CHAPITRE XXXI
La famille royale. — Charles V n'était âgé que de quarante-tçois ans quand il mourut. Cette mort fut une calamité pour le pays, car son fils n'avait pas douze ans ; et cet enfant se trouve lié à ses oncles, les ducs d'Anjou, de Bourgogne et de Berry, princes avides, uniquement préoccupés l'un du royaume de Naples, où la reine Jeanne l'appelait comme son successeur; l'autre, du grand fief de Flandre, dont il devait hériter; le troisième, de ses plaisirs et de ses trésors. Charles VI avait un autre oncle du côté de sa mère, le duc de Bourbon, excellent prince, mais sans influence, et un frère, le duc» d'Orléans.
Rapines des oncles du roi. — Pendant l'agonie du feu roi, le duc d'Anjou, l'alité de ses frères, et qui à ce titre allait devenir régent, s'était tenu caché dans une chambre voisine. A peine Charles eut-il expiré, que le duc se fit livrer les joyaux
i. Ouvrages à consulter : les Histoires de Charles VI, par un moine anonyme de Saint-Denis et par Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims ; mémoires de Pierre de Fenin (de 1407 à 1422); Histoire de mesure Jean de Boucicaut (1368-1408;-, les Chroniques de Monstrelet (1400-1453); les Mémoires de Lefebvre de Saint-Remy, dit Toison d'Or (1407-I43ti) ; Histoire des ducs de Bourgoge, par M. de Barante.
de la couronne, le trésor, et, en menaçant de mort le trésorier Savoisy, une épargne en lingots d'or et d'argent qui avaient été scellés, comme des pierres, dans les murs du château de Melun, par des maçons qu'on avait fait aussitôt disparaître. L'année précédente, étant gouverneur du Languedoc, il y avait excité un soulèvement par ses rapines, et, dans Montpellier seulement, il avait condamné 200 citoyens au bûcher, 200 à la potence, 200 à la décollation, 1800 à la confiscation de leurs biens, et le reste de la ville à une amende de 600000 francs. Le roi avait modifié cette atroce sentence et révoqué le duc. Ce fut pourtant à ce prince que revenait de droit la régence. Ses frères, comme lui, se garnirent les mains : le duc de Bourgogne s'adjugea le gouvernement de la Normandie et de la Picardie ; le duc de Berry prit le Languedoc et l'Aquitaine. Il avait déjà le Berry, l'Auvergne et le Poitou en apanage. C'était le tiers du royaume qui se trouvait livré à sa rapacité.
Un changement de règne était toujours un moment d'espérance. On demanda l'abolition de certains impôts, et le duc promit de supprimer tous ceux qui avaient été établis depuis Philippe le Bel. Autant èût valu promettre que l'on cesserait de gouverner la France. Aussi le régent n'entendait-il pas tenir parole. Un jour un crieur public parut à cheval sur la grande place, il annonça que l'argenterie du roi avait été volée, et promit bonne récompense à qui la retrouverait. Quand il vit la foule occupée de la nouvelle, il cria que le lendemain un nouvel impôt serait levé sur toute marchandise vendue, puis se sauva à toute bride.
Soulèvement à Paris, à Rouen, dans le Languedoc* les maillotins et les tuchlns. — Le lendemain, en effet, 1er mars-1382, les percepteurs se présentèrent aux halles et un d'eux commença à demander l'impôt sur un peu de cresson que venait de vendre une vieille femme. Une émeute furieuse éclata. Les rebelles coururent à l'hôtel de Ville, à l'arsenal, et prirent pour armes des maillets neufs qu'ils y trouvèrent amassés en vue d'une attaque des Anglais. Les maillotins furent un moment les maîtres de la place; puis, comme dans toutes les émeutes populaires de ce temps-là, la fureur tomba pour nê laisser place qu'à la terreur et au découragement. Les princes, qui s'étaient mis en mesure, firent exécuter en secret les plus séditieux, et imposèrent aux autres des amendes ruineuses, avec le produit desquelles le duc
d'Anjou partit pour l'Italie. Mais le nouvel impôt fut retiré, et les mutins ne furent punis qu'à la dérobée. C'est que rémeute parisienne s'était rapidement communiquée aux villes de Rouen, de Reims, de Châlons, de Troyes, d'Orléans, de Sens, et qu'elle se trouvait comme au centre de deux autres mouvements insurrectionnels, l'un au nord, dans la Flandre, l'autre au sud dans le Languedoc.
Le duc de Berry avait à peine paru dans son gouvernement du Languedoc, que la guerre y avait éclaté. Le pape s'interposa et y mit un terme ; mais le pape ne put arrêter les exécutions et les cruautés du prince. Les paysans, dépouillés par ses soldats, recommencèrent une sorte de jacquerie. Ils se réfugièrent dans les montagnes, surtout du côté des Cévennes, et de là, organisés en bandes armées, ils couraient sus aux nobles et aux riches, ne faisant aucun quartier à ceux qui n'avaient pas des mains calleuses. On les appela les tuchins. L'affaire de Flandre était encore plus sérieuse.
