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LA FRANCE AU XI* SIÈCLE

nus, souvent même sans aucun vêtement. Les carrefours, les fossés dans les champs servaient aussi de cimetières. *

Ce lugubre récit d'un témoin oculaire montre ce que l'absence de commerce et d'administration faisait souffrir au moyen âge. Aujourd'hui, l'esprit d'ordre et de prévoyance sait si bien combattre de pareils fléaux, qu'ils laissent en somme peu de misère là où ils ont passé, et, ce qui vaut mieux encore, ils n'ébranlent point la moralité publique. Autrefois rien ne pouvait parer aux intempéries des saisons. Toute récolte médiocre amenait la disette, toute disette la famine, et, avec la famine, les crimes et les atrocités qu'on vient de lire. Sur 70 années, de 970 à 10^0, il y en eut 48 de famine ou d'épidémie.

Huelques résultats heureux. — Cependant la marche générale de la civilisation n'est jamais si complètement suspendue que trois siècles puissent être complètement stériles pour l'humanité. On a déjà vu dans l'Église la pensée renaître, et dans la société laïque la poésie se montrer. Il y eut même progrès dans la moralité, du moins pour la classe dominante. Dans l'isolement où chacun vivait, exposé à tous les périls, l'âme se retrempa pour y faire face. Le sentiment de la dignité de l'homme, que le despotisme détruit, fut retrouvé ; et cette société, qui versa le sang avec une si déplorable facilité, montra souvent une élévation morale qui n'est que de cet âge. Les vices bas, la lâcheté des Romains de la décadence ou des peuples asservis lui furent inconnus, et il a légué aux temps modernes le sentiment de l'honneur. La noblesse féodale savait mourir; c'est la première condition pour savoir bien vivre.

Une autre conséquence heureuse fut la réorganisation de la famille. Dans les cités antiques l'homme vivait hors de sa maison, aux champs ou au forum ; il connaissait à peine sa femme et ses enfants, et avait sur eux droit de vie et de mort. Sous la première race, l'habitude de la polygamie et la facilité des divorces empêchèrent la famille de se constituer sur des bases meilleures. Dans la société féodale, où l'homme vivait dans l'isolement, le père fut rapproché des siens. Quand les combats le laissaient oisif au fond de ce château perché sur la montagne comme un nid d'aigle, il ne trouva pour occuper sa vie et son cœur que la mère de ses enfants. L'Eglise, qui avait courbé ces rudes soldats aux pieds d'une vierge, qui leur faisait respecter dans la Mère du Sauveur toutes les vertus de la femme, adoucit l'humeur farouche de ces batailleurs, et les

prépara à tomber sous le charme de l'esprit plus fin, des sentiments plus délicats que la nature a départis à l'autre sexe. La femme reprit alors son rang dans la famille et dans la société, celui que déjà la loi mosaïque lui donnait. On alla même plus loin : elle devint l'objet d'un culte qui créa des sentiments

Fontevrault, ruines de l'abbaye.

nouveaux dont la poésie des troubadours et des trouvères s'empara et que la chevalerie mit en action. Ainsi, dans la belle légende de saint Christophe, ie fort est vaincu par le faible, le géant par l'enfant.

Gela se voit dans une institution de ce temps. Robert d'Ar-

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brissel fonda près de Saumur, à Fontevrault, vers Tan 1100, une abbaye qui devint bientôt célèbre et qui réunissait des reclus des deux sexes. Les femmes étaient cloîtrées et priaient , les hommes travaillaient aux champs, desséchaient les marais, défrichaient les landes et restaient les serviteurs perpétuels des femmes. L'abbaye était gouvernée par une abbesse « parce que, disait la bulle de confirmation , Jésus-Christ en mourant avait donné pour fils à sa mère le disciple bienaimé 1 . »

Hors de la famille, l'État sans doute est bien mal organisé. Il faut pourtant faire attention, malgré tous les faits contraires, à la théorie politique que cette société représente. Si le serf n'y a pas de droits, le vassal en a, et de fort étendus. Le lien féodal n'était formé qu'à des conditions bien connues et acceptées d'avance par lui ; des conditions nouvelles ne pouvaient lui être imposées que de son aveu. De là ces grandes et fortes maximes de droit public qui, à travers mille violations, sont arrivées jusqu'à nous : nulle taxe ne peut être exigée qu'après le consentement des contribuables; nulle loi n'est valable si elle n'est acceptée par ceux qui lui devront obéissance ; nulle sentence n'est légitime si elle n'est rendue par les pairs de l'accusé. Voilà les droits de la société féodale que les états généraux de 1789 retrouvèrent sous les débris de la monarchie absolue; et, comme garantie de ces droits, le vassal a la faculté de rompre le lien vassalitique en rendant son fief, ou de répondre par la guerre à un déni de justice de son suzerain. Ce droit de résistance armée que saint Louis luimême reconnut, conduisait, il est vrai, à l'anarchie ; il faisait la société faible, mais il faisait l'individu bien fort. Et c'est par là qu'il fallait commencer. Avant de songer à constituer sa- • vamment l'État, il était nécessaire de relever l'individu, la famille : cette double tâche fut l'œuvre du moyen âge.

L'Église y travailla énergiquement, en établissant la sainteté du mariage, môme pour le serf; en prêchant l'égalité de tous les hommes devant Dieu, ce qui était une menace contre les grandes inégalités de la terre ; en proclamant, par le principe de l'élection qu'elle conserva pour elle-même au sommet de sa hiérarchie, les droits de l'intelligence, en face du monde féodal qui ne reconnaissait que les droits du sang; en cou-

i. L'abbesse ne devait pas être prise parmi les vierges du cloître, mais avoir été élevée dans le monde, afin qu'elle sût mieux gouverner les affaires extérieures.

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