CHAPITRE XXV
DE LA CIVILISATION AU TREIZIÈME SIÈCLE «
Grandeur du treizième siècle. — Le moment le plus remarquable du moyen Age est le treizième siècle. Deux grands papes, Innocent III et Innocent IV, siègent alors dans la chaire de SafrnVPierre, un saint sur le trône de France, et, sur celui de l'Empire, un prince qui dans tous les temps eût fixé sur lui les regards du monde, Frédéric II. La querelle des jnvestitures entre Rome et l'Empire se termine, et l'Italie se détache encore une fois, mais hélas! point pour toujours, de l'Allemagne qui l'étreint. L'Angleterre fonde ses libertés publiques; elle écrit sa grande charte : elle institue son parlement. La
1. Principaux ouvrages à consulter: Histoire de la civilisation en France + par M. Guizot, tome V; Tableau de la littérature française au moyen âyer par M. Villemain; Histoire de la littérature française, par M. Demogeot; histoire du droit français, par M. Laferrière. t. IV; Dictionnaire des institutions et coutumes de la France, par M. Chéruel; Histoire de l'art par les monuments, nar d'Agincourt; les Arts au moyen âge, par du Sommerard; Manuel de l histoire générale de 1 architecture, par Daniel Ramée; Dictionnaire de l'architecture, par Violet-Leduc. Le tome XXIIi de Y Histoire littéraire de la France se rapporte à la dernière partie du treizième siècle, et renferme le Roman de la Rose, des lais, fabliaux, dits et chansons. Histoire des classes rurales de France, par H. Doniol, des classes agricoles, par Dareste, des paysans, par Leymarie, des classes ouvrières, par Levasscur.
La Sainte-Chapelle.
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croisade a définitivement échoué, excepté en Espagne où les royaumes chrétiens n'ont plus rien à craindre des musulmans; mais les résultats de ces grandes entreprises éclatent maintenant à tous les yeux. Cet immense mouvement d'hommes a amené un grand mouvement de choses et d'idées. Le commerce, l'industrie, les lettres, les arts prennent un essor inconnu ; les écoles se multiplient ; les études s'étendent, les littératures nationales commencent; de grands noms apparaissent : Albert le Grand, saint Thomas, Roger Bacon, Dante. Sans les guerres qui vont venir, c'est du treizième siècle qu'on aurait daté la Renaissance.
Puissance de la royauté française. — En France, depuis un siècle et demi, d'mmenses changements se sont accomplis Le grand révolutionnaire à cette époque, c'est le roi, comme l'aristocratie l'avait été avant Hugues Gapet, comme le peuple le sera après Louis XIV. Naguère prisonnière dans les quatre ou cinq villes de Philippe Ier, elle avait renversé bien des barrières et elle marchait à grands pas vers le pouvoir absolu Elle avait imposé à ses turbulents vassaux la paix du roi, la justice du roi, la monnaie du roi, et elle faisait des lois pour tous.
Formation du tiers état. — A cette révolution par en haut avait répondu une révolution par en bas. Le peuple, qui n'était rien, était devenu quelque chose. Au onzième siècle, les manants ne trouvant nulle part de protecteur et de tous côtés l'oppression, s'étaient associés pour se défendre. Ils avaient arraché aux seigneurs le droit de s'administrer euxmêmes ; ils avaient bâti des murailles et des tours, organisé une milice, élu des magistrats. Ils vécurent de la sorte un siècle et demi, dans une fière indépendance, mais aussi dans l'isolement et toujours sur le qui vive; non moins ennemis de l'ancien seigneur qui n'avait pas oublié ses droits, que de la cité voisine qui faisait concurrence. La royauté arrivant au pouvoir absolu s'inquiéta de ces foyers de libre discussion et d'indépendance. Les habitants eux-mêmes, dégoûtés bien souvent de leurs institutions républicaines par les dépenses qu'elles exigeaient et par les périls où l'isolement les jetait, laissèrent dès le milieu du treizième siècle la royauté intertenir dans leurs affaires et veiller à la gestion de leurs finances (voy. p. 316). Cette intervention deviendra de jour en jour plus grande et les communes peu à peu disparaîtront. Alors au lieu d'être citoyen de sa ville on sera bourgeois du roi. Notre pays
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échappa ainsi au danger d'avoir, comme l'Italie, mille républiques et d'être comme elle livré en proie, pendant des siècles, à l'anarchie municipale et à l'étranger. Mais aussi, à un autre point de vue, ce fut une transformation mauvaise, parce qu'on alla trop loin dans ce sens, jusqu'à supprimer ces libertés urbaines par lesquelles la nation aurait eu la forte éducation politique qui lui a toujours manqué.
