V CHAPITRE XXIII
Caractère de cette période. — Du neuvième au douzième siècle, le roi vivait toujours, mais la royauté n'existait plus, les pouvoirs publics, qui auraient dû rester dans sa main, étant devenus des pouvoirs domaniaux exercés par tous les grands propriétaires. A cette révolution qui avait brisé pendant trois siècles l'unité du pays, en succède une autre qui s'efforce de réunir les membres épars de la société française, et d'enlever aux seigneurs les droits usurpés par eux pour les rendre à la royauté, ce qui fera du roi le seul juge, le seul administrateur, le seul législateur du pays. Cette révolution commence avec Philippe Auguste et saint Louis, qui reconstituent un gouvernement central, et n'est accomplie qu'avec Louis XIV, parce que divers incidents, aux quatorzième et quinzième siècles, la guerre de Cent ans, au seizième, les guerres de religion, suspendent ce grand travail intérieur.
1. Ouvrages à consulter : la Vie de Philippe Auguste, par Rigord et Guillaume Le lîreton; la Philippide, poëme par Guillaume Le Breton; Histoire de la conqu te (k Constantinople , par Villehardouin ; Faits et gestes de Louis VIII. par Nicolas de Bray; Chronique de Guillaume de Nangis ; Histoire de la croisade contre les Albigeois, par Pierre de Vaulx-Cernay ; Chroniques de Guillaume de Puy-Laurens.
Philippe Auguste (119© -1223), acquisition de plusieurs province». — Philippe II, surnommé Auguste à cause de sa naissance dans le mois d'août, monta sur le trône à quinze ans. Ses proches, ses vassaux crurent avoir bon marché d'un enfant ; il les trompa par son activité et sa résolution. Le résultat des guerres qu'il eut à soutenir fut l'acquisition, en 1185, des comtés d'Amiens, de Vermandois et de Valois. L'Artois, qui lui était échu en 1191 par héritage de sa femme, porta jusqu'aux frontières de la Flandre le domaine immédiat de la couronne. Le duc de Bourgogne, le sire de Beaujeu, le comte de Chàlons, qui pillaient les églises, furent contraints de les respecter. Il chassa les juifs, en prenant pour lui leurs terres et maisons (1182),. et fit brûler nombre de patérins ou hérétiques. Enfin une insurrection des cottereaux, bandes de brigands qui ravageaient le centre de la France, fut étouffée par des troupes royales, unies aux habitants des communes, et expiée par de cruels supplices.
Troisième croisade (IlOO-llOl). — Philippe, comme son père, entreprit une croisade. Il s'agissait de recouvrer Jérusalem tombée, en 1187, aux mains des infidèles. Huit rois, tous français, y avaient régné depuis Godefroy de Bouillon. Le dernier, Guy de Lusignan, venait d'être fait prisonnier par Saladin à la bataille de Tibériade. La chrétienté fit un puissant effort; Richard Cœur-de-lion , roi d'Angleterre, et Philippe Auguste partirent ensemble. L'empereur Frédéric Barberousse les avait précédés. On ne dépassa pas Saint- Jean d'Acre, qui fut repris.
Rivalité de Philippe Auguste et de Richard. —Durant le long siège de cette ville, la mésintelligence éclata entre les deux rois. Philippe, éclipsé par son brillant rival, se hâta de regagner la France pour y travailler à la ruine de la trop puissante maison d'Angleterre. 11 s'entendit avec un frère que Richard avait laissé, Jean Sans-terre, espérant tous deux partager ses dépouilles. Mais Richard, sorti de la prison où l'empereur d'Allemagne l'avait retenu contre toute foi, voulait se venger de son frère et de son rival. Le premier acheta son pardon en égorgeant une garnison française qu'il avait introduite dans un château ; pour Philippe Auguste, il accepta la guerre. Elle commença en Normandie avec violence. Richard, troubadour et roi, la faisait et la chantait tout ensemble. Il battit Philippe près de Gisors, mais sans tirer grand parti de la victoire. Le pape Innocent II s interposa et leur fit signer
une trêve de cinq ans (janvier 1199). Deux mois après, Richard était tué d'un coup de flèche au siège du château de Chalus en Limousin, où il voulait ravir un trésor que le seigneur de ce château avait trouvé.
