PRÉFACE. XIX
Le dernier des capitulaires est de Charles le Simple, la première ordonnance d'un intérêt général est de Philippe- /' Auguste. A l'avènement des Valois, la féodalité n'avait plus que des pouvoirs administratifs et militaires.
Cette révolution par en haut avait été possible , parce qu'il s'était fait aussi une révolution par en bas. Le christianisme avait tué moralement l'esclavage antique; l'invasion l'avait désorganisé, et peu à peu les esclaves étaient devenus des serfs, ne devant qu'un travail réglé au lieu d'un travail arbitraire, vivant et mourant, loin d'un maître capricieux et violent, sur le sol où ils étaient nés et où la famille agricole commençait enfin à se constituer. Cette classe nouvelle s'accrut de deux façons : les esclaves s'y élevèrent, les colons et les hommes libres dépossédés y tombèrent. Au dixième siècle, la transformation était opérée. Il restait bien peu d'esclaves, et on ne trouvait que des serfs dans la population rurale, ainsi que dans une grande partie de la population urbaine.
Alors un* autre travail commença. L'évêque Adalbéron, dans îin poème latin adressé au roi Robert, ne reconnaît que deux classes dans la société : les clercs qui prient, les nobles qui combattent; au-dessous, bien loin,^ sont les serfs et manants qui travaillent, mais ne sont rien dans l'État. Ces hommes, que l'évêque Adalbéron ne comptait pas, pourtant l'effrayaient. Il pressentait avec douleur une révolution prochaine : « Les mœurs changent, s'écrie-t-il, l'ordre social est ébranlé. » C'est le cri de tous les heureux du siècle à chaque réclamation partie d'en bas. Il ne se trompait point; une révolution commençait, qui allait tirer les manants de servitude pour les élever au niveau de ceux qui étaient alors les maîtres du pays; mais il lui a fallu, à cetje révolution , sept cents ans pour réussir.
Les villes commencèrent. L'insurrection communale y fit rentrer la liberté et l'ordre. La royauté favorisa ce mou-
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veraenthorsd.fi ses domaines, sur les terres des seigneurs, et les milices communales à leur tour secondèrent le roi dans ses guerres féodales. Elles suivirent l'oriflamme devant tous les châteaux que Louis VI voulut abattre et aidèrent Philippe Auguste à gagner notre première victoire nationale, celle de Bouvines.
Mais les communes visaient a une indépendance jalouse. Or cette indépendance des villes ne valait pas mieux que celle des châteaux; la royauté les ruina toutes deux. Cependant les communes durèrent assez longtemps pour élever le cœur et l'intelligence des manants, pas assez pour s'enraciner dans le sol et diviser la Fiance en mille républiques qui eussent tué d'avance la vie nationale.
Si les communes perdent, lés autres villes et les campagnes gagnent. Les premières obtiennent des garanties pour Jeur industrie et leur commerce, pour la sûreté des biens et de la personne de leurs habitants ; les au très voient se relever encore la condition des populations rurales. Au douzième siècle, les serfs sont admis k témoignerjen justice. Au treizième, les affranchissements se multiplient, car les seigneurs commencent à comprendre ce que Beaumanoir, ce que plusieurs chartes disent nettement, qu'ils gagneront à avoir sur leurs terres des hommes libres laborieux, plutôt que d'y garder des serfs paresseux « qui négligent de travailler en disant qu'ils travailllent pour aultruy. » Au quatorzième, les campagnes s'organisent ; les paroisses ecclésiastiques deviennent des communautés civiles ; au quinzième enfin, elles arrivent, pour un moment, k la vie politique ; les paysans prennent part, dans des assemblées primaires , k la nomination des députés aux Etats généraux de 1484, et l'union du peuple des campagnes et du peuple des villes se prépare.
Ainsi , au sein de la population roturière, un double mouvement avait lieu, qui, ôtant aux uns des droits exclu-
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sifs et tirant les autres de servitude, tendait k former de tous les non nobles une classe dont les membres seraient solidaires. Tous les pays ont eu des communes et des serfs. La France seule a eu le tiers état. Aujourd'hui, le tiers état est chez nous la nation tout entière; et l'Europe est encore en travail de sa formation. Mais partout il se développe et grandit , même dans l'aristocratique Angleterre ; c'est une société , une civilisation nouvelle^ qui commencent , et la France en porte encore le drapeau.
Ces esclaves qui, dans la société antique , n'étaient que des choses , des instruments de travail , instrumentum vocale, achetés et vendus pêle-mêle avec le bœuf, le cheval et la charrue, instmrnentum mulum, qui, au moyen âge, ont retrouvé leur personnalité et sont devenus des hommes , montent encore : les voilà citoyens. Enrichis par le commerce, éclairés par la science qu'ils ont demandée aux universités, et préparés au maniement des affaires publiques par la gestion des intérêts municipaux, ils sont appelés par Philippe le Bel à la vie politique. Peu à peu ils s'installent, par leurs chefs, dans le ministère, dans le parlement, dans le grand conseil, à la cour des comptes, a la cour des aides, dans toutes les charges de finance et de judicature, et de là régentent le royaume et quelquefois le roi , mais aussi le dirigent vers le pouvoir absolu et l'y établissent.
Au commencement du quatorzième siècle, les États généraux où ils siègent disposent de la couronne : ils font le roi; en 1347, en 1413, ils veulent presque le défaire. Mais la féodalité était trop puissante encore, la forte autorité d'un seul trop nécessaire; ces tentatives avortent. Elles n'étaient point sorties d'ailleurs de la conscience réûéchie et générale du pays, mais de la pensée hardie de quelques hommes, k la vue des épouvantables misères où la France était plongée.
La royauté, en effet, oubliant un moment ce qui avait