Le religieux de Saint-Denis, I, 230 et sqq
.426 Charles VI (1380-1422).
Préparatifs d'une descente en Angleterre (1385) et expédition contre le dnc de CSueldre (1388). —
L'année suivante fut employée à d'immenses préparatifs pour une descente en Angleterre. On réunit assez de vaisseaux, dit Froissart, pour faire un pont de Calais à Douvres; il y en avait 1400. On fit môme toute une ville de bois qui se démontait pièce à pièce, afin d'emporter avec soi un camp Fetranché. Mais on laissa passer le moment favorable pour la traversée ; il fallut renoncer au projet. Des sommes énormes avaient été gaspillées. Une autre expédition contre le duc de Gueldre, qui, pour prix d'une pension de 4000 livres que lui faisait l'Angleterre, avait envoyé un défi au roi, coûta encore beaucoup et ne produisit rien (1388).
Fin du gouvernement des oncles du roi (1388). — La voix de l'opinion publique était alors bien faible, pourtant on l'entendit. Au retour de la triste guerre d'Allemagne, le roi réunit un grand conseil dans la salle de l'archevêché de Reiras, et le jeune roi demanda aux assistants, sur l'obéissance qu'ils lui devaient, de lui donner leur avis touchant la conduite des affaires publiques. Pierre de Montaigu, cardinal de Laon, prit alors la parole, célébra toutes les qualités du roi, et l'exhorta à commencer ainsi l'exercice de sa toute-puissance, en disposant à sa volonté, sans prendre conseil de personne, de tout ce qui regardait le ministère de la guerre et l'économie de sa maison. D'autres appuyèrent l'avis du cardinal ; Charles VI déclara qu'il était déterminé à le suivre, et remercia ses oncles des bons offices qu'ils lui avaient rendus. Le roi avait à peine quitté Reims, que le cardinal de Laon mourait empoisonné.
Ministère des marmousets (1388-139%). — Les anciens conseillers de Charles V, les petites gens, les marmousets, comme les appelèrent dédaigneusement les grands seigneurs, Olivier de Clisson, Bureau de La Rivière, Le Bègue de Vilaines, Jean de Novian, Jean de Montaigu, reprirent comme ministres d'État la direction des affaires. La nouvelle administration fut sage, économe, amie de l'ordre au dedans, de la paix au dehors; mais le roi n'en était que plus prodigue. On lui ô tait les plaisirs et les distractions de la guerre : il lui fallut celles des fêtes et des tournois, et les fêtes ne cessaient plus. C'était tantôt pour conférer l'ordre de chevalerie aux enfants du duc d'Anjou, tantôt pour célébrer la première entrée de la reine Isabeau de Bavière à Paris, ou le mariage du duc d'Orléans avec la belle Valentine Visconti. Les plus sérieuses en-
treprjses devenaient des occasions de réjouissances : un voyage du roi dans les provinces du Midi pour mettre fin au grand schisme qui désolait PÉglise, et pour surveiller la désastreuse administration du duc de Berry dans le Languedoc, n>e fut qu'une longue fête où Pexcès de la dépense le disputa à l'excès du scandale. Les ministres faisaient effort pour combattre ces désordres- ou en atténuer les désastreux effets ; ils économisaient sur les dépenses de l'État pour subvenir aux prodigalités du roi, et l'État gagnait encore à cet arrangement. Ils rendaient à Paris son prévôt, donnaient aux bourgeois de cette ville le droit d'acquérir des fiefs, comme s'ils eussent été nobles, destituaient le duc de Berry de son gouvernement du Languedoc, d'où 40 000 habitants avaient fui en Aragon, et, ne pouvant le punir autrement, faisaient exécuter son trésorier Bétisac.
Il y avait quatre ans que ces petites gens gouvernaient le royaume, quatre ans que les oncles du roi, les plus grands seigneurs de France, étaient éloignés du maniement des affaires. Ceux-ci souhaitaient fort d'en finir avec un pareil régime. Un seigneur angevin, Pierre de Craon, mortel ennemi du chef des marmousets, le connétable Olivier de Clisson, mit sa haine personnelle au service des ressentiments politiques de l'aristocratie. t
Assassinat de Clisson (1392). — Le 13 juin 1392, à l'issue d'une fête donnée kPhôtel Saint-Pol, le connétable prit congé, fort tard, du roi et du duc d'Orléans, et, avec huit valets dont deux portaient des torches, il s'achemina vers la rue Sainte-Catherine. C'est là que l'attendait Pierre de Craon, avec quarante brigands à cheval, dont il n'y en avait pas six qui sussent ce qu'ils étaient destinés à faire. Au moment où Clisson parut, les gens de Pierre de Craon se jetèrent sur ses valets et éteignirent leurs torches. Clisson crut d'abord que c'était un jeu du duc d'Orléans, qu'il supposait l'avoir suivi : « Monseigneur, dit-il, vous êtes jeune, il faut bien vous pardonner; ce sont jeux de votre âge. > Mais Pierre de Craon lui cria : « A mort, à mort, Clisson! Si vous faut mourir. — Qui es-tu? dit Clisson; qui dis dé telles paroles? — Je suis Pierre de Craon, votre ennemi : vous m'avez tant de fois courroucé, que si le vous faut amender. Avant! dit-il à ses gens, j'ai celui que je demande et que je veux avoir. » Le connétable essaya de se défendre, maîs il fut bientôt blessé et renversé de cheval ; en tombant, sa tète vint donner contre la porte entr'ouverte d'un
boulanger, qui céda sous le coup; ce fut ce qui le sauva. Les assassins le crurent mort. Ils avaient d ailleurs reconnu le connétable, et effrayés de s'être attaqués a un si grand seigneur, ils se hâtèrent de fuir avec Graon j usqu'à son château de Sablé, dans le Maine.