Cependant le grand mouvement que les communes avaient commencé ne s'arrêta pas. Si l'on ne fit plus de chartes de commune on fit des chartes d'affranchissement. Au douzième siècle, les serfs avaient été déjà admis à témoigner en justice ; et des papes, Adrien IV, surtout Alexandre III, dont il reste une bulle célèbre, avaient demandé leur liberté. Au treizième, les affranchissements furent très-nombreux ; car les seigneurs commençaient à comprendre ce que Beaumanoir, ce que plusieurs chartes disent nettement, qu'ils gagneraient à avoir sur leurs terres des hommes libres, laborieux, plutôt que d'y garder des serfs paresseux <r qui négligent de travailler, en disant qu'ils travaillent pour autruy. »
Ainsi au sein de la population roturière un double mouvement avait lieu, qui, ôtant aux uns des droits exclusifs, et tirant les autres de servitude, tendait à former de tous les nonnobles une classe dont les membres seraient solidaires. Tous les pays ont eu des communes et des serfs, la France seule a eu le tiers état.
Les légistes et le droit romain; opposition contre le droit féodal. — Cette classe nouvelle que l'évêque Adalbéron, sous le roi Robert, ne connaissait point, arrivait à l'existence animée d'un tout autre esprit que celle qui lui avait si longtemps barré la route. Tandis que la société féodale, régie par le privilège, accordait todt à l'aîné et immobilisait les héritages dans les mêmes mains, les bourgeois écrivaient dans leurs chartes quelques-uns des principes du droit rationnel, le partage égal des biens entre tous les enfants.
Le nouveau droit populaire n'aurait pu, tout humble et honteux qu'il était, entrer en lutte avec le droit aristocratique, s'il n'avait trouvé un puissant auxiliaire dans le vieux droit des empereurs romains. Longtemps délaissé, mais non complètement oublié, ce droit reparut au onzième et au douzième siècle avec un grand éclat dans quelques villes d'Italie, surtout à Bologne, où de nombreux écoliers accourus de toute l'Europe se pressèrent autour de la chaire d'Irnerius, le réno-
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vateur des études juridiques. Les Français furent des premiers à passer les monts, pour aller, pèlerins de la science, comme leurs pères l'avaient été de la croix, écouter ses doctes leçons ; et bientôt Montpellier, Angers, Orléans avaient eu des chaires de droit romain. Sous Philippe Auguste la compilation de Justinien fut traduite en français ; et, tel était l'attrait de cette étude, que des papes, des conciles l'interdirent solennellement aux moines, afin qu'ils ne fussent point par elle détournés de la méditation des livres saints. C'est qu'aussi aux yeux des hommes de ce temps, perdus dans le chaos des lois féodales, le code romain, admirable ensemble de déductions logiques qui ont pour points de départ l'équité naturelle et l'utilité commune, semblait être véritablement, comme ils l'appelaient, la raison écrite. La riche bourgeoisie vouait ses enfants à cette étude où ils trouvaient une arme de guerre contre le régime féodal ; et avec ces lois que leur origine et leur antiquité rendaient doublement respectables, les légistes purent travailler de mille manières à l'affranchissement des deux grandes servitudes du moyen âge, celle de l'homme et celle de la terre. Saint Louis a déjà autorisé le Languedoc à suivre le droit romain comme sa loi municipale, d'autres provinces obtiendront la môme concession. Dans celles qui garderont leur législation particulière, la loi romaine, tenue en réserve pour être consultée sur tous les cas douteux, pénétrera insensiblement la coutume de son esprit. Ainsi commence, au treizième siècle, cette sourde guerre du droit rationnel, soit romain, soit coutumier, contre le droit aristocratique de la société féodale ; cette guerre, que les légistes soutiennent et dirigent, ne se terminera qu'à la grande date de 1739, par le triomphe de l'équité sur le privilège.
Les manants ne demandaient que la liberté de leur bien et de leur personne, en un mot la liberté civile ; ils ne songeaient pas encore à ce que nous avons plus tard appelé la liberté politique ; et les plus savants d'entre eux acceptaient volontiers cet autre principe du droit romain : l'égalité de tous sous un maître. L'empereur était jadis la loi Vivante, lex animata : les légistes firent du roi l'héritier des empereurs; et la royauté, de son côté, prit ces légistes pour faire ses scribes, ses procureurs et ses prévôts, pour administrer par eux la France ramenée peu à peu sous sa main.
Ainsi deux puissances étaient en présence : l'aristocratie féodale, qui possédait le sol et la force militaire; la royauté
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qui, appuyée sur le tiers état, conseillée par les légistes, s'efforçait de ressaisir tous les pouvoirs qui lui étaient échappés et de rattachera la couronne les antiques prérogatives de l'autorité impériale. A la mort de saint Louis, on pouvait aisément voir laquelle de ces deux forces l'emporterait; car la royauté apparaissait déjà comme le centre unique de juridiction et de pouvoir, et le tiers état amassait chaque jour, ce qui finit toujours par donner de l'influence, et plus de science et plus de richesse.
