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CHAPITRE XXII

t LOUIS VII DIT LE JEUNE (1137-1180).

Eionis VII (113?-1180), son mariage ayec Élco-

dc Guyenne. — Louis le Gros laissait six fils. Trois entrèrent dans l'Église; deux autres furent, l'un, Robert, chef de la maison de Dreux, l'autre, Pierre, chef de celle de Courtenay, qui existe encore en Angleterre. L'aîné, Louis VII, dit le Jeune, avait contracté, avant la mort de son père, un brillant mariage. Il avait épousé Éléonore de Guyenne, héritière du Poitou et du duché d'Aquitaine. Il s'était, en effet, établi que les femmes pouvaient hériter des fiefs, recevoir hommage, juger et conduire leurs vassaux à la guerre « Cette loi que, durant 330 années la maison de France n'eut pas besoin d'appliquer, et qu'elle repoussa quand la lignée directe de Hugues Capet vint à s'éteindre, fut une des causes les plus actives de

1. Faits dtvers L'abbaye Saint-Victor donna à l'Église, au douzième siècle, 7 cardinaux, u archevêques, 6 évêques et 5'* abbés. — Fondation, en 1114, de l'abbaye de Clairvaux par saint Bernard. — En 11*27, concile de Nantes, qui condamne l'exercice du droit de bris ou d'épaves, et concile de Narbonne, qui oblige les juifs à porter une rouelle de drap sur la poitrine, afin qu'on pût toujours les reconnaître.

la ruine des familles féodales que la guerre décimait sans relâche. Les femmes portèrent par mariage les fiefs de maison en maison, jusqu'à ce qu'ils arrivassent, pour la plupart, dans celle de France qui durait toujours, tandis que les autres s'éteignaient. Cette fois, la dot d'Éléonore était la plus belle qu'eût encore reçue un de nos rois. Ce n'était pas moins que la moitié de la France méridionale. Malheureusement Louis VII ne la conserva pas.

Continuation de la politique' de Louis, le Gros (1139-1 1«). — Louis le Jeune continua la politique de son père. « Les églises d'Angoulême, de Cluny, de Clermont, du Puy, de Vézelay, ayant imploré sa protection, dit Suger, il les couvrit du bouclier de sa protection, et saisit pour les défendre la verge du châtiment. » Un comte de Ghâlons, un sire de Montjai , d'autres encore , furent dépouillés de leurs fiefs à cause de leurs violences. Une guerre contre le comte de Champagne eut une autre cause. Le pape avait nommé son propre neveu à l'archevêché de Bourges, sans tenir compte du droit royal de présentation. Louis chassa de son siège le nouveau prélat, à qui le comte de Champagne donna asile. Le roi avait contre ce seigneur un ancien grief. Dans une tentative qu'il avait faite pour mettre la main sur Toulouse, le coftte de Champagne lui avait refusé ses services. Louis le Jeune saisit l'occasion d'humilier ce vassal peu docile : il entra en armes sur ses terres, les ravagea et y brûla la petite ville de Vitry. Treize cents personnes réfugiées dans l'église périrent dans l'incendie.

lia seconde croisade (1147). — C'était là un événement qui n'était que trop ordinaire ; mais il pesa sur la conscience du roi, et, pour l'expier, Louis prit la croix. Son père avait dû en partie ses succès à cette circonstance que les plus riches seigneurs avaient épuisé toutes leurs ressources pour aller à Jérusalem, et que beaucoup n'en étaient point revenus. C'était donc une faute de renoncer à ce système. Mais aucun roi n'avait pris part à la première croisade ; leur réputation, leur piété en souffraient. L'empereur d'Allemagne voulait cette fois partir; le roi de France ne pouvait rester en arrière et abandonner ce royaume, fondé par des Français aux bords du Jourdain, où la discorde, la corruption, S'étaient glissées, et qui déjà penchait vers la ruine, sous le poids des maux intérieurs et des attaques du dehors.

Les Atabecks d'Alep venaient d'enlever Édesse en y massa-

crant toute la population chrétienne, et Noureddin menaçait la Palestine. Malgré les prudents conseils de l'abbé Suger, Louis résolut de se mettre à la tête d'une seconde expédition à la terre sainte. La croisade fut prôchée en France et en Allemagne par saint Bernard ; mais déjà le zèle était bien refroidi. Une taxe générale, établie sur tout le royaume, et sur toute condition, nobles, prêtres ou manants, causa beaucoup de murmures ; à Sens, les bourgeois tuèrent l'abbé de Saint-Pierre le Vif, seigneur d'une partie de leur ville, à cause d'un impôt qu'il voulait lever. « Le roi , dit un contemporain , se mit en route au milieu des imprécations. » On avait offert à saint Bernard le commandement de l'expédition; il se souvint de Pierre l'Ermite et refusa.