La nouvelle de cet assassinat fut portée au roi comme il allait se mettre au lit. Il appela ses gardes, fit allumer des torches, et se rendit à la maison du boulanger, où Glisson commençait à recouvrer connaissance. « Connétable, lui dit le roi, comment vous sentez-vous? — Petitement et froidement, cher sire. — Et qui vous a mis dans ce parti? — Sire, Pierre de Graon et ses complices, traîtreusement et sans nulle défiance. — Connétable, oncques chose ne fut si cher payée comme celle sera, ni si fort amendée. »
Démence du roi (1392). — Pierre de Craon, ne se croyant pas en sûreté dans son château de Sablé, se réfugia auprès du duc de Bretagne, qui, sommé par le roi de livrer le traître, fit cacher Graon, et prétendit qu'il ne savait rien. Charles VI rassembla aussitôt une armée, jurant qu'il ne prendrait pas de repos avant d'avoir puni toutes ces rébellions. Les ducs de Bourgogne et de Berry s'efforçaient cependant d'entraver cette guerre. Leur haine contre Clisson s'était accrue depuis qu'ils avaient appris son immense richesse : le connétable, se croyant près de mourir, avait fait son testament, et, outre ses fiefs et son héritage, il avait disposé de 1700 000 fr. en biens meubles. Mais le roi ne tint compte ni des lenteurs et du mauvais vouloir de ses oncles, ni des craintes que ses médecins ressentaient pour sa santé ; il entraina son armée jusqu'au Mans.
C'était au milieu de l'été, pendant les lourdes chaleurs d'août. Comme il traversait la forêt, un homme tout vêtu de blanc, se jette à la bride de son cheval, en criant: « Arrête, noble roi, ne passe outre, tu es trahi! » Cette subite apparition frappe le roi ; un peu plus loin, le page qui portait la lance royale s'endort sur son cheval, la lance tombe et frappe un casque qui retentit. A ce bruit d'armes, le roi tressaille, tire l'épée et crie : « Sus, sus aux traîtres î » Il court Pépée nue sur ses pages, sur son escorte, dont il tue quatre hommes, sur son frère, le duc d'Orléans, qui l'évite à grand'peine. Un de ses chevaliers put enfin le saisir par derrière. On le désarma ; il ne reconnaissait plus personne.
Le roi était fou. Quelques-uns accusèrent des gens fort re-
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doutés en ce temps-là, les sorciers; il ne fallait accuser que le roi lui-même. Maître, à douze ans, de cette puissance sans limites qui jeta souvent dans le délire les plus fermes esprits, il avait, à vingt-quatre ans, épuisé tous les plaisirs, toutes les émotions, depuis celle de la débauche jusqu'à celles du champ de bataille ; sa constitution était ruinée, sa raison ébranlée : un choc violent dérangea tout.
Rétablisiiemeiit du gouvernement des princes. — Quand on avait manifesté la crainte que le roi ne fût victime de poison ou de sorcellerie : « Non, s'était écrié le duc de Bsrry, il n'est ni empoisonné et ensorcelé, fors de mauvais conseils. » Cette parole contenait la sentence des marmousets. Quelques jours après, Olivier de Glisson ayant réclamé auprès du duc de Bourgogne la solde des chevaliers qui avaient suivi le roi à sa dernière expédition, le duc le regarda de travers et lui dit: « Clisson, Clisson, vous n'avez que faire de vous inquiéter de l'état du royaume; car sans votre office il sera bien gouverné. A la maie heure que vous en soyez- vous tant mêlé ! Où diable avez-vous tant assemblé et recueilli de finances que naguères vous fîtes testament et ordonnance de 1 700 000 francs? Monseigneur et beau-frère de Berry ni moi, pour toute notre puissance à présent, n'en pourrions tant mettre ensemble. Partez de ma présence et faites que plus ne vous voie ; car, si ce n'était pour l'honneur de moi, je vous ferois l'autre œil crever. » Glisson se hâta de gagner son château de Bretagne, tandis que le parlement le déclarait coupable d'extorsions, le bannissait du royaume, et lui imposait une amende de 100000 marcs d'argent. Le sire de Montaigu, averti par cet exemple, se sauva à Avignon. Bureau de La Rivière, le sire de Novian, Le Bègue de Vilaines, furent pris et enfermés au château Saint- Antoine (la Bastille).
Les oncles du roi étaient donc remis en pleine possessiondu gouvernement; que firent-ils? Les marmousets s'étaient fort occupés de terminer le grand schisme, les princes y travaillé rent aussi, mais avec tin tel succès que bientôt, au lieu de deux papes, il y en aura trois. Ils signèrent avec l'Angleterre une trêve de 28 ans, en 1396, et donnèrent en mariage au roi Richard II une fille de Charles VI; mais, en 1399, les Anglais étranglèrent leur roi, et cette alliance utile fut perdue.