Guerre de Flandre: bataille de Koosebeke (1382). — Les Flamands s'étaient soulevés à la fin du règne précédent contre leur comte français, qui se faisait un jeu de violer les franchises municipales du pays; Pierre Dubois et Philippe Arteweld , le fils du fameux brasseur, avaient dirigé avec succès l'insurrection des chaperons blancs, et la bataille de Bruges, livrée le 3 mai 1382, avait renversé les dernières espérances du comte Louis. Philippe Arteweld poussait la révolution flamande avec la môme hardiesse et dans le même sens que son père. Des députés, munis de pleins pouvoirs par les villes de Gand, d'Ypres et de Bruges, étaient allés trouver le roi Richard II, et lui avaient offert de le reconnaître pour roi de France, s'il voulait leur venir en aide.
Il semblait que, depuis un quart de siècle, l'esprit de révolte soufflât dans toute l'Europe sur les classes bourgeoises. L'entreprise de Rienzi, à Rome, celle de Wat Tyler, en Angleterre, puis Étienne Marcel, puis les jacques, les maillotins, les tuchins, les chaperons blancs ! L'insurrection, étouffée ici, éclatait là, et il était à craindre, comme le dit Froissart, « que toute gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France et autant bien ès autres pays. »
Un jour que les ducs de Bourgogne et de Berry s'entretenaient ensemble des périls de cette situation et de la nécessité d'intervenir en Flandre, pour frapper au cœur l'esprit de révolte et de liberté, le jeune roi entra, un épervier sur le poing :
« Eh bien ! dit-il, mes beaux oncles, de quoi parlez-vous maintenant en si grand conseil? — Ah! monseigneur, dit le duc de
Notre-Dame de Dijon '.
Berry, voici mon frère de Bourgogne qui se complaint à moi de ceux de Flandre, car ces vilains ont bouté hors de son hé-
1. Cette curieuse église fut commencée au treizième siècle et terminée seulement au quinzième. Son portail est unique en son genre. La forme pyramidale, que le moyen âgo affectionnait, y a complètement disparu. C'est, au contraire, la ligne horizontale qui domine ici, comme si, en le construisant, on avait eu une vague réminiscence de l'art antique.
ritage leur seigneur et tous les gentilshommes, et ont un capitaine qui s'appelle Arteweld, pur Anglais de courage, qui assiège grande foison de gentilshommes enfermés dans Audenarde ; et assure que jamais ne partira de là; et aura sa volonté de ceux de la ville, si votre puissance ne l'enlève. — Par ma foi! repartit le roi, j'ai grande volonté de les aider, et pour Dieu, allons-y! Je ne désire autre chose que moi armer, car je ne me suis jamais encore armé, et pourtant me faut-il, si je veux régner en puissance et en honneur, apprendre les armes. » Et il voulait partir le lendemain, le jour même.
Une grosse armée fut bientôt prête. A son approche, toutes les villes de Flandre firent leur soumission, et les Gantois n'eurent plus que la ressource de gagner une grande bataille, en se jetantsur l'ennemi avec l'impétuosité du sanglier, comme ils l'avaient fait à Bruges, comme ils essayèrent de le faire à Roosebeke, le 27 novembre 1382. Ils s'étaient liés les uns aux autres, pour être sûrs de ne pas reculer, et ils s'avancèrent en un seul bataillon. Cette manœuvre leur avait réussi à Bruges contre une troupe peu nombreuse. Mais cette fois les ailes de la grande armée de France se replièrent et assaillirent par les flancs le bataillon devenu immobile. Les lances des chevaliers portaient plus loin que les épieux dont les Flamands étaient armés, et ceux-ci ne pouvaient atteindre l'ennemi qui les frappait. Le désordre fut bientôt extrême dans cette cohue enveloppée de toutes parts. Il resta 26 000 morts sur la place, et parmi eux tout le bataillon de Gand avec Arteweld. La Flandre n'en fut pas abattue, car les Gantois tinrent encore deux ans. Mais la noblesse avait enfin vengé la honte de sa défaite à Courtray, et pour en effacer jusqu'au souvenir, en quittant cette ville qui l'avait hébergée quinze jours, mais où elle avait trouvé pendus, dans les églises, les éperons d'or des chevaliers tués en 1302, elle la livra aux flammes, non toutefois sans la piller d'abord. Pour son compte, le duc de Bourgogne fit démonter de la cathédrale une magnifique horloge à figures qu'il transporta à Dijon, où elle fut placée à Tangle méridional de l'église de Notre-Dame. On l'y voit encore.