Condamnation de «I eau Sans-terre; acquisition de plusieurs provinces (1204:). — Le frère du Cœur-de-lion lui succéda (1199). Le roi de France, aussitôt devenu l'ennemi de son ancien allié, soutint contre lui un prétendant, le jeune Arthur, fils d'un frère aîné de Jean Sans-terre; et, lorsque Jean eut poignardé celui-ci de sa propre main, Philippe cita le meurtrier à comparaître par-devant les douze grands vassaux de la couronne ou pairs du royaume. Sur son refus, il confisqua ses fiefs, entra avec une armée en Normandie, que Jean ne défendit pas, et prit le château Gaillard , forte place bâtie par Richard, et qui résista six mois. Le pape, Innocent III, voulut imposer la paix aux deux rois; Philippe gagnait trop à cette guerre contre un lâche ennemi pour n'y pas persister; il répondit fièrement au pontife, et, poussant vivement ses succès, mit la main sur toutes les villes de la province, même sur Rouen « la très-riche cilé, pleine de nobles hommes et chefs de toute la Normandie. » L'Anjou, la Touraine et le Poitou furent aussi aisément réunis au domaine royal. C'étaient les plus brillantes conquêtes qu'un roi de France eût encore faites (1203-120^).
Victoire tle Bouvlues (121 4L). — Quelque lâche qu'il fût, Jean ne pouvait se résigner à tant de honte. 11 forma une vaste coalition. Pendant qu'il attaquerait lui-même la France par le sud-ouest, l'empereur d'Allemagne, Othon IV, les comtes de Flandre et de Boulogne, avec tous les princes des Pays- Bas, devaient l'attaquer par le nord. Mais la France se leva pour repousser l'invasion étrangère. Le fils du roi, Louis, alla faire tête au roi anglais dans le Poitou; et Philippe, avec le restant de Ja chevalerie et les milices des communes du nord, marcha au-devant de l'ennemi, qu'il rencontra près du pont de Bouvines, sur la Marq, entre Lille et Tournai (27 juillet). Les chefs ennemis, entourés de forces qu'on porte à 100 000 hommes, étaient si assurés de vaincre, qu'ils se partageaient d'avance le pays.
Le péril où était le roi de France explique un fait que l'histoire a singulièrement dénaturé. On a représenté Philippe Auguste plaçant sa couronne sur l'autel et disant : « Elle est au plus digne. » Je ne crois pas à cette représentation théâtrale,
mais je croirais volontiers au récit suivant d'un ancien chroniqueur : « Le roi, rapporte-t-il, demanda une messe; quand elle fut dite, il fît apporter pain et vin et fit tailler des soupes, et en mangea une, et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étaient : « Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent avec « moi en souvenance des douze apôtres qui, avec Notre-Seic gneur, burent et mangèrent; et, s'il y en a aucun qui pense « mauvaiseté ou tricherie, qu'il ne s'approche pas. » Alors s'avança messire Enguerrand de Coucy et prit la première soupe, et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde, et dit au roi : « Sire, on verra bien de ce jour si je suis un traître. » Il disait ces paroles parce qu'il savait que le roi l'avait en soupçon à cause de certains mauvais propos, ^e comte de Sancerre prit la troisième soupe, et les autres barons après; et il y eut une si grande presse , qu'ils ne purent tous arriver au buffet qui contenait les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux, et il dit aux barons : « Seigneurs, vous êtes tous « mes hommes et je suis votre roi, quoique je soie, et je vous « ai beaucoup aimés.... Pour ce, je vous prie, gardez en ce « jour mon honneur et le vôtre. Et, si vous voyez que la cou- « ronne soit mieux employée en l'un de vous que en moi, je « m'y ôterai volontiers et le veuille de bon cœur. » Lorsque les barons l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à pleurer, disant : « Sire, pour Dieu, merci! Nous ne voulons roi sinon « vous. Or, chevauchez hardiment contre vos ennemis, et nous « sommes appareillés de mourir avec vous »
Cependant les deux armées restèrent quelque temps à peu de distance l'une de l'autre sans oser commencer l'action, et les Français se retiraient par le pont de Bouvines, pour marcher sur le Hainaut, quand l'ennemi, attaquant l'arrière-garde, les obligea à faire face.
