II. La société religieuse : féodalité ecclésiastique
— Le clergé était lui-même entré dans ce système. L'évêque,
autrefois défenseur de la cité, en était bien souvent devenu le comte, par usurpation traditionnelle ou par expresse concession des rois qui avaient réuni, comme à Reims et en beaucoup d'autres villes, le comté à l'évêché , l'autorité politique à l'autorité spirituelle; ce qui faisait de l'évêque le suzerain de tous les seigneurs de[son diocèse. En outre de ses dîmes, l'Église possédait par dona-
(Fig. D.) (Fig. E.) (Fig. F.)
tions des fidèles, des biens immenses. Pour les mettre à
(Fig. G.) (Fig. H.) (Fig. J.) (Fig. K.)
l'abri des brigandages de ce temps, elle avait recours au bras séculier. Elle choisissait des laïques, hommes de cou-
LA FRANCE AU XIe SIÈCLE
rage et de tête, à qui elle confiait ses domaines pour qu'ils les défendissent au besoin par l'épée. Mais ces avoués des monastères et des églises firent comme les comtes du roi , ils rendirent leurs fonctions héréditaires, et prirent pour eux le bien dont on leur avait commis la garde. Ils consentirent pourtant à se reconnaître vassaux de ceux qu'ils dépouillaient, à leur rendre foi et hommage, aux conditions ordinaires de redevances en nature et de services personnels. Les abbés, les évêques, devinrent ainsi des suzerains, des seigneurs temporels, ayant de nombreux vassaux prêts à s'armer pour leur cause, une cour de justice, toutes les prérogatives enfin exercées par les grands propriétaires. Alors on vit des évêques ducs, des évêques comtes, vassaux eux-mêmes d'autres seigneurs, surtout du roi, dont ils recevaient l'investiture des biens attachés à leur église, ou, comme on disait, de leur temporel. Cette féodalité ecclésiastique fut si nombreuse, si puissante, qu'en France et en Angleterre elle posséda, au moyen âge, plus du cinquième de toutes les terres, en Allemagne près du tiers. Car il y avait cette différence entre l'Église et le roi, que celui-ci, la conquête achevée, ne reçut plus rien, tandis qu'il donnait toujours, de sorte qu'il arriva à ne plus posséder que la ville de Laon; et que l'Église, si elle perdait quelques domaines, chose difficile parce qu'elle avait l'excommunication pour les défendre, acquérait tous les jours. Il y avait en effet, peu de fidèles qui mourussent sans lui laisser quelque bien, de sorte qu'elle recevait sans cesse et ne rendait jamais ou rendait pei^ et seulement ce que la violence lui enlevait. .
lies lettre» dans l'Église. — On a vu comment l'empire des Francs, en tombant des mains de Charlemagne, se brisa. Il en fut de même de la civilisation, dont les éléments commençaient à se rassembler et à se coordonner par ses soins. Il ne lui avait point échappé que l'unité d'idées est le ciment indispensable de l'unité politique ; et il avait eu d'ailleurs , comme tous les grands esprits, la passion de régner sur un empire civilisé plutôt que sur des barbares. De là ces lettres, ces capitulaires où il ordonne de « former des écoles et d'y appeler , non-seulement des fils de serfs , mais ceux des hommes libres, » c'est-à-dire non-seulement les enfants des pauvres gens des campagnes, à qui les guerriers laissaient avec dédain l'humble et pacifique avenir de clerc ou de moine, mais encore ceux mêmes qui devaient un jour succéder à ces
guerriers, et porter dans les batailles la grande épée de leurs pères. De pareils commandements ne tendaient à rien moins qu'à former une société laïque éclairée, ce qui eût changé tout le moyen âge. Mais Charlemagne mort, cette noblesse à l'école jeta bien loin la grammaire latine et la grammaire tudesque, et vit avec joie s'ouvrir la carrière des guerres civiles, où chacun fait ce qu'il veut, et où le courage donne tout.