Croi»a<l c de Xicopolis (1396). — Les Turcs Ottomans menaçaient la chrétienté ; leur sultan Bajazet avait juré de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Fierre
de Rome. Une croisade fat résolue, mais on la mit sous les ordres d'un jeune homme de vingt-quatre ans, le comte de Nevers, Jean, qui fut depuis le duc de Bourgogne Jean Sanspeur. Jeunes et vieux, tous aussi imprévoyants, descendirent gaiement la vallée du Danube, prenant la croisade pour une partie de plaisir ; quand on fut arrivé près de Nicopolis, le roi de Hongrie, Sigismond, conseilla de n'opposer aux coureurs ennemis que ses fantassins hongrois, sa cavalerie légère, et de tenir les chevaliers en réserve contre la véritable armée otto-
Chàteau de Clisson '.
mane,quine donnerait qu'en second lieu. Mais aucun ne voulut céder l'honneur de frapper le premier coup. Ils se mirent tous à l'avant-garde, se jetèrent sur le premier ennemi qui se montra et arrivèrent épuisés, en désordre, au sommet d'une éminence, où ils furent reçus par ces redoutables janissaires qu'Amurah venait d'organiser, et qui eurent bon marché d'une troupe hors d'haleine et débandée. Bajazet fit tuer, en sa pré- 1
t. Les ruines de Clisson s'élèvent encore au bord de la Sèvre, à 5 lieues de Nantes.
sence 10000 captifs. Il n'excepta du massacre que le duc de Nevers et vingt -quatre seigneurs, qu'il mit à rançon.
Le gouvernement de l'aristocratie n'était pas heureux; ses actes le déconsidéraient au dehors ; ses divisions vont l'affai- • blir à l'intérieur.
Isabeau de Bavière. — Isabeau de Bavière n'avait pas quinze ans quand elle était venue d'Allemagne en France épouser Charles VI. Sans parents, sans guides au milieu d'une cour corrompue, elle en prit les mœurs plus vite qu'elle n'en apprit la langue, et elle n'aima que le luxe, les plaisirs. Les années ne rendirent ni sa conduite plus régulière, ni sa pensée plus sérieuse. Du plaisir elle descendit à la débauche, et, comme elle fut chargée, après la démence du roi, de la garde de sa personne, elle fit servir l'autorité que la triste situation de son époux lui donnait à satisfaire ses passions, ses vices, ses vengeances. On verra bientôt combien cette reine étrangère fut fatale à la France.
Meurtre du due d'Orléans (140*). —Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, garda Tau torité jusqu'à sa mort, en 1404. Son fils, Jean Sans-peur, voulut recueillir avec son héritage son influence dans le gouvernement ; mais le duc d'Orléans, frère du roi, tout-puissant sur l'esprit de la reine, maître, par elle, du roi et du dauphin, chef de la noblesse et brillant chevalier lui-môme, prétendait ne céder le pouvoir h personne. Il y eut bientôt rivalité entre lui et Jean Sans-peur, et cette rivalité menaça de dégénérer en guerre civile, au milieu môme de Paris : chacun assemblait ses gens d'armes et fortifiait son hôtel: on allait combattre; le vieux duc de Berry s'interposa, il amena le duc de Bourgogne auprès du duc d'Orléans malade, les fit s'embrasser, communier ensemble, manger enr semble. Cette réconciliation avait lieu le 20 novembre 1407: le 23, Louis d'Orléans mourait assassiné par Jean Sans-peur.
Il y avait plus de quatre mois que le duc méditait ce meurtre. Il avait acheté dans la ville une maison où il voulait, disait-il, mettre du vin, du blé et d'autres provisions ; il y cacha dix-sept spadassins. Cette maison située rue Vieflle-du- Temple, près de la porte Barbette, était sur le chemin que suivait le duc d'Orléans, en revenant de la demeure du roi à son hôtel. Le mercredi 23 novembre, à huit heures du soir, par une nuit fort sombre, le duc sortit de l'hôtel Montaigu, monté sur une mule, et n'ayant avec lui que deux écuyers sur un môme cheval; quatre ou cinq valets de pied portaient des
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torches. Quoiqu'il ne fût pas tard, toutes les boutiques étaientdéjà fermées. Le duc se tenait en arrière de ses gens, chantant à demi-voix et jouant avec son gant, lorsque les spadassins, • cachés dans l'encoignure d'une maison, s'élancèrent sur lui en criant : « A mort! à mort! » Il s'écria : « Je suis le duc d'Orléans! — C'est ce que nous demandons; » répondirent-ils en le frappant. IJn page essaya de couvrir le prince de son corps : il fut tué ; une femme du peuple s'était mise à sa fenêtre et criait au meurtre. Un des assassins lui dit : « Taisez-vous, mauvaise femme! » Alors, à la lueur des torches, elle vit sortir de la maison achetée par le duc de Bourgogne un grand • homme couvert d'un chapeau rouge descendant sur les yeux, et qui, avec un falot de paille, vint voir si le duc n'était pas manqué comme précédemment le connétable. Cette fois les meurtriers avaient bien gagné leur salaire, le corps était véritablement haché : le bras droit était tranché à deux places, le poing gauche détaché et lancé au loin , la tête ouverte d'une oreille à l'autre et la cervelle répandue sur le pavé. A cette vue , l'homme au chapeau rouge dit aux autres : « Éteignez tout, et allons-nous-en, il est bien mort. > Ils mirent le feu à la maison qu'ils avaient occupée, semèrent après eux des chausse -trappes pour qu'on ne pût les poursuivre, et se retirèrent à l'hôtel d'Artois, dans la rue Mauconseil.
