‹ Histoire de FranceChapitre 58 sur 82 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

misère et un traité honteux qui faisait reculer la France d'un siècle et demi. Mais elle allait lui donner en compensation un prince qui a mérité son surnom , Charles , dit le Sage. Il avait alors 27 «ans. Sa conduite antérieure n'était pas de nature a inspirer de bien grandes espérances. Comme homme de guerre, il avait fait de tristes preuves à Poitiers , où on l'avait vu fuir un des premiers; comme politique, il n'avait pas fait meilleure figure à Paris, pendant la révolution. La faiblesse de sa constitution, même ses qualités morales, n'annonçaient pas l'homme capable de réparer les malheurs du règne précédent, t.... Complettement il entendoit son latin, et suffisamment savoit les règles de la grammaire.... Dès qu'ils eust commencé à régner , il fit en tout pays querre et chercher et appeler à soy clers solemnels, philosophes fondés en sciences mathématiques et spéculatives. »

Ce roi faible et maladif, qui vit enfermé dans son hôtel Saint-Pol ou au château de Vincennes , au milieu des astrologues et des clers soîemnels , sera-t-il l'homme d'une époque où la guerre se fait de tous côté , où la lance et l'épée semblent si nécessaires? Mais, derrière les savants et les philosophes qui figurent sur le premier plan autour du roi, on voit d'autres^ personnages , toute une école de capitaines , deux illustres Bretons, Bertrand Duguesclin et Olivier de Clisson, Boucicault, Louis de Châlons , Le Bègue de Vilaines , Edouard de Renty , les sires de Beaujeu, de Pommiers, de Reyneval. Ce ne sont pas là des chevaliers comme les paladins de l'âge précédent : ils savent frapper de grands coups d'épée, mais ils savent autre chose. Ils ont enfin compris, pour la première fois en France depuis bien longtemps , que la guerre est un art ; ils étudient , sinon la stratégie, au moins les stratagèmes, ne font point grand cas de l'absurde point d'honneur qui a causé les défaites de Crécy et de Poitiers, et lui substituent l'adresse, la ruse, quelquefois même la fraude, mais aussi la victoire et ses bénéfices. Et le roi Charles V va tirer parti des capitaines comme des savants; tandis que les uns interrogeront les chartes, interpréteront les traités, discuteront, négocieront, les autres feront, sous la direction du roi qui les guide de son cabinet, une guerre toute nouvelle, peu glorieuse en apparence, très-profitable en réalité , et dont le résultat doit être la reconstitution territoriale du royaume.

Le traité de Brétigny n'avait pas tout terminé. Charles le Mauvais avait encore ses prétentions et ses rancunes ; la Bre-

tagne n'avait pas fini sa guerre de succession , qui durait depuis vingt ans et plus , et le royaume était horriblement foulé par les grandes compagnies. Charles V fit en sorte de traiter séparément chacune de ces grandes affaires.

Démêlés avec le roi de Navarre. — Les fiefs normands de Charles le Mauvais inspiraient au roi les plus vives, inquiétudes. Avec ses deux villes de Mantes et de Meulan , il barrait la Seine, et il pouvait par là appeler les Anglais jusqu'au cœur de la France. Charles résolut de les lui enlever ; et cette première guerre fut conduite comme toute guerre devait l'être pendant ce règne.

Un matin Boucicaut se présente , lui dixième , aux barrières de Mantes , fort effrayé et comme poursuivi , et sollicite les bourgeois de lui ouvrir leurs portes, car les brigands du château de Rolleboise l'ont défait, dit-il, le poursuivent, et n'épargneront pas plus les Navarrais que les Français. Les bourgeois n'étaient pas sans défiance, mais Boucicaut les rassure, en leur donnant sa foi, et obtient qu'on le laisse entrer. D'autres prétendus fuyards arrivent et d'autres encore , jusqu'à ce que, se trouvant en assez grand nombre , ils déclarent que c'est ville gagnée « et tantost se saisirent des portes et se mirent à crier : Saint Yves Guesclin ! et commencèrent à tuer et découper ces gens. » Une aussi indigne perfidie livra Meulan aux soldats du roi de France, et le traitement infligé aux crédules bourgeois y fut le même.

Diiguescliu ; bataille de Çocherel (I364L); traité avec Charles le Mauvais (1365). — Charles de Navarre, pour se venger, envoya en Normandie une arrivée de Navarrais, d'Anglais et de Gascons , sous les ordres du captai de Buch 7 Jean de Grailly ; J)uguesclin arriva, de son côté, avec un millier d'hommes d'armes et d'archers affamés. Il n'avait que du pain pour deux jours et rien de plus. Le captai, pour l'attirer à une action dans un lieu qu'il avait choisi , fait dresser des tables qu'il couvre de vins , de jambons et de toutes sortes de vivres. Pas un Français ne quitte son rang : le captai est réduit à les attendre sur ï'éminence où il s'est prudemment porté , non loin de Cocherel. Les chevaliers de Crécy et de Poitiers eussent immédiatement tenté d'escalader la colline. Duguesclin le fit aussi : mais, après une première attaque, il fit sonner la retraite et feignit de prendre la fuite. A cette vue, le capitaine anglais, John Joël, malgré les ordres du captai, s'élance dans la plaine en criant : « En avant Saint-George! qui m'aime me

suive! » Le captai ne voulut point l'abandonner et le suivit. Duguesclin s'attendait à cette imprudence ; il fît volte-face et tomba rudement sur l'ennemi. Il avait préparé un autre stratagème de guerre : trente cavaliers, les plus braves de sa troupe, montés sur les trente meilleurs chevaux, ne devaient s'occuper que d'une chose, saisir le captai de Buch. L'ayant reconnu qui combattait à pied , au premier rang , une hache d'armes à la main, ils se jetèrent tous ensemble sur lui, l'enlevèrent et repartirent au galop. Cette prise, une blessure mortelle reçue par l'Anglais John Joél, décidèrent la défaite de l'armée navarraise (16 mai). Duguesclin avait promis à Charles cette capture : « pour estrennes de sa noble royauté. » Charles le Mauvais s'empressa de traiter, c'ést-à-dire d'accepter la condition essentielle que lui offrait le roi de France , l'échange de ses fiefs de Normandie contre la baronnie de Montpellier. Là du moins il serait loin des Anglais.