Commerce. — Avant les croisades, les villes d'Italie, de Provence et de Catalogne étaient les seules à ne point trop s'effrayer des distances ; celles d'Allemagne et de France suivront maintenant les voies qui viennent de s'ouvrir. Au douzième siècle, Troyes en Champagne, Beaucaire dans le Languedoc, Saint-Denis près de Paris, avaient des foires annuelles célèbres dans l'Europe entière. Les marchands de Rouen, d'Orléans, d'Amiens, de Reims, etc., se tenaient em relations avec les riches fabriques de la Flandre et l'immense entrepôt de Bruges. Ceux de Lyon, de Nimes, d'Avignon et de Marseille allaient deux fois par an chercher à Alexandrie les denrées de l'Orient, qui nous arrivaient aussi par Venise et les villes de l'Allemagne ; Bordeaux exportait déjà ses vins pour l'Angleterre et la Flandre; les villes du Languedoc achetaient à Tolède des armes d'une trempe excellente, à Cordoue des tapisseries de cuir chargées d'arabesques. Les marins basques de Bayonne et de Biarritz commençaient la grande pêche, celle de la baleine. Paris avait une hanse ou association pour les marchandises qui lui venaient par eau. Philippe Auguste confirma ses privilèges. De là ce vaisseau que la ville garde encore dans ses armes. Saint Louis prit les marchands sous sa sauvegarde.
Industries et cultures nouvelles. — Les croisés rapportèrent aussi d'Orient quelques industries nouvelles : les tissus de Damas, imités à Palerme et à Milan ; le verre de Tyr, imité à Venise, qui en fit des glaces pour remplacer les miroirs en métal ; l'usage des moulins à vent, du lin, de la soie, de quelques plantes utiles, comme le prunier de Damas, la canne à sucre dont le produit allait remplacer le miel, seul connu de l'antiquité, mais qui ne put être cultivée qu'en Sicile et en Espagne d'où elle passa plus tard à Madère et aux Antilles ; enfin le mûrier, qui enrichit l'Italie avant d'enrichir la France.
Les étoffes de coton commencent à cette époque à se ré-
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pandre'. Le papier de coton était connu depuis longtemps»; le papier de linge le fut à la fin du treizième siècle ; mais ce n'est que depuis le seizième qu'il remplaça généralement le parchemin. Les damasquinures, la gravure des sceaux et des monnaies se perfectionnèrent. On apprit à appliquer Pémail , et l'orfèvrerie prit l'essor*.
Corporations. — Dans les derniers temps de l'empire romain, on voit les ouvriers de même profession s'associer entre eux. Les Germains, de leur côté, apportèrent l'usage des ghildes, dont tous les membres se promettaient leur union, placée sous le patronage d'un dieu ou d'un héros, par des festins, ce qui valait aux membres de la ghilde le nom de frères du banquet. Les deux institutions, se mêlant, formèrent les corporations du moyen âge. Charlemagne les défendit; le synode de Rouen, en 1189, les prohiba; mais elles étaient trop une nécessité de ces temps de violence pour ne pas braver toutes les défenses. Les membres d'une corporation trouvaient en effet appui les uns dans les autres, secours pour les vieillards, les veuves, les orphelins. Chacune avait un saint pour patron, ses fêtes, son trésor. Les chefs, les syndics ou jurés, qui faisaient la police du corps, prévenaient les fraudes et veillaient à l'observation des règlements. Ces règlements exigeaient un apprentissage long et sévère , et assuraient aux membres de la corporation le monopole de leur industrie ; de sorte que, pour chaque profession, le chiffre des maîtres était fixé par la corporation elle-même. Il résultait de là qu'il n'y avait point de concurrence, puisqu'il n'y avait pas de liberté, et que les prix étaient maintenus à un taux élevé. Mais cette discipline si sévère était nécessaire à l'industrie naissante. Plus tard les corporations furent une gêne ; au treizième siècle elles donnèrent aux artisans la sécurité du travail. La bourgeoisie est sortie de là. Nous avons encore les règlements que saint Louis fit rédiger pour les corporations de Paris. Les chefs de métier avaient la police de leur corps, un certain maniement de fonds et même un pouvoir judiciaire, mais aussi ils furent responsa-
1. Il est fait mention dans le testament d'un comte de la Marche d'Es pagne en 1220 d'une robe de coton. Les croisades popularisèrent l'usage de cette substance; mais ce n'est qu'au dix-septième siècle que le coton fournit en France à une industrie de quelque importance. Elle est aujourd'hui la première de l'Europe.
2. On conserve à la Bibliothèque impériale des manuscrits sur papier do coton, du dixième ou onzième siècle.
3. Saint Louis rapporta la renoncule, le roi de Navarre la rose de Damas.
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bles devant le prévôt des désordres commis au sein de leur corporation.
tfSfat des campagnes ; défaut de sécurité. — Les corporations donnaient quelque sécurité à l'industrie des villes, mais l'agriculture n'en avait pas. Les forêts, les landes couvraient de vastes espaces, et ce n'était qu'autour des villes et des bourgs fermés, autour des châteaux forts et des monastères, qu'on trouvait des terres bien cultivées. Car le laboureur n'osait s'aventurer dans la campagne loin de tout lieu de refuge. Crespy en Valois offre un curieux exemple de ce qu'étaient alors beaucoup de villes ; il avait un long faubourg dont il était séparé par une ligne fortifiée, et le faubourg lui-môme était couvert par une enceinte palissadée. Les bourgeois habitaient la ville ; le faubourg servait , durant l'hiver, de retraite aux paysans, avec leur bétail et leurs instruments d'exploitation; dans les autres saisons, dès que quelque péril se montrait. Ils n'avaient aux champs, pendant les travaux, que des huttes comme celles que nos bûcherons élèvent encore dans les grandes forêts.