llincmar etScot Krigène. — Du moins la société ecclésiastique conserva quelque chose de l'impulsion donnée aux études par Charlemagne. Sous le vaste édifice ébranlé en tous sens, mais pointencore renversé, le neuvièmesiècle abrita un développement intellectuel qui ne manque pas d'une certaine grandeur. Hincmar remplaçait Alcuin, et Charles le Chauve s'efforçait d'imiter Charlemagne. En 855, la loi et un concile recommandèrent à l'envi l'enseignement des lettres divines et humaines ; nouvelles tentatives en 859 pour restaurer les écoles carlovingiennes , « parce que cette interruption des études amène l'ignorance de la foi et la disette de toute science. » On trouve en 882 la première mention de l'école épiscopale de Paris, qui jeta plus tard tant d'éclat, et dans le catalogue de la bibliothèque de Saint-Riquier pour l'année 831 il est fait mention de 256 volumes, parmi lesquels les Èglogues de Virgile et la Rhétorique de Cicéron, Térence; Mac robe et peut-être Trogue Pompée, que nous avons perdu. Il y eut même un mouvement d'idées philosophiques et des disputes qui présageaient celles des grands siècles du moyen âge : le moine Gobteschalk avait cru trouver dans les écrits de saint Augustin le dogme de la prédestination. Combattu par le savant évêque de Mayence, Raban Maur, disciple d' Alcuin, condamné par deux conciles , il fut enfermé au fond d'un cloître par Hincmar jusqu'à la fin de ses jours, sans avoir voulu se rétracter. Le célèbre Jean Scot Érigène (l'Irlandais), chargé par Hincmar de lui répondre, appela à son tour la répression par ses raisonnements purement humains , philosophiques , comme ils les nommait lui-même, et puisés en effet dans l'étude de la philosophie des anciens.
XouYelle décadence à la tin du neuvième siècle, et seconde reconnaissance au onzième. — Mais la confusion politique augmente ; l'empire achève de s'écrouler ; les seigneurs s'agitent, combattent, dépouillent, font le désordre à leur aise. Quelle place, au milieu de ces violences , pour les études ?
LA FRANCE AU XIe SIECLE
Aussi ne les trouve-t-on plus que dans quelque monastère isolé, seul asile où se cachent, au dixième siècle, pour éviter le souffle des tempêtes, les derniers et pâles flambeaux de la science. Au dehors, nuit profonde : affreuse misère physique et morale; des pestes, des famines; il semble que la mort physique va s'emparer du monde, que la mort intellectuelle a déjà presque entièrement conquis : lui-même croit qu'il va périr. L'an 1000 approche, on ne bâtit plus, on ne répare plus, on n'amasse plus pour l'avenir, du moins pour l'avenir d'icirbas ; on donne au clergé ses terres, ses maisons, mundi fine appropinquante, parce que la fin du monde approche.
Mais cette heure d'angoisse et d'inexprimable terreur se passe comme toutes les autres. Le soleil se lève encore le premier jour de l'an 1001. La vie suspendue reprend son cours avec urçe impétuosité nouvelle. Le monde remercie le Dieu qui l'a laissé vivre, par une grande pensée d'unité chrétienne et d'héroïsme religieux, que le chef des chrétiens exprime : « Soldats du Christ, s'écrie le premier pape français, Sylvestre II (999-1003), en montrant Jérusalem saccagée, soldats du Christ, levez-vous, il faut combattre pour lui ! » Le siècle ne se sera pas écoulé que des millions d:hommes auront répondu à cet appel.