Fin de la gnerre de Bretagne, bataille d'Auray. Traité de «uérande (1365). — La guerre durait toujours en Bretagne. En 1350, elle avait été marquée par un fait d'armes qui est resté célèbre, le combat des Trente. Robert de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin, défia le capitaine anglais Richard Bramboroug, qui commandait à Ploërmel. Ils se rencontrèrent sur la lande de Josselin, ayant chacun vingtneuf compagnons. La mêlée fut longue et sanglante. B?aumanoir, blessé un des premiers et souffrant de la soif, demandait à boire. Un de ses compagnons, Geoffroi Dubois, lui cria : c Bois ton sang, Beaumanoir! » et continua de frapper. Quatre Français, neuf Anglais , et parmi ceux-ci le capitaine, furent tués ; presque tous les autres des deux côtés furent blessés. Les Anglais se rendirent aux Français.

De telles expertises d'armes n'avançaient guère les choses. Cette guerre traîna jusqu'au combat d'Auray, en 136^». Les rois de France et d'Angleterre s'étaient réservé le droit de secourir , sans enfreindre la paix, les deux prétendants qui se disputaient la possession du duché. En vertu de cette stipulation singulière, le roi de France mit au service de Charles de Blois 1000 lances et son bon capitaine Bertrand Duguesclin. L'Anglais ne voulut pas demeurer en reste, et Jean de Montfort reçut du prince de Galles 200 lances, 30 archers, et bon nombre de chevaliers , avec le brave et prudent Chandos. La rencontre eut lieu près d'Auray. Les Anglais et Montfort occu • paient une hauteur, comme à Poitiers , comme à Cocherel.

Duguesclin n'aurait pas eu l'imprudence de les attaquer dans une pareille position , mais Charles de Blois s'obstina à combattre. Les seigneurs bretons de l'un et l'autre parti voulaient d'ailleurs en finir avec cette longue rivalité , et ils avaient même résolu « que si on venoit au-dessus de la bataille , que messire Charles de Blois fût trouvé en la place, on ne le devoit point prendre à nulle rançon , mais occire. Et ainsi en cas semblable , les François et les Bretons en avoient ordonné de messire Jean de Montfort , car en ce jour ils vouloient avoir fin de bataille et de guerre. »

Forcé de combattre, Duguesclin disposa ses troupes en si belle ordonnance , que le commandant anglais , en les voyant venir, ne put retenir lui-môme un cri d'admiration : « Que Dieu m'aide, dit-il, comme il est vrai qu'il y a ici une fleur de chevalerie , grand sens et bonne ordonnance ! » Mais Chandos était aussi un excellent capitaine , qui , outre l'avantage de la position prise , s'était ménagé une réserve pour soutenir ceux des siens qui faibliraient. Cette précaution lui assura la victoire; Duguesclin, malgré toute sa valeur et sa prudence, tomba prisonnier , entre les mains de l'ennemi , et ne s'en tira qu'au prix d'une rançon de 100 000 livres (6 millions de francs d'aujourd'hui). Charles de Blois fut tué avec la plupart des grands seigneurs qui l'entouraient. Cette défaite du parti français, en Bretagne, n'eut pourtant pas de suites trop fâcheuses. Le roi négocia. Par le traité de Guérande (11 avril 1365), Jean de Montfort fut reconnu comme duc de Bretagne; la veuve de Charles de Blois n'eut que le comté de Penthièvre avec la vicomté de Limoges. Jean IV, rétabli par les Anglais, n'en vint pas moins à Paçis , au mois de décembre 1366, faire hommage à Charles V, le genou baissé, les mains jointes entre celles du roi , son chancelier déclarant pour lui , qu'il faisait hommage tel que les ducs de Bretagne , ses prédécesseurs , l'avaient fait aux précédents rois de France , sans qu'il fût décidé si cet hommage était lige ou ne l'était pas, c'est-à-dire si le duc devait ou non au roi le service envers et contre tous.

i<es grande* compagnies; intervention des Français en CastiUe (1366). — A mesure que les hostilités cessaient en Normandie, en Bretagne un autre fléau se faisait plus vivement sentir , les grandes compagnies qui s'accroissaient de tous les soldats licenciés. Repoussés des provinces frontières par des populations plus énergiques et plus serrées, es aventuriers refluaient vers le centre; ils y accouraient

tous « et appeloient ces compagnies le royaume de France leur chambre. » Pour en débarrasser le pays, on essaya de les entraîner à une croisade ; un roi de Hongrie sjoflïit à les prendre à son service contre le Turc ; ils trouvèrent la route trop longue et revinrent sur leurs pas. Une autre expédition ieur convint davantage : la Castille gémissait alors sous la tyrannie de don Pèdre le Cruel, qui avait empoisonné sa femme, Blanche de Bourbon, belle-sœur du roi de France. Aussi, quand un frère naturel de don Pèdre , Henri de Transtamare, vint réclamer la protection de la France, Charles V s'empressa de flui offrir, pour l'aider à renverser son frère, les grandes compagnies, dont Bertrand Duguesclin, racheté tout exprès de captivité , prit le commandement. On donna à l'expédition l'appa- Tence d'une croisade. Outre qu'on parlait de pousser jusqu'au Toyaume de Grenade et de chasser les Maures , on racontait *roe don Pèdre était certainement fils d'un juif; sa mère disaiton, l'avait acheté au berceau, d'une mère juive, pour le substituer à la fille qu'elle avait eue. On ajoutait, comme preuve, ■que toutes ses inclinations étaient juives , et qu'il accordait aux juifs de son royaume un crédit scandaleux. La guerre entreprise contre un tel homme était évidemment une croisade. Aussi , pour commencer saintement l'expédition , les compagnies allèrent d'abord à Avignon demander au pape sa bénédiction, l'absolution générale de leurs péchés et 200000 francs, >ou quelque chose comme 12 millions.

