rendit à l'Église plusieurs abbayes qu'il possédait. Robert fut un vrai saint ; et, malgré
quelques actes de sévérité de la part du souverain pontife , les princes de la nouvelle dynastie méritèrent le surnom que Rome reconnaissante leur donnera de fils ainés de V Église.
Robert (996-1031); son excommunication (998).— Hugues Capet était mort en 996, âgé de bk ans. Robert, qu'il s'était associé de son vivant, commença son règne au milieu d'une universelle terreur. C'était une croyance depuis longtemps arrêtée, d'après une parole de l'Apocalypse, que le monde devait finir en Tan 1000. Aussi les donations aux églises se multipliaient, la piété croissant avec la crainte. Robert garda toute sa vie les impressions de ses premières années. Ce fut un moine plutôt qu'un roi, fort occupé d'aumônes et de chants d'église fort peu de mettre de l'ordre dans l'État, ce qui, au reste, lui eût été impossible. Cette quiétude fut pourtant troublée par une excommunication dont le pape le frappa pour avoir épousé Berthe, sa parente. Malgré sa piété, Robert résista d'abord aux foudres de Rome. Mais la terreur répandue dans le peuple par la sentence pontificale était si grande, dit un écrivain du temps, que tout le monde fuyait à l'approche du roi. Il ne resta près de lui que deux serviteurs pour lui apprêter sa nourriture ; et ils purifiaient par la flamme tous les vases auxquels il avait touché. Robert se soumit : il répudia Berthe et épousa Constance.
La reine Constance et les Aquitains. — Cette femme impérieuse, que le roi lui-même en vint k redouter, était fille du comte de Toulouse. Elle amena avec elle quelques-uns des troubadours qui charmaient de leurs vers toutes les cours du midi. Mais ces Aquitains, par leur élégance, leur luxe, leurs mœurs légères, choquèrent singulièrement les Français du nord, et il nous reste, dans le récit des écrivains du temps, une curieuse preuve de l'antipathie des deux races. « Dès que Constance parut à la cour, dit Raoul Glaber, on vit la France inondée d'une espèce de gens, les plus vains et les plus légers de tous les hommes. Leur façon de vivre, leur habillement, leur armure, les harnais de leurs chevaux étaient également bizarres. Leurs cheveux descendaient à peine au milieu de la tête * : vrais histrions dont le menton rasé, les hauts-de-
1. Il nourrissait quelquefois jusqu'à raille pauvres par jour, et le jeudi saint lavait les pieds à plusieurs et les servait à genoux. Il aimait à chanter au lutrin, et composa des hymnes que l'Église conserva.
2. Les méridionaux portaient les cheveux courts, suivant l'usage romain; les Français du nord gardaient encore la mode germanique des longues chevelures.
chausses, les bottines ridicules, terminées par un bec recourbé, et tout l'extérieur mal composé, annonçaient le dérèglement de leur âme. Hommes sans foi, sans loi, sans pudeur, dont les contagieux exemples corrompirent la nation française autrefois si décente, et la précipitèrent dans toutes sortes de débauches et de méchancetés. » Il faudra se souvenir, quand nous arriverons à la croisade des Albigeois, de ces vieilles préventions des Français du nord contre ceux du midi, pour comprendre le caractère atroce de cette guerre.