Si le paysan prenait de telles précautions , que n'avait pas à craindre le marchand ? aussi payait-il , outre les droits de douanes levés aux portes des villes, un droit d'escorte à chaque seigneur dont il traversait les domaines, pour être garanti contre toute rapine. Les négociants par eau étaient également soumis à bien des exactions et en particulier au droit odieux d'épave. Quand un naufrage avait lieu, les seigneurs riverains s'appropriaient tout ce que la mer rejetait, quand même les naufragés arrivaient à la côte avec la cargaison du navire brisé. « J'ai là une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la couronne des rois, » disait un seigneur de Léon, en Bretagne, en montrant un rocher fameux par les naufrages qu'il avait causés. Et l'on ne se faisait pas faute d'aider à la colère de l'Océan, en attirant par de faux signaux les navires sur les écueils. ' V ,
Efibrts pour rétablir la sûreté des routes ; monnaie du roi ; les Juifs et la lettre de change. — On a VU saint Louis renouveler un capitulaire de Gharlemagne, qui obligeait les seigneurs prenant péage à entretenir les routes et à garantir la sûreté des voyageurs depuis le soleil levant jusqu'au soleil couchant. Pour faciliter les échanges, le même prince $$donna que la monnaie des quatre-vingts seigneurs qui avaient alors le droit d'en frapper n'aurait pas cours hors de leurs terres,
T/i/CSt'û/V
Porte Narbonnai e à Carcassonne
I. Cette porte, formée de deux énormes tours semi-circulaires, bâties en belles pierres à bossages, forme une complète fortification du treizième siècle.
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au lieu que celle de la couronne serait reçue par tout le royaume ; c'était un pas vers l'abolition de la monnaie seigneuriale,
L'Église proscrivant le prêt à intérêt, les usuriers pullulaient. C'étaient ordinairement des juifs qui ne pouvaient faire que ce commerce , car on leur interdisait tous les autres. De là une des causes générales de la haine contre eux. Aussi, pour cacher leurs richesses et en môme temps les faire circuler aisément, ils inventèrent la lettre de change, qui supprima la distance entre les capitaux, comme la vapeur a supprimé l'espace entre les peuples.
Accroissement de la population. — Les gouvernements habiles et réparateurs de Philippe Auguste et de saint Louis, en donnant à la société du moyen âge ce qui lui avait fait le plus défaut jusque-là , un peu d'ordre, de paix et de sécurité, avaient singulièrement favorisé les progrès de la population. Joinville atteste qu'elle s'était considérablement accrue, et il n'y a point à en douter en voyant les grands travaux que ce siècle accomplit et l'activité qu'il porta en toute chose.
Universités. — Il y avait peu d'abbayes importantes qui n'eussent une école, et le douzième siècle avait vu s'élever, dans les limites de l'ancienne Gaule, 702 monastères nouveaux ; le treizième en fonda 287. Mais le besoin de s'instruire devenait si général, que ces écoles monastiques ne suffisaient pas. D'autres s'ouvrirent dans toutes les grandes villes. La pénurie et le haut prix des livres rendaient l'enseignement par la pa-« rôle nécessaire. Dès qu'un maître célèbre élevait quelque part une chaire, les élèves accouraient en foule ; mais au moyen âge tout prenait la forme d'une corporation. A Paris, à Angers, à Orléans, à Toulouse, à Montpellier, les maîtres et les disciples s'associèrent et formèrent dans chacune de ces villes, sous le nom d'université , un corps qui eut des privilèges étendus. Celle de Paris tenait ses statuts de Philippe Auguste, en 1215 ; elle voyait venir à elle les étudiants de tous pays, car la langue qu'on parlait dans les écoles, le latin, était au moyen âge la langue universelle. Elle était divisée en quatre facultés : de théologie, de décret ou de droit canon, de médecine et des arts; la dernière enseignait la grammaire, la rhétorique et la philosophie, c'était le trivium; de plus le quadrivium, ou l'arithmétique, la géométrie, la musique, l'astronomie. Le droit romain était étudié principalement à Orléans; la médecine principalement à Montpellier. La faculté des arts élisait le recteur auquel les autres facultés obéissaient.
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Des privilèges considérables attiraient les étudiants dans ces universités. Celle de Paris comptait quinze ou vingt mille écoliers qui n'étaient point soumis à l'autorité des magistrats de la ville, qu'on ne pouvait arrêter pour dettes, et qui bien souvent troublaient la cité de leurs querelles ou de leurs débauches , mais du milieu desquels sortirent , au treizième siècle seulement, sept papes et un grand nombre de cardinaux et d'évôques. Depuis la chute de l'empire romain, la science était restée aux mains du clergé, et n'était donnée qu'à ses seuls membres ; les universités la sécularisèrent. Celle de Paris, malgré son surnom de fille aînée des rois et de citadelle de la foi catholique, aura bientôt, dans toute la chrétienté, une autorité assez grande pour forcer plus d'une fois les rois et les papes à compter avec elle.
lia seolastique. — Le moyen âge, dans sa foi profonde, resta longtemps sans demander à d'autres qu'à ses théologiens la solution des grands problèmes que l'âme agite toujours sur elle-même et sur Dieu. Cependant cette curiosité s'éveilla, et de ce jour la philosophie, éteinte depuis six siècles, reparut, mais avec un caractère tout particulier qui lui a valu un nom spécial, la seolastique.