En attendant, tous les bras travaillent: et la terre semble dépouiller sa vieillesse et se revêtir d'une blanche parure d'églises nouvelles. On reconstruit les basiliques, on fonde des monastères. En huit siècles, 1108 seulement avaient été bâtis en France; 326 s'élèvent au onzième siècle, 802 au douzième. Le mouvement se remet en même temps dans les esprits. Sylvestre II en donne l'exemple; simple moine d'Aurllac, sous le nom de Gerbert, il était allé chez les musulmans d'Espagne étudier les lettres, l'algèbre, l'astronomie, et ouvrir à l'Europe chrétienne une source nouvelle de connaissances , la science arabe ; il réunit une bibliothèque considérable ; il construit des sphères ; il imagine l'horloge à balancier , merveille qui le fait passer aux yeux de la foule pour un magicien vendu au diable.
La seconde renaissance se produit surtout en France, et plus particulièrement dans cette province de Normandie, où s'était déjà montré, dans sa plus haute expression, l'esprit guerrier de la société féodale. Là se trouve la magnifique abbaye de Fontenelle ou de Saint-Wandrille, restaurée parle duc en 1035, celle de Jumiéges, dont on voit encore les imposantes ruines
(p. 137), celle du Bec, fondée en ÏOkO et qui s'illustra dès son origine par la présence de deux grands docteurs, Lanfranc et saint Anselme ; sans parler des monastères de Caen, de Rouen, d'Avranches, de Bayeux, de Fécamp et du Mont- Saint-Michel, a au milieu du danger de la mer. » Guillaume le Bâtard était appelé le Conquérant, mais aussi le Grand Bâtisseur.
Au fond de ces monastères les moines ne se contentent plus de copier les rares manuscrits qui ont survécu au naufrage de la civilisation antique. Ils sont curieux des événements qui s'accomplissent autour d'eux et les écrivent ou s'inquiètent d'afFermir leur foi par des discussions théologiques qui redeviennent savantes. Richer, élève de Sylvestre II, et qui est médecin en môme temps que moine, écrit, à l'abbaye de Saint- Rémi, une histoire du dixième siècle dans laquelle il imite Saliuste comme Éginhard imitait Suétone. Abbon, moine de Saint-Germain, chante en vers quelquefois boiteux les exploits du comte Eudes et des Parisiens contre les Northmans, dont un autre Guillaume compose l'histoire à l'abbaye de Jumiéges.
Lan franc et saint Anselme ; llérengrer et Itoncelin. — Pendant que ceux-là écrivent, d'autres enseignent, et les écoliers accourent. A Saint-Étienne de Caen l'Italien Lanfranc (1005-1089) avait plus de 4000 auditeurs. En vain il voulut fuir dans la solitude du Bec une illustration qui le poursuivait : elle le porta, malgré lui, sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry. Cette activité renaissante de l'esprit s'écartait parfois des sentiers battus. Nous avons parlé de l'hérésie qui conduisit 13 malheureux au bûcher, en 1022. Une autre, suscitée par Bérenger de Tours, troubla plus de trente ans l'Église (1050-1080). Bérenger ne voyait, comme Scot Érigène, qu'un pur symbole dans l'Eucharistie, et soumettait les choses de la foi à la raison. « Il faut pourtant bien se résigner à ne pas comprendre, lui disait Tévêque de Liège, son ami, car comprendras-tu jamais la grande énigme de Dieu? » Mais Bérenger voulait se rendre compte de sa croyance et portait audacieusement sa raison au milieu des mystères. Il est un des précurseurs de Luther, quoique Luther n'ait rien connu de ses écrits. Lanfranc fut son principal adversaire.
Saint Anselme, Italien comme Lanfranc1, son successeur à l'abbaye du Bec et sur le siège de Cantorbéry, recommença la
1. U était d'Aoste en Piémont, mais il passa presque toute sa vie (1039 U09J et écrivit tous ses ouvrages en France. Lanfranc était de Pavie.