Exécutions à Paris et à Rouen. — C'était l'émeute parisienne, au moins autant que la révolte de Gand, qui avait été vaincue à Roosebeke. Les Parisiens comprirent qu'on n'allait plus garder de ménagements avec eux. Ils espérèrent pourtant qu'en montrant leur force on n'oserait rien tenter. Ils sortirent au-devant du roi au nombre de 20 000 hommes armés qui se
rangèrent en bataille sous Montmartre. A cette nouvelle, les seigneurs se mirent a dire : « Voyez l'orgueilleuse canaille et sa jactance ! Ils n'avaient qu'à venir avec cette belle armée servir le roi en Flandre. Mais ils s'en sont bien gardés ; et, au lieu de sonneries cloches pour célébrer nos victoires, ils osent se présenter en armes devant leur seigneur. »
On envoya des hérauts qui demandèrent aux Parisiens : « Où sont vos chefs? Lesquels de vous sont lés capitaines? x Les Parisiens répondirent : « Nous n'en avons point d'autres que le roi et ses seigneurs. » Les hérauts demandèrent alors si le connétable et quatre barons pourraient rentrer en sûreté : <r Ah î vous nous raillez, repartirent les Parisiens. Allez leur dire que nous sommes prêts à recevoir leurs ordres. » Le connétable arriva au milieu d'eux: « Eh bien! gens de Paris, dit-il, qui vous a donc fait sortir ainsi de la ville? Il semble que vous vouliez combattre le roi votre seigneur. — Monseigneur, direntils, nous n'en avons nulle volonté et ne l'avons jamais eue ; nous désirons seulement que le roi voie la puissance de sa bonne ville de Paris. Il est bien jeune et ne sait pas ce qu'il pourrait faire de nous, si jamais il en avait besoin. — C'est bon, c'est bon, répliqua le connétable; mais le roi, pour cette fois, ne veut pas vous voir ainsi. Si vous voulez qu'il vienne dans votre ville, rentrez chacun chez vous et quittez vos armures. » Ils obéirent.
Le lendemain, le roi arriva. Les portes étaient toutesgrandes ouvertes; il voulut entrer par la brèche, et fît abattre un pan de mur. Puis il traversa les rues casque en tête, la lance à la main et de l'air le plus terrible que pût prendre son jeune visage. Les exécutions commencèrent aussitôt; d'abord celle des libertés de la ville : on lui ôta ses franchises, ses magisT trats électifs, prévôt, échevins, greffier, syndics, centeniers, dizainiers; on supprima Ses maîtrises, corporations et confréries ; on lui enleva les chaînes qui faisaient la sûreté des rues et ses armes. Ensuite, exécution des personnes : on arrêtait, on instruisait sommairement ; on pendait aussitôt. Trois cents des plus riches bourgeois furent noyés, pendus ou décapités à peu près sans forme de procès. On remarqua surtout la mort de Nicolas le Flamand, un de ceux qui avaient suivi Marcel le jour du meurtre des deux maréchaux, vingt-six ans auparavant, et de Jean Desmarets, avocat général au parlement, un des négociateurs de la paix de Brétigny, et qui s'était épuisé en vains efforts entre les deux partis. Lorsque Desmarets fut
arrivé aux halles où il devait être exécuté : « Demandez merci au roi, maître Jean, lui cria-t-on, pour qu'il vous pardonne vos fautes. » Le vieillard se retourna et répondit avec noblesse : « J'ai bien et loyalement servi le roi Philippe son bisaïeul, le roi Jean et le roi Charles son père ; jamais aucun de ces rois n'a eu rien à me reprocher, et celui-là ne me reprocherait rien non plus.s'il avait l'âge et la connaissance d'un homme fait. Je ne pense pas que ce soit lui qui soit en rien coupable d'un tel jugement. Je n'ai donc que faire de lui crier merci. C'est à Dieu seul qu'il faut demander merci, et je le prie de me pardonner mes péchés1. » (1383.)
On assembla ensuite les bourgeois; on leur lut une longue liste de leurs méfaits; on énuméra les supplices qu'ils avaient mérités. Au moment où la terreur est au comble, les deux oncles du roi se jettent à ses pieds, lui crient miséricorde. 11 se laisse toucher et fait annoncer par son chancelier qu'il veut bien changer les châtiments en amendes. « C'était là, dit Mézerai, le vrai sujet de cette pièce de théâtre. » Paris n'en fut pas quitte à moins de 400 000 francs, qui valaient peut-être alors 20 millions. A Rouen, à Reims, à Troyes, à Châlons, à" Orléans, à Sens, dans l'Auvergne, dans le Langu doc, mêmes exécutions, surtout d'énormes amendes, « et tout allait, dit Froissart, au proufîct du duc de Berry etdu duc de Bourgogne, car le jeune roi étoit en leur gouvernement. »
Ce coup frappa plus douloureusement sur la bourgeoisie que celui de 1359, parce que le gouvernement était alors aux mains d'un homme intelligent qui contint la réaction féodale ; en 1383, les princes lui laissèrent libre carrière. La haute bourgeoisie fut décimée, ruinée, et quand, dans trente années, les malheurs publics feront essayer une révolution nouvelle, elle ne sera pas en état de prendre la direction et la laissera à des hommes violents qui inonderont Paris de sang.
Réunion de la Flandre et de la Bourgogne (1384), — En 1384, le comte de Flandre mourut, et le duc de Bourgogne, son gendre, hérita de ses vastes domaines. Désormais, la maison de Bourgogne tournera toute son affection du côté de ces riches provinces, et comme elle trouvera moyen de s'agrandir encore de ce côté aux dépens des petits princes allemands, elle oubliera peu à peu, et le sang d'où elle est sortie et la France qui avait commencé sa grandeur. \ /