Saint Anselme, au onzième siècle , écrivit à la prière des moines du Bec son monologue, où il fait la supposition hardie d'un homme ignorant qui cherche la vérité avec la seule assistance des lumières naturelles. La raison n'y est que l'humble servante de la foi, car c'est dans le but unique de prouver les vérités religieuses qu'Anselme employait les procédés de raisonnement dont Aristote s'était servi pour la découverte des vérités scientifiques. Plus tard, quand des juifs espagnols traduisirent l'arabe en latin, un grand nombre d'ouvrages d' Aristote que l'âge précédent n'avait pas connus, car on n'avait possédé longtemps que diverses parties deVOrganon, le treizième siècle fut comme ébloui de ces nouvelles richesses, et le Stagirite régna souverainement dans toutes les chaires de philosophie. Malheureusement l'étude persévérante de ses premiers livres mal compris avait jeté l'esprit du moyen âge dans une voie d'où il eut peine à sortir. On réduisit toute la science à l'art de raisonner, et on plaça l'évidence dans tout syllogisme qui paraissait régulièrement déduit. La seolastique ne fut donc point un certain système de philosophie, je veux dire un seul corps de doctrine sur les grandes questions qui nous intéressent ; elle fut bien plutôt une certaine manière de disserter
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sur toutes les questions, en partant de prémisses qu'on recevait toutes faites ou qu'on posait soi-même sans en vérifier au préalable la justesse. Aussi , aucune idée n'en sortit qui agit sur le monde. Elle resta une sorte de gymnastique intellectuelle où le prix de l'effort n'était pas la découverte d'une vérité, mais la victoire gagnée dans des combats de mots, à l'aide de subtiles ou ridicules distinctions et d'un langage barbare que les initiés seuls pouvaient comprendre. Ou perdit à ces disputes beaucoup de temps et d'efforts ; pourtant l'esprit s'aiguisa et se fortifia dans ces luttes ; l'instrument fut préparé pour des études plus sérieuses.
Le douzième siècle avait retenti des grandes querelles de Roscelin et de saint Anselme, d'Abélard et de Guillaume de Champeaux. Le treizième vit les longs débats de l'Écossais Duns Scot et de l'Italien saint Thomas, qui tous deux étudièrent et enseignèrent à Paris, avec un retentissement immense, partagèrent entre eux l'école et la chrétienté, et agitèrent encore tout le quatorzième siècle par les disputes de leurs partisans les Scotistes et les Thomistes. Ils avaient été précédés dans l'école de Paris par l'Allemand Albert le Grand, qui fut ensuite évêque de Ratisbonne et à qui son savoir valut la réputation de magicien.
Scot, Thomas et Albert étaient par leur naissance étrangers à la France ; après eux on peut encore citer Vincent de Beauvais, chapelain de saint Louis, non pour la force de son esprit, mais pour l'intérêt que nous offre l'encyclopédie qu'il traça des connaissances de son temps, Spéculum majus, comme Pline l'avait fait pour les connaissances de l'antiquité. Il faut cependant ajouter que jusqu'au treizième siècle le moyen âg*e a vécu des débris du savoir antique sans y rien ajouter. Albert le Grand commence déjà à rentrer dans les voies de l'observation; mais l'invention ne se montre qu'avec Roger Bacon, moine anglais, qui étudia aussi à Paris, et découvrit ou du moins exposa dans ses écrits la composition de la poudre à canon, des verres grossissants, de la pompe à air. Il avait reconnu la nécessité de refaire le calendrier, et les réformes qu'il proposa sont précisément celles qui furent adoptées sous Grégoire XIII. Bacon mourut vers 1294, après avoir passé de nombreuses années en prison comme sorcier et magicien. Ce fut encore à Paris, « dans la cité des philosophes, » que l'Espagnol Raymond Lulle commença à développer son ars magna, puissant mais vain effort pour tracer une classification
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des sciences et construire une sorte de machine à penser qui stérilisait l'esprit.
Astrologie, Alchimie. — Un des travers de cet âge fut
l'astrologie; il va croissant jusqu'au seizième siècle et ne s'éteindra qu'au dix-septième. Les astrologues prétendaient lire dans les astres les destinées de la vie humaine. Une autre folie était celle des alchimistes qui cherchaient la pierre philosopha^ c'est-à-dire les moyens de faire de l'or par la transmutation des métaux. Ces rêveries n'en conduisirent pas moins à d'heureuses découvertes. Quelques astrologues, à force de regarder le. ciel, en vinrent à y chercher les lois du mouvement des astres; les alchiihistes ne trouvèrent pas d'or dans leurs creusets, mais des corps nouveaux, ou, chemin faisant, quelque propriété nouvelle des corps déjà connus. Ainsi furent découverts l'art de la distillation des sels, des acides énergiques, les émaux, les verres convexes, dont on fera les lunettes, la poudre à canon , que les Arabes connaissaient déjà, et la boussole, qui nous vint peut-être de la Chine *.