236 LA FRANCE AU XIe SIÈCLE.
théologie dogmatique , à peu près délaissée depuis saint Augustin, c'est-à-dire depuis six siècles. Il s'établit, avec une foi absolue, au cœur du dogme chrétien, et employa toutes les forces de son puissant esprit et toutes les ressources de la dialectique, c'est-à-dire de l'art du raisonnement, à en démontrer la vérité. Il procède parfois avec la rigueur de Descartes, et la preuve fameuse de l'existence de Dieu donnée par le père de la philosophie moderne lorsqu'il s'élève du fait seul de la
Notre-Dame d'Orcival.
pensée à l'être absolu qui en renferme la raison et l'origine, n'est qu'un argument de saint Anselme.
Saint Anselme eut , comme Lanfranc , à faire tête à de hardis novateurs qui, s'aidant de la dialectique, cette dangereuse alliée de la théologie, ébranlaient les dogmes en voulant les soumettre au raisonnement suivant les règles de la logique d'Aristote. Bérenger avait essayé d'interpréter le mystère de l'Eucharistie, Roscelin attaqua, vers 1085, celui
de la Trinité, et la scolastique naissante commença, avec les querelles des réalistes et des nominalistes, les subtiles discussions qui stérilisèrent tant de laborieux efforts. (Voy. chap. xxv.)
lies art» dans l'Église. — L'Église était alors non-seulement la foi, mais la science. Elle avait des docteurs ; elle formait aussi et dirigeait les architectes, les peintres et les sculpteurs. Le dixième siècle avait peu construit ; au onzième, quand la troisième année après l'époque fatale de l'an 1000, toute crainte se fut dissipée, les populations, comme par un élan de
La cathédrale d'Angoulùme.
reconnaissance, travaillèrent dans toute la chrétienté à la reconstruction des basiliques, et l'on peut dater de ce moment la première époque de la grande architecture du moyen âge, la période romane. Alors le plein cintre plus élégant remplaça la lourde arcade romaine ; les robustes piliers des vieilles églises carlovingiennes s'élancèrent plus légers ; les voûtes écrasées devinrent plus hardies, les nefs moins sombres, les tours moins basses. L'air, la lumière entrèrent dans l'édifice plus élancé vers le ciel; les maîtres dis œuvres vives commencèrent à animer la pierre ; déjà l'ogive se montrait seu-
LA FRANCE AU XIe SIÈCLE.
lement, il est vrai, dans les voûtes et en vue de la solidité, non encore de l'agrément.
On peut prendre pour marquer ce progrès trois églises: celle d'Orcival en Auvergne, de la fin du dixième siècle ou du commencement du onzième, a déjà quelque élégance mais peu d'élévation et d'ornements ; point de portail principal , deux entrées seulement par les côtés ; à quelle distance est-on du style ogival! La cathédrale d'Angoulême, de 1120, affecte encore les lignes droites et horizontales de l'ancien système
Notre-Dame de Poitiers.