Constance, « qui jamais ne plaisante, dit le moine Helgaud dans la touchante histoire qu'il nous a laissée de Robert, Constance fît le tourment du roi. Il se cachait d'elle pour faire ses aumônes, et elle poussa à la révolte son fils aîné Hugues, qui mourut en 1025, puis Henri, son troisième fils1. ^
Importance extérieure du titre de roi de France; acquisition du duché de Bourgogne (1016). — De loin le titre de roi de France faisait illusion. Sous le règne précédent, le duc Borel, qui commandait dans la Marche d'Espagne, menacé par les Sarrasins, avait invoqué les secours de Hugues Capet, comme jadis les émirs de Saragosse et de Huesca imploraient ceux de Charlemagne. Lorsque les Italiens voulurent se débarrasser, à l'avènement de Conrad Ier, de la domination
l. « Un jour qu'il revenait de faire sa prière, il trouva sa lance garnie par sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Après avoir considéré cette lance, il regarda tout autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas quelqu'un à qui cet argent fût nécessaire; et, apercevant un pauvre en haillons, il lui demanda quelque outil pour ôter l'argent. Celui-ci ne savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher un au plus vite. Quand il fut revenu avec l'outil, le roi et le pauvre s'enfermèrent ensemble et enlevèrent l'argent de la lance. Alors le roi le mit lui-même dans le sac du pauvre, en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vit. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de voir la lance ainsi dépouillée, et Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur, qu'il ne savait comment cela s'était fait.... Il avait une grande horreur pour le mensonge ; aussi, pour empêcher ceux dont il recevait le serment de tomber dans le parjure, il avait fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de ne mettre aucune relique.
« Comme il soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. Un d'eux vint se mettre aux pieds du roi, qui le nourissait sous la table. Mais le pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa un ornement d'or de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes: «Quel ennemi d<» Dieu, bon seigneur, a déshonoré « votre robe d'or ? — Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré : cela était « sans doute plus nécessaire à celui qui l'a pris qu'à moi, et, Dieu aidant, « lui servira. » Un autre voleur lui coupant la moitié de la franje de son manteau, Robert se retourna et lui dit : « Va-t'en, va-t'en, contente-toi de « ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.... » (Helgaud, Vie de Robert.)
allemande, ils offrirent la couronne de leur pays à Robert. Les seigneurs de Lorraine lui proposèrent en même temps de le reconnaître pour leur suzerain. Robert, effrayé de tant d'honneur, se hâta de refuser. Il avait raison pour l'Italie ; il eut tort pour la Lorraine. Mais ce refus n'était sans doute que le juste sentiment de sa faiblesse. Ce roi acquit pourtant le duché de Bourgogne, après une guerre de cinq ans (1016). La maison royale se trouva alors posséder deux des grands fiefs, les duchés de France et de Bourgogne. Malheureusement Henri, qui succédera à son père comme roi, ne pourra pas garder le dernier.
l*erftécution contre le* juif* I O 1 O ; premier* hérétique* brûlo» (1022). — Il y a à noter sous le règne de ce prince, en 9<T, une insurrection des serfs de Normandie (voy. chap. xxi, p. 308), une persécution cruelle des juifs, en représaille de la destruction de F église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, par le khalife fathimite d'Egypte et la première exécution, en France, d'hérétiques. Treize de ces malheureux furent brûlés à Orléans (1022). Un d'eux avait été confesseur de la reine Constance. Gomme il passait près d'elle pour aller au supplice, elle lui creva un œil avec une baguette qu'elle tenait à la main. D'autres exécutions eurent lieu à Toulouse et ailleurs* L'hérésie indignait les fidèles et l'Église, mais elle attestait un certain mouvement des esprits. Ces écarts mêmes de l'intelligence, hors de la voie tracée, prouvent que nous ne sommes plus au temps où la pensée était comme morte. La première renaissance commence au onzième siècle (voy. p. 266).
« Robert, dit la chronique de Saint-Denis, s'éteignit pour la vie éternelle en copiant l'obituaire de Melun. » Cette ville, qui vit aussi mourir Philippe Ier et naître Philippe Auguste, servit souvent de résidence à saint Louis, et fut comme la seconde capitale des premiers Capétiens.