Sorciers. — Puisque nous parlons des aberrations de la science, il faut parler aussi de celles de l'esprit. Les sorciers pullulaient. Beaucoup de ces malheureux croyaient fermement être en rapport avec le diable, et nombre de fous qu'il eût fallu guérir furent envoyés au bûcher.
Lettres; progrès de la langue française. — Un signe que la nation française sortait au treizième siècle des limbes du moyen âge, c'est que son idiome se dégageait enfin des formes latines pour prendre son vrai caractère. Le français devenait la langue de la législation; c'était celle des Assises, ou lois du royaume de Jérusalem. Villehardouin, l'historien de la quatrième croisade , Join ville, le biographe de saint
i. Le9 alchimistes croyaient que les minéraux étaient doués de vie comme les végétaux, et qu'ils se développaient au sein de la terre par des combinaisons nouvelles entre leurs éléments constitutifs, s élevant sans cesse de l'état imparfait à l'état parfait, convergeant tous a l'or, le métal par excellence. Ils concluaient logiquement de ce faux principe qu'on pouvait aider au travail de la nature et que la science trouverait le moven de transmuer les métaux, du jour où elle aurait trouvé la substance nécessaire pour accomplir le phénomène, la pierre philosophale. Le grand élis ir, qui devait donner de l'or, des diamants, même la santé et la vie de Mathusalem, fut introuvable; mais on doit aux alchimistes les premières descriptions de nos métaux usuels et des principaux composés en usage dans les laboratoires et les pharmacies, l'antimoine, le bismuth, l'alcali volatil, le foie de soufre et beaucoup de composés mercuriels, l'oxygène, le phosphore, le zinc, des couleurs minérales et végétales, la purification et la coupellation des métaux précieux, l'introduction en médecine des médicaments métalliques. (Voy. l'Alchimie et les Alchimistes, par M. L. Figuier, 1855.)
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Louis, l'avaient déjà écrite, et nous lisons encore leurs histoires. Un Vénitien, traduisant en français une chronique de son pays, en 1275, s'excusait de le faire, en disant que la langue française c court parmi le monde et est plus délectable à ouïr que nulle autre. » Dix ans plus tôt, Brunetto Latin i, le maître de Dante, écrivait en français son Trésor, parce « que la parlure de France est plus commune à toutes gens. »
lies trouvères. — Ainsi dans le môme temps que Paris attirait, par l'éclat de son école, les esprits éminents de la catholicité tout entière , la langue vulgaire que les docteurs dédaignaient étendait elle-même son empire bien au delà de nos frontières. Il faut môme ajouter que le génie français, qui a été si souvent accusé de stérilité épique, versait alors à tous les pays voisins comme un flot de grande poésie. Les troubadours s'étaient tus depuis que la croisade des Albigeois avait noyé dans le sang la civilisation de la langue d'oc, et on n'entendait plus les virils accents de Bernard de Ventadour ou de Bertram de Born, ni les molles canzones des auteurs de jeux partis1. Mais au nord de la I^ire, les trouvères composaient encore les chansons de geste, véritables épopées qui étaient traduites ou imitées par l'Italie, l'Angleterre et l'Allemagne. De sorte que nous sommes en droit de dire qu'au douzième siècle la domination intellectuelle de l'Europe appartenait incontestablement à la France.
Les plus renommés de ces trouvères étaient Robert Woce, a clerc de Caen, » qui avait écrit, vers 1155, le Brut, fabuleuse histoire des rois d'Angleterre ; Ghrestien de Troyes (après 1160), l'auteur du Chevalier au lion; Marie de France, dont il nous reste des lais, contes touchants et héroïques, et des chants lyriques, comme ceux d'Audefroy de Bastard, dont chaque romance est tout un petit drame naïf; le comte Quesnes de Béthune, un des ancêtres de Sully, qui fit et chanta la quatrième croisade; le comte de Champagne, Thibaut, qui dans ses vers rechercha et trouva l'harmonie que les troubadours savaient si bien mettre dans les leurs ; enfin le pauvre Rutebœuf, contemporain de saint Louis, et le premier type du poète
1. On appelait jeux partis les défis que se faisaient les troubadours ou les trouvères sur diverses questions de galanterie. De là le souvenir de ces cours d'amour où se discutaient, dit-on, devant de nobles châtelaines, les procès les plus délicats, les causes les plus raffinées. Ces cour.s d'amour n'ont été qu'une fiction des poètes ou un jeu de quelques nobles dames, mais jamais une institution sérieuse et durable. (Voy. Histoire littéraire de la France, XXIIIe vol.)
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de profession que son métier n'enrichit guère, car « il tousse de froid et baille de faim, » et pourtant au milieu de cette misère, gai, mordant, hardi, écrivant sur tout sujet avec un style franc et libre qui annonce Villon.
Fabliaux. : Roman de la Rose, etc. — Rutebœuf est le mieux connu de ces auteurs de fabliaux et de contes hardis que nos pères aimaient tant, où le clerc et le noble étaient déjà peu ménagés. Ces attaques se retrouvent dans le fameux poëme du Renard, satire de la société féodale, et dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris, autre contemporain de saint Louis, et de Jehan de Meung, qui ne mourut qu'en 1320. Ils ne craignent pas de dire aux nobles
Que leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d'un charretier.