Il n'y eut pas de combat. Abandonné de tous, don Pèdre se sauva chez les Maures de Grenade , de là en Portugal , puis à Bordeaux , où il demanda aux Anglais de le rétablir ; il s'engageait à livrer au prince Noir toute la province de Biscaye et 600000 florins qu'il avait cachés en des lieux inconnus. « A quoi entendoient volontiers les chevaliers du prince , car Anglois et Gascons de leur nature sont volontiers convoiteux. »

Le prince anglais rappela à lui les aventuriers anglais ou gascons qui étaient avec Duguesclin , franchit les Pyrénées à la tête d'une nombreuse armée qui arriva sans peine sur PÈbre ; mais le difficile c'était de vivre dans ces pauvres provinces. Si don Henri avait eu la sagesse de ne pas combattre, c'en était fait de l'armée anglaise ; la famine la tuait. L'action s'engagea malgré les prières de Duguesclin : « Par l'âme de mon père, disait Henri, je désire tant à voir le prince et d'éprouver ma puissance à la sienne que jà ne partirons sans bataille. » On combattit près de Najera, le 3 avril 1367, et la supériorité des

archers d'Angleterre , l'habileté de Jean Chandos , assurèrent au prince Noir et à son allié une victoire que les Français seuls leur disputèrent quelque temps. Duguesclin était prisonnier encore une' fois , Henri de Transtamare chassé, don Pèdre rétabli, le prince de Galles se trouvait maître d'une grande partie de l'Espagne , comme il l'avait été , après Poitiers , d'une grande partie de la France. / ^ '

Embarras dn prince Noir en Cinienne. — Après la victoire , les difficultés reparurent. Il fallait vivre , et tout manquait. Les trésors fastueusement promis par doii Pèdre n'arrivaient pas , n'existaient pas sans* doute. A défaut d'une autre nourriture, les Anglais tombaient avidement sur les fruitsT et la santé des nobles s'en ressentait. « Ils portoient à grand meschef la chaleur et l'air d'Espagne, et mesmement le prince estoit tout pesant et maladieux. » Il se décida à repasser les monts pour rentrer dans ce plantureux pays de Guienne. Mais les gens de Gascogne, qui avaient fait cette campagne sur la promesse d'un riche salaire , réclamaient impérieusement leur solde. Bien loin de pouvoir leur donner de l'argent , le prince était réduit à leur en demander. Il réunit l'es états de la province à Niort pour leur annoncer qu'il allait mettre sur leurs terres un fouage de 10 sols par feu. Les états répondirent qu'ils ne le payeraient pas. Transférés à Angoulême , à Poitiers , à Bergerac , leur réponse resta toujours la même. D'invincibles antipathies se réveillaient de part et drautre. « Et sont ceux de Poitou, de Saintonge , de Quercy , de Limousin, de Rouergue , de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les Anglois , et les Anglois aussi , qui sont orgueilleux et présomptueux, ne les peuvent aimer, ni ne firent-ils oncques, et encore maintenant moins que oncques, mais les tiennent en grand dépit et vileté. »

Appel des sei^nenrs gageons an roi de France

(1369). — Les Gascons firent plus que de ne pas payer : les comtes d'Armagnac , de Périgord et de Comminges , le sire d'Albret et plusieurs autres barons du pays se rendirent à Paris pour interjeter appel , auprès du roi Charles V, contre la conduite du prince de Galles. L'appel fut accueilli , et au commencement de l'année 1369 , un juge criminel et un chevalier de Beauce vinrent à Bordeaux présenter au prince Noir, de la part du roi, la sommation suivante : « Charles, par la grâce de Dieu roi de France, à notre neveu le prince de Galles et d'Aquitaine , salut. Comme ainsi soit que plusieurs prélats f

barons, chevaliers, universités, communes et collèges des marches et limitations de Gascogne, se soient traits (retirés) en notre cour pour avoir droit sur aucuns griefs et molestes indues que vous leur avez proposés à faire. Donc, pour éviter et remédier à ces choses, nous nous sommes ahers (liés) avec eux et aherdons, et vous commandons que vous venez en notre cité de Paris, et vous montrez en notre chambre des pairs, pour ouïr droit sur lesdites complaintes; et à ce qu'il n'y ait point de défaut, et soit au plus hâtivement que vous pourrez après ces lettres vues. — Nous irons volontiers à notre ajournement à Paris, répondit le prince, puisque mandé nous est du roi de France, mais ce sera le bassinet en 4a teste et 60 000 hommes en notre compagnie. » Charles V cependant, comme s'il n'avait nulle intention de rompre, envoyait alors même à Édouard III, en témoignage de bonne amitié, un présent de 50 pipes de vin. L'Anglais les refusa courageusement. Évidemment la guerre était inévitable.