Philippe, dit son chapelain Guillaume le Breton, qui, pendant l'action, resta derrière le roi à chanter des psaumes, Philippe se reposait à ce moment sous un arbre, proche d'une chapelle, et son armure défaite ; au premier bruit du combat, il entra dans l'église pour y faire une courte prière, s'arma promptement et sauta sur son destrier, avec une aussi grande joie que s'il dût aller à noce ou à fête; alors on commença à
1. Chronique de Reims, publiée par M. L. Paris, p. 148. Cette sorte de communion avant la bataille était alors habituelle. Puguesclin, avant le combat, mangeait toujours trois soupes (trois tranches de pain) dans du vin, en l'honneur de la Trinité. Les preux du roman de Perceval faisaient tous la même chose. Fournier, VEsprit dans l'histoire, p. 43-47.
294 PHILIPPE AUGUSTE ET LOUIS Vin (1180-1226).
crier par les champs : Aux armes, hommes de guerre, aux armes ! et les trompettes sonnèrent. Le roi se porta en avant, sans attendre sa bannière, l'oriflamme de Saint-Denis, tissu de soie d'un rouge éclatant, qui était ce jour-là porté par un trèsvaillant homme, Galon de Montigni. L'évêque élu de Senlis, Guérin, ordonna les batailles, de manière que les Français eussent le soleil à dos, tandis que l'ennemi l'eut dans les yeux. Trois cents bourgeois de Soissons, vassaux de l'abbé de Saint- Médard, et qui servaient à cheval, commencèrent l'action à l'aile droite, en chargeant audacieusement les chevaliers de Flandre. Ceux-ci hésitent quelque temps à lutter avec des hommes du petit peuple. Cependant le cri de mort aux Français! poussé par un d'eux, les anime, et les Bourguignons, conduits par leur duc, étant venus renforcer les gens de Soissons, la mêlée devient furieuse. C'est de ce côté que combattait le comte Ferrand.
Quand l'action avait commencé, les milices des communes étaient déjà au delà de Bouvines, elles repassèrent le pont en toute hâte, coururent du côté de l'enseigne royale et vinrent se placer au centre, en avant du roi et de sa bataille. Les chevaliers allemands, au milieu desquels était l'empereur Othon, chargèrent ces braves gens et passèrent au travers pour percer jusqu'au roi; mais les plus renommés des hommes d'armes de France se jetèrent au-devant d'eux et les arrêtèrent. Pendant cette mêlée les fantassins allemands passèrent derrière les cavaliers et arrivèrent à l'endroit où était Philippe. Ils l'arrachèrent de son cheval, et, pendant qu'il était renversé à terre, essayèrent de le percer par la visière de son casque ou le défaut de son armure. Montigni, qui portait l'enseigne de France, élevait et agitait sa bannière pour appeler au secours : quelques chevaliers et les gens des communes accoururent. On délivra le roi, on le remit sur un destrier et il se rejeta dans la mêlée. L'empereur à son tour faillit être pris. Guillaume des Barres, le plus brave et le plus fort chevalier de toute l'armée, l'heureux adversaire de Richard Cœur-de-lion , qu'il avait deux fois terrassé, tenait déjà Othon par son heaume et le frappait violemment, quand un flot d'ennemis se rua sur lui. Ne pouvant lui faire lâcher prise, ni l'atteindre, ils tuèrent son cheval pour le renverser lui-même à terre ; mais il se dégagea à temps, et seul, à pied, comme un lion furieux, se fît avec son épée et son poignard un large vide autour de lui. Othon du moins put fuir et s'échapper.