Louis , après avoir pris l'oriflamme à Saint-Denis , s'achemina par Metz et l'Allemagne vers Constantinople. L'empereur Manuel envoya de fort loin des députés à sa rencontre. Nos seigneurs féodaux s'indignèrent des basses adulations de ces Grecs ; «n d'eux les interrompit en disant : « Ne parlez pas si souvent de la gloire, de la piété, de la sagesse du roi ; il se connaît et nous le connaissons. Dites brièvement ce que vous voulez. » Ce que voulait Manuel, effrayé qu'il était, c'est que les croisés lui prêtassent serment de fidélité. Ils y consentirent encore, non sans laisser échapper, comme la première fois, de sourdes menaces. Déjà les Allemands étaient au milieu de l'Asie Mineure. Mais, trahis par leurs guides grecs, ils s'égarèrent dans les défilés du Taurus, et y tombèrent sous Tépée des Turcs. Conrad revint presque seul à Constantinople.

Louis, averti du péril, prit route le long de la mer et l'assura d'abord par la victoire du Méandre. Mais, aux environs de Lodicée, on entra dans les montagnes. L'ineptie des chefs et l'indiscipline des soldats amenèrent un premier désastre. Le roi faillit périr et combattit longtemps seul , tous les seigneurs qui faisaient son escorte ayant été tués, « nobles fleurs de France , dit un chroniqueur, qui se fanèrent avart d'avoir porté leurs fruits sous les murs de Damas. » A Stalie on jugéa qu'il n'était pas possible d'aller plus loin. Le roi, les grands montèrent sur des vaisseaux grecs pour achever par mer leur pèlerinage, abandonnant la multitude des pèlerins, qui périrent sous les flèches des Turcs, ou qui accusant le Christ de les avoir trompés, se firent musulmans. Trois mille échappèrent ainsi à la mort.

Louis, arrivé à Antioche, ne songea plus aux combats, mais à accomplir son vœu de pèlerin, à prier sur le saint sépulcre et à terminer au plus vite cette malencontreuse entreprise. Sans plus écouter les prières que lui adressaient pour le retenir le prince d' Antioche et le comte de Tripoli, il précipita sa marche vers Jérusalem. Le peuple, les princes, les prélats sortirent au-devant de lui, portant des branches d'olivier et chantant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. » Il fallait cependant faire quelque chose et tirer au moins une fois l'épée en terre sainte. On proposa l'attaque de Damas. C'est une des villes saintes de l'islamisme et la perle de TOrient. Entourée de jardins immenses qu'arrosent les divers bras du Barradi et qui forment autour d'elle une forêt d'orangers, de citronniers, de cèdres et d'arbres aux fruits dorés et savoureux, elle est la capitale du désert, et, pour la Syrie, un boulevard ou une menace perpétuelle, selon qu'elle est entre des mains amies ou hostiles. L'attaque parut d'abord réussir ; on enleva les jardins, mais les princes chrétiens se disputèrent la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Le choix du comte de Flandre pour prince de Damas indisposa les autres. On servit avec moins de zèle une cause devenue celle d'un seul homme, et on donna le temps aux secours musulmans d'arriver, à l'ours de montrer qu'il avait encore dents et ongles. 11 fallut lever le siège et rentrer en Palestine. L'Europe revit encore bien peu de ceux qui étaient partis. La première croisade avait du moins atteint son but, elle avait délivré Jérusalem; la seconde avait inutilement répandu le sang chrétien. Après elle, la Palestine se trouva plus faible, l'islamisme plus fort, et les croisés ne rapportèrent de leur entreprise que la honte, ou comme Louis VII, du déshonneur.

Divorce de Louis VII (1152) ; vastes possessions do roi d'Angleterre en France. — Au retour, le roi trouva ses États paisibles, grâce à l'habile administration de Suger. Mais il répudia sa femme Éléonore, qui alla porter son duché de Guyenne à Henri Plantagenet, comte d'Anjou, duc de Normandie et héritier de la couronne d'Angleterre (1152). Lorsque, deux ans plus tard, Henri fut entré en possession de son héritage, et qu'il y eut ajouté la Bretagne par le mariage d'un de ses fils avec la fille unique du comte d6 ce pays, il se trouva maître de presque toute la France occidentale.

Diversion» favorables à Louis VII. — Le roi de France pouvait trembler pour sa couronne. Mais Henri II, forcé de

respecter en lui son suzerain, s'il voulait obtenir de ses vassaux le même respect, hésitait à l'attaquer. Un jour il menaçait Toulouse,, Louis accourt avec quelques chevaliers et se jette dans la place. Henri recule aussitôt parce que la ville était peuplée et forte, mais aussi pour ne pas se rencontrer sur la brèche avec celui que le droit féodal lui interdisait de combattre, Louis trouva moyen encore de se défendre en soutenant les révoltes continuelles des quatre fils de Henri II contre leur père. Il eut un autre allié que les violences du roi d'Angleterre lui donnèrent, un saint. Des officiers de ce prince assassinèrent au pied même de l'autel l'archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket (1170). L'évêque mort fut plus redoutable qu'il ne l'eût jamais été vivant. Louis demanda au pape que le martyr fût vengé ; et, pour prévenir une excommunication , Henri consentit à toutes les humiliations qu'on lui imposa. Il passa ses derniers jours à combattre ses sujets, ses fils et le roi de France.