Sagçe conduite de Charles V; politique aventureuse d'Édouard III. — Ce qui avait donné au prudent Charles l'audace de faire ce pas décisif, c'est qu'il était prêt et que ses ennemis ne l'étaient pas. Une sage économie lui avait permis, en 1367, de réduire de moitié la gabelle du sel, de remettre aux paysans moitié des aides, et aux bourgeois le quart, à condition que ceux-ci emploieraient l'argent que le roi leur laissait aux fortifications de leurs villes. Il avait organisé en beaucoup d'endroits des compagnies bourgeoises d'arbalétriers*, qui ne valaient pas, en rase campagne, les archers anglais, mais qui pouvaient rendre de bons services du haut des murailles. Enfin, en 1369, il avait mis assez d'écus dans son épargne, assez d'ordre dans le pays, assez de discipline dans ses armées pour oser recommencer la guerre. Édouard III, au contraire, n'avait songé qu'à vivre joyeusement de sa gloire, ou s'était jeté dans des entreprises qui éparpillaient ses forces et multipliaient ses ennemis. 11 traitait l'Écosse avec une insultante hauteur; il ressuscitait, pour son fils Edmond, comte de Cambridge, les prétentions sur le comté de Flandre qu'il avait eues pour le prince Noir, au temps d'Arteweld ; il soutenait, en Castille, un odieux tyran, et il menaçait, par la possession de la Biscaye, l'indépendance de l'Espagne.

Succès de la politique extérieure de Charles V. — Charles V renoua soigneusement cette vieille et utile alliance de l'Écosse et de la France, à laquelle les deux peuples

attribuaient déjà une existence de 600 ans. Il fit épouser à son frère Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, l'héritière des provinces allemandes, aimant mieux un prince de son sang dans ces provinces, qu'un prince anglais ; il entraîna dans son parti le roi de Navarre jusqu'alors indécis, et renversa en Castille le protégé de l'Angleterre, Pierre le Cruel. C'est encore Duguesclinqui fit cette révolution. Il était à Bordeaux, fort ennuyé de sa captivité, quand le prince Noir, le rencontrant un jour, lui dit : « Eh! comment vous trouvez-vous, Bertrand? — A merveille, monseigneur, car on dit partout que je suis le premier chevalier du monde, puisque vous n'osez me mettre à Tançon.» Le prince piqué, lui offrit aussitôt de la fixer lui-môme; il la porta à 100000 livres, « Et où les prendrez-vous, Bertrand ? — Monseigneur le roi de Castille en payera bien une moitié et le roi de France l'autre ; et si ce n'est assez, il n'y a fileuse en France qui ne filât une quenouille pour payer ma rançon. » Charles l'envoya en Espagne. Il battit don Pèdre à la journée de Montiel (14 mars 1369), et replaça sur le trône de Castille Henri de Transtamare, qui allait, en reconnaissance, mettre la marine castillane au service de la France.

Ce faisceau d'alliances bien noué, le moment était venu pour la France de déchirer enfin le honteux traité de Brétigny; Charles se crut môme assez fort pour insulter l'Anglais : il lui fit porter son défi par un valet de ses cuisines, qui pénétra jusque dans Westminster et remit la lettre à Edouard en plein parlement.

Confiscation de la Guienne. — Afin de mettre de son •côté les apparences du droit, Charles V convoqua, le 9 mai 1369, les états généraux à Paris et leur soumit le débat entre lui et le roi d'Angleterre. Il se montra affable, débonnaire, disant k l'assemblée que s'il avait trop ou trop peu fait, il trouverait bon qu'on le lui représentât. On se garda bien de penser autrement que lui. La cour des pairs, consultée à son tour, déclara que le roi Édouard et son fils n'ayant point comparu à leur ajournement, le duché d'Aquitaine et les autres terres en France devaient être et étaient confisqués.

Invasion «les Anglais (1369); nouveau système de guerre. — Les Anglais débarquèrent à Calais. Une grande -armée française, sous les ordres du duc de Bourgogne, alla à leur rencontre, mais refusa tout engagement, et se retira k mesure qu'ils avançaient. Les villes étant bien fermées, bien «défendues, les Anglais n'en purent prendre aucune ; leur expé-

dition se borna à d'inutiles ravages dans les campagnes. Ils revinrent en 1370; le même système fut inexorablement appliqué. La défense de combattre était si expresse et si rigoureusement observée, qu'à Noyon un chevalier ennemi ayant franchi les barrières de la ville en disant : a Seigneurs, je vous viens voir ; vous ne daignez issir hors de vos barrières, et j'y daigne bien entrer ; » on le laissa sortir sain et sauf. Devant Reims, devant Paris, même immobilité. De son hôtel Saint-Pol, où il se tenait enfermé, le roi pouvait apercevoir les villages qui brûlaient ; mais le brave Clisson lui-même disait : « Sire, vous n'avez que faire d'employer vos gens contre ces enragés ; laissez-les se fatiguer eux-mêmes. Ils ne vous mettront pas hors de votre héritage avec toutes ces lumières. » Un Anglais s'approcha par le faubourg Saint-Jacques pour acquitter un vœu, et planta sa lance dans la porte- Les chevaliers qui gardaient la barrière applaudirent à sorr audace et le laissèrent aller. Mais un boucher ne put supporter cette honte; il courut après l'Anglais et l'abattit d'un coup de hache.

Dernière expédition du prince Noir ; sac de I4mo-

geu (13ÏO). — « Il n'y eut onequea roi de France qui moins s'armast, disait Édouard III, et si n'y eut oneques roi qui tant me donnast à faire. » Charles V, en effet, malingre et souffreteux, ne prenait jamais la lance : il aimait bien mieux les livres. Il avait la plus belle bibliothèque qu'il y eût alorsr 910 volumes, pieusement gardés dans une tour du Louvre t sous des chaînes de fer. Chaque année il relisait la Bible en entier. Il écrivait au pape, lui envoyait des présents ; ou bien encore, pour parler comme Froissart, « monseigneur le roy alloit en procession, bien pieusement, tout déchaux et pieds nus, et madame la royne aussi. » Un prince si ami du pape, un si pieux souverain devait avoir pour alliés tous les évêques du royaume, et, en effet, la plupart ouvraient à ce bon roi de France les portes de leurs métropoles. Ceux même sur lesquelsles Anglais avaient le plus compté, comme I'évêque de Limoges, le compère du prince de Galles, se tournèrent Français, ainsi qu'on disait alors.