Xe lendemain, Jean Sans-peur alla, comme tous les princes, visiter le mort et lui jeter de l'eau bénite à l'église des Blancs- Manteaux : oc Jamais , dit-il à la vue du cadavre , jamais plus traître meurtre n'a été commis en ce royaume ! » Il pleura aux funérailles et tint un des coins du drap mortuaire. Quelques jours après cependant, lorsque le prévôt de Paris déclara au conseil qu'il se faisait fort de trouver les coupables, si on voulait lui permettre de fouiller les hôtels des princes , Jean Sans-peur se troubla, pâlit x et tirant à part le duc de Berry et le roi de Sicile : « C'est moi, leur dit-il; le diable m'a tenté. »
Ce premier abattement se dissipa bientôt, et le duc de Bourgogne prit la résolution d'avouer, de justifier son crime. Le lendemain, en effet, il se présenta hardiment pour assister au conseil des princes ; mais son oncle le duc de Berry vint à sa rencontre jusqu'à la porte, et lui dit : « Beau neveu, n'entrez pas au conseil pour cette fois , il ne plait mie bien à aucuns qu'y soyez. » La pensée lui vint alors qu'on pourrait bien l'arrêter; il monta à cheval et gagna au plus vite ses
possessions de Flandre; de là il fit dire, prêcher, écrire, qu'il n'avait que prévenu les embûches du duc d'Orléans. Un moine franciscain, le docteur Jean Petit, fut, Tannée suivante, chargé de démontrer par douze arguments, en l'honneur des douze apôtres, que, si le duc avait été tué, c'était pour Dieu , car il était hérétique ; pour le roi, car il voulait usurper; pour la chose publique, car l'État aurait eu en lui un tyran. A cette étrange apologie du meurtre par un moine , le duc de Bourgogne ajouta une sanglante victoire : il tua, à Hasbain (1408), 25 000 Liégeois. C'était le meilleur argument pour sa défense ; il revint à Paris , promettant au peuple une prochaine abolition des taxes , et arrachant au roi des lettres de rémission , par lesquelles Charles VI déclarait ne conserver contre lui aucune déplaisance pour avoir mis hors de ce monde son frère, le duc d'Orléans (paix de Chartres, mars H09). La duchesse d'Orléans, la belle et douce Valentine Visconti, n'avait pas au moins vu cette honte des siens. La mort de son mari l'avait tuée. Elle avait pris pour devise : <r Rien ne m'est plus ; plus ne m'est rien; » et elle était morte en 1408, de courroux et de deuil, dit Juvénal des Ursins.
Factionsdee A rmagrm»«&£t des Bourguignons (14=1 0). — Le duc d'Orléans ne méritait pas beaucoup de regrets. Son administration avait été déplorable comme ses mœurs. Il avait déclaré la guerre a l'Angleterre, ne l'avait point faite, et s'était servi de ce prétexte pour augmenter les impôts , qu'il s'appropriait. Le duc de Bourgogne s'opposa hautement aux tailles nouvelles, et pour faire prendre patience au peuple, surtout pour mettre la main sur de riches dépouilles , il envoya à Téchafaud le surintendant des finances, Jean de Montaigu (1409), puis il fit restituer aux Parisiens leur vieille constitution libre, le droit d'élire leur prévôt et de s'organiser en milices bourgeoises sous des chefs électifs , môme celui de posséder des fiefs nobles avec les privilèges qui y étaient attachés. Aussi était-il extrêmement populaire , et cette popularité , il l'augmentait , en montrant , à chaque occasion , aux bourgeois des égards auxquels ils n'étaient pas accoutumés. C'étaient les bouchers, les gens des halles qui faisaient, à Paris, la force principale du parti bourguignon. La féodalité ne pardonna pas à Jean Sans-peur de rechercher un pareil appui, non plus que d'avoir compromis l'inviolabilité seigneuriale en tuant un prince du sang , un frère du roi. Une partie considérable de la noblesse se tourna contre lui; les vengeurs du duc i 25
d'Orléans se rangèrent sous la bannière du beau-père d'un de ses fils , le comte d'Armagnac , qui donna son nom au parti (1410). Ainsi, le roi fou, la reine méprisée et incapable, le dauphin menacé par ses excès de finir comme son père, le premier prince du sang souillé d'un meurtre infâme, point de gouvernement, mais des partis en armes, la guerre au dehors et au dedans, voilà l'état de la France. 11 ne pouvait sortir de y là qu'une catastrophe, /y/^y "\
ttuerre civile. — De ïkt&i 141"2 / Tes deux factions s'attaquèrent deux fois et deux fois traitèrent (novembre 1410, paix de Bicêtre ; juillet 1412, paix de Bourges). L'une et l'autre avaient fait des avances aux Anglais pour mettre de son côté l'ennemi du pays. S'il n'y eut point, dans ces prises d'armes, de grandes batailles, il y eut infiniment de pillages et de meurtres dans les campagnes. A Paris, on fit des processions pour demander au ciel de donner enfin aux princes l'esprit de paix.
Nouvelle intervention de la bourgeoisie fie Paris pour rétablir la paix (141 0); les cabochiens. — Dans cette situation, qui rappelait les plus mauvais jours du règne ■ du roi Jean, la bourgeoisie, moins le parlement toutefois, qui se tint à l'écart, se mit en avant, comme en 1356. L'Université de Paris était très-fière d'avoir récemment obtenu la déposition de deux antipapes , l'élection d'Alexandre V, ancien docteur de la Sorbonne, et la convocation d'un concile général pour la réforme de l'Église. La bourgeoisie crut qu'elle, pourrait pacifier l'État, comme elle espérait avoir pacifié la chrétienté. Elle obtint de Charles VI, dans un de ses moments lucides, qu'il renvoyât tous les princes dans leurs terres avec défense d'en sortir. Mais quelques mois après la guerre recommençait. Les Armagnacs commettaient mille atrocités, disant à leurs victimes d'aller chercher vengeance auprès a du povre fol de roi. » Le corps de ville demanda lui-même au conseil du roi de confier la défense de Paris à un ami du duc de Bourgogne, au comte de Saint-Pol, et celui-ci, peu sûr de la haute bourgeoisie, voulut la mater par la populace. Il prit appui sur la grande et riche corporation des bouchers, qu'il autorisa à lever 500 hommes pour la garde de la ville. Ils armèrent leurs valets, les tueurs, les écorcheurs, les assommeurs. Cette tourbe violente , habituée à saigner, à tuer, qui se donna pour chef l'assommeur Caboche, se laissa mener Quelque temps par ses maîtres et par les docteurs de l'Univer-
sité. Alors Paris présenta le plus singulier et terrible spectacle. Un jour, la multitude se rend à l'hôtel du dauphin, le force à comparaître sur le balcon, et là, par l'organe de son orateur de prédilection, le vieux chirurgien Jean de Troyes, elle fait entendre au prince ses remontrances : il faut qu'il éloigne les conseillers qui le poussent au mal, les compagnons de ses débauches ; il faut qu'il mène une vie plus régulière de toute façon, qu'il prenne soin de sa santé et de son âme. Les bouchers, d'ailleurs, se chargent de veiller eux-mêmes à cette réforme des mœurs qui doit entraîner après elle, dans leur esprit, la
Hôtel Saint-Pol.