C'est même avec assez d'irrévérence qu'ils parlent des commencements de l'autorité royal© :
Un grand vilain entre eulx esleurent, Le plus corsu de quant qu'ils furent, Le plus ossu et le greigneur (le plus grand) Et le firent prince et seigneur.
Cil jura que droit leur tiendrait Se chacun en droit soy luy livre Des biens dont il se puisse vivre....
Ces hardiesses répondent à la sourde haine qui couve dans le cœur des manants et qui éclatera avec tant de fureur au milieu du siècle suivant, avec le sauvage soulèvement des jacques.
Il ne faudrait pourtant pas faire de ces libres conteurs de précoces révolutionnaires. Ils sont la presse de ce temps-là, et on trouve dans leurs vers comme un écho de tous les bruits du jour, de toutes les émotions de la foule. Mais, se gausser et rire, voilà leur grande affaire. Ils jouent même avec ce qu'ils respectent le plus, l'Église, ou, ce dont ils ont la plus grande peur, l'enfer. Je pourrais citer de curieuses preuves de ces naïves témérités; j'aime mieux donner le conte du Vilain qui conquist Paradis par plait , et où se retrouve ce bon sens, çe rude sentiment de l'équité qui relèveront Jacques Bonhomme de sa déchéance. « Un vilain meurt sans que diable ni ange s'en inquiète; mais son âme, en regardant à droite vers le ciel,
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aperçoit l'archange saint Michel conduisant un élu, et le suit jusqu'au paradis. Saint Pierre, après avoir laissé entrer l'élu, repousse, en jurant par saint Guilhain, l'autre âme que personne n'a recommandée.... «Beau sire Pierre, dit l'âme écon- € duite, Dieu s'est bien trompé quand il vous a fait son apôtre, « et ensuite son portier, vous qui l'avez renié trois fois. Lais- « sez passer plus loyal que vous. » Saint Pierre, très-honteuxr vient se plaindre à son confrère saint Thomas, qui essaye à son tour de faire vider le paradis à l'insolent. Nouvelle boutade du vilain : « Thomas, dit-il, c'est bien à toi de faire le fier, « lorsque tu n'as voulu croire à Dieu qu'après avoir touché ses « plaies. » Saint Thomas a recours à saint Paul, qui s'attire, en voulant se mêler de cette affaire, cette autre vérité : « N'est- « ce pas vous, dom Paul le chauve, qui avez lapidé saint « Ëtienne, et à qui le bon Dieu a donné un grand soufflet? j> Pierre, Thomas, Paul , n'ayant à répondre , s'en vont porter leurs plaintes à Dieu lui-même, devant qui l'accusé, le serf affranchi par sa parole, se justifie.... et le vilain gagne sa cause devant la justice divine !. »
Un autre jour, il la gagnera devant la justice humaine.^' / / Villehardouin et JoiirvHle. — Ce qui en littérature est particulier au treizième siècle, c'est l'apparition de la prose française. Mais nos premiers prosateurs ne sont pas écrivains de métier; ce sont deux seigneurs illustres, tous deux mêlés aux événements qu'ils racontent. Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, nous a laissé l'histoire de la quatrième croisade, la Conquête de Constantinople, où l'on se souvient de l'avoir vu figurer. Il écrit en soldat, avec un style ferme et bref, non sans une certaine roideur militaire : il ne compose guère, il va droit devant lui, d'assaut en assaut, avec une courte exclamation lorsqu'il rencontre quelque objet qui l'étonné. Le sire de Joinville, également Champenois, montre dans ses Mémoires sur la septième croisade, plus de souplesse de style et plus de finesse d'esprit; il observe, réfléchit et cause volontiers de tout, de ses propres sentiments aussi bien que des faits de guerre. C'est déjà Froissart, mais tel que le pouvait être le conseiller, l'ami du pieux et excellent Louis IX.
Arts : architecture ogivale. — Le treizième siècle marque dans les arts le triomphe de l'architecture ogivale. L'arc décidément se brise, s'effile et s'élance, afin de porter plus
I. Le Clerc, HUtoirt littérain d$ la Froncé, t. XXIII, p. 313 et 190.
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haut, plus près du ciel, la voûte du temple et la prière des peuples. C'est alors que sont élevées ces montagnes de pierre ciselée à jour, ces cathédrales de Paris, de Rouen, d'Amiens, de Chartres, de Reims, de Bourges, de Strasbourg et de la Sainte- Chapelle de saint Louis, à Paris, qui remplacent l'architecture romane, lourde encore et massive, par des temples où se montrent toutes les hardiesses.de la pensée, toute l'élévation, toute la ferveur du sentiment religieux. Le nouveau style, né au
L'abbaye de la Couronne \
nord de la Loire, passe la Manche, le Rhin et les Alpes; et des colonies d'artistes français vont le porter à Cantorbéry, à Utrecht, à Milan, jusqu'en Suède. Une statuaire grossière, mais naïve, décore les portails, les galeries, les cloîtres, et la peinture sur verre a, pour produire de magiques effets dans les vitrages , des secrets que nous venons à peine de retrouver. Les peintres en miniature, qui ornaient les missels et
1. Cette église, d'une abbaye d'Augustins, passait pour une des plus belles de l'Aquitaine. Elle fut commencée vers la un du douzième siècle.