Cette dernière trahison exaspéra les .Anglais. Le prince Noir c jura l'âme de son père qu'il n'entendroit jamais à autre chose, si n'auroit Limoges, et auroit aux traîtres fait comparer leur forfait chèrement. » Arrivé devant la place, il fit sauter une partie des murs, et ses soldats s'élancèrent par la

brèche dans les rues. Le prince lui-même s'y fît porter dans sa litière* « Là eut grand pitié, dit Froissart, car hommes et femmes et enfants se jetoient à genoux devant le prince et crioient : Merci, gentil sire ! Mais il estoit si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nulle n'estoit ouïe, mais tous mis à l'épée. Il n'est si dur cœur que, s'il fût adoncques en* la cité de Limoges et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurast tendrement du grand meschef qui y estoit, car plus de 3000 personnes, hommes et femmes et enfants, y furent décollées cette journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bienmartyrs ! »

L'Anglais ne commença à se calmer un peu que par l'intérêt qu'il prit au combat de trois chevaliers français qui, acculés contre un vieux mur, luttèrent, comme en champ clos, contre le duc de Lancastre, les comtes de Cambridge et de Pembroke. Le prince de Galles fit arrêter son chariot auprès d'eux pour jouir de ce spectacle, et il permit que les trois chevaliers fussent reçus à merci ; il fit même grâce à Tévêque, le principal auteur de la trahison. Ce triste exploit fut le dernier du prince Noir (1370). Il languit quelques années et alla mourir en Angleterre (1376).

Succès décisif» de Charles V. — Les Anglais avaient une excellente infanterie, leurs archers, dont les flèches perçaient les meilleures cuirasses, et des hommes d'armes qui valaient presque une cavalerie régulière par leur esprit de discipline etleur habitude des manœuvres d'ensemble : Charles n'avait à leur opposer qu'une immense cohue de nobles qui, s'ils étaient très-braves, étaient aussi très-indisciplinés. La sagesse conseillait donc d'éviter le combat avec les grosses armées ; mais, dans l'intervalle des grandes expéditions, il laissait volontiers ses chevaliers donner quelques coups de lance, surtout son brave Duguesclin, qu'il avait rappelé d'Espagne après la bataille de Montiel, et fait connétable. Ainsi Duguesclin battit à Pont-Valain Robert Knolles, un des partisans anglais les plus redoutés (1370), et un autre corps, près de Chizey en Poitou (1373). Chandos avait été tué dès la première campagne. Un autre chef de grand renom, le captai de Buch, fut pris, en 1372, près de Soubise. Les Français ne reculaient donc pas toujours.

D'ailleurs le roi avait sa guerre à lui ; et ses bulletins de victoires sont inscrits tout au long au Recueil des ordonnances. Sous la date de l'année 1370 on y lit : « Février 1370, lettres

portant que les habitants de Rodez pourront commercer dans tout le royaume sans payer aucun droit pour les marchandises qu'ils achèteront. — Mars 1370, lettres portant que les habi- 0 tants de Figeac,qui se trouvent dans les terres de l'obéissance d'Édouard, fils du roi d'Angleterre, ne seront point inquiétés dans leurs biens s'ils reviennent dans les terres de l'obéissance du roy ; ordonnance portant privilèges accordés à la ville de Montauban. — Avril 1370, ordonnance portant privilèges accordés à la ville de Verfeuii. — Mai 1370, lettres portant que la ville de Milhaud sera exempte d'impôts pendant 20 ans, et ordonnance portant privilèges accordés à la ville de Tulle: — Juin 1370, ordonnances portant privilèges accordés aux habitants du comté de Tartas, à la ville de Dorât, à la ville de Puy-Mirol.— Juillet 1370, ordonnances portant privilèges accordés a la ville de Cahors, à la ville de Castres, à la ville de Puy-la-Roque, à la ville d^ parlât, à la ville de Montégrier, à la ville de Salvetat. » ï j U VN ^ *~

Reprise île Poitiers (1372). — Ce sont là les machines ' de guerre du roi Charles V. Pour les villes dont les ordonnances royales ne pourront pas ouvrir les portes, ses capitaines rôdent autour avec leurs ruses de guerre, bataillant et négociant. Duguesclin pratique secrètement les bourgeois de Poitiers, restés, comme ceux de tant d'autres villes, Français de cœur, et ils le font entrer dans leurs murs avec 300 lances. Aussitôt Charles V d'accorder des titres de noblesse à tous ceux qui, à l'avenir, exerceront les fonctions de maire ou d'échevin dans la ville de Poitiers (1372).

Reprise de la Rochelle (1372). — Bordeaux et la Rochelle étaient alors deux rivales. L'une était anglaise de cœur, les affections de l'autre étaient pour le parti contraire. Une garnison anglaise de 100 hommes commandée par Philippe Mansel gardait la Rochelle. Un jour que Mansel dtnait chez le maire, Jean Caudourier, arrive une lettre du roi d'Angleterre. Le gouverneur reconnaît le sceau royal, mais c'est tout ce qu'il peut faire : en sa qualité de gentilhomme, il ne sait pas lire; il prie son hôte de lire pour lui, et le maire lit à haute voix un message qu'il compose : c'est un ordre portant que le lendemain, 15 août 1372, tant les bourgeois que la garnison passeront une revue sur la place. Dès que Mansel eut tiré son monde du château, une troupe placée en embuscade, par le maire, derrière de vieilles murailles, lui coupa la retraite. Il fut contraint de livrer la citadelle. Duguesclin se trou-

vait encore là, avec 200 lances, tout prêt à prendre possession au nom du roi de France. Quelques semaines auparavant la Hotte castillane avait défait devant la Rochelle une flotte anglaise.