Henri 1er 1031-1060 ) : fondation «le la première maison capétienne de Bourgogne. — Henri Ier n'était
1. Pendant tout le moyen âge, les juifs qui, ne pouvant avoir de la terre, avaient de l'or, furent sans cesse chassés ou rappelés, persécutés ou tolérés, mais, dans le dernier cas, toujours au prix de cruelles humiliations. A Toulouse, le dimanche de Pâques, un juif devait se présenter devant l'église pour y recevoir un soufflet. Le droit de souffleter le juif était délégué aux personnes que l'évéque voulait honorer. En 1018, un vicomte de Rochechouart s'en acquitta si bien que la cervelle du patient sauta. La persécution donna aux juifs des vices que sans elle ils n'auraient pas eus, et qui justifièrent ensuite le mépris et la crainte que ces malheureux inspirèrent»
que le troisième fils de Robert; un de ses frères aînés était mort, et l'autre, « étant imbécile, ne fut pas roi. » Cette fois le duc d'Aquitaine assista au couronnement. La maison capétienne prenait racine dans le pays. Henri eut à souffrir de l'ambition de sa mère. Constance eût voulu que la couronne passât à son quatrième fils Robert. Henri ne se débarrassa de cette rivalité qu'en cédant la Bourgogne à son frère. Ce Robert fut la tige de la première maison capétienne de Bourgogne, laquelle subsista jusqu'à l'année 1361. Henri eut encore à dissiper une révolte de son autre frère Eudes, qu'il prit et renferma dans le château d'Orléans (1041).
Melun.
Inertie de Henri 1er; son mariage avec une prlncesse range, — Ce règne de trente années est vide de faits. « Nous avons vu, dit un contemporain, l'inertie du roi Robert, nous voyons maintenant celle de son fils, le roitelet Henri, héritier de la paresse paternelle. » Sauf, en effet, quelques expéditions en Normandie, la plupart malheureuses, Henri Ier ne fit rien. En 1046, il rejeta l'offre que lui faisait le duc de haute et basse Lorraine de le reconnaître pour suzerain, et il laissa le comte de Flandre porter son hommage à l'empereur d'Allemagne.
L'acte le plus remarquable de ce règne fut le mariage du roi avec une fille du grand-duc de Russie. Henri avait pris une princesse d'une maison si éloignée, afin d'être bien sûr qu'elle ne pourrait se trouver sa parente à un degré prohibé par l'Église. Anne, disait-on, descendait par sa mère, fille de l'empereur Romanus II, de Philippe de Macédoine. Son premier-né porta le nom du père d'Alexandre.
I^e «lue de Normandie; les coin (es de Kl ois et d'Anjou. — Si la royauté ne faisait rien, c'est que les seigneurs
Château de Robert le Diable.
faisaient beaucoup. Trois surtout occupaient alors la France du bruit de leur ambition et de leurs guerres.
Robert, surnommé le Magnifique par les grands, et le Diable par le peuple, avait usurpé la couronne ducale de Normandie en empoisonnant dans un festin son frère, Richard III, avec ses principaux barons. A force d'énergie et de courage, il écrasa les résistances que son crime avait soulevées, et maître incontesté de la Normandie, intervint chez tous ses voisins. Il soutint le roi Henri contre son frère, ce qui lui valut en retour
le Vexin français. Il voulut renverser du trône d'Angleterre Kanut le Grand au profit des fils d'Éthelred, ses cousins ; mais la tempête ayant rejeté sa flotte des côtes anglaises sur celles de la Bretagne7 il envahit ce pays et força le duc Alain à lui faire hommage (1033). En 1035, pris de remords, il alla chercher à Jérusalem le repos de sa conscience. Il mourut au retour, dans l'Asie Mineure. On voit encore au-dessous de Rouen, dans un des plus beaux sites de la Normandie, une colline qui porte quelques ruines informes. Ce sont les débris du château de Robert le Diable, qui, au dire des légendes, fut hanté longtemps par les mauvais esprits ; et ce serait non loin de là que Jean sans Terre aurait poignardé son neveu. 9
Le fils et le successeur de Robert le Magnifique fut le célèbre Guillaume le Bâtard, qui eut beaucoup à faire pour obtenir l'obéissance de ses vassaux. La bataille du Val des Dunes, près de Caen (10^6), le débarrassa enfin de ses adversaires. Le roi Henri, son suzerain, y avait combattu pour lui; mais il trouva bientôt le jeune duc trop puissant et s'allia à tous ses ennemis. Ce fut la cause de rencontres nombreuses, entre les Normands et les Français (habitants de Y Ile de France), ceuxci habituellement soutenus par les Angevins et les Bretons. Celle de Mortemer, en 1054, fut la plus sanglante.