d'architecture. Sa façade rectangulaire et sobre d'ornements n'offre que le plein cintre; l'ogive se montre à peine dans la nef. Mais Notre-Dame de Poitiers, du même siècle, est un des chefs-d'œuvre de l'architecture romane. Bas-reliefs, arcades, statues, ornementation variée sont multipliés avec profusion sur sa riche façade que surmonte un fronton triangulaire peu élancé, où s'annonce déjà la forme pyramidale du style qui doit régner au siècle suivant. Le portail de l'église de Moissac, construit au commencement du douzième siècle, offre un autre exemple de la transition de l'arc à l'ogive ; le plein ceintre y
LA FRANCE AU XIe SIÈCLE
est à peine brisé. C'est de plus un véritable musée de sculptures romane^./
III. Les ifer f§. — Au onzième siècle, la France était couverte d'une multitude de fiefs, qui formaient chacun un État ayant sa vie propre, ses lois, ses coutumes, et son chef laïque ou ecclésiastique à peu près indépendant. Ce chef, ce noble, n'avait pas seulement des vassaux, il avait des sujets résidant sur la portion de son fief qu'il n'avait pas inféodée. Et d'abord les serfs proprement dits, les hommes de la terre, livrés à son entière discrétion, c Le sire, dit Beaumanoir, peut leur prendre tout ce qu'ils ont, et les tenir en prison toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort, soit à droit, et il n'est tenu à en répondre fors à Dieu. »
lies mafnmortables. — Au-dessus sont les mainmortables, « plus débonnairement traités, continue le vieux juriste du Beauvaisis ; car le seigneur ne leur peut rien demander si ils ne meffont, fors leurs cens et leurs rentes et leurs redevances qu'ils ont accoustumé à payer pour leurs servitudes. » Mais le mainmortable ne peut se marier sans le consentement du seigneur, et s'il prend femme franche ou née hors de la seigneurie, « il convient qu'il fine (finance) à la volonté du seigneur. » C'est le droit de formariage. Les enfants seront également partagés entre les deux seigneurs. S'il n'y a qu'un, il sera au seigneur de la mère. A la mort des mainmortables, tout ce qu'ils possèdent appartient au seigneur. Pour eux, nul moyen d'échapper à la rude main qui les courbe sur le sillon. Si loin qu'ils aillent, le droit de suite s'attache à leur personne et à leur pécule ; le sire hérite partout de son serf.
lit?» vilain*. — A un degré supérieur se trouvent les tenanciers libres appelés vilains, manants ou roturiers. Leur condition était moins précaire. Ils avaient sauvé leur liberté, que le serf ne possédait pas, et ils tenaient, à condition d'une rente annuelle et de corvées, les terres censives que le propriétaire domanial leur avait concédées, et qu'ils pouvaient transmettre avec tous leurs biens à leurs enfants. Mais, tandis que les tenures bénéficiaires ou fiefs étaient sous la garantie d'un droit public et bien déterminé, les tenures censives étaient dans la juridiction absolue du propriétaire et garanties seulement par des conventions privées C'est pourquoi les
1. Le vilain était, comme le serf, soumis aux droits de formariage et de suite. Plus tard, le seigneur n'eut qu'un an et un jour pour réclamer le vilain réfugié dans une ville de commune.
vilains, surtout ceux des campagnes, qu'il n'était pas nécessaire de ménager comme ceux des grandes villes (voy . chap xu), étaientrils, eux aussi, soumis à un pouvoir le plus souvent illimité. On lit dans un ancien document, au sujet des seigneurs : « Ils sont seigneurs du ciel à la terre, et ils ont juridiction sur et sous terre...., sur cou et tête, sur eau, vents et prairies. » Le vilain ne pouvait fausser jugement, car la loi féodale disait : « Entre toi, seigneur, et toi, vilain, il n'y a juge fors Dieu. » — a Nous reconnaissons à notre gracieux seigneur, dit une autre formule, le ban et la convocation ; la haute forêt, l'oiseau dans l'air, le poisson dans l'eau qui coule, la bête au buisson aussi loin que notre gracieux seigneur, ou le serviteur de sa grâce, pourra la forcer. Pour ce, notre gracieux seigneur prendra sous son appui et protection la veuve et l'orphelin, comme aussi l'homme du pays. » Ainsi abandon de tout droit au seigneur, mais en échange il devra défendre le faible. Tel est le principe de la société féodale à l'égard des sujets. La royauté ne remplissant plus l'office pour lequel elle est instituée, on demandait aux évêques, aux comtes, aux barons, à tous les puissants, la protection qu'on ne pouvait pas attendre du chef nominal de l'État.