Nouvelle et inutile invasion anglaise (1373). —

Cependant l'opiniâtre ennemi reparut encore en 1373. Débarqué à Calais avec 30 000 hommes, le duc de Lancastre croyait conquérir la France : il ne fît que la traverser. Le voyage fut heureux tant qu'on resta dans les riches provinces du Nord; mais, dans les pauvres et maigres pays du Centre, les privations, les maladies commencèrent. En Auvergne, il ne restait plus un cheval ; à Bordeaux, il ne restait plus que 6000 hommes ; et les chevaliers comme les soldats mendiaient leur pain •de porte en porte.

lies Anglais presque chassés de France (1380). — Cette fois les Anglais étaient dégoûtés d'une telle guerre. Ils ne revinrent pas Tannée suivante, et, en 1375, ils demandèrent une trêve, qui se prolongea jusqu'à la mort d'Edouard III, en 1377. Mais Charles alors rompt la trêve, précipite ses coups. Il met cinq armées sur pied et conquiert toute la Guienne, tandis qu'une flotte castillane, montée par des troupes françaises, ravage les côtes de Kent et de Sussex. En 1380, jl ne restait aux Anglais que Bayonne, Bordeaux, Brest, Cherbourg et Calais.

Tentative infructueuse de Charles V sur la Bretagne (1378). — Charles essaya en Bretagne ce qui lui avait si bien réussi en Guienne. Le 20 juin 1378, il ajourna le duc Jean IV à comparaître par-devant la cour des pairs, et, le duc ne s'étantpas présenté, son fief fut déclaré acquis au domaine royal. Les Gascons s'étaient d'eux-mêmes donnés à la France ; les Bretons n'entendaient même pas se, laisser prendre. Barons, chevaliers et écuyers signèrent, à Rennes, le 26 avril 1379, un acte de confédération, que les bourgeois eux-mêmes souscrivirent. Jean IV, naguère expulsé du pays,* fut rappelé. Tous les Bretons engagés au service du roi de France, et ils étaient en grand nombre, l'abandonnèrent; ceux même qui lui avaient d'abord promis de seconder ses projets se tournèrent contre lui. Le vieux Duguesclin lui renvoya l'épée de connétable, et, le 1er mars 1380, un traité d'alliance fut signé, à Westminster, entre l'Angleterre et la Bretagne. On revit une armée anglaise débarquer à Calais sous le comte de Buckingham, et traverser encore tout le nord de la France impuné-

ment. Elle n'avait pas atteint la Bretagne, lorsque Charles V mourut à Vincennes, le 16 septembre 1380.

Duguesclin avait précédé de deux mois le roi au tombeau. Il mourut sous les murs du château de Randon (dans la Lozère). Le gouverneur anglais lui avait promis de se rendre s'il n'était pas secouru , mais, le guerrier mort, il se crut dispensé de tenir parole. Le maréchal de Sancerre amena aussitôt les otages au pied des murs pour leur faire couper la tête ; ce que voyant, les Anglais baissèrent la herse du château et vinrent offrir les clefs au maréchal. Il les refusa : « Vos conventions ont été faites avec messire Bertrand, leur dit-il : à lui vous les rendrez sans tarder; » il les conduisit en l'hôtel où reposait messire Bertrand et les clefs leur fît. mettre sur le cercueil.

Cession de la Flandre wallonne. — Une autre faute du

roi lui avait fait perdre, mais volontairement, une province. En 1369, pour faciliter le mariage du duc de Bourgogne son frère avec l'héritière du comté de Flandre, il lui avait abandonné la Flandre française. Il avait bien exigé de son frère une contre-lettre, par laquelle le duc s'engageait à restituer cette donation après la mort de son père. Mais le comte de Flandre survécut au roi, et Philippe le Hardi obtint facilement de Charles VI la remise de sa promesse. Lille fut perdue pour la France jusqu'à Louis XIV, pendant trois siècles.

Administration : permanence du parlement . — Les conquêtes de Charles, fruit d'une persévérance qui ne se lassa jamais, son économie sévère, une probité dans la gestion des finances qu'on ne connaissait pas, et qui l'empêcha de recourir au désastreux moyen de l'altération des monnaies, enfin d'utiles règlements pour l'administration du pays lui ont valu le surnom de Sage. Il rendit le parlement permanent de temporaire qu'il était et lui céda l'ancien palais de saint Louis, dans la cité, qui devint le palais de justice.

Ordonnances relatives à la majorité des rois et aux apanages.* — Une* ordonnance de Charles V, qui resta jusqu'à la Révolution la loi de la monarchie, fixe à treize ans révolus la majorité des rois de France ; une autre sépara la régence de la tutelle, pour que le régent n'eût pas à la fois entre les mains le roi mineur et le royaume ; une autre enfin, pour prévenir le démembrement du domaine , donnait aux fils de France des pensions au lieu d'apanages : 12000 livres de rente en fonds de terre et 40 000 francs comptants aux fils, 100 000 à la fille aînée, 60 000 aux autres. - *