réformation du royaume. Ils font le guet autour de l'hôtel Saint-Pol pour la sûreté du roi et de monseigneur le duc de Guienne, et s'ils entendent trop avant dans la nuit le bruit des instruments et des danses, ils montent hardiment pour les faire cesser, pour imposer la décence et la règle. Mais ces rudes et violentes natures ne se contentent pas toujours de paroles. S'ils ont compassion « de ce bon enfant de dauphin, i ils éclatent contre ceux qui le corrompent, ils les arrachent de son hôtel; ils les mènent au parlement pour qu'il les juge, €t, en chemin, se font justice d'abord de ceux qui leur déplaisent le plus.
I/ordonnance caboehienne (1413). — Cependant les habiles du parti , docteurs et légistes , préparaient pour la répression des abus cette grande ordonnance de 1413, dite ordonnance caboehienne, dont l'application eût été une des meilleures réformes administratives de la vieille France (25 mai). Mais « cette grande charte de réforme , œuvre commune du corps de la ville et de l'Université, il se trouva des hommes pour la concevoir, il ne s'en trouva pas pour l'exécuter et la maintenir. Les gens sages et rompus aux affaires n'avaient alors ni volonté ni énergie politique. Ils se tinrent à l'écart, et l'action resta aux exaltés et aux turbulents. Ceux-ci précipitèrent par des excès intolérables une réaction qui amena leur chute et l'abandon des réformes. » (Aug. Thierry.)
Réaction : les Armagnacs à Paris. — Ce que la bourgeoisie avait respecté, la populace l'outragea; elle proscrivit, non pas seulement le vice et l'immoralité , mais la richesse , elle mêla à la réforme le pillage et le meurtre ; elle fit honte , enfin , à ceux même qui l'avaient d'abord employée , et qui , rougissant alors d'une telle association, aimèrent mieux obéir aux Armagnacs qu'aux cabochiens. Appelés par tous les hommes de modération, les Armagnacs arrêtèrent les excès de la populace , mais aussi renversèrent les mesures réformatrices de la bourgoisie (5 sept. 1413). Jean Sans-peur avait en toute hâte regagné ses provinces flamandes. Le parti victorieux l'y poursuivit et le força à promettre qu'il ne rentrerait pas dans Paris (traité d'Arras, sept. 1414).
Bataille dMzincotirt (1415). — Armagnacs et Bourguignons se battant, le roi d'Angleterre, Henri V, jugea le moment venu d'intervenir dans la mêlée. Il avait d'ailleurs besoin d'une guerre étrangère pour s'affermir sur le trône que son père avait usurpé.
Depuis les grands pillages de l'autre siècle, une guerre avec la France était toujours populaire en Angleterre. Lorsque Henri proposa une expédition sérieuse , il obtint aisément du parlement 6000 hommès d'armes et 24 000 archers , avec lesquels il débarqua près de Harfleur (14 août 1415). Après une défense héroïque qui dura un mois tout entier , Harfleur, non secouru, fut obligé de se rendre. Mais Henri V y avait perdu 15 000 hommes, la moitié de son armée. Trop faible maintenant pour rien entreprendre , il résolut de gagner Calais à travers champs, et de jeter à la chevalerie française un nouvel et insolent défi.
Les Anglais partirent de Harfleur le 8 octobre 1415, traversèrent le pays de Caux non sans quelque résistance , quoiqu'ils eussent soin de ne demander aux villes que des vivres et du vin, de peur de soulever les populations. Ils arrivèrent le 13 à Abbeville pour y passer la Somme , mais ils trouvèrent le gué de Blanquetaque si bien gardé cette fois , qu'il leur fallut remonter le long du fleuve jusqu'à Amiens. Près de Nesle, un homme du pays leur indiqua un gué au delà d'un marais. C'était un difficile et dangereux passage; ils étaient perdus si on les eût attaqués là. Mais l'armée française était loin encore en arrière. D'ailleurs la noblesse n'eût pas voulu d'un combat dans ces marais; il lui fallait une belle bataille en plein champ; aussi les princes firent- ils demander au roi Henri V jour et lieu pour le combat. A quoi l'Anglais répondit simplement « qu^jl n'était nécessité de prendre ni jour ni place , car tous les jours le pouvoient trouver à pleins champs. »
Malgré cette réponse , on craignait , dans l'armée française , que l'ennemi n'échappât, et, pour être plus sûrs de le tenir, les princes allèrent se poster entre les villages de Tramecourt et d'Azincourt, à un endroit où les Anglais devaient nécessairement passer , dans une plaine étroite , nouvellement labourée et toute détrempée par la pluie , où il était impossible à leurs 50000 hommes, dont U000 cavaliers, de se développer et de manœuvrer. Le connétable d'Albret avait disposé l'armée * en trois corps ; mais tout le monde voulut être du premier ; les princes, la plus haute noblesse s'y portèrent ; ce premier corps eut trente-deux rangs de profondeur. On avait bien quelques milliers d'archers pour opposer aux archers anglais; on avait bien des canons ; mais la place était prise par les chevaliers ; on ne s'en servit. pas.