Redevances des sujets. — Tout appartenait au seigneur ; mais comme il n'y avait ni industrie ni commerce, ni le luxe qui permet à un seul de consommer en quelques instants le fruit du travail de beaucoup, les exigences du seigneur ne furent point d'abord oppressives, et, pour les vilains, ellesétaient régulièrement déterminées, comme le sont aujourd'hui les droits du propriétaire à l'égard de ses fermiers. Seulement il faut toujours au moyen âge faire la part de l'arbitraire et des violences que la loi maintenant ne souffrirait plus. Les obligations des vilains étaient donc, soit des redevances en nature, comme des provisions, du blé, du bétail, de la volaille, les produits de la terre et de la ferme; soit du travail, ou services de corps, comme les corvées sur les terres et dans les vignes du seigneur, pour la construction du château ou le curage des fossés, pour la réparation des routes et la confection des meubles et des ustensils, fers de cheval, socs de charrues, voitures f, etc. Dans les villes et partout où il avait un peu
i. Il faut ajouter aux revenus du seigneur les droits de mutation sur les terres censives, ceux qu'il percevait sur les mainmortables ; le profit des amendes, confiscations, déshérences, épaves et droits d'aubaine; les péages; les droits sur les foires et marchés, les droits de chasse et de pèche. U y
LA FRANCE AU XIe SIÈCLE.
de fortune, le seigneur ne se faisait pas faute, bien entendu, d'exiger des redevances en argent et d'imposer des tailles arbitraires. Mais laissons faire au temps. Écoutons déjà ces paroles d'un clerc : « Le seigneur qui prend des droits injustes de son vilain les prend au péril de son âme. » Si la crainte du ciel ne suffit, voici les communes qui arrivent, et les gens du roi ne tarderont guère.
Il y avait aussi des redevances bizarres pour égayer cette vie si triste du seigneur féodal enfermé tout l'an entre les sombres murailles de son manoir. A Bologne, en Italie, le tenancier des bénédictions de Saint-Procule payait, à titre de redevance, la fumée d'un chapon bouilli. Chaque année il apportait son chapon à l'abbé, entre deux plats, le découvrait, et la fumée partie, était quitte : il remportait son chapon. Ailleurs les paysans amenaient solennellement au seigneur, sur une voiture traînée par quatre chevaux, un petit oiseau ; ou bien c'était un arbre de mai orné de rubans. Le porteur de singes est quitte, d'après une ordonnance de saint Louis, en faisant jouer son singe devant le péager du seigneur; le jongleur ne doit qu'une chanson. Les seigneurs eux-mêmes ne se refusent pas quelquefois à jouer un rôle dans ces comédies populaires. Le margrave de Juliers, à son entrée solennelle, devait être monté sur un cheval borgne avec une selle de bois et une bride d'écorce de tilleul, deux éperons d'aubépine et un bâton blanc. Quand l'abbé de Figeac faisait sa rentrée dans la ville, le seigneur de Monbrun le recevait revêtu d'un costume grotesque et une jambe nue.
La féodalité, ennuyée d'elle-même, riait donc quelquefois avec le pauvre* peuple, comme faisait aussi l'Église, quand elle autorisait la célébration, dans ses basiliques, de la fête de l'Ane. Les puissants, les heureux, en ces temps si tristes et si durs, où la misère était partout, la sécurité nulle part, devaient bien à leurs vilains et manants quelques instants d'oubli et de gaietév >\
Anarchie et violence». — Ç'a été, en effet, un temps bien dur pour le pauvre peuple que ce moyen âge, où, malgré toutes les formules et toutes les conventions, les nobles ne croyaient qu'au droit de l'épée. En théorie, les principes delà
avait encore les droits de banalité, c'est-à-dire l'obligation de se servir, moyennant indemnité, du moulin, du four, du pressoir, du rouissoir, etc., du seigneur; l'obligation de faire le guet ou la garde dans les châteaux. (Renauldon, Dictionnaire des droits féodaux.)