La cathédrale d'Amiens
I. La cathédrale d'Amiens fut commencée, en 1220, par Robert de Luzarches. La nef est un des chefs-d'œuvre de 1 architecture ogivale. La flèche s'élève à 134 mètres au-dessus du sol*
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les livres d'heures, nous ont aussi laissé de délicieux chefsd'œuvre
Intérieur de la cathédrale de Rouen.
L'Italien Cimabué, le maître du Giotto, commença dans ce
1. Le passage suivant montrera quel luxe le moyen âge mettait dans ses
DE LA CIVILISATION AU XIIIe SIECLE.
siècle, à Florence, la restauration de la peinture. Mais la musique bégaye encore : c'est au quinzième siècle seulement que les grands maîtres de la Flandre prépareront une révolution dans cet art.
Ordres mendiants. — Le treizième siècle vit une importante nouveauté dans l'Église, la création des ordres mendiants. Saint Benoit avait promulgué vers Tan 529 une règle monastique sous laquelle s'étaient successivement rangés tous les moines de l'Occident; cette règle imposait le travail des bras et celui de l'esprit. Les bénédictins associaient l'agriculture à la prédication, la copie des manuscrits à la prière '.Des écoles étaient ordinairement annexées à leurs couvents et contribuèrent à sauver les lettres d'une ruine complète. Les divers ordres religieux qui furent ultérieurement créés restèrent plus ou moins fidèles à cette pensée, mais en gardèrent toujours l'empreinte. L'ordre des franciscains, institué en 1215 patsaint François d'Assise, et celui des dominicains, fondé par l'Espagnol saint Dominique, à Toulouse, en 1216, eurent un tout autre caractère. Les franciscains et les dominicains, soustraits à la juridiction des évêques, et milice dévouée du saintsiége, devaient vivre d'aumônes, ne posséder rien, courir le monde pour porter l'Évangile partout où un clergé trop riche ne le portait plus, au milieu des pauvres, dans les carrefours, sur les chemins. L'influence de ces ardents prédicateurs sur le peuple, sur l'Église môme, fut immense. Les dominicains, qui avaient reçu tout particulièrement la mission de convertir les
églises : « Suger appela des divers points du royaume des ouvriers de toute espèce, maçons, menuisiers, peintres, forgerons, orfèvres et lapidaires, tous renommés par leur habileté dans leur art, et voulut qu'ils consacrassent le bois, la pierre, l'or, les diamants et toutes les autres matières précieuses à rehausser la gloire des saints martyrs et à rendre leur église neuve, vaste et brillante, de vieille, petite et obscure qu'elle était autrefois.... Il enrichit, de plus, cette église d'un précieux et abondant mobilier, c'està-dire de vases d'or et d'argent, de fioles d'onyx, de sardoine, d'émeraude et de cristal, d étoffes de pournre, de robes brodées d'or et d'habits entièrement de soie. A tout cela, il ajouta des ouvrages en verre et en marbre, et grand nombre de vases sacrés. » (Le moine Guillaume, Vie de Suqer, livre IL) — Il est fait mention dans un document de l an 10'>2 de vitraux
Î>eints et regardés déjà à cette époque comme anciens. On fait remonter 'origine de la peinture sur verre au règne de Charles le Chauve. Richer avait déjà parlé, au dixième siècle, de fenêtres peintes, diversas continentibus historias.
1. L'histoire extérieure des ordres monastiques peut se ramener aux points suivants : quatrième et cinquième siècles , fondation en France des premiers monastères; sixième siècle, création de l'ordre des bénédictins ; huitième siècle, réforme de Saint-Renoit d'Aniane; dixième et onzième Siècles, réforme de Cluny, Citeaux et Clairvaux (saint Bernard) ; treizième siècle, création des quatre ordres mendiants; seizième siècle, création des jésuites.
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hérétiques, furent investis, en 1229, des fonctions inquisitoriales ; mais le tribunal de l'inquisition, quoique né en France a l'occasion des Albigeois, ne put heureusement s'y enraciner et s'y étendre, comme en Espagne et en Italie. Les dominicains portèrent en France le nom de jacobins, parce que leur premier couvent fut bâti dans la rue SainWacques. L'ordre des franciscains ou frères mineurs donna naissance aux récollets, aux cordeliers, aux capucins. Duns Scot, le Docteur subtil, Raymond Lulle et Roger Bacon étaient franciscains ; saint Thomas, le Docteur universel, Albert le Grand étaient dominicains. Les carmes et les augustins sont du même siècle et formèrent avec les précédents les quatre ordres mendiants. L'austérité, la piété exaltée de ces nouveaux moines, la science de quelques-uns de leurs docteurs, donnèrent de l'émulation aux anciens cénobites et au clergé séculier lui-môme; la discipline . ecclésiastique se raffermit. Mais, à la fin du siècle suivant, elle sera de nouveau et plus fortement ébranlée.