A la droite, le comte de Flandre, Ferrand, était tombé blessé aux mains des Français; au centre, l'empereur avec ses princes allemands fuyait. Mais à la gauche, Renaud de Bourgogne et les Anglais tenaient bon. Ils avaient fait plier les gens de Dreux, du Perche, du Ponthieu et du Vimeu. A cette vue, dit le poète chroniqueur, Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, s'afflige, et comme il tenait par hasard une massue à la main, oubliant sa qualité d'évêque, il frappe le chef des Anglais, l'abat et avec lui bien d'autres, brisant les membres, mais ne versant pas le sang, et recommandant à ceux qui l'entouraient de dire que c'était eux qui avaient fait ce grand abatis, de peur qu'on ne l'accusât d'avoir violé les canons et commis une œuvre illicite pour un prêtre. Les Anglais furent bientôt en pleine déroute, 'à l'exception de Renaud de Boulogne qui avait disposé une troupe de sergents à pied en double cercle hérissé de longues piques. Il s'élançait de là comme d'un fort ou s'y réfugiait pour reprendre haleine. A la fin son cheval fut blessé, il tomba lui-môme et fut pris : cinq autres comtes et vingt-cinq seigneurs bannerets étaient déjà captifs.
Le retour du roi à Paris fut une marche triomphale ; partout sur son passage les églises retentissaient d'actions de grâces, et l'on entendait les doux chants des clercs mêlés au bruit des cloches et aux sons harmonieux des instruments de guerre. Les maisons étaient tendues de courtines et de tapisseries; les chemins jonchés de rameaux verts et de fleurs nouvelles. Tout le peuple, hommes et femmes, enfants et vieillards, accouraient aux carrefours des chemins ; tous voulaient voir Je comte de Flandre qui, blessé et enchaîné, était couché dans une litière, et ils lui disaient : « Ferrand, te voilà ferré maintenant et lié, tu ne regimberas plus pour ruer et lever le talon contre ton maître. » A Paris, les bourgeois et la multitude des clercs, des écoliers et du peuple, allèrent à la rencontre du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Ils firent une fête sans égale, et le jour n'y suffisant pas, ils festoyèrent la nuit avec de nombreux luminaires, en sorte que la nuit paraissait aussi brillante que le jour. Les écoliers firent durer la fête une semaine entière. Pendant ces réjouissances les milices communales, qui s'étaient si bien comportées dans la bataille, vinrent en pompe remettre leurs prisonniers au prévôt de Paris. Cent dix chevaliers étaient tombés entre leurs mains, sans les petites gens. Le roi leur en donna une partie pour les mettre à rançon; il enferma le reste au grand et au petit Châtelet de
296 PHILIPPE AUGUSTE ET LOUIS VIII (llfcO-1226).
Paris. Ferrand fut détenu dans la nouvelle tour du Louvre; il y resta treize ans (1214). Près de Senlis s'éleva Y abbaye de la Victoire, dont les ruines subsistent encore.
Philippe semble n'avoir pas tiré de ce grand succès tous les résultats qu'il pouvait donner. Il n'acquit aucune terre nouvelle; la Flandre resta h la femme de Ferrand, le comté de Boulogne à la fille de Renaud, et Jean d'Angleterre acheta une trêve qui lui laissa la Saintonge et la Guyenne. Mais il avait
Ruines de l'abbaye de la Victoire.
repoussé une invasion formidable, fait fuir devant lui un empereur et un roi, déjoué les mauvais desseins de plusieurs grands vassaux, enfin donné à la dynastie capétienne le baptême de gloire qui jusqu'alors lui avait manqué , et révélé la France à elle-même. Ce triomphe, en effet, fit éclater dans le pays quelque chose que l'on ne connaissait pas, l'esprit national, le patriotisme : sentiment faible encore, malgré l'explosion de la joie publique, et qui plus d'une fois paraîtra
s'éteindre, mais pour reparaître avec une énergie victorieuse. Il y a maintenant en France une nation et un roi.