relation féodale sont fort beaux, en réalité ils menaient à l'anarchie, car les institutions judiciaires étaient trop défectueuses pour que le lien vassalitique ne fût pas, à chaque instant, bréé. Là fut le principe de ces interminables guerres qui s'élevèrent sur tous les points de la France et qui furent la grande désolation de cette époque. Chacun pouvant en appeler à son épée d'un tort éprouvé ou d'une sentence qu'il estimait injuste, l'état de guerre fut l'état habituel de cette société. Toute colline devint une forteresse, toute plaine un champ de bataille. Cantonnés dans des châteaux forts, couverts d'armures de fer, entourés d'hommes d'armes, les seigneurs féodaux, les tyrans, comme le moine Richer les appelle, n'aimèrent que les combats et ne connurent d'autre moyen de s'enrichir que le pillage. Plus de commerce, car les routes n'étaient pas sûres 1 ; plus d'industrie, car fes seigneurs, maîtres aussi des villes, rançonnaient les bourgeois dès que ceux-ci laissaient paraître quelque peu d'opulence. Partout les coutumes les plus diverses, puisqu'il n'y avait plus de législation générale, chaque noble étant seul pouvoir législatif sur son fief; partout aussi la plus profonde ignorance, si ce n'est au fond de quelques monastères; et le clergé, gardien des lois morales, réduit non à interdire la violence, mais à la régulariser en établissant^ la trêve de Dieu qui défendait de tuer et de voler du mercredi soir au lundi matin.
Affreuse misères une disette au onzième siècle. — Sur qui retombait tout le poids de ces guerres féodales? Elles étaient fort peu meurtrières pour le noble bardé de fer ; mais elles l'étaient beaucoup pour le manant, à peu près sans armure défensive. A Brenneville, où combattent les deux rois de France et d'Angleterre, 900 chevaliers sont engagés, 3 seulement restent sur la place. A Bouvines, Philippe Auguste est renversé de son cheval et reste quelque temps sans défense aux mains des fantassins ennemis; ils cherchent vainement un défaut dans son armure pour y faire passer la lame d'un poi-
1. La diversité des monnaies était aussi pour le commerce un très-grand obstacle. Cent cinquante seigneurs battaient monnaie au onzième siècle, et souvent ne voulaient recevoir que la leur; de sorte que les marchands étaient obligés de changer d'espèces presque à chaque grand lief qu'ils traversaient. De là des pertes énormes. Il faut ajouter, comme autres entraves au commerce, le droit d'aubaine, en vertu duquel l'étranger, qui passait un an et un jour sur un fief, devenait comme le serf du seigneur. Sa succession lui était dévolue. Le seigneur avait encore le droit de aite ou d'hébergement chez ses vassaux, et le droit de pourroirie, ou droit de requérir chevaux, voitures, denrées, etc., quand il voyageait.
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gnard, et ils le frappent de masses d'armes qui ne peuvent enfoncer sa cuirasse. Les chevaliers ont tout loisir de venir le délivrer et le remettre en selle. Après quoi il se jette avec eux au milieu de cette ribaudaille, où les longues iances et les pesantes haches ne frappent pas un coup en vain. Le seigneur pris, autre calamité : il faut payer sa rançon. Mais qui payait la chaumière et la moisson brûlées du pauvre diable ? qui pansait ses blessures? qui nourrissait tant de veuves et d'orphelins?