Administration de Louis VII ; Suger. — Louis était plutôt un moine sur le trône qu'un roi actif et résolu. Cependant il seconde encore le mouvement communal. Vingt-cinq chartes sont souscrites de son nom. Mais, comme son père aussi, il n'en voulut point sur ses terres. A Orléans, un mouvement de Bourgeois fut durement réprimé. Il aida même parfois les seigneurs à faire dans leurs domaines ce qu'il faisait dans les siens ; ainsi l'abbé Pons, qui renversa, après sentence du roi, la commune de Vézelay, dont nous avons encore la dramatique histoire. L'ordre, que Louis tâcha de faire régner, favorisa pourtant les progrès de la population urbaine. Sous lui, dit un chroniqueur, un grand nombre de villes furent bâties, et beaucoup d'anciennes s'agrandirent. Des forêts tombèrent, et de vastes espaces furent défrichés. Il confirma les antiques privilèges de la hanse, ou société des marchands de Paris; et le pape Alexandre III posa, en 1163, la première pierre de la cathédrale de cette ville , l'église de Notre-Dame. Louis VII fit couronner , de son vivant , son fils Philippe Auguste, et attacha le privilège du sacre à la cathédrale de Reims. Les pairs prirent séance à la cérémonie1.

1. On appela plus particulièrement pairs de France les possesseurs des

Î;randes seigneuries qui relevaient directement de la couronne. Leur nombre ut fixé, sous Louis VII, à 12 : les ducs de Bourgogne, de Normandie et de Guyenne, les comtes de Champagne, de Flandre et de Toulouse, l'archevêque de Reims et les évêques de Laon, Noyon, Châlons, Beauvais et Langres. Les vassaux immédiats au roi dans le duché de France, relevant du auc, non du roi, n'étaient pas pairs de France.

Suger, né de parents pauvres, aux environs de Saint-Omer, fut recueilli par les moines de Saint-Denis. 11 mérita, par

fonail île Icg.iSe ue buint-Denis.

son sens droit, par l'activité de son esprit, par son dévouement aux intérêts du roi et du royaume, l'amitié de Louis VI, qui avait été son condisciple à l'abbaye, et la confiance de

Louis VII. Élu par les moines abbé de Saint-Denis, pendant un voyage qu'il faisait à Rome, il renonça au faste dont les prélats s'entouraient, et employa toutes ses ressources à décorer

Cathédrale de Tours.

l'intérieur de l'église et à rebâtir les tours et le portail construit par Dagobert'. Louis VII l'appela à gouverner l'État

1. La dédicace eut lieu eu 1140. Le cintre roman domine encore dans toute

pendant sa croisade ; il montra la même modestie et une habileté qui mit Tordre dans les finances du roi et la paix dans le royaume. Il est vrai que le départ de tant de turbulents seigneurs rendait la tâche facile; et si l'on a placé le nom de Suger parmi ceux des trois ou quatre grands ministres dont la France s'honore, il faut reconnaître qu'il n'y a point à comparer ses services avec ceux de Sully, de Richelieu et de Colbert. Du moins il avait comme eux le sentiment des devoirs de la royauté et le besoin de l'ordre. On a vu plus haut ses paroles à Louis VI ; je rappellerai sa lettre à Louis VII pour le presser de revenir de la croisade; il l'adjura, par le serment de son sacre, « de ne pas abandonner plus longtemps le troupeau à la fureur des loups '. »

Sous le règne de Louis le Jeune fut commencée la cathédrale actuelle de Tours qui avait été déjà deux fois brûlée, en 561 et en 1166. L'archevêque Joscion en posa la première pierre, en 1170, mais elle ne fut achevée qu'en 15^7 ; Henri IV appelait ses deux tours de beaux bijoux auxquels il ne manquait que des étuis. Il est inutile d'ajouter que dans ce monument, qu'on mit quatre siècles à bâtir, tous les styles se retrouvent, depuis le roman, au pied des tours, jusqu'à la renaissance qui en couronne la cime,

la construction de Suger, qui fut reprise et terminée au treizième siècle. La grande flèche, frappée par la foudre en 1837, a été démolie en 1846.

1. Faits divers. On attribue à Suger la rédaction des fameuses chroniques de Saint-Denis, qui réunirent en corps d'histoire les chroniques antérieures, et furent ensuite continuées de règne en règne. Malheureusement les premiers rédacteurs ne mirent aucune critique dans ce travail, et mêlèrent tant de fables à leur récit que la connaissance de nos origines en fut faussée pour des siècles. Apparition de la fleur de lis sur les monnaies royales. Toutefois il a été remarqué que la couronne de Frédégonde était terminée par des fleurs de lis, et son sceptre par un lis champêtre. Plusieurs couronnes de rois carlovingiens portent le même ornement.

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