Le jour arriva enfin ; les archers d'Angleterre lancent leurs traits ; nul de l'armée française ne leur répond, c La place estoit molle et effondrée de chevaux , dit un témoin oculaire , Lefebvre de Saint-Remy , en telle manière que à grand peine se pouvoit ravoir hors de la terre. D'autre part les François estoient si chargés de harnois qu'ils ne pouvoient aller en avant. Premièrement estoient chargés de cottes d'acier, longues, passant les genoux et moult pesantes, et par-dessous harnois de jambes , et par-dessus blancs harnois , et de plus bachinets.... Ils estoient si pressés l'un de l'autre qu'ils ne pouvoient lever leurs bras pour férir les ennemis , sinon aucuns qui estoient au front, s Enfin 1200 hommes des deux
ailes parvinrent à se détacher de cette masse et s'avancèrent contre l'ennemi; mais les uns furent assaillis par une troupe d'archers anglais cachés dans un bois voisin, les autres glissèrent et tombèrent dans la boue ; 120 à peine arrivèrent jusqu'à l'ennemi , et furent vigoureusement repoussés. Ils revinrent jeter le désordre dans le corps de bataille, suivis des archers anglais, qui, armés de haches, d'épées et de massues, éventraient hommes et chevaux. L'arrière-garde s'enfuit sans avoir combattu. Peu de sang aurait coulé si le bruit ne s'était répandu tout à coup qu'un nouveau corps* d'armée française était arrivé, pillait les bagages anglais et allait attaquer par derrière. Henri V donna ordre à tous les siens de tuer leurs prisonniers, et n'arrêta ce massacre que quand il fut reconnu que l'on avait eu une fausse alarme.
Les Anglais laissaient 1600 hommes sur le champ de bataille, les Français 10000, dont 7 princes, le connétable et 120 seigneurs bannerets. 1500 prisonniers, parmi lesquels les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes d'Eu, de Vendôme et de Richemont, étaient aux mains des vainqueurs. Avec cette riche capture T Henri V alla se rembarquer à Calais : son' armée , réduite à 10 000 hommes, ne pouvait songer à aucune autre entreprise; c'était assez, c'était trop de cette prodigieuse victoire.
Massacre des Armagnacs dans Paris (14=19). — Le duc de Bourgogne n'avait pris aucune part à la bataille d'Azincourt ; c'étaient ses ennemis qui avaient essuyé cette honteuse défaite. S'il s'était hâté, il eût pu entrer en maître dans Paris. Le comte d'Armagnac, le nouveau connétable, montra plus de promptitude; il prit possession de la capitale, du roi , de son fils devenu dauphin et qui était encore enfant, c'est-à-dire du gouvernement tout entier. Pour rappeler un peu de popularité sur son parti, il montra une louable activité. Il emprunta des vaisseaux aux Génois, il leva des troupes en France, il alla mettre le siège devant Harfleur (1416). Mais l'argent manquait ; il recourut à la grande ressource du temps, l'altération des monnaies, les emprunts forcés. Jean Sans-peur se fit le patron des pauvres.*
Paris murmurait. Jean Sans- peur, pour accroître la fermentation, empêcha l'arrivage des vivres dans la grande cité. 11 était parvenu à enlever de Tours la reine Isabeau'et l'avait déclarée régente du royaume; il fit défendre aux bonnes villes, en son nom , de payer les taxes imposées par Armagnac , et il négocia avec. les Anglais (1417).
Ceux-ci étaient revenus, Henri V avait pris Caen (1417); et comme un conquérant qui n'avait rien à redouter, il avait divisé son armée en quatre corps, pour aller plus vite en besogne. Que pouvait-il craindre en elfet? Les ducs de Bretagne, d'Anjou et de Bourgogne avaient signé avec lui des traités de neutralité. Armagnac ne pouvait rien empêcher, car il était réduit à emprunter aux saints, en faisant fondre leurs châsses. Les gens de son parti l'abandonnant parce qu'ils n'étaient pas assez payés , il fallut faire garder Paris par les Parisiens, qui le haïssaient, et qui le trahirent.
Le Chàtelet 1
Un nommé Perrinet Leclerc, marchand de fer au Petit-Pont, avait la garde du guichet Saint-Germain ; « son fils, dit Monstrelet, et quelques jeunes compagnons, du moyen estât et de légère volonté, qui autrefois avoient été punis pour leurs démérites, » complotèrent de livrer la ville aux Bourguignons. Dans la nuit du 29 mai 1418, Perrinet entra dans la chambre de son père pendant qu'il dormait et enleva les clefs, qu'il gar-
i. Cette forteresse, qui servit de demeure aux comtes, puis aux prévôts de Paris, occupait l'emplacement appelé aujourd'hui place du Chàtelet, en face le pont au Change, et ne fut démolie qu'en 1802. On en faisait remonter la construction à Louis le Gros ou à Philippe Auguste.
dait sous son chevet. Le sire de l'Isle-Adam, averti d'avance, était de l'autre côté du fossé. 11 entra avec un corps de 800 hommes; les anciens partisans de la faction, les bouchers, les écorcheurs, tout le peuple des halles accoururent autour de lui. Quelques Armagnacs parvinrent k s'échapper, emmenant avec eux le dauphin; le plus grand nombre, et le connétable entre autres, furent pris et jetés en prison. Leur vie y fut bientôt en péril. Cette populace qui avait fait, en 1413, sa première apparition, rentra sur la scène en 1418, exaspérée, furieuse de misère et d'inquiétude. Tantôt les vivres manquaient et Paris était menacé de mourir de faim; tantôt les plus sinistres nouvelles circulaient dans la foule : les Armagnacs venaient d'assaillir telle porte, tel faubourg, les Anglais tel autre. La cause de tant de malheurs, criait-on de toutes parts, c'étaient ces Armagnacs qu'on tenait; il fallait se venger d'eux, en finir avec leurs complots.