Activité guerrière de la noblesse. — La noblesse signala encore sous ce règne son activité guerrière par deux grandes entreprises : la quatrième croisade, qui changea Pempire grec en empire français, et la guerre contre les Albigeois, qui rattacha à la France les indociles populations du midi. Philippe ne prit part ni à l'une ni à l'autre expédition. Il laissa les nobles user leurs ressources et leur turbulence dans ces guerres qui profitaient doublement à la France, et par Tordre qu'elles permettaient d'établir dans le royaume et par la gloire dort elles couvraient au loin son nom. <r J'ai aux flancs, écrivait-il au pape qui le pressait de se croiser contre les Albigeois, j'ai aux flancs deux grands et terribles lions, l'empereur Othon et le roi Jean; aussi ne puis-je sortir de France. »
Quatrième croisade (1202-1204). — La quatrième croisade, que le sénéchal du comté de Champagne, Villehardouin, fit et raconta, fut une entreprise particulière. Depuis le mauvais succès de la troisième croisade, on oubliait Jérusalem, et, au lieu de ces pieuses expéditions, on ne voyait dans le monde chrétien que guerre entre les rois et les peuples. L'Angleterre, l'Allemagne, la France, jadis unies pour la délivrance du saint sépulcre, étaient armées les unes contre les autres. L'empereur Othon IV était excommunié, Philippe Auguste l'avait été, Jean le sera. Tous ces excommuniés songeaient peu à la terre sainte. Le grand pape Innocent III voulut là leur rappeler; il fit prêcher une croisade, promettant la rémission de leurs péchés à ceux qui serviraient Dieu un an. Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, en fut le prédicateur. Il vint à un tournoi qu'on célébrait en Champagne, et son ardente parole fit prendre la croix à tous les princes et chevaliers qui s'y trouvaient. Cette fois encore les rois se tinrent à l'écart, le peuple aussi. On résolut de faire route par mer et on députa à Venise pour louer des vaisseaux (1201). La république demanda 85 000 màrcs d'argent et la moitié des conquêtes que feraient les chevaliers. Comme ils ne purent payer si grosse somme, Venise leur accorda du temps, à condition qu'ils l'aideraient à prendre Zara en Dalmatie. Ils y consentirent (1202). Ce premier compte ainsi réglé on put partir. Mais où aller? Les échecs des deux dernières croisades montraient qu'il fallait avoir un point d'appui pour opérer sûrement en Palestine ; et
ce point d'appui devait être l'Égypte ou l'empire grec. Les Vénitiens persuadèrent à leurs alliés que les clefs de Jérusalem étaient au Caire ou à Constantinople. Il y avait du vrai dans cette pensée, mais il y avait surtout un intérêt commercial. La possession du Caire donnait aux marchands de Venise la route de l'Inde, celle de Constantinople leur assurait le commerce de la mer Noire et tout l'Archipel. On se décida pour Constantinople, où un jeune prince grec, Alexis, s'offrit à les conduire, à condition qu'ils rétabliraient sur le trône son père, Isaac l'Ange, qui en avait été précipité (1203).
Quand les Français arrivés en vue de Constantinople aperçurent ses hauts murs, ses églises innombrables qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, et que leurs regards se furent promenés, dit Villehardouin, « et de long et de large sur cette ville qui de toutes les autres était souveraine, sachez qu'il n'y eut si hardi à qui le cœur ne frémit..., et chacun rer gardait ses armes, que bientôt en auront besoin. » Sur le rivage s'alignait une magnifique armée de 60 000 hommes. Les croisés comptaient sur une bataille terrible. Des barques les conduisirent à terre tout armés. Avant môme de toucher la plage, <t les chevaliers sortent des vaisseaux et saillent en la mer jusqu'à la ceinture, tout armés, les hommes lacés, les glaives, ès mains et les bons archers, et les bons sergents, et les bons arbalestriers. Et les Grecs firent mult grand semblant de les arrêter. Et quand ce vint aux lances baisser, les Grecs leur tournent le dos et s'en vont fuyant et leur laissent le rivage. Et sachez que oncques plus orgueilleusement nul pas ne fut pris. » Le 18 juillet, la ville fut emportée d'assaut, et le vieil empereur, tiré de son cachot, fut rétabli sur le trône. Alexis avait fait aux croisés les plus brillantes promesses; pour les tenir, il mit de nouveaux impôts et exaspéra si bien ce peuple débile, qu'il étrangla son empereur, en fit un autre, Murtzuphle, et ferma les portes de la ville. Les croisés l'attaquèrent aussitôt. Trois jours leur suffirent pour y rentrer (12 avril 1204); cette fois ils la mirent à sac. Tout un quartier, une lieue carrée de terrain, fut brûlé. Que de chefs-d'œuvre alors périrent !