Faveur* aux bourgeois, dimiuution nouvelle de» prérogatives de» seigneurs. — Les corporations commençaient à devenir gênantes dans la société industrielle, comme les communes l'avaient été dans la société politique. Charles V essaya d'établir la liberté de l'industrie. « Tous ceux qui peuvent faire œuvre bonne peuvent ouvrer (travailler) en la ville de Paris, » dit une ordonnance de septembre 1358. Mais les habitudes furent plus fortes que la loi, et ce projet abandonné ne fut repris qu'au dix-huitième siècle par Turgot. En 1370, au moment de la dernière rupture avec l'Angleterre, il publia une ordonnance qui autorisa les bourgeois de Paris à porter les éperons d'or et les ornements de Tordre de chevalerie, auquel ils purent se faire affilier. Une autre de 1377 assura la noblesse aux prévôts et échevins de la ville. La pensée de ce roi si peu féodal se montre ici à découvert. Le même prince qui anoblissait volontiers les bourgeois, faisait démolir nombre de châteaux, sous prétexte qu'ils pouvaient servir de retraite aux Anglais, et permettait de recevoir à coups de fourche ceux qui exerceraient le' droit de prise contrairement aux ordonnances, c'est-à-dire en ne payant pas les fourrages qu'ils prenaient et les chariots dont ils usaient. Il achevait enfin d'ôter à la noblesse ce qui lui restait de prérogatives souveraines, en réservant aux rois seuls toute l'autorité législative. Une ordonnance de 1372 attribua exclusivement à la couronne le droit de faire des chartes de communes ou de bourgeoisie, et celui d'anoblir. La royauté avait déjà enlevé aux seigneurs le droit de guerre privée, de battre monnaie, de juger en dernier ressort. Elle leur avait pris, en un mot, leur part de souveraineté; mais elle leur laissait encore, jusqu'à ce qu'elle pût les supprimer aussi, leurs pouvoirs administratifs et militaires, en les utilisant pour elle-même et en les subordonnant à son autorité supérieure.

Augmentation et permanence des impôts indirects.

— Il y a des ombres dans le tableau de ce règne réparateur. Et d'abord, comme régent ou comme roi, Charles étouffa tout esprit de liberté. Pour ses guerres,, ses bâtiments et ses négociations, il eut besoin de beaucoup d'argent et il rendit les tributs plus lourds ; si la permanence de l'impôt foncier (la taille) est due à son petit-fils, celle des impôts indirects (les aides) fut établie par lui. Il est juste d'ajouter que les aides portant sur les objets de consommation, frappaient indirectement tout le monde, le noble et le clerc comme le roturier.

Mais il fut le premier à contraindre chaque famille à acheter aux greniers royaux la quantité de sel qu'on supposait lui être nécessaire, sans qu'elle pût se dispenser de faire cette onéreuse acquisition. Au lieu de payer lui-même le traitement des membres du parlement, il leur donna pour salaire les amendes qu'ils prononceraient. Ce n'était pas un moyen de faire respecter la justice ni les juges1.

Élus et sénéran* des finances. — Une institution qui durait encore en 1789 se rattache au règne de ce prince. Les £tats de 1356-1357 avaient institué des commissaires généraux et au-dessous d'eux des élus pour la répartition et la perception de l'impôt. Charles V conserva ces officiel s, qui devinrent des fonctionnaires royaux, au lieu d'être les élus du peuple. Ces officiers, multipliés dans la suite, firent donner au pays où ils furent établis le nom d'élections et celui de généralités. Les élus veillaient à la répartition comme à la perception des impôts, et jugeaient en première instance les questions contentieuses en matière de finances ; les généraux pour le fait des finances centralisèrent les recettes, et les généraux pour le fait de justice jugèrent en dernier ressort les procès concernant les impôts. Les derniers formèrent la Cour des aides, 'qui reçut de Charles VII sa constitution définitive.

Travaux publics; encouragements aux lettres. — Charles V fut, malgré son économie, un grand bâtisseur. Il commença la Bastille, répara et agrandit l'enceinte de Paris et le Louvre de Philippe Auguste, éleva l'hôtel Saint-Pol, dont les jardins descendaient jusqu'à la Seine, et bâtit les châteaux de Beauté, de Plaisance et de Melun, la chapelle actuelle de Vinbennes, etc. Il songea à unir par un canal la Loire et la Seine, pensée qui ne fut réalisée que deux siècles plus tard par

1. Budget de 1372. — L'ordonnance du 13 novembre 1372 donne les éléments de ce qu'on pourrait appeler le budget de cette époque, en assignations mensuelles :

Pour le payement des gens d'armes 50000 fr.

Pour les gens d'armes et arbalestriers de nouvelle formation 42 00O

Pour le faict de la mer ; . . 8 000

Pour l'ostel du roy 6000

La dépense annuelle était donc de I 572 000 francs en écus d'or (environ 130 millions d'aujourd'hui, suivant M. Leber), dont 72000 ou près Ue pour les dépenses personnelles du roi, de la reine et du dauphin.

Pour mettre en coffres du roy Pour les dépenses imprévues.

Pour payer les dettes

loooo 10000

Total

131000 fr.

Henri IV. Il encouragea les 'lettres, fit traduire la Bible, Aristote, saint Augustin, Tite Live, écrire par Bonnor Y Arbre des batailles, premier traité sur le droit de paix et de guerre, et par Raoul de Presle ou Ch. Louviers, le Songe du verger, ouvrage où l'auteur s'efforçait de tracer la limite tant cherchée

La chapelle du château de Vincennes.

entre les droits du pape et ceux du roi. Il réunit une collection de 910 volumes, qui fut le commencement de la Bibliothèque royale, et créa, à Paris, un collège d'astronomie et de médecine.