Le dimanche, 12 juin 1418, la populace s'ébranle et court aux prisons, à l'hôtel de ville, au Temple, à Saint-Éloi, à Saint-Magloire, à Saint-Martin, au grand et au petit Ghâtelet, pour y égorger indistinctement tous ceux qu'elle y trouve, Armagnacs ou non; le lundi matin, 1600 personnes avaient péri : on tuait dans les prisons, on tuait dans les rues, les cadavres y restaient, et <r les mauvais enfants jouoientà les traîner. » Sur celui du connétable, ils s'amusèrent à lever une large bande de peau, <c pour figurer l'écharpe blanche d'Armagnac »
Ces effroyables scènes venaient d'avoir lieu, lorsque le duc Jean Sans-peur revint avec la reine dans Paris, au milieu des clameurs enthousiastes de la foule, qui croyait voir revenir l'abondance et la paix en même temps que lui. Vain espoir! Ni l'une ni l'autre ne dépendait du duc de Bourgogne; à tous les maux précédents s'ajouta, au contraire, une épidémie qui emporta dans Paris et les environs 50 000 personnes. Aussi la populace redevint furieuse, et s'en prit encore une fois aux malheureux qu'on avait oubliés dans les prisons ou qu'on y avait jetés depuis le mois de juin. Le 21 août, un immense rassemblement se forme sous les ordres du bourreau Gapeluche et se dirige vers les prisons. Le duc de Bourgogne accourt, supplie, va jusqu'à serrer la main de Capeluche sans rien gagner; un nouveau massacre a lieu. Ouelques jours après, le duc envoya cette horde féroce assiéger des Armagnacs enfermés, disait-il, dans Montlhéry, et dès qu'elle
fut sortie, il ferma derrière elle les portes de Paris et fit décapiter Capeluche. ^
Prise de Rouen par les Anglais (141?). — Jean Sanspeur se retrouva maître de la capitale et du gouvernement, mais chargé aussi de l'écrasante responsabilité que cette position entraînait. Comment faire cesser la famine et contenir une populace déchaînée? comment résister à ces partisans armagnacs qui avaient le dauphin entre leurs mains et qui occupaient toutes les campagnes autour de Paris ? comment tenir tête aux Anglais qui faisaient méthodiquement la conquête du royaume? Après avoir pris possession de toute la basse Normandie, de Falaise, de Vire, de Saint-Lô, de Goutances et d'Évreux, ils vinrent mettre le siège devant Rouen. La bonne ville résista pendant sept mois. On mangea les chevaux, les chiens et les rats; on jeta hors des murs 12 000 vieillards, femmes et enfants, qui moururent de faim entre la ville assiégée et le camp ennemi : on avait épuisé enfin toutes les ressources de la défense, et le gouvernement ne faisait rien! Le duc de Bourgogne fit bien prendre au roi l'oriflamme; il l'amena à Pontoise, à Bcauvais, mais n'osa s'aventurer plus loin. L'héroïque ville se rendit : Henri exigea une énorme amende de 300000 écus, et la mort de six bourgeois avec leur plus brave défenseur, le chef des arbalétriers, Alain Blanchard (1419). Les autres se rachetèrent, mais la tête d'Alain tomba. Édouard III avait été moins féroce.
En apprenant la chute de Rouen, toutes les villes et places de la province ouvrirent leurs portes. Henri se montrait facile et faisait de bonnes conditions à qui lui prêterait serment de fidélité. Une femme le lui refusa. « La jeune dame de La Roche-Guyon, dit Ju vénal des Ursins, dont le mari avait été tué à Azincourt, aima mieux s'en aller dénuée de tous biens, avec ses trois enfants, que de rendre hommage au roi d'outre-mer, et de se mettre aux mains des anciens ennemis du royaume. »
L'infatuation anglaise fut portée au comble par la conquête de cette grande et riche province. Aux propositions de paix que lui adressa le duc de Bourgogne, Henri V répondit par d'impérieuses demandes : une fille de Charles VI en mariage, et, avec elle, la Guienne, la Normandie, la Bretagne, le Maine, l'Anjou, la Touraine ; et comme le duc hésitait, Henri V lui disait rudement : « Beau cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume. »
Assassinat de J eau Sans-peur (1419). — Rebuté de ce côté, Jean Sans-peur revint vers les Armagnacs, et eut avec le dauphin une entrevue amicale au ponceau de Pouilly (11 juillet 1419). Mais ses doutes, ses rancunes le reprenant, il retourna encore aux Anglais. Alors les hommes déterminés qui entouraient le jeune dauphin (depuis Charles VII) résolurent d'en finir à leur manière avec le prince qui pouvait d'un moment a l'autre livrer le royaume aux étrangers. Le 10 septembre 1U9, le duc de Bourgogne, invité à une entrevue avec le
La Roche-Guyon.
dauphin au pont de Montereau, y fut égorgé par Tanneguy Duchâtel et les serviteurs du prince.