Fondation d'an empire français à Constantinople (1 204-1 261). — Constantinople prise, on sé partagea l'empire. Baudouin IV, comte de Flandre, fut élu empereur. Boniface, marquis de Montferrat, fut élu roi de Macédoine ; Villehardouin, maréchal de Romanie, et son neveu prince d'Achaïe.
Il y eut des ducs d'Athènes et de Naxos, des comtes de Céphalonie, un sire de Thèbes, de Corinthe. Venise garda un quartier de Constantinople, avec tous les ports de l'empire et toutes les lies. C'était une nouvelle France qui s'élevait avec ses mœurs féodales à l'extrémité de l'Europe. Mais ces croisés étaient trop peu nombreux pour garder longtemps leur conquête. En 1261, l'empire latin s'écroula. Cependant, jusqu'à la fin du moyen âge et aux conquêtes des Turcs, il subsista, dans certaines portions de la Grèce, un reste de ces principautés féodales si étrangement établies par les Français du treizième siècle sur le vieux sol de Miltiade et de Léonidas.
Croisade contre les Albigeois (1208). — La croisade contre les Albigeois fut plus directement profitable que celle de Constantinople. Le midi de la France s'était depuis longtemps séparé du nord. On a vu ses tentatives pour se constituer à part au temps de Dagobert, Charles Martel, Pépin, Charlemagne, Charles le Chauve et Hugues Capet. Il avait une autre langue, d'autres mœurs. Le commerce y avait amené l'aisance parmi les bourgeois, le luxe parmi les seigneurs; et les uns et les autres, réunis sans jalousie ni haine dans les charges municipales, donnaient la paix au pays. Mais dans ces riches cités, dans ces cours brillantes qu'animaient les chants des troubadours, les doctrines religieuses étaient aussi légèrement traitées que les mœurs. L'hérésie perçait de toutes parts. Le pape Innocent III organisa contre elle l'inquisition, tribunal chargé de rechercher et de juger les hérétiques, en s'aidant de la torture, et qui a immolé d'innombrables victimes humaines, sans réussir à tuer l'hérésie, parce que le bûcher est un mauvais moyen de faire triompher la vérité.
Cependant l'inquisition ayant elle-même échoué, le pape fît prêcher une croisade. Les chevaliers du nord de la France, grossiers et barbares à côté de ceux du midi, saisirent l'occasion de se venger d'une supériorité odieuse. Ils s'enrôlèrent en foule dans l'espoir de piller les riches cités dont on leur avait dit tant de merveilles. Un comte des environs de Paris, Simon de Montfort, était leur chef. La guerre fut sans pitié. A Béziers, 15 000 personnes furent égorgées. Partout ailleurs à proportion. Le puissent comte de Toulouse, les vicomtes de Narbonnê, de Béziers furent dépossédés (1209); le roi d'Aragon, venu à leur secours, fut tué a la bataille de Muret (1213). Le légat du saint-siége offrit leurs fiefs aux puissants barons qui avaient fait cette croisade ; ils refusèrent de prendre ce bien
taché de sang. Le légat les donna à Simon de Montfort, et déclara que les veuves des hérétiques possédant des fiefs nobles ne pourraient épouser que des Français 1 durant les dix années qui allaient suivre. La civilisation du midi, étouffée par ces rudes mains, périt. La gaie science, comme les troubadours appelaient la poésie, ne pouvait plus chanter sur tant de ruines sanglantes.
Dans leur misère, les gens de la langue d'oc se souvinrent
Ruines du château de Montfort
du roi de France. Montpellier se' donna à lui, et Philippe envoya son fils Louis leur montrer la bannière de France. Louis y retourna une seconde fois après la mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse, et le fils du comte, Amaury de Montfort, offrit au roi de lui céder les conquêtes de son père, qu'il ne pouvait plus défendre contre l'universelle réprobation
I. La France proprement dite ne comprenait alors qu'une partie des pays situés entre la Somme et la Loire. Ce dernier tleuve séparait à peu près les pays où oui se disait oyl de ceux où il se disait oc, la langue d'oyl de la langue d'oc.
1. Ces ruines consistent en deux tours, dont l'une est du seizième siècle.
de ses nouveaux sujets. Philippe, alors sur le bord de la tombe, repoussa cette offre, qui fut acceptée cinq ans plus tard.