Le roi, aidé du comte d'Anjou, était ertré en Normandie par le comté d'Évreux, tandis que son frère Eudes pénétrait dans le pays de Caux avec les chevaliers picards, champenois et bourguignons. Le duc Guillaume fit face avec deux armées à cette double invasion ; ceux qui marchaient contre Eudes rencontrèrent près de Mortemer les Français dispersés au pillage. Ils tuèrent les uns, prirent les autres et mirent le reste en fuite. De rapides messagers portèrent au duc ces bonnes nouvelles. « La nuit venue, il envoya un des siens qui monta sur un arbre près du camp du roi et se mit à pousser de grands cris. Les sentinelles lui ayant demandé pourquoi il criait ainsi à pareille heure : « Je m'appelle Raoul de Ternois, répondit- « il, et je vous apporte de mauvaises nouvelles. Conduisez vos a chariots et vos chars à Mortemer pour emporter vos amis « qui sont morts, car les Français sont venus vers nous afin « d'éprouver la chevalerie des Normands, et ils l'ont trouvée c beaucoup plus forte qu'ils ne l'eussent voulu. Eudes, leur « porte-bannière, a été mis en fuite honteusement, et Gui, t comte de Ponthieu, a été pris. Tous les autres ont été faits « prisonniers ou sont morts ; ou fuyant rapidement, ont eu
« grand'peine à se sauver. Annoncez au plus tôt ces nouvelles « au roi des Français de la part du duc de Normandie. » Le roi effrayé se retira en toute hâte, et Geoffroi Martel fut obligé d'abandonner à Guillaume la suzeraineté sur le Maine.
Eudes II, comte de Blois, voulut s'emparer du royaume de Provence, ensuite de la Lorraine, et il comptait réunir encore à la Lotharingie reconstituée la couronne d'Italie. Mais une bataille dans le Barrois mit à néant les espérances du turbulent baron ; Eudes y fut vaincu et tué (1037) ; sa femme seule
Château de Montbazon, bâti par Foulques Nerra.
put le reconnaître au milieu des cadavres qui jonchaient le sol et faire rendre les derniers honneurs à ses restes.
Un prince, contre lequel Eudes combattit souvent, eut encore plus de renommée; c'est Foulques Nerra ou le Noir, comte d'Anjou, qui fît trois pèlerinages à la Terre sainte. Au dernier il se fit trainer sur une claie par les rues de Jérusalem, nu, la corde au cou, se faisant fouetter à grands coups par deux de ses valets, et criant de toutes ses forces : a Seigneur, ayez pitié du traître, du parjure Foulques! » Puis il entreprit
de revenir à pied, mais il ne put dépasser Metz (10^0) . Foulques avait en effet bien des crimes a expier. Constance était sa nièce : s'étant plainte à lui d'un favori de son époux, Foulques avait aussitôt envoyé douze chevaliers avec ordre de poignarder le favori partout où ils le trouveraient. De ses deux femmes, il avait fait brûler l'une, ou, selon quelques-uns, il l'avait poignardée lui-même après qu'elle s'était sauvée d'un précipice où il l'avait fait jeter; l'autre, il L'avait contrainte, par ses mauvais traitements, à se retirer en Palestine. Son fils Geoffroy Martel fut aussi batailleur. 11 avait voulu, en 1036,
Château d'Angers
contraindre par les armes son père à lui céder le comté d'Anjou; mais le vieux Foulques l'avait vaincu et soumis àla peine du hurnfscar. Le fils rebelle avait fait plusieurs milles en rampant, une selle sur le dos, pour venir aux pieds du comte implorer son pardon. Geoffroi Martel, jaloux de la puissance du duc de Normandie, s'unit contre lui au roi Henri Ier. Ses successeurs suivirent cette politique, et les rois de France
1. Ce Château, qui sert aujourd'hui d'arsenal, a été bâti sous saint Louis sur remplacement de l'ancien château de Foulques Nerra.