Traité île Troyes (1420). — L'Anglais était là pour recueillir les résultats du crime qu'il n'avait pas commis. Ce que n'avaient fait ni Crécy, ni Poitiers, ni Azincourt, l'assassinat du pont de Montereau le fît : il donna la couronne de France à un roi d'Angleterre. Le 21 mai 1420, le honteux traité de Troyes fut conclu entre Henri V, le duc de Bourgogne et la reine de France, Isabeau, qui déshéritait son fils pour couronner sa fille. On ne peut sans humiliation en retracer les prin-
cipales clauses : « Est accordé que tantôt après nostre trépas, la couronne et royaume de France demeureront et seront perpétuellement à nostredit fils le roy Henri et à ses hoirs.... La faculté de gouverner la chose publique dudit royaume demeurera, notre vie durant, à nostre dit fils, le roi Henri, avec le conseil des nobles et sages dudit royaume.... Toutes conquêtes qui se feront par nostredit fils le roy Henry sur les désobéissants, seront à notre profit.... Considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés audit royaume de France par Charles, soi-disant dauphin de Viennois, il est accordé que nous, nostredit fils le roy, et aussi nostre très-cher fils Philippe, duc de Bourgogne, ne traiterons aucunement de paix ni de concorde avec ledit Charles, sinon du consentement et du conseil de tous et chacun de nous trois et des trois états des deux royaumes dessusdits. »
Mort de Henri V d'Angleterre et de Charles VI (1422). — Mais le pays ne sanctionna pas ce lâche abandon de ses droits et la trahison de cette mère dénaturée. La longue et vigoureuse résistance éprouvée par les Anglais à Sens , à Montereau, à Melun, à Meaux, la défaite et la mort du duc de Clarence, frère du roi , à Baugé dans l'Anjou (23 mars 1421), apprirent à Henri V qu'il s'en fallait bien que la France entière fût à lui. Il entrevit les embarras de sa situation et, quand il ne serait plus, le sort d'une conquête si laborieuse. Lorsque, déjà malade, on vint lui annoncer, pendant le siège de Meaux, que sa jeune femme avait mis au monde un fils au château de Windsor, on rapporte qu'il dit avec tristesse : t Henri de Monmouth aura régné peu et conquis beaucoup; Henri de Windsor régnera longtemps et perdra tout. La volonté de Dieu soit faite ! »
Les deux parties de la prédiction devaient s'accomplir, et la première ne se fit pas attendre. Quoique jeune encore, Henri V expira le 31 août 1422. Sept semaines après, le 21 octobre, Charles VI, à son tour, mourut, pleuré et regretté de ces populations compatissantes, auxquelles son règne avait été pourtant si funeste, mais qui l'avaient vu souffrir comme elles-mêmes : « Tout le peuple qui était dans les rues et aux fenêtres pleuroit et crioit, comme si chacun eust vu mourir ce qu'il aimoit le plus, a Ah! très-cher prince, jamais nous n'en a aurons un-si bon! Jamais nous ne te verrons! Maudite soit g la mort! Nous n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu « nous a laissés. Tu vas en repos, nous demeurons entribula- « tions et douleur. »
Concile rte Constance.— De graves événements s'étaient, durant ce règne, accomplis dans l'Église*. Ce n'était pas un roi en démence, ni des princes tout occupés de leurs rivalités qui pouvaient rendre la paix au monde chrétien. Pourtant deux conciles nationaux, les premiers qui eussent été tenus sous la troisième race, avaient été réunis à Paris, pour aviser au moyen ô^e faire cesser le schisme. La France demanda et obtint la convocation d'un concile général. Il s'assembla à Constance, de IU4 à U18, déposa les papes Jean XXIII et Benoit XIII, qu'il remplaça par Martin V; proclama, pour prévenir un nouveau schisme, que les conciles généraux étaient supérieurs au pape, et en même temps montra sa haine contre l'hérésie en condamnant Jean Huss et Jérôme de Prague, qui furent brûlés vifs. Jean Gerson, chancelier de l'Université de Paris et peut-être l'auteur du livre fameux de Y Imitation de Jésus-Christ ; un autre Français, le cardinal-évêque de Cambrai, Pierre d'Ailly, surnommé le Marteau des hérétiques, avaient été les lumières de ce concile. ■/% ' •
Faits divers. — Une déclaration de Charles VI porte qu'au roi seul appartenait le dixième des métaux tirés des mines. — En 14oo, le Normand Jean de Béthencourt forme un établissement aux îles Canaries. — En 1386, un arrêt du Parlement prescrit un duel judiciaire, qui est accompli sous les yeux de la cour. C'est le dernier qui ait eu lieu en vertu d'une sentence judiciaire. — Édit, en 1394, qui bannit les juifs à perpétuité et qui n'a pas été révoqué jusqu'en 1789. Un grand nombre d'entre eux s'établissent à Metz et dans l'Alsace. — Ordonnance, en I39«, qui enjoint aux magistrats de Montpellier de délivrer, tous les ans, a l'école de médecine de cette ville, le corps d'un condamné à mort. C était auparavant un crime de disséquer les cadavres. — En l4o'i, lettres patentes du roi qui permettent à des bourgeois de Paris de se constituer en confrérie religieuse pour la représentation du ■mystère de la passion. C'est l'origine du théâtre tragique moderne. Les moralités ou la comédie fuient créées par les clercs de la bazoche. On appelait ainsi la corporation formée par les clercs des procureurs du parlement de Paris. Cette corporation exerçait sur ses membres une juridiction étendue: son chef portait le titre de roi. Au siège d Arras, en 1414, on fait usage, pour la première fois, d'arquebuses, alors nommées canons a main — Sous le règne de Charles VI, invention des cartes à jouer, et, vers 1420, découverte, par Jean Van Eyck, dit Jean de Bruges, d'une huile siccative, ce qui le fait regarder comme l'inventeur de la peinture ù l'huile. On peignait auparavant à la détrempe, à la fresque, à la gomme, à la colle, au blanc d'œuf.