Deux auteurs contemporains, deux historiens des croisades, peignent ainsi ces temps désastreux : «Avant que les chrétiens partissent pour les contrées d'outre-mer, dit Guibert de Nogent, le royaume de France était en proie à des troubles et à des hostilités perpétuels. On n'entendait parler que de brigandages commis sur les voies publiques. Les incendies étaient innombrables, et la guerre sévissait de toutes parts sans autre cause qu'une insatiable cupidité. Bref, des hommes avides ne respectaient aucune propriété et se livraient au pillage avec une audace effrénée. » Et Guillaume, archevêque deTyr : « II n'y avait aucune sécurité pour les propriétés; quelqu'un étaitil regardé comme riche, c'était un motif suffisant pour le jeter en prison, le retenir dans les fers et lui faire subir de cruelles tortures. Des brigands ceints du glaive assiégeaient les routes, dressaient des embûches et n'épargnaient ni les étrangers, ni les hommes consacrés à Dieu. Les villes et les places fortes n'étaient pas même à l'abri de ces calamités ; des sicaires en rendaient les rues et les places dangereuses pour les gens de bien. »
Le chroniqueur Raoul Glabert raconte de la manière suivante une famine qui arriva en l'an 1033 et dont il fut témoin. «Des pluies continuelles avaient noyé la terre, la moisson fut perdue, et il fallut, grands et petits, se nourrir de bêtes et d'oiseaux. . Cette ressource une fois épuisée, la faim ne se fit pas moins vivement sentir, et, après avoir essayé de se nourrir avec l'écorce des arbres ou l'herbe des ruisseaux, il fallut se résoudre à dévorer des cadavres. Le voyageur assailli succombait sous les coups de ses agresseurs ; ses membres étaient déchirés, grillés au feu et dévorés. D'autres, fuyant leur pays et croyant fuir la famine, recevaient l'hospitalité sur les chemins, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour en faire leur nourriture. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf ou une pomme pour les attirer à l'écart, et ils les immolaient
à leur faim. Les cadavres furent déterrés en beaucoup d'endroits pour servir à ces tristes repas. Un misérable osa môme porter de la chair humaine au marché pour la vendre cuite. Arrêté, il ne chercha pas à nier son crime, on le garotta et on le jeta dans les flammes. Un autre alla dérober cette chair qu'on avait enterrée, la mangea et fut brûlé de môme.
o On trouve, à trois milles de Mâcon, dans la forêt de Châtenay, une église isolée consacrée à saint Jean. Un scélérat s'était construit non loin de là une cabane où il égorgeait tous les passants et les voyageurs qui s'arrêtaient chez lui. Le monstre se nourrissait ensuite de leurs cadavres. Un homme un jour, vint y demander l'hospitalité avec sa femme, et se reposa quelques instants; mais, en jetant les yeux sur tous les coins de la cabane, il y vit des têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. Aussitôt il se trouble, il pâlit ; il veut sortir. Mais son hôte s'y oppose. La crainte de la mort double les forces du voyageur ; il s'échappe avec sa femme et court en toute hâte à la ville communiquer au prince Othon et aux habitants cette affreuse découverte. On envoie à l'instant un grand nombre d'hommes pour vérifier le fait; ils trouvent, à leur arrivée, cette bête féroce dans son repaire avec quarante-huit têtes dénommes qu'il avait égorgés et dont il avait mangé la chair. On l'emmène à la ville, on l'attache à une poutre dans un cellier, et on le jette dans le feu. Nous avons nous-même assisté à l'exécution.
« On essaya, dans la même province, un moyen dont nous ne croyons pas qu'on se soit jamais avisé ailleurs. Beaucoup de personnes mêlaient une terre blanche semblable à l'argile avec ce qu'elles avaient de son et de farine, et elles en formaient des pains pour satisfaire leur faim. cruelle. C'était le seul espoir qui leur restât d'échapper à la mort, et le succès ne répondit pas à leurs vœux. Tous les visages étaient pâles et décharnés, la peau tendue et enflée, la voix grêle et imitant le cri plaintif des oiseaux expirants. Le grand nombre des morts ne permettait pas de leur donner la sépulture, et les loups, depuis longtemps attirés par l'odeur des cadavres, venaient déchirer leur proie. Comme on ne pouvait pas donner à tous les morts une sépulture particulière à cause de leur grand nombre, des hommes pleins de la grâce de Dieu creusèrent dans quelques endroits des fosses nommées charniers, où Ton mettait 500 corps et quelquefois plus, quand elles pouvaient en contenir davantage. Ils gisaient là confondus, pêle-mêle, demi-