eurent dans les comtes d'Arjou d'utiles alliés contre les ducs normands devenus roi d'Angleterre, jusqu'au moment du moins où ces comtes héritèrent eux-mêmes de la couronne britannique. On rapporte que la femme de Geoftïoi Martel aimait la lecture, mais que telle était alors la rareté des livres, qu'elle fut obligé de donner deux cents moutons, cinq quartiers de
froment et autant de seigle et de millet pour avoir un manuscrit renfermant des homélies. La belle cathédrale d'Angers fut commencée sous Foulques Nerra. \^
L*a trêve île Dieu (1041). Pour diminuer les maux qu'entraînaient les guerres continuelles des seigneurs entre eux, l'Église proposa et fit adopter par beaucoup de princes un pacte ainsi conçu : « Du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, les jours de grandes fêtes, l'avent et le carême tout entiers, il est interdit de faire œuvre de guerre. Ce sera la trêve de Dieu.
Celui qui l'enfreindra composera pour sa vie ou s^ra banni du pays.»
Cette trêve , quoique mal observée, fut un grand bienfait pour les peuples et valut à l'Église leurs bénédictions. (10^1).
Philippe I" (1000-1108). — Philippe 1er n'avait que sept ans à la mort de son père, mais le roi Henri avait eu soin de le faire sacrer à Reims de son vivant. Cette couronne, d'ailleurs, des premiers Capétiens, était si peu de chose, que,
Cathédrale d'Angers.
même sur la tête d'un enfant, elle ne donnait à personne l'envie de s'en saisir. Le règne de Philippe Ier eût été encore moins rempli que celui de son père, si la nation avait été engourdie et somnolente comme son chef. Ce prince vit quelques gentilshommes de Goutances soumettre l'Italie méridionale et la Sicile, un Capétien de la maison de Bourgogne fonder le royaume de Portugal, le duc de Normandie, Guillaume le Bâtard, faire la conquête de l'Angleterre, enfin toute la chevalerie de France s'élancer à la croisade. Il laissa ces grandes choses s'accomplir sans y prendre part. A la fin, pourtant, piqué de jalousie contre son trop puissant vassal, le duc de Normandie, il lui montra, sinon une inimitié hien dangereuse, du moins un mauvais vouloir obstiné. Il soutint contre lui les Bretons, et l'obligea à lever le siège de Dol (1075); il secourut son fils ainé Robert qui s'était révolté contre le nouveau roi, mais cette fois s'attira une guerre fâcheuse. « Quand donc ce gros homme accouchera-t-il? » avait-il dit en raillant l'embonpoint de Guillaume. A quoi le Conquérant avait répondu qu'il irait à Paris faire ses relevailles avec dix mille lances en guise de cierges. Il faillit tenir parole. Il entra dans les domaines du roi mettant tout à feu et à sang. Mantes fut pris et brûlé, même les églises, où beaucoup de personnes périrent dans les flammes, et ses coureurs allèrent brûler les villages jusqu'aux portes de Paris. Heureusement il tomba malade à Mantes même et s'en alla mourir près de Rouen.
Le roi de France continua la même politique sous le successeur du Conquérant, mais avec la même mollesse II soutint encore Robert, duc de Normandie, contre Guillaume le Roux, qui avait usurpé sur son frère ainé la couronne d'Angleterre, et il vendit au dernier sa défection. Il sentait bien le péril ou était la France, avec un roi d'Argleterre maître par la Normandie, des avenues de Paris ; et il n'avait pas le courage de faire l'effort nécessaire pour le conjurer.
Son mariage avec Bertrade, femme du duc d'Anjou, l'exposa à un autre danger, l'excommunication, dont l'Église, gardienne des lois morales, le frappa. Pendant dix années, il n'en tint pas compte. Sous ce prince indolent, le domaine s'accrut pourtant du Vexin français, du Gatinais et de la vicomté de Bourges'.
i. Faits divers. — Sous les Capétiens, les assemblées nationales que Charlemagne avait si souvent consultées, même ces reunions de grands seigneurs et d'évèques qu'on trouve encore fréquemment au dixième siècle,