Expédition d'Angleterre (1210). — En rentrant vaincu, humilié dans son lie, après la bataille de Bouvines, Jean y avait trouvé ses barons soulevés. Toute l'Angleterre était en armes r nobles et bourgeois, clercs et laïques, donnant à l'Europe féodale le grand exemple de leur union, forcèrent le roi à signer la grande charte des libertés anglaises (1215). Jean recourut au pape Innocent III, qui, de son autorité, déclara la grande charte non avenue et releva le roi de ses serments. Jean commença aussitôt la guerre contre ses barons, qui appelèrent à l'aide le fils de Philippe Auguste, Louis, neveu de Jean par sa femme Blanche de Castille. Innocent III menaça Philippe Auguste de l'excommunication, et le roi feignit de vouloir arrêter son fils. Mais Louis lui répondit : « Sire, je suis votre homme lige pour les terres que vous m'avez baillées en France, mais point ne vous appartient de décider du sort du royaume d'Angleterre. » Louis continua donc son entreprise, et, le 30 mai 1216, débarqua en Angleterre, malgré une excommunication du pape. Cette sentence, dont l'effet, à force d'être répété, commençait à s'affaiblir, n'eût point empêché le prince français de réussir sans la mort du roi Jean. Celui-ci laissait pour successeur un enfant, Henri III. Les barons comprirent que mieux valait pour leur cause ce roi enfant qu'un prince étranger peu disposé sans doute k respecter, après la victoire, leurs privilèges, et qui serait au besoin aidé des forces de la France. Louis fut donc peu à peu abandonné et contraint de revenir en France en 1217.
Administration Intérieure. — Philippe Auguste avait glorieusement rempli son règne de 43 ans. Le domaine royal doublé par l'acquisition du Vermandois, de l'Amiénois, de l'Artois, de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, de la Touraine, du Poitou et d'une partie de l'Auvergne, les 73 prévôtés, dont il se composait en 1223, placées sous la surveillance des baillis; la féodalité attaquée dans un de ses plus ruineux privilèges, le droit de guerre privée, par l'établissement de la quarantaine le rot/*) Paris embelli, pavé, ceint d'une muraille 2,
1. C'était une trêve forcée de 40 jours entre le meurtre commis ou l'injure reçue, et la vengeance qu'en tiraient les offensés. Dans l'intervalle, les passions s'apaisaient, le roi pouvait intervenir et justice être faite. Cette ordonnance est aussi attribuée à saint Louis, qui la renouvela et la fit exécuter sévèrement, s'il ne la publia pas le premier.
2. Cette enceinte, formée d'un mur de 8 pieds d'épaisseur, flanquée dè" r»0o tours, percée de 13 portes e défendue par un fossé, commençait sur
doté de halles et surveillé par une meilleure police ; le Louvre commencé, l'université de Paris 1 constituée avec de grands privilèges et les archives fondées, l'autorité de la cour des pairs consacrée par un exemple mémorable, la condamnation du roi d'Angleterre, enfin la royauté apparaissant de nouveau comme pouvoir législateur, et les ordonnances reprenant le caractère de généralité pour tout l'État, qu'elles n'avaient plus depuis les derniers capitulaires de Charles le Simple; tels sont les actes de Philippe Auguste. 11 avait mis la royauté hors
Paris sous Philippe Auguste.
de tutelle, au grand profit de l'ordre, de l'industrie, du commerce, qu'il encouragea, c'est-à-dire au profit d'elle-même et du peuple.
la rive droite de la Seine, un peu au-dessus de l'emplacement actuel du
Êont des Arts. La porte Saint-Honoré se trouvait dans la rue de ce nom, à la auteur du temple de l'Oratoire. L'enceinte allait au nord jusqu'à la porte Saint-Denis et finissait au quai des CélestiTis, à la hauteur du lycée Charlemagne; au sud elle commençait à la Tournelle et remontait par les rues des Fossés-Saint-Bernard et Saint-Victor, aux portes Saint-Jacques et Saint- Michel, et allait gagner, par le carrefour Buci, la tour de Nesle, sur l'emplacement du palais Mazarin.