Froissart. — Parmi les gens de lettres qui appartiennent

au règne de Charlek V, nous n'avons pas nommé Froissart, parce qu'il ne fut pas comme les autres de la maison du roi, et qu'il mérite une place à part. C'était un Flamand, né à Valenciennes vers 1337 et mort en 1410, qui passa sa vie à la cour des princes et des grands, d'Angleterre comme de France, recueillant de leurs bouches les récits qu'il nous a conservés. Son livre est un des plus précieux monuments de . notre langue et de notre histoire. Mais il ne faut lui demander ni moralité bien haute, ni patriotisme bien énergique. Il est pour ceux qui donnent les meilleurs coups de lance et son temps était comme lui f. L'historien de Charles V fut une femme, Christine de Pisan, fille de l'astrologue du roi. Elle n'a plus le style naïf et les brillantes couleurs dé Froissart; mais, si elle ra% conte moins bien, elle pense davantage. Avec elle l'histoire tend à se dégager de la chronique. Son livre, bien inférieur à ceux de Froissart et de Commines, sert pourtant de transition de l'un à l'autre.

Décadence morale au quatorzième siècle. — Malgré

1. « La féodalité, prête à disparaître de la scène du monde, dit un habile historien de notre littérature, jeta son plus vif éclat dans la Chronique de messire Jehan Froissart , chanoine et trésorier de l'église collégiale de Chimay, né à Valenciennes, vers l'an J 3^7. Son ouvrage est un vaste tableau plein de mouvement, brillant de couleurs, splendide de costumes : batailles, fêtes, tournois, sièges de villes, prises de châteaux, grandes chevauchées, escarmouches hardies, nobles faits et maniements d'armes, entrées des princes, assemblées solennelles, bals et habillements de cour, toute la vie militaire et féodale du quatorzième siècle s'y presse, s'y accumule dans une magnifique profusion.... L'histoire n'était point alors dans l'étude solitaire et sur les rayons poudreux des archives; il fallait la poursuivre sur tous les grands chemins, au milieu de toutes les cours, dans les châteaux et dans les hôtelleries. Froissart fallait chercher parfois dans les montagnes d'Écosse, trottant sur son cheval gris, avec sa malle en croupe et menant un lévrier en laisse; parfois il la rencontrait sur la route de Blois à Orthez, où un chevalier, messire Espaing du Lion, chevauchant côte a côte avec notre historien, lui apprend, chemin faisant, mille détails, mille souvenirs, qu'il rattache à tous les châteaux, à toutes les villes, à tous les endroits qu'ils

f>arcourent. Nous trouvons tour à tour notre chroniqueur à la cour de Phiippe de Hainaut, roi d'Angleterre, dont il était clerc, et qu'il desservait en cette qualité >< de beaux dictiés et traités amoureux, » puis à Milan, avec Boccace et Chaucer. au milieu des fêtes d'un mariage princier; ensuite à Lestines, dont il obtint la cure, et où il laissa « cinq cents écus chez les taverniers, » ses paroissiens. De là il passe chez Wenceslas, duc de Brabant, chez Guy, comte de Blois, chez Gaston Phébus, comte de Foix. Il visite deux fois Avignon, traverse l'Auvergne, vient à Paris. On le voit, en moins de deux an», dans le Cambrésis, dans le Hainaut, en Hollande, en Picardie, une seconde fois à Paris, puis dans le Languedoc, puis encore à Paris, à Valenciennes, à Bruges, à l'Ecluse, dans la Zélande, enfin dans son pays. Toute sa vie, comme sa Chronique, n'est qu'une longue chevauchée; Froissart est le chevalier errant de l'histoire. Il improvisait ses récits en courant; il saisit les événements à mesure qu'ils se font, et semble ne s'arrêter d'écrire qu'afin de leur donner le temps de naître. » (Demogeot, Histoire de la littérature française, p. 197.)

Froissart et malgré les lettres du roi, ce siècle n'en est pas moins un siècle de profonde décadence, un temps d'arrêt dans la marche du monde : plus de hautes pensées, ni de grands docteurs; la force intellectuelle baisse comme la force morale1.

Intérieur de l'abbaye de Saint-Ouen.

Le moyen âge est déjà sur la pente qui mène aux abimes où vont se perdre toutes les choses humaines qui ont achevé leur temps.

1. Même la force physique. La vie moyenne est diminuée de près de moitié. Elle était de 30 ans, au témoignage d'Ulpien, dans l'empire romain; elle n'est plus que de 17 ans, d'après les calculs de M. Villerme. Voyez pfus loin, t. II, chap. lvh.

lie grand schisme. — La double élection d'Urbain VI et de Clément VII en 1378, commença, deux ans avant la mort de Charles V, le schisme d'Occident, qui dura 78 ans, partagea la chrétienté en deux obédiences et prépara la réforme. La France, surtout l'Université de Paris, firent les plus louables efforts pour ramener l'unité et la paix dans l'Église.

Découvertes des IMeppois eu Afrique. — Sous ce règne, et par conséquent bien avant les Portugais, les Dieppois,

(Fig. B.) (Fig. C.) (Fig. D.)

qui faisaient alors un grand commerce, avaient découvert la Guinée, en Afrique, d'où ils rapportèrent du poivre, de la poudre d'or et de l'ivoire. La sculpture en ivoire est encore aujourd'hui une industrie particulière à la ville de Dieppe.

Saiut-Oueu de Rouen. — La magnifique église abbatiale de Saint-Ouen de Rouen date aussi de ce règne, où l'architecture, qui déjà, pour les constructions civiles, se surchargeait de mille fantaisies, gardait encore, dans les constructions

religieuses, les sévères traditions de la grande architecture du treizième siècle.

lies armures en fer battu. — Abandon par les chevaliers de la cotte de mailles pour les armures de fer battu y casque (fig. A), cuirasse (fig. B), brassarts (fig. C;, cuissarts> jambarts et grèves (fig. D).

Patries féminines. — On a des lettres de Tannée 137S où la duchesse d'Orléans s'excuse de ne pas venir siéger, comme pair, au parlement. La comtesse d'Artois Mahaut avait assisté au sacre de Philippe V, et soutenu comme les autres pairs la couronne sur la tête du roi. >\

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