I. Elle s'appelait l'Étude de Paris, et ne prit le nom d'université que vers 1250. En 1181, le pape Alexandre IV chargea un cardinal et les archevêques de Bouen et de Beims de dresser les règlements qui lui furent donnés. Les élèves et les professeurs de l'université de Paris n'étaient justiciables que du tribunal ecclésiastique.
Relations de Philippe avec la cour de Rome. — Ce
prince avait cependant encouru les censures de Rome. Il avait épousé en secondes noces Ingeburge de Danemark (1193); mais, le lendemain môme du mariage, il la répudia. Un concile d'évêques prononça la nullité de cette union, et Philippe épousa aussitôt Agnès de Méranie. Il y avait là un grand scandale. Un homme, parce qu'il était roi, se jouait de Thon neur d'une femme, d'une pauvre étrangère, sans défenseur. Philippe crut tout terminé par la sentence des évêques. Mais Ingeburge en appela au pape, ef Innocent III prit en main,
VEJHLfMiCIOV
Porte Saint-Honoré.
au nom de la morale et de la religion outragées, la cause de celle que tous abandonnaient. Philippe résista. Le pape lança l'interdit sur son royaume. Alors partout les offices cessèrent; les peuples furent sans prières, sans consolations. En vain le roi chassa de leurs sièges les évêques qui observaient l'interdit, il dut plier devant le mécontentement universel qui menaçait sa couronne : il renvoya Agnès de Méranie, qui mourut de douleur, et reprit Ingeburge en 1213. Un de ces grands exemples que le christianisme seul a donnés avait donc été de nouveau otl'ert aux peuples.
f Philippe céda, et eut raison ; dans une autre circonstance, il résista, et eut raison encore. C'était en 1203. Il envahissait les fiefs que Jean avait perdus par sa félonie Innocent III le menaça des anathèmes de l'Église s'il allait plus avant. Philippe s'assura du concours de ses grands vassaux, et se fit donner par écrit l'engagement qu'ils prirent de le soutenir
Cathédrale de Sens.
dans cette cause envers et contre tous, même contre le seigneur pape, puis continua son entreprise.
Dans ces deux circonstances, le pape et le roi font tour à tour appel à l'opinion publique et au bon droit; l'un en intéressant le peuple à la cause de la moralité, l'autre en intéressant les barons aux légitimes prérogatives de la couronne.
C'est un progrès, et on voit que nous commençons à sortir des temps où la force seule régnait.
Philippe Auguste avait fait rebâtir, en 1184, la cathédrale de Sens. La tour septentrionale porte encore tous les caractères de l'architecture du douzième siècle. La seconde tour, commencée en 1267, n'a été terminée qu'en 1535.
Louis VIII (1223-1226). La France du midi ramenée sons l'autorité du roi. — Philippe Auguste était mort à Mantes, le Ik juillet 1223, âgé seulement de 59 ans. Le règne de son fils ne fut que la continuation du sien. Louis VIII avait été un instant, du vivant de son père, proclamé roi, dans Londres, par les barons anglais révoltés, et deux fois il s'était croisé contre les Albigeois. Devenu roi de France, il poursuivit ces deux guerres. Sur les Anglais, il conquit ce que Philippe Auguste n'avait pas pris du Poitou, l'Aunis, la Rochelle, Limoges, Périgueux; dans la langue dloc, il alla prendre Avignon. Le pays, depuis le Rhône jusqu'à quatre lieues de Toulouse, lui fit soumission; et il mit des sénéchaux ou des baillis à Beaucaire, à Garcassonne et à Béziers. Ainsi, tout le midi, à l'ouest du Rhône, moins la Guyenne et Toulouse, reconnaissait l'autorité royale. Il n'y avait plus deux Frances ; l'œuvre de i'unité territoriale avançait.
Louis VIII mourut au retour de cette expédition, à l'âge de 39 ans, au château de Montpensier, en Auvergne. Il donna par son testament 100 sous à chacune des 2000 léproseries de France et 20 000 livres aux 200 hôtels-Dieu. Il avait, en 1224, affranchi tous les serfs du fief d'Étampes. Ces affranchissements se multiplieront jusqu'à Louis X, qui déclarera qu'il ne devrait pas y avoir